LE RÉVEIL DE L'AME

Un temps viendra peut-être et bien des choses annoncent qu'il approche;

un temps viendra peut-être où nos âmes s'apercevront sans

l'intermédiaire de nos sens. Il est certain que le domaine de l'âme

s'étend chaque jour davantage. Elle est bien plus près de notre être

visible et prend à tous nos actes une part bien plus grande qu'il y a

deux ou trois siècles. On dirait que nous approchons d'une période

spirituelle. Il y a dans l'histoire un certain nombre de périodes

analogues, où l'âme, obéissant à des lois inconnues, remonte pour ainsi

dire à la surface de l'humanité et manifeste plus directement son

existence et sa puissance. Cette existence et cette puissance se

révèlent de mille manières inattendues et diverses. Il semble qu'en ces

moments, l'humanité ait été sur le point de soulever un peu le lourd

fardeau de la matière. Il y règne une sorte de soulagement spirituel; et

les lois de la nature les plus dures et les plus inflexibles fléchissent

çà et là. Les hommes sont plus près d'eux-mêmes et plus près de leurs

frères; ils se regardent et s'aiment plus gravement et plus intimement.

Ils comprennent plus tendrement et plus profondément, l'enfant, la

femme, les animaux, les plantes et les choses. Les statues, les

peintures, les écrits qu'ils nous ont laissés ne sont peut-être pas

parfaits; mais je ne sais quelle puissance et quelle grâce secrètes y

demeurent à jamais vivantes et captives. Il devait y avoir dans les

regards des êtres une fraternité et des espérances mystérieuses; et l'on

trouve partout, à côté des traces de la vie ordinaire, les traces

ondoyantes d'une autre vie qu'on ne s'explique pas.

Ce que nous savons de l'ancienne Égypte permet de supposer qu'elle

traversa l'une de ces périodes spirituelles. A une époque très reculée

de l'histoire de l'Inde, l'âme doit s'être approchée de la surface de la

vie jusqu'à un point qu'elle n'atteignit jamais plus; et les restes ou

les souvenirs de sa présence presque immédiate y produisent encore

aujourd'hui d'étranges phénomènes. Il y a bien d'autres moments du même

genre où l'élément spirituel paraît lutter au fond de l'humanité comme

un noyé qui se débat sous les eaux d'un grand fleuve. Rappelez-vous la

Perse, par exemple, Alexandrie et les deux siècles mystiques du

moyen-âge.

En revanche, il y a des siècles parfaits où l'intelligence et la beauté

règnent très purement, mais où l'âme ne se montre point. Ainsi, elle est

très loin de la Grèce et de Rome, du XVIIe et du XVIIIe siècle français.

(Du moins, de la surface de ce dernier siècle, car ses profondeurs, avec

Claude de Saint-Martin, Cagliostro qui est plus grave qu'on ne croit,

Pascalis et tant d'autres, nous cachent encore bien des mystères). On ne

sait pas pourquoi, mais quelque chose n'est pas là; des communications

secrètes sont coupées, et la beauté ferme les yeux. Il est bien

difficile d'exprimer ceci par des mots et de dire pour quelles raisons

l'atmosphère de divinité et de fatalité qui entoure les drames grecs ne

semble pas l'atmosphère véritable de l'âme. On découvre à l'horizon de

ces tragédies admirables un mystère permanent et vénérable aussi; mais

ce n'est pas le mystère attendri, fraternel et si profondément actif que

nous trouvons en maintes oeuvres moins grandes et moins belles. Et plus

près de nous; si Racine est le poète infaillible du coeur de la femme,

qui oserait nous dire qu'il ait jamais fait un pas vers son âme? Que me

répondrez-vous si je vous interroge sur l'âme d'Andromaque ou de

Britannicus? Les personnages de Racine ne se comprennent que par ce

qu'ils expriment; et pas un mot ne perce les digues de la mer. Ils sont

effroyablement seuls à la surface d'une planète qui ne tourne plus dans

le ciel. Ils ne peuvent pas se taire, ou ils ne seraient plus. Ils n'ont

pas de _principe invisible_, et l'on croirait qu'une substance isolante

a été interposée entre leur esprit et eux-mêmes, entre la vie qui touche

à tout ce qui existe et la vie qui ne touche qu'au moment fugitif d'une

passion, d'une douleur, d'un désir. Il y a vraiment des siècles où l'âme

se rendort et où personne ne s'en inquiète plus.

Aujourd'hui, il est clair qu'elle fait de grands efforts. Elle se

manifeste partout d'une manière anormale, impérieuse et pressante, comme

si un ordre avait été donné et qu'elle n'eût plus de temps à perdre.

Elle doit se préparer à une lutte décisive, et nul ne peut prévoir tout

ce qui dépendra de la victoire ou de la fuite. Jamais peut-être elle n'a

mis en oeuvre des forces plus diverses et plus irrésistibles. On dirait

qu'elle se trouve acculée à un mur invisible, et l'on ne sait si c'est

l'agonie ou une vie nouvelle qui l'agite. Je ne parlerai pas des

puissances occultes, qui se réveillent autour de nous: du magnétisme, de

la télépathie, de la lévitation, des propriétés insoupçonnées de la

matière radiante et de mille autres phénomènes qui ébranlent les

sciences officielles. Ces choses sont connues de tous et se constatent

aisément. Encore ne sont-elles probablement rien à côté de ce qui

s'opère en réalité, car l'âme est comme un dormeur qui du fond de ses

songes fait d'immenses efforts pour remuer un bras ou soulever une

paupière.

En d'autres régions, où la foule est moins attentive, elle agit plus

efficacement encore, quoique cette action soit moins sensible aux yeux

qui ne sont pas accoutumés à voir. Ne dirait-on pas que sa voix est sur

le point de percer d'un cri suprême les derniers sons de l'erreur qui

l'enveloppent encore dans la musique; et sentit-on jamais plus

lourdement le poids sacré d'une présence invisible qu'en telles oeuvres

de certains peintres étrangers? Enfin, dans les littératures, ne

constate-t-on point que quelques sommets s'éclairent çà et là d'une

lueur d'une toute autre nature que les lueurs les plus étranges des

littératures antérieures? On approche de je ne sais quelle

transformation du silence, et le _sublime positif_ qui a régné jusqu'ici

paraît près de finir. Je ne m'arrête pas sur ce sujet parce qu'il est

trop tôt pour parler clairement de ces choses; mais je crois que

rarement une occasion plus impérieuse d'affranchissement spirituel fut

offerte à notre humanité. Même par moments, cela ressemble à un

_ultimatum_; et c'est pourquoi il importe de ne rien négliger pour

saisir cette occasion menaçante qui est de la nature des songes qui se

perdent sans retour si on ne les fixe pas immédiatement. Il faut être

prudent; ce n'est pas sans raison que notre âme s'agite.

Mais cette agitation, qu'on ne remarque clairement que sur les hauts

plateaux spéculatifs de l'existence, se manifeste peut-être aussi et

sans que l'on s'en doute dans les sentiers les plus ordinaires de la

vie; car nulle fleur ne s'ouvre sur les hauteurs qui ne finisse par

tomber dans la vallée. Est-elle tombée déjà? Je ne sais. Toujours est-il

que nous constatons dans la vie quotidienne, entre les êtres les plus

humbles, des rapports mystérieux et directs, des phénomènes spirituels,

et des rapprochements d'âmes dont on ne parlait guère en d'autres temps.

Existaient-ils moins indéniablement avant nous? Il faut le croire, car à

toutes les époques il y eut des hommes qui allèrent jusqu'au fond des

relations les plus secrètes de la vie et qui nous ont transmis tout ce

qu'ils ont appris sur les coeurs, les esprits et les âmes de leur temps.

Il est probable que ces mêmes rapports existaient alors; mais ils ne

pouvaient avoir la force fraîche et générale qu'ils ont en ce moment;

ils n'étaient pas descendus jusqu'au fond de l'humanité, sans quoi ils

eussent arrêté les regards de ces sages qui les ont passés sous silence.

Et ici, je ne parle plus du «spiritisme scientifique», de ses phénomènes

de télépathie, de «matérialisation», ni d'autres manifestations que

j'énumérais tout à l'heure. Il s'agit d'événements et d'interventions

d'âme qui ont lieu sans relâche dans l'existence la plus terne des êtres

les plus oublieux de leurs droits éternels. Il s'agit aussi d'une

psychologie tout autre que la psychologie habituelle, laquelle a usurpé

le beau nom de Psyché, puisqu'en réalité elle ne s'inquiète que des

phénomènes spirituels les plus étroitement liés à la matière. Il s'agit,

en un mot, de ce que devrait nous révéler une psychologie transcendante

qui s'occuperait des rapports directs qu'il y a d'âme à âme entre les

hommes et de la _sensibilité_ ainsi que de la _présence extraordinaire_

de notre âme. Cette étude qui élèvera l'homme d'un degré est à peine

commencée, et elle ne tardera pas à rendre inadmissible la psychologie

élémentaire qui a régné jusqu'à ce jour.

Cette psychologie immédiate, descendant des montagnes, envahit déjà les

plus petites vallées et sa présence se remarque jusque dans les plus

médiocres écrits. Rien ne prouve plus clairement que la pression de

l'âme a augmenté dans l'humanité générale, et que son action mystérieuse

s'est vulgarisée. Nous effleurons ici des choses à peu près indicibles,

et l'on ne peut donner que des exemples incomplets et grossiers. En

voici deux ou trois qui sont élémentaires et sensibles: autrefois, s'il

était question, un moment, d'un pressentiment, de l'impression étrange

d'une entrevue ou d'un regard, d'une décision qui était prise du côté

inconnu de la raison humaine, d'une intervention ou d'une force

inexplicable et cependant comprise, des lois secrètes de l'antipathie ou

de la sympathie, des affinités électives ou instinctives, de l'influence

prépondérante de choses qui n'étaient pas dites, on ne s'arrêtait pas à

ces problèmes, qui, d'ailleurs, s'offraient assez rarement à

l'inquiétude du penseur. On ne semblait les rencontrer que par hasard.

On ne soupçonnait pas de quel poids prodigieux ils pèsent sans relâche

sur la vie; et l'on se hâtait de revenir aux jeux habituels des passions

et des événements extérieurs.

Ces phénomènes spirituels, dont les plus grands, les plus pensifs

d'entre nos frères s'occupaient à peine autrefois, les plus petits s'en

inquiètent aujourd'hui; et cela prouve une fois de plus que l'âme

humaine est une plante d'une unité parfaite, et que toutes ses branches,

lorsque l'heure est venue, fleurissent en même temps. Le paysan à qui le

don d'exprimer ce qu'il y a dans son âme serait brusquement accordé,

exprimerait en ce moment des choses qui ne se trouvaient pas encore dans

l'âme de Racine. Et c'est ainsi que des hommes d'un génie bien inférieur

à celui de Shakespeare ou de Racine ont entrevu une vie secrètement

lumineuse dont celle que ces maîtres avaient uniquement connue n'était

que le revers. C'est qu'il ne suffit pas qu'une grande âme isolée

s'agite çà et là, dans l'espace ou le temps. Elle fera peu de chose si

elle n'est pas aidée. Elle est la fleur des multitudes. Il faut qu'elle

arrive au moment où l'océan des âmes s'inquiète tout entier, et si elle

est venue dans l'instant du sommeil, elle ne pourra parler que des

songes du sommeil. Hamlet, afin de prendre un exemple illustre entre

tous, Hamlet, dans Elseneur, s'avance à chaque instant jusqu'au bord du

réveil, et cependant, malgré la sueur glaciale qui couronne son front

pâle, il y a des mots qu'il ne parvient pas à nous dire et qu'il

pourrait sans doute prononcer aujourd'hui, parce que l'âme du vagabond

lui-même ou du voleur qui passe, l'aiderait à parler. Hamlet, lorsqu'il

regarde Claudius ou sa mère, apprendrait à présent ce qu'il ne savait

pas, parce qu'il semble que les âmes ne s'enveloppent déjà plus du même

nombre de voiles. Savez-vous bien--et c'est une vérité inquiétante et

étrange--savez-vous bien que si vous n'êtes pas bon, il est plus que

probable que votre présence le proclame aujourd'hui cent fois plus

clairement qu'elle ne l'eût fait il y a deux ou trois siècles?

Savez-vous bien que si vous avez attristé une seule âme ce matin, l'âme

de ce paysan avec qui vous allez vous entretenir de l'orage ou des

pluies, a été avertie avant même que sa main ait entr'ouvert la porte?

Assumez le visage d'un saint, d'un martyr, d'un héros, l'oeil de

l'enfant qui vous rencontre ne vous saluera pas du même regard

inaccessible si vous portez en vous une pensée mauvaise, une injustice

ou les larmes d'un frère. Il y a cent ans, son âme eût peut-être passé,

à côté de la vôtre, inattentive...

En vérité, il devient difficile de nourrir dans son coeur, à l'abri des

regards, une haine, de l'envie ou une trahison, tant les âmes les plus

indifférentes sont sans cesse sur leurs gardes tout autour de notre

être. Nos ancêtres ne nous ont pas parlé de ces choses, et nous

constatons que la vie où nous nous agitons est absolument différente de

la vie qu'ils ont peinte. Ont-ils trompé ou ne savaient-ils pas? Les

signes et les mots ne servent plus de rien, et presque tout se décide

dans les cercles mystiques d'une simple présence.

L'ancienne volonté, elle aussi, la vieille volonté si bien connue et si

logique, se transforme à son tour et subit le contact immédiat de

grandes lois inexplicables et profondes. Il n'y a presque plus de

refuges et les hommes se rapprochent. Ils se jugent par-dessus les

paroles et les actes, et jusque par-dessus les pensées, car ce qu'ils

voient sans le comprendre est situé bien au delà du domaine des pensées.

Et c'est l'une des grandes marques auxquelles on reconnaît les périodes

spirituelles dont je parlais tantôt. On sent de tous côtés que les

relations de la vie ordinaire commencent à changer, et les plus jeunes

d'entre nous parlent et agissent déjà tout autrement que les hommes de

la génération qui les précède. Une foule de conventions, d'usages, de

voiles et d'intermédiaires inutiles retombent aux abîmes, et presque

tous, sans le savoir, nous ne nous jugeons plus que selon l'invisible.

Si j'entre pour la première fois dans votre chambre, vous ne prononcerez

point, d'après les lois les plus profondes de la psychologie pratique,

la sentence secrète que tout homme prononce en présence d'un homme. Vous

ne parviendrez pas à me dire où vous êtes allé pour savoir qui je suis,

mais vous me reviendrez, chargé du poids de certitudes ineffables. Votre

père, peut-être, m'eût jugé autrement et se serait trompé. Il faut

croire que l'homme va bientôt toucher l'homme et que l'atmosphère va

changer. Avons-nous fait, comme le dit Claude de Saint-Martin, le grand

«philosophe inconnu», avons-nous fait un «pas de plus sur la route

instructive et lumineuse de la simplicité des êtres»? Attendons en

silence; peut-être allons-nous percevoir avant peu «le murmure des

dieux.»

Le trésor des humbles · 第 8 / 29 题