Un grand nombre d'oeuvres sont plus régulièrement belles que ce livre de
Ruysbroeck l'Admirable. Un grand nombre de mystiques sont plus efficaces
et plus opportuns: Swedenborg et Novalis, entre plusieurs. Il est fort
probable que ses écrits ne répondent que rarement aux besoins
d'aujourd'hui. D'un autre côté, je connais peu d'auteurs plus maladroits
que lui; il s'égare par moments en d'étranges puérilités; et les vingt
premiers chapitres de l'_Ornement des Noces spirituelles_, bien qu'ils
soient une préparation peut-être nécessaire, ne renferment guère que de
tièdes et pieux lieux communs. Il n'a extérieurement aucun ordre, aucune
logique scolastique. Il se répète souvent, et semble parfois se
contredire. Il joint l'ignorance d'un enfant à la science de quelqu'un
qui serait revenu de la mort. Il a une syntaxe tétanique qui m'a mis
plus d'une fois en sueur. Il introduit une image et l'oublie. Il emploie
même un certain nombre d'images irréalisables; et ce phénomène, anormal
dans une oeuvre de bonne foi, ne peut s'expliquer que par sa gaucherie
ou sa hâte extraordinaire. Il ignore la plupart des artifices de la
parole et ne peut parler que de l'ineffable. Il ignore presque toutes
les habitudes, les habiletés et les ressources de la pensée
philosophique; et il est astreint à ne penser qu'à l'incogitable.
Lorsqu'il nous parle de son petit jardin monacal, il a de la peine à
nous dire suffisamment ce qui s'y passe; il écrit alors comme un enfant.
Il entreprend de nous apprendre ce qui se passe en Dieu, et il écrit des
pages que Platon n'aurait pu écrire. Il y a de toutes parts une
disproportion monstrueuse entre la science et l'ignorance, entre la
force et le désir. Il ne faut pas s'attendre à une oeuvre littéraire;
vous n'apercevrez autre chose que le vol convulsif d'un aigle ivre,
aveugle et ensanglanté au-dessus de cimes neigeuses. J'ajouterai un
dernier mot en manière d'avertissement fraternel. Il m'est arrivé de
lire des oeuvres qui passent pour fort abstruses: Les _Disciples à Saïs_
et les _Fragments_, de Novalis, par exemple; les _Biographia litteraria_
et l'_Ami_, de Samuel Taylor Coleridge; le _Timée_, de Platon; les
_Ennéades_, de Plotin; les _Noms divins_, de Saint Denys l'Aréopagite;
l'_Aurora_, du grand mystique allemand Jacob Boehme, avec qui notre
auteur a plus d'une analogie. Je n'ose pas dire que les oeuvres de
Ruysbroeck soient plus abstruses que ces oeuvres, mais on leur pardonne
moins volontiers leur abstrusion, parce qu'il s'agit ici d'un inconnu en
qui nous n'avons pas confiance dès l'abord. Il me semblait indispensable
de prévenir honnêtement les oisifs sur le seuil de ce temple sans
architecture; car cette traduction n'a été entreprise que pour la
satisfaction de quelques platoniciens. Je crois que tous ceux qui n'ont
pas vécu dans l'intimité de Platon et des néo-platoniciens d'Alexandrie,
n'iront pas bien avant dans cette lecture. Ils croiront entrer dans le
vide; ils auront la sensation d'une chute uniforme dans un abîme sans
fond, entre des rochers noirs et lisses. Il n'y a dans ce livre ni air
ni lumière ordinaires, et c'est un séjour spirituel insupportable à ceux
qui ne s'y sont pas préparés. Il ne faut pas y entrer par curiosité
littéraire; il n'y a guère de bibelots, et les botanistes de l'image n'y
trouveront pas plus de fleurs que sur les banquises du pôle. Je leur dis
que c'est un désert illimité, où ils mourront de soif. Ils y trouveront
fort peu de phrases que l'on puisse prendre en mains pour les admirer à
la manière des littérateurs; ce sont des jets de flammes ou des blocs de
glace. N'allez pas chercher des roses en Islande. Il se peut que quelque
corolle attende entre deux icebergs, et il y a, en effet, des explosions
singulières, des expressions inconnues, des similitudes inouïes, mais
elles ne paieront pas le temps perdu à les venir cueillir de si loin. Il
faut, avant d'entrer ici, être dans un état philosophique aussi
différent de l'état ordinaire que l'état de veille diffère du sommeil;
et Porphyre, dans ses _Principes de la théorie des intelligibles_,
semble avoir écrit l'avertissement le plus propre à être mis en tête de
cette oeuvre: «Par l'intelligence, on dit beaucoup de choses du principe
qui est supérieur à l'intelligence. Mais on en a l'intuition bien mieux
par une absence de pensée que par la pensée. Il en est de cette idée
comme de celle du sommeil, dont on parle jusqu'à un certain point à
l'état de veille, mais dont on n'acquiert la connaissance et la
perception que par le sommeil. En effet, le semblable n'est connu que
par le semblable, et la condition de toute connaissance est que le sujet
devienne semblable à l'objet.» Je le répète, il est bien difficile de
comprendre ceci sans préparation; et je crois que, malgré nos études
préparatoires, une grande partie de ce mysticisme nous paraîtra purement
théorique, et que la plupart de ces expériences de psychologie
surnaturelle ne nous seront accessibles qu'en qualité de spectateurs.
L'imagination philosophique est une faculté d'éducation très lente. Nous
sommes ici, tout à coup, aux confins de la pensée humaine et bien au
delà du cercle polaire de l'esprit. Il y fait extraordinairement froid;
il y fait extraordinairement sombre, et cependant, vous n'y trouverez
autre chose que des flammes et de la lumière. Mais à ceux qui arrivent,
sans avoir exercé leur âme à ces perceptions nouvelles, cette lumière et
ces flammes sont aussi obscures et aussi froides que si elles étaient
peintes. Il s'agit ici de la plus exacte des sciences. Il s'agit de
parcourir les caps les plus âpres et les plus inhabitables du divin
«Connais-toi toi-même» et le soleil de minuit règne sur la mer houleuse
où la psychologie de l'homme se mêle à la psychologie de Dieu. Il
importe de s'en souvenir sans cesse; il s'agit ici d'une science très
profonde, et il ne s'agit pas d'un songe. Les songes ne sont pas
unanimes; les songes n'ont pas de racines, tandis que la fleur
incandescente de la métaphysique divine, épanouie ici, a ses racines
mystérieuses dans la Perse et dans l'Inde, dans l'Égypte et la Grèce. Et
cependant, elle semble inconsciente comme une fleur et ignore ses
racines. Malheureusement, il nous est à peu près impossible de nous
mettre dans la position de l'âme qui, sans effort, a conçu cette
science; nous ne pouvons l'apercevoir _ab intra_ et la reproduire en
nous-mêmes. Il nous manque ce qu'Emerson appellerait la même
«spontanéité centrale». Nous ne pouvons plus transformer ces idées en
notre propre substance; et, tout au plus, nous est-il possible d'en
approuver, du dehors, les prodigieuses expériences, qui ne sont à la
portée que d'un très petit nombre d'âmes dans la durée d'un système
planétaire. «Il n'est pas légitime, dit Plotin, de s'enquérir d'où
provient cette science intuitive, comme si c'était une chose dépendant
du lieu et du mouvement; car cela n'approche pas d'ici, ni ne part de
là, pour aller ailleurs; mais cela apparaît ou n'apparaît pas. En sorte
qu'il ne faut pas le poursuivre dans l'intention d'en découvrir les
sources secrètes, mais il faut attendre en silence jusqu'à ce que cela
brille soudainement sur nous, en nous préparant au spectacle sacré,
comme l'oeil attend patiemment le lever du soleil.» Et ailleurs il
ajoute: «Ce n'est pas par l'imagination ni par le raisonnement, obligé
de tirer lui-même ses principes d'ailleurs, que nous nous représentons
les intelligibles (c'est-à-dire ce qui est là-haut): c'est par la
faculté que nous avons de les contempler, faculté qui nous permet d'en
parler ici-bas. Nous les voyons donc en éveillant en nous, ici-bas, la
même puissance que nous devons éveiller en nous quand nous sommes dans
le monde intelligible. Nous ressemblons à un homme qui, gravissant le
sommet d'un rocher, apercevrait, par son regard, les objets invisibles
pour ceux qui ne sont pas montés avec lui». Mais, bien que tous les
êtres, depuis la pierre et la plante, jusqu'à l'homme, soient des
contemplations, ce sont des contemplations inconscientes, et il nous est
bien difficile de retrouver en nous quelque souvenir de l'activité
antérieure de la faculté morte. Nous sommes semblables ici à l'oeil dans
l'image néo-platonicienne: «Il s'éloigne de la lumière pour voir les
ténèbres, et, par cela même, il ne voit pas; car il ne peut voir les
ténèbres avec la lumière, et cependant, sans elle, il ne voit pas; de
cette manière, en ne voyant pas, il voit les ténèbres autant qu'il est
naturellement capable de les voir.»
Je sais le jugement que la plupart des hommes porteront sur ce livre.
Ils y verront l'oeuvre d'un moine halluciné, d'un solitaire hagard et
d'un ermite ivre de jeûne et consumé de fièvre. Ils y verront un rêve
extravagant et noir, traversé de grands éclairs, et rien de plus. C'est
l'idée ordinaire que l'on se fait des mystiques; et on oublie trop
souvent que toute certitude est en eux seuls. Au surplus, s'il est vrai
comme on l'a dit, que tout homme est un Shakespeare dans ses songes, il
faudrait se demander si tout homme, dans sa vie, n'est pas un mystique
informulé, mille fois plus transcendental que tous ceux qui se sont
circonscrits par la parole. Quelle est l'action de l'homme dont le
dernier mobile n'est pas mystique? Et l'oeil de l'amant ou de la mère,
par exemple, n'est-il pas mille fois plus abstrus, plus impénétrable et
plus mystique que ce livre, pauvre et explicable, après tout, comme tous
les livres, qui ne sont jamais que des mystères morts, dont l'horizon ne
se renouvelle plus? Si nous ne comprenons pas ceci, c'est peut-être que
nous ne comprenons plus rien. Mais, pour en revenir à notre auteur,
quelques-uns reconnaîtront sans peine que, loin d'être affolé par la
faim, la solitude et la fièvre, ce moine possédait, au contraire, un des
plus sages, des plus exacts et des plus subtils organes philosophiques
qui aient jamais existé. Il vivait, nous dit-on, en sa cabane de
Groenendael, au milieu de la forêt de Soignes. C'était à l'entrée de
l'un des siècles les plus sauvages du moyen âge: le quatorzième. Il
ignorait le grec et peut-être le latin. Il était seul et pauvre. Et
cependant, au fond de cette obscure forêt brabançonne, son âme,
ignorante et simple, reçoit, sans qu'elle le sache, les aveuglants
reflets de tous les sommets solitaires et mystérieux de la pensée
humaine. Il sait, à son insu, le platonisme de la Grèce; il sait le
soufisme de la Perse, le brahmanisme de l'Inde et le bouddhisme du
Thibet; et son ignorance merveilleuse retrouve la sagesse de siècles
ensevelis et prévoit la science de siècles qui ne sont pas nés. Je
pourrais citer des pages entières de Platon, de Plotin, de Porphyre, des
livres Zends, des Gnostiques et de la Kabbale, dont la substance presque
divine se retrouve, intacte, dans les écrits de l'humble prêtre flamand.
Il y a ici d'étranges coïncidences et des unanimités inquiétantes. Il y
a plus; il semble, par moments, avoir exactement supposé la plupart de
ses prédécesseurs inconnus; et de même que Plotin commence son austère
voyage au carrefour où Platon effrayé s'est arrêté et s'est agenouillé,
on pourrait dire que Ruysbroeck a réveillé, après un repos de plusieurs
siècles, non pas ce genre de pensée, car ce genre de pensée ne sommeille
jamais, mais ce genre de parole qui s'était endormi sur les montagnes où
Plotin ébloui l'avait abandonné en se mettant les mains sur les yeux,
comme devant un immense incendie.
Mais l'organisme de leur pensée diffère étrangement. Platon et Plotin
sont avant tout les princes de la dialectique. Ils arrivent au
mysticisme par la science du raisonnement. Ils font usage de leur âme
discursive et semblent se défier de leur âme intuitive ou contemplative.
Le raisonnement se contemple dans le miroir du raisonnement et s'efforce
de demeurer indifférent à l'intrusion de tous les autres reflets. Il
continue son cours comme un fleuve d'eau douce au milieu de la mer, avec
le pressentiment d'une absorption prochaine. Ici, nous retrouvons au
contraire les habitudes de la pensée asiatique; l'âme intuitive règne
seule au-dessus de l'épuration discursive des idées par les mots. Les
fers du rêve sont tombés. Est-ce moins sûr? Nul ne saurait le dire. Le
miroir de l'intelligence humaine est entièrement inconnu dans ce livre;
mais il existe un autre miroir, plus sombre et plus profond, que nous
recélons au plus intime de notre être; aucun détail ne s'y voit
distinctement et les mots ne peuvent se tenir à sa surface;
l'intelligence le briserait si elle y reflétait un instant sa lumière
profane; mais autre chose s'y montre par moments; est-ce l'âme? est-ce
Dieu lui-même? ou l'un et l'autre à la fois? On ne le saura jamais; et
cependant ces apparitions presque invisibles sont les uniques et
effectives souveraines de la vie du plus incrédule et du plus aveugle
d'entre nous. Ici, vous n'apercevrez autre chose que les miroitements
obscurs de ce miroir; et comme son trésor est inépuisable, ces
miroitements ne ressemblent à aucun de ceux que nous avons éprouvés en
nous-mêmes; et, malgré tout, leur certitude paraît extraordinaire. Et
c'est pourquoi je ne sais rien de plus effrayant que ce livre de bonne
foi. Il n'y a pas au monde une notion psychologique, une expérience
métaphysique, une intuition mystique, si abstruses, si profondes et si
inattendues qu'elles puissent être, qu'il ne nous soit possible, s'il le
faut, de reproduire et de faire vivre un instant en nous-mêmes, afin de
nous assurer de leur identité humaine; mais ici, nous sommes semblables
au père aveugle qui ne peut plus se rappeler le visage de ses enfants.
Aucune de ces pensées n'a l'aspect filial ou fraternel d'une pensée de
la terre; nous semblons avoir perdu l'expérience de Dieu et cependant
tout nous affirme que nous ne sommes pas entrés dans la maison des
songes. Faut-il s'écrier avec Novalis que le temps n'est plus où
l'esprit de Dieu était compréhensible et que le sens du monde est à
jamais perdu? Qu'autrefois tout était apparition de l'Esprit, mais
qu'aujourd'hui nous n'apercevons que des reflets morts que nous ne
comprenons plus, et que nous vivons uniquement sur les fruits de temps
meilleurs?
Je crois qu'il faut s'avouer humblement que la clef de ce livre ne se
trouve pas sur les routes ordinaires de l'esprit humain. Cette clef
n'est pas destinée à des portes terrestres et il faut la mériter en
s'éloignant autant que possible de la terre. Un seul guide se rencontre
encore en ces carrefours solitaires et peut nous donner les dernières
indications vers ces mystérieuses îles de feu et ces Islandes de
l'abstraction et de l'amour; c'est Plotin qui s'est efforcé d'analyser,
par l'intelligence humaine, la faculté divine qui règne ici. Il a
éprouvé, ce que nous appelons d'un mot qui n'explique rien, les mêmes
extases, qui ne sont, au fond, que le commencement de la découverte
complète de notre être; et au milieu de leurs troubles et de leurs
ténèbres, il n'a pas fermé un instant l'oeil interrogateur du
psychologue qui cherche à se rendre compte des phénomènes les plus
insolites de son âme. Il est ainsi le dernier môle d'où nous puissions
comprendre un peu les vagues et l'horizon de cette mer obscure. Il
s'efforce de prolonger les sentiers de l'intelligence ordinaire,
jusqu'au coeur de ces dévastations, et c'est pourquoi il faut y revenir
sans cesse; car il est le seul mystique analytique. A ceux que
tenteraient ces prodigieuses excursions, je veux donner ici une des
pages où il a essayé d'expliquer l'organisme de cette faculté divine de
l'introspection.
«Dans l'intuition intellectuelle, dit-il, l'intelligence voit les objets
intelligibles, au moyen de la lumière que répand sur eux le Premier, et,
en voyant ces objets, elle voit réellement la lumière intelligible.
Mais, comme elle accorde son attention aux objets éclairés, elle ne voit
pas bien nettement le principe qui les éclaire; si, au contraire, elle
oublie les objets qu'elle voit pour ne contempler que la clarté qui les
rend visibles, elle voit la lumière même et le principe de la lumière.
Mais ce n'est pas hors d'elle-même que l'intelligence contemple la
lumière intelligible. Elle ressemble alors à l'oeil qui, sans considérer
une lumière extérieure et étrangère, avant même de l'apercevoir, est
soudain frappé par une clarté qui lui est propre, ou par un rayon qui
jaillit de lui-même et lui apparaît au milieu des ténèbres; il en est de
même quand l'oeil, pour ne rien voir des autres objets, ferme ses
paupières et tire de lui-même sa lumière, ou que, pressé par la main, il
aperçoit la lumière qu'il a en lui. Alors, sans rien voir d'extérieur,
il voit; il voit même plus qu'à tout autre moment, car il voit la
lumière. Les autres objets qu'il voyait auparavant, tout en étant
lumineux, n'étaient pas la lumière même. De même, quand l'intelligence
ferme l'oeil en quelque sorte aux autres objets, qu'elle se concentre en
elle-même, en ne voyant rien, elle voit non une lumière étrangère qui
brille dans des formes étrangères, mais sa propre lumière qui, tout à
coup, rayonne intérieurement d'une pure clarté.
»Il faut, nous dit-il encore, que l'âme qui étudie Dieu s'en forme une
idée en cherchant à le connaître; il faut ensuite que, sachant à quelle
grande chose elle veut s'unir, et persuadée qu'elle trouvera la
béatitude dans cette union, elle se plonge dans les profondeurs de la
divinité, jusqu'à ce que, au lieu de se contempler, de contempler le
monde intelligible, elle devienne elle-même un objet de contemplation et
brille de la clarté des conceptions qui ont là-haut leur source.»
C'est à peu près tout ce que la sagesse humaine peut nous dire ici;
c'est à peu près tout ce que le prince des métaphysiques
transcendantales a pu exprimer; quant aux autres explications, il faut
que nous les trouvions en nous-mêmes dans les profondeurs où toute
explication s'anéantit dans son expression. Car ce n'est pas seulement
au ciel et sur la terre, c'est surtout en nous-mêmes qu'il y a plus de
choses que n'en peuvent contenir toutes les philosophies, et dès que
nous ne sommes plus obligés de formuler ce qu'il y a de mystérieux en
nous, nous sommes plus profonds que tout ce qui a été écrit, et plus
grands que tout ce qui existe.
Maintenant, si j'ai traduit ceci, c'est uniquement parce que je crois
que les écrits des mystiques sont les plus purs diamants du prodigieux
trésor de l'humanité; bien qu'une traduction soit peut-être inutile, car
l'expérience semble prouver qu'il importe assez peu que le mystère de
l'incarnation d'une pensée s'accomplisse dans la lumière ou dans les
ténèbres; il suffit qu'il ait eu lieu. Mais, quoi qu'il en puisse être,
les vérités mystiques ont sur les vérités ordinaires un privilège
étrange; elle ne peuvent ni vieillir ni mourir. Il n'y a pas une vérité
qui ne soit, un matin, descendue sur ce monde, admirable de force et de
jeunesse et couverte de la fraîche et merveilleuse rosée propre aux
choses qui n'ont pas encore été dites; parcourez aujourd'hui les
infirmeries de l'âme humaine où toutes viennent mourir tous les jours,
vous n'y trouverez jamais une seule pensée mystique. Elle ont l'immunité
des anges de Swedenborg qui avancent continuellement vers le printemps
de leur jeunesse, en sorte que les anges les plus vieux paraissent les
plus jeunes; et qu'elles viennent de l'Inde, de la Grèce ou du Nord,
elles n'ont ni patrie ni anniversaire et partout où nous les
rencontrons, elles semblent immobiles et actuelles comme Dieu même. Une
oeuvre ne vieillit qu'en proportion de son antimysticisme; et c'est
pourquoi ce livre ne porte aucune date. Je sais qu'il est anormalement
noir, mais je crois qu'un auteur sincère et de bonne foi n'est jamais
obscur au sens éternel de ce mot, parce qu'il se comprend toujours
lui-même et infiniment au delà de ce qu'il dit. Les idées artificielles
seules s'élèvent en de réelles ténèbres et ne prospèrent qu'aux époques
littéraires et dans la mauvaise foi de siècles trop conscients, lorsque
la pensée de l'écrivain demeure en deçà de ce qu'il exprime. Là, c'était
l'ombre féconde d'une forêt et ici c'est l'obscurité d'un caveau, où
n'éclosent que de sombres parasites. Il faut tenir compte aussi de ce
monde inconnu que ses phrases devaient éclairer à travers les doubles et
pauvres vitres de corne des mots et des pensées. Les mots, ainsi qu'on
l'a fait remarquer, ont été inventés pour les usages ordinaires de la
vie, et ils sont malheureux, inquiets et étonnés comme des vagabonds
autour d'un trône, lorsque de temps en temps, quelque âme royale les
mène ailleurs. Et, d'un autre côté, la pensée est-elle jamais l'image
exacte du je ne sais quoi qui l'a fait naître, et n'est-ce pas toujours
l'ombre d'une lutte que nous voyons en elle, semblable à celle de Jacob
avec l'ange, et confuse en proportion de la taille de l'âme et de
l'ange? Malheur à nous, dit Carlyle, si nous n'avons en nous que ce que
nous pouvons exprimer et faire voir! Je sais qu'il y a sur ces pages,
l'ombre portée d'objets que nous ne nous rappelons pas avoir vus, dont
le moine ne s'arrête pas à élucider l'usage, et que nous ne
reconnaîtrons que lorsque nous verrons les objets eux-mêmes de l'autre
côté de la vie; mais, en attendant, cela nous a fait regarder au loin,
et c'est beaucoup. Je sais encore que maintes de ses phrases flottent à
peu près comme de transparents glaçons sur l'incolore mer du silence,
mais elles existent; elles ont été séparées des eaux, et c'est assez. Je
sais enfin, que les étranges plantes qu'il a cultivées sur les cimes de
l'esprit sont entourées de nuages spéciaux, mais ces nuages n'offensent
que ceux qui regardent d'en bas, et si l'on a le courage de monter, on
s'aperçoit qu'ils sont l'atmosphère même de ces plantes, et la seule où
elles pussent éclore à l'abri de l'inexistence. Car c'est une végétation
si subtile, qu'elle se distingue à peine du silence où elle a puisé ses
sucs et où elle semble encline à se dissoudre. Toute cette oeuvre,
d'ailleurs, est comme un verre grossissant, appliqué sur la ténèbre et
le silence; et parfois on ne discerne pas immédiatement l'extrémité des
idées qui y trempent encore. C'est de l'invisible qui transparaît par
moments, et il faut évidemment quelque attention à guetter ses retours.
Ce livre n'est pas trop loin de nous; il est probablement au centre même
de notre humanité; mais c'est nous qui sommes trop loin de ce livre; et
s'il nous paraît décourageant comme le désert, si la désolation de
l'amour divin y semble terrible et la soif des sommets insupportable, ce
n'est pas l'oeuvre qui est trop ancienne, mais nous, qui sommes trop
vieux peut-être, et tristes et sans courage, comme des vieillards autour
d'un enfant; et c'est un autre mystique, Plotin, le grand mystique païen
qui a probablement raison contre nous, lorsqu'il dit à ceux qui se
plaignent de ne rien voir sur les hauteurs de l'introspection: «Il faut
d'abord rendre l'organe de la vision analogue et semblable à l'objet
qu'il doit contempler. Jamais l'oeil n'eût aperçu le soleil, s'il
n'avait d'abord pris la forme du soleil; de même l'âme ne saurait voir
la beauté, si d'abord elle ne devenait belle elle-même, et tout homme
doit commencer par se rendre beau et divin pour obtenir la vue du beau
et de la divinité.»