LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.

Arrivée de Chékib-Efendi à Londres.--Note qu'il adresse (31 mai)

aux cinq plénipotentiaires.--Disposition du cabinet et du public

anglais.--Instructions de M. Thiers.--Inquiétude des plénipotentiaires

autrichien, prussien et russe.--Leur désir d'une prompte solution de

la question égyptienne.--Disposition de lord Palmerston à attendre et

à traîner.--Question que j'adresse à M. Thiers sur l'arrangement

qui donnerait à Méhémet-Ali l'Égypte héréditairement et la Syrie

viagèrement.--Sa réponse.--Mon pressentiment de l'arrangement à

quatre.--Chute de Khosrew-Pacha à Constantinople.--Joie de Méhémet-Ali

à cette nouvelle.--Sa démarche à Constantinople et sa confiance dans

un arrangement direct avec le sultan.--Attitude du cabinet français à

cet égard.--Effet de ces nouvelles à Londres.--Lord Palmerston presse

la solution de l'affaire.--Conseils successifs du cabinet anglais.--Je

rends compte à M. Thiers de cette situation et de son péril.--J'en

informe le duc de Broglie et le général Baudrand.--Lord Palmerston

m'appelle au _Foreign-Office_, et me communique la conclusion du

traité du 15 juillet entre les quatre puissances.--_Memorandum_

adressé à la France.--Mes observations.--Le cabinet français est

justement blessé de n'avoir pas été informé d'avance de cette

résolution définitive, et appelé à exprimer la sienne.--Causes de

cette conduite du cabinet anglais.--Réponse du cabinet français au

_Memorandum_ anglais.--Mon entretien avec lord Palmerston en la lui

communiquant.--Vrais motifs de la conclusion précipitée et cachée du

traité du 15 juillet.--Caractère essentiel de la politique française

et de la politique anglaise dans cette crise.--Le bruit se répand

à Paris que je ne l'ai pas prévue et que je n'en ai pas averti le

cabinet.--Mes démentis à ce bruit.--État des esprits en France.--Mon

attitude à Londres.--Le roi m'appelle, avec M. Thiers, au château

d'Eu.--Je pars de Londres le 6 août.

Je reprends les affaires d'Orient au point où je les ai laissées, à

l'arrivée en Angleterre du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi,

qu'on y attendait pour rentrer activement en négociation. M. Thiers

m'annonça le 11 mai son passage à Paris: «Chékib-Efendi est ici, me

dit-il; il est capable et intelligent; on peut causer avec lui. Il

apporte les folles prétentions de la Porte; mais au fond il les tient

pour folles. Je lui ai donné les meilleurs conseils que j'ai pu;

mais cela ne fait rien; il vous redira les folies du sérail sans les

approuver. Au reste, la question ne sera jamais à Londres avec le

plénipotentiaire turc.»

Ce n'était pas à la Porte en effet qu'il appartenait d'en décider, et

Chékib-Efendi le savait bien. Il vint me voir en arrivant à Londres.

Je lui tins le langage que je tenais à tout le monde: «L'Empire

ottoman s'en va; si on fait naître là une guerre, quelle qu'elle soit,

il s'en ira encore plus vite. L'immobilité de l'Orient et l'accord

général de l'Occident, à ces deux conditions, la Porte peut encore

durer. Si l'une ou l'autre manque, si nous nous divisons ici et si on

se bat en Asie, c'est le commencement de la fin.» Avec la réserve que

lui commandait sa situation, Chékib-Efendi était de mon avis; mais

plus il en était, plus il se montrait pressant pour que les cinq

puissances se missent d'accord; et en retrouvant cette nécessité,

nous retombions dans notre embarras. Le cabinet français n'avait pas

seulement écarté les ouvertures des ministres d'Autriche et de

Prusse pour que Méhémet-Ali, en obtenant la possession héréditaire de

l'Égypte, conservât la possession viagère de la Syrie; il avait aussi

repoussé la concession que lord Palmerston nous avait offerte, pour

le pacha, de la plus grande partie du pachalik et de la place même de

Saint-Jean d'Acre: «Nous trouvons le partage de la Syrie inacceptable

pour le pacha, m'écrivit M. Thiers le jour même où il m'annonça la

prochaine arrivée à Londres de Chékib-Efendi; nous sommes certains,

d'après ses dernières dispositions connues, qu'il ne l'acceptera pas.

Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à

le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.

Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie.»

Et quelques semaines plus tard, le 19 juin: «Je vous ai répondu à

l'avance sur la proposition de couper la Syrie en deux. Cela est

inadmissible, non pas du point de vue de notre intérêt individuel dans

cette question, mais du point de vue le plus important de tous, la

_possibilité_. Le pacha d'Égypte n'accordera jamais ce qu'on lui

demande là..... On lui arracherait certainement Candie et les villes

saintes, et peut-être Adana, mais jamais une portion quelconque de la

Syrie. Nous ne nous ferons donc jamais les coopérateurs d'un projet

sans raison, sans chance de succès, et qui ne peut être exécuté que

par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y croyons

pas.»

Je me trouvais ainsi, en rentrant dans la négociation, hors d'état d'y

faire un pas; je n'avais rien à offrir et ne pouvais rien accepter.

J'étais immobile autant que Chékib-Efendi était impuissant.

Je reçus le 31 mai une note que Chékib-Efendi adressa aux

plénipotentiaires des cinq puissances, et dans laquelle, en leur

rappelant que, le 27 juillet 1839, elles avaient promis à la Porte

leur accord et leur appui, il se plaignait de l'indécision où la

question restait encore, exposait le mal de jour en jour plus grave

qui en résultait pour l'Empire ottoman, et réclamait instamment

une solution définitive et une prompte action[10]. Je transmis

immédiatement cette note à M. Thiers: «Si Votre Excellence, lui

dis-je, la juge de nature à exiger de nouvelles instructions, je la

prie de vouloir bien me les adresser promptement. Je ne m'en suis

encore entretenu avec personne; mais évidemment l'affaire va en

recevoir une impulsion qui, sans aboutir peut-être à un résultat

définitif, sera, pendant quelques jours du moins, assez forte et

pressante. Tout le monde est maintenant convaincu qu'il y a, pour

l'Empire ottoman, péril dans le retard; tout le monde tient, à ce

sujet, le même langage. Moi-même, en m'appliquant constamment à

prouver qu'une solution violente aurait encore plus de péril, je

témoigne mon étonnement qu'on ne sente pas la nécessité d'en finir par

une transaction modérée et pacifique.

[Note 10: _Pièces historiques_, Nº VII.]

«L'agitation est grande dans l'intérieur du cabinet. Je n'hésite pas

à dire qu'à l'exception de lord John Russell, dont je ne connais pas

bien la pensée, la plupart de ses membres, tant ceux qui ne songent

guère par eux-mêmes aux questions de politique extérieure que ceux qui

s'en occupent, désapprouvent au fond la politique de lord Palmerston,

s'en inquiètent, et voudraient en sortir au lieu de s'y engager plus

avant. Je ne parle pas seulement de lord Holland et de lord Clarendon

dont l'opinion est depuis longtemps décidée; je crois que la

conviction d'un péril grave, dans toute conduite qui rallumerait en

Orient la guerre civile et ne serait pas adoptée en commun par les

cinq puissances, est bien établie dans l'esprit de lord Melbourne et

de lord Lansdowne, et règle en ce moment leurs paroles comme leurs

désirs: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon, me disait dimanche

dernier lord Melbourne; tout ce que nous ferions en nous divisant

serait mauvais et dangereux.»

«Je sais qu'il y a eu ces jours derniers, dans le cabinet, un débat

animé où beaucoup d'objections ont été élevées contre les idées de

lord Palmerston, et des efforts sérieusement tentés pour entrer dans

d'autres voies.

«Autour du cabinet, dans le parti ministériel, le mouvement est le

même. Les dissidents ne se séparent pas encore; ils évitent même de

parler haut, car ils craignent d'ébranler le cabinet déjà chancelant

et auquel ils sont sincèrement attachés. Mais entre eux et dans les

conversations un peu intimes, la plupart n'hésitent pas à dire qu'ils

ne suivront pas lord Palmerston, et que, s'il persiste à tout hasarder

pour enlever la Syrie au pacha, il rencontrera bien plus d'opposition

qu'il ne s'y attend.

«Ils comptent, pour rendre leur opposition efficace, sur la nécessité

où serait lord Palmerston de demander des subsides pour les mesures

de coercition. Ils pensent que le débat serait très-vif, que bien

des amis du cabinet y manifesteraient leur désapprobation, et que

probablement les sommes demandées ne seraient pas votées.

«J'ai lieu de croire, sans en être bien assuré, que le petit parti de

lord Grey, dans la Chambre des communes, renouvellerait, dans ce cas,

la dissidence qui a éclaté à l'occasion du bill de lord Stanley sur

l'Irlande.

«L'opposition tory se tient dans une assez grande réserve.

Quelques-uns de ses membres étaient, je crois, un peu enclins à ne pas

blâmer beaucoup la politique de lord Palmerston et son rapprochement

de la cour de Russie. Ils se sont, si je ne m'abuse, arrêtés sur cette

pente; et le parti, ainsi que ses principaux chefs, surtout dans la

Chambre des communes, s'empresserait de saisir cette occasion, comme

toute autre, d'attaquer le cabinet avec quelque chance de succès.

«Quant au public en général, je crois que sa disposition devient de

plus en plus contraire à toute mesure qui pourrait compromettre la

paix de l'Europe, de plus en plus favorable à l'union avec la France

et à des ménagements pour le pacha.

Tel me paraît, en ce moment, l'état des esprits. Mais en revanche les

desseins de lord Palmerston me semblent toujours à peu près les mêmes.

Il croit nous avoir fait, en abandonnant la place de Saint-Jean d'Acre

au pacha, une importante et difficile concession. Son amour-propre

est fortement compromis. Enfin, telle est la nature de son esprit

que, lorsqu'une fois certaines idées s'y sont établies, elles le

remplissent et le possèdent tellement que les idées différentes qui

se présentent à lui peuvent bien se faire remarquer en passant, mais

n'entrent point. Et en même temps, je suis fort loin d'être assuré

que, parmi ses collègues, ceux qui ne partagent pas ses idées, et même

s'en inquiètent, soient décidés à lui résister assez fortement pour

changer ou arrêter sa politique au moment de l'exécution.»

M. Thiers me répondit le 11 juin: «Les informations que contiennent

vos dernières dépêches sur l'aspect que présente en ce moment

à Londres la question d'Orient ont fixé toute l'attention du

gouvernement du Roi. La communication du nouvel ambassadeur ottoman,

manifestation si expressive des dangers auxquels la prolongation du

_statu quo_ exposerait la Porte, ne change pourtant pas la situation;

et bien qu'elle appelle de notre part une réponse un peu plus

développée que celle que vous avez faite au précédent ambassadeur, il

est évident que vous n'avez pas à vous placer sur un autre terrain.

Nous n'entendons certainement pas ôter toute signification à la

démarche du 27 juillet 1839, dont la Porte ne cesse de se prévaloir;

mais il nous est impossible de ne pas faire remarquer qu'on

en dénature complètement la portée parce qu'on perd de vue les

circonstances dans lesquelles elle a été faite. Les puissances, avant

la mort du sultan Mahmoud, avant la bataille de Nézib et la défection

de la flotte turque, n'avaient d'autre préoccupation que d'empêcher

une collision entre la Porte et le pacha, et de les réconcilier par

une interposition tout à fait pacifique. Comment croire qu'au moment

même où la Porte, par un concours de circonstances dues en très-grande

partie à ses imprudentes provocations, se trouvait si gravement

compromise, ces mêmes puissances, changeant tout à coup de politique,

aient pris envers elle l'engagement de lui faire obtenir, même par

la force, ce qu'elle avait eu en vue en attaquant Méhémet-Ali malgré

leurs représentations? Évidemment, telle n'a pas été leur pensée. Ce

qu'elles se sont proposé, c'est de donner à la Porte un appui moral

qui relevât son courage et l'empêchât de subir complétement le joug de

son puissant vassal. Ce but a été atteint. C'est là le véritable état

de la question. Au surplus, monsieur l'ambassadeur, je m'en rapporte

entièrement à vous pour la mesure et les termes de la réponse que vous

aurez à faire à l'ambassadeur ottoman... Je vois, dans le consentement

donné aujourd'hui par le cabinet de Londres à un arrangement qui

maintiendrait le vice-roi en possession de la ville de Saint-Jean

d'Acre, un progrès réel vers des idées de conciliation. C'est à ce

titre seulement que j'y applaudis, car il ne dépend pas de moi

de voir, dans cette concession unique, la base pratique d'une

transaction.»

Et à ces instructions M. Thiers ajoutait ce renseignement: «Je crois

qu'on s'éclaire à Constantinople et qu'on revient à des idées plus

saines. Je vous envoie, pour vous en convaincre, les dernières

dépêches de Péra et d'Alexandrie. Vous verrez qu'en Égypte on sent

tous les jours davantage sa puissance, et qu'on est moins disposé que

jamais à céder Adana. Tout ce que l'Europe gagne à ces lenteurs, c'est

de rendre la Porte plus faible et le pacha plus exigeant.»

Des renseignements analogues arrivaient à Londres, et dans le corps

diplomatique on commençait à s'en inquiéter; on craignait quelque

incident nouveau et inattendu, une brusque attaque de Méhémet-Ali au

delà du Taurus, un acte soudain de faiblesse à Constantinople. Les

plénipotentiaires des trois grandes puissances du Nord n'étaient pas

étrangers à ces alarmes. J'étais, le 11 juin, dans le salon d'attente

du _Foreign-Office;_ le baron de Brünnow y entra: «J'ai reconnu votre

voiture devant la porte, me dit-il, et je suis monté; je suis

charmé de vous rencontrer et de causer un peu avec vous.» Il aborda

sur-le-champ la note de Chékib-Efendi, le déplorable état de l'Empire

ottoman, la désorganisation intérieure qui résultait des réformes

mêmes tentées pour sa réorganisation, le danger de l'incertitude

prolongée, la nécessité, l'urgente nécessité d'amener, entre le

sultan et le pacha, un arrangement qui mît un terme à ce mal toujours

croissant, et prévînt une explosion, une confusion dont nous serions

tous fort embarrassés: «On me donne à ce sujet, de Saint-Pétersbourg,

me dit-il, les instructions les plus positives et les plus pressantes.

Jamais certes la modération, je devrais dire la magnanimité de

l'Empereur n'a brillé avec plus d'éclat. Il est instruit des progrès

du mal; il voit l'Empire ottoman menacé de ruine; et loin de vouloir

en profiter, il ne désire que le rétablissement de la paix, d'une paix

qui raffermisse cet Empire. Il m'ordonne d'insister fortement dans

ce sens auprès du cabinet britannique. Que la France et l'Angleterre

s'entendent donc; tout dépend de leur accord; nous n'avons rien

d'arrêté, rien d'exclusif qui puisse les empêcher de s'accorder.

Prêtez-vous, de votre côté, à un arrangement que lord Palmerston

puisse adopter; faites quelques concessions. Je vous jure que, si lord

Palmerston était là, je lui tiendrais le même langage. L'Empereur ne

forme point d'autre voeu que de voir cette périlleuse question réglée

d'un commun accord entre les cinq puissances et la paix rétablie en

Orient.»

J'écoutais le baron de Brünnow, ne l'interrompant que pour rappeler

que nous avions toujours voulu la paix en Orient et un arrangement

pacifiquement conclu entre le sultan et le pacha, seule façon de

rétablir une vraie paix. Je me fis répéter plusieurs fois, au nom de

l'empereur Nicolas, qu'il fallait que la France se mît d'accord avec

l'Angleterre, et que tout fût réglé de concert.

Le lendemain, 12 juin, le baron de Neumann vint chez moi, aussi

troublé que M. de Brünnow des nouvelles qui lui arrivaient de Vienne

sur Constantinople, aussi pressant pour un arrangement prompt et

définitif. Il déplora l'obstination de lord Palmerston. Il s'en prit

à lord Ponsonby, «qui ne cesse, me dit-il, d'insister pour l'adoption

des mesures coercitives, et qui envoie ici son secrétaire pour menacer

de sa démission si on ne les lui accorde pas. J'en parlerai à lord

Palmerston, ajouta M. de Neumann, et, s'il le faut, à lord Melbourne;

j'insisterai fortement sur la nécessité de s'arranger, d'en finir. Eh

bien, s'il faut laisser la Syrie à Méhémet-Ali, qu'on lui laisse la

Syrie. Pas héréditairement, par exemple, cela ne se peut; ce serait

trop contraire au principe de l'intégrité de l'Empire ottoman. Il

faudrait toujours aussi que Méhémet-Ali rendît le district d'Adana;

la Porte en a besoin pour sa sûreté. Mais finissons-en; je crains que

lord Palmerston ne veuille attendre, traîner, qu'il ne croie que, plus

tard, dans un autre moment, il conclura l'affaire d'une façon plus

conforme à ses désirs. Cependant le mal s'accroît, le péril presse; il

est clair maintenant que l'incertitude prolongée nuit encore plus au

sultan qu'au pacha, et nous menace tous d'une crise que personne

ne veut. J'espère que le cabinet anglais le comprendra, et je ne

m'épargnerai pas pour l'amener à notre sentiment.»

J'acceptai l'accord de sentiments que me promettait M. de Neumann; je

lui dis que les renseignements qui me venaient de Paris, sur l'état

intérieur de l'Empire ottoman et le péril du retard, coïncidaient avec

les siens. Je me tins, du reste, quant aux bases de l'arrangement, sur

le terrain qui m'était prescrit, ajoutant seulement que le pacha se

montrait plus difficile, et en particulier moins disposé à céder le

district d'Adana.

J'eus le même jour une entrevue avec lord Palmerston, et, après

lui avoir parlé de diverses affaires qui m'étaient spécialement

recommandées, je repris la question d'Orient. Je tenais à voir s'il me

témoignerait, pour en finir, le même empressement que M. de Brünnow et

M. de Neumann, ou si, comme le dernier me l'avait dit, il était, pour

le moment, enclin à laisser traîner l'affaire. Je reconnus sans

peine qu'il était en effet dans une disposition dilatoire, et comme

attendant quelque incident dont il ne parlait pas. Il éleva des doutes

sur mes renseignements relatifs à la détresse et à la désorganisation

croissantes de l'Empire ottoman: «Ils sont fort exagérés, me dit-il,

et j'en ai de contraires.--Pardon, mylord; si c'est de lord Ponsonby

que vous viennent des renseignements contraires aux nôtres, nous ne

saurions y ajouter beaucoup de foi; lord Ponsonby s'est si souvent et

si grandement trompé sur l'état de la Turquie que nous avons droit de

révoquer en doute ses observations comme son jugement.--Ce n'est pas

lord Ponsonby seul; plusieurs de nos consuls me transmettent les mêmes

faits, des faits précis et qui prouvent que le _hatti-schériff_ de

Reschid-Pacha n'est pas si impuissant ni si inutile qu'on se plaît

à le dire. Trois pachas, entre autres, qui opprimaient le peuple

et volaient le sultan, ont été récemment destitués, l'un du côté

d'Erzeroum, si je ne me trompe. Dans ces provinces-là, du moins, le

peuple est content et l'argent rentre au trésor public.»

Je persistai dans mon doute; je développai nos raisons de penser que

l'incertitude et les lenteurs n'avaient d'autre effet que de rendre la

Porte plus faible et le pacha plus exigeant; j'insistai sur les périls

d'une crise soudaine. Lord Palmerston m'écoutait et laissait languir

la conversation: «Nous n'avons point encore reçu de réponse, me

dit-il, sur l'arrangement qu'a proposé M. de Neumann, et auquel j'ai

adhéré.» Il parlait de l'abandon à Méhémet-Ali d'une grande partie du

pachalik de Saint-Jean d'Acre, y compris cette place même: «Il n'y a

pas eu de proposition formelle,» lui répondis-je;--Non; mais c'est

une idée, une base de transaction sur laquelle je désire connaître

l'opinion positive du gouvernement français. Je vous la demande.»

Cette demande de lord Palmerston n'était évidemment, de sa part,

qu'une manière de traîner en ayant l'air d'agir. Je ne lui avais pas

laissé ignorer que le gouvernement français, convaincu que Méhémet-Ali

n'accepterait pas le partage de la Syrie, ne regardait pas cette

proposition «comme la base pratique d'une transaction.» Je ne

laissai pas d'informer sur-le-champ M. Thiers de l'insistance de lord

Palmerston sur sa concession de Saint-Jean-d'Acre: «Votre Excellence,

lui dis-je, a-t-elle transmis à Alexandrie l'idée de M. de Neumann?

Le pacha a-t-il répondu? Puis-je, dans la conversation, traiter cette

idée comme repoussée par une résolution formelle du pacha, et non

pas seulement par nos conjectures sur sa résolution probable? Votre

Excellence sait que nous nous sommes toujours présentés comme à

peu près indifférents, pour notre compte, à tel ou tel arrangement

territorial entre le sultan et le pacha, et prêts à trouver bonnes

toutes les concessions qu'on pourrait obtenir de ce dernier. Je crois

qu'il convient de rester scrupuleusement sur ce terrain. Ni le refus,

ni le conseil de refus ne doivent jamais, ce me semble, pouvoir nous

être imputés.»

Je revins en même temps sur une autre idée, plus plausible en soi,

et qui me semblait offrir, pour une transaction, plus de chances de

succès. J'écrivis le 24 juin à M. Thiers:

«Je vous disais le 15 juin: «M. de Neumann et M. de Bülow sont de

nouveau prêts à laisser au pacha l'Égypte héréditairement et la Syrie

viagèrement, pourvu qu'il rende Adana et Candie. Ils ont fait un pas

de plus; ils se disent disposés à déclarer cela à lord Palmerston et

à lui demander formellement d'y accéder; ils croient que M. de

Brünnow se joindrait à eux dans ce sens. Vous m'avez répondu le

19:--«Certainement, si on arrivait à céder la Syrie, (virgule) et

l'Égypte héréditairement au pacha, on mettrait la raison du côté des

cinq puissances, et nous ferions de grands efforts pour réussir. Mais

la tête du pacha est bien vive et on n'est sûr de rien avec lui. Dans

tous les cas, une telle résolution serait une grande conquête pour

nous, et nous changerions sur-le-champ d'attitude.--Je pense que vous

vous êtes bien souvenu, en me répondant, de ce que je vous avais dit,

que votre réponse se rapportait à un arrangement qui donnerait au

pacha l'Égypte _héréditairement_ et la Syrie _viagèrement_, et que

votre virgule après la _Syrie_, tandis qu'il n'y en a point entre

_l'Égypte_ et le mot _héréditairement_, a bien cette signification.

Cependant, j'ai besoin de le savoir positivement, et je vous prie de

me le dire. Nous touchons peut-être à la crise de l'affaire. Ce

_pas de plus_ dont je vous parlais, et qui consiste, de la part de

l'Autriche et de la Prusse, à déclarer à lord Palmerston qu'il faut se

résigner à laisser viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France

cette grande concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe,

en ce moment. Les collègues de lord Palmerston d'une part, les

ministres d'Autriche et de Prusse de l'autre, pèsent sur lui, en ce

moment, pour l'y décider. S'ils l'y décident en effet, ils croiront,

les uns et les autres, avoir remporté une grande victoire et être

arrivés à des propositions d'arrangement raisonnables. Il importe donc

extrêmement que je connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de

mon langage, quelque réservé qu'il soit, peut dépendre, ou la prompte

adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un revirement par lequel

lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue et de l'humeur de ses

collègues et des autres plénipotentiaires, les rengagerait brusquement

dans son système, et leur ferait adopter, à quatre, son projet de

retirer au pacha la Syrie, et l'emploi, au besoin, des moyens de

coercition. On fera _beaucoup, beaucoup_, dans le cabinet et parmi

les plénipotentiaires, pour n'agir qu'à cinq, de concert avec nous,

et sans coercition. Je ne vous réponds pas qu'on fasse tout, et qu'une

conclusion à quatre soit absolument impossible. Nous pouvons être,

d'un instant à l'autre, placés dans cette alternative: ou bien

l'Égypte héréditairement et la Syrie viagèrement au pacha, moyennant

la cession des villes saintes, de Candie et d'Adana, et par un

arrangement à cinq; ou bien la Syrie retirée au pacha par un

arrangement à quatre, et par voie de coercition, s'il y a lieu. Je ne

donne pas pour certain que, le premier arrangement échouant, le second

s'accomplira; mais je le donne pour possible. Notre principale force

est aujourd'hui dans le travail commun de presque tous les membres

du cabinet et des ministres d'Autriche et de Prusse pour amener lord

Palmerston à céder la Syrie. Si, après avoir réussi dans ce travail,

ils n'en recueillent pas le fruit d'un arrangement définitif et

unanime, je ne réponds pas, je le répète, de ce qu'ils feront.

Donnez-moi, je vous prie, pour cette hypothèse, votre pensée précise

et des instructions.»

M. Thiers me répondit le 30 juin: «Ma virgule ne signifiait rien.

Quand je vous parlais d'une grande conquête qui changerait notre

attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie

héréditaire. Toutefois j'ai consulté le cabinet; on délibère; on

penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de

vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.»

Pendant que, sous l'empire des sentiments qui dominaient dans les

Chambres et dans le public, le gouvernement français se renfermait

dans cette politique purement critique et expectante, un événement

survenait à Constantinople qui devait imprimer à la question

égyptienne une impulsion nouvelle et décisive. Le grand vizir

Khosrew-Pacha, vieux Turc habile, énergique et corrompu, longtemps

conseiller intime du sultan Mahmoud et ennemi invétéré de Méhémet-Ali,

fut soudainement destitué. En rendant compte de sa chute le 17 mai au

cabinet français, l'ambassadeur de France à Constantinople, le comte

de Pontois, ajoutait: «Cet important événement n'a point au reste la

signification et la portée qu'on pourra être tenté de lui attribuer en

Europe; il n'indique point un changement dans la politique du Divan

et une intention de rapprochement avec Méhémet-Ali. Il doit être

attribué, dit-on, à la découverte d'intelligences secrètes de Khosrew

avec la Russie, et plus encore, à ce que je crois, à l'ambition de

Reschid-Pacha, et à son désir de se débarrasser successivement

des hommes qui pourraient balancer son influence ou lui porter

ombrage..... Quoi qu'il en soit, Reschid-Pacha se trouve aujourd'hui

maître du terrain; puisse-t-il comprendre que le premier usage à faire

de sa toute-puissance devrait être de rendre la paix à son pays, en

profitant de l'occasion favorable que lui offre la chute de Khosrew,

regardé par l'opinion publique comme le plus grand obstacle à un

accommodement avec Méhémet-Ali!»

En même temps qu'il l'annonçait à Paris, M. de Pontois s'empressa

d'informer M. Cochelet, consul général de France à Alexandrie, de

la destitution de Khosrew-Pacha. «Aussitôt après avoir reçu cette

dépêche, écrivit le 26 mai M. Cochelet à M. Thiers, je me rendis,

quoique assez souffrant, à la maison de campagne qu'habite Méhémet-Ali

depuis que la peste a sévi avec plus d'intensité, et que quelques-uns

de ses serviteurs en sont morts. Avant de lui faire connaître le

contenu de la lettre de M. de Pontois, je lui demandai les nouvelles

qu'il avait reçues de Constantinople. Il me parla du renvoi du

séraskier Halil-Pacha, mais je vis positivement qu'il ne savait

rien de la disgrâce du grand vizir. Je lui dis alors que j'avais

une nouvelle importante à lui communiquer, mais qu'avant de la lui

annoncer j'exigeais de lui sa parole qu'il se montrerait docile à mes

avis et modéré dans ses prétentions. Il me le promit, autant que cela

pourrait se concilier avec ses intérêts. Je lui fis alors connaître

que Khosrew-Pacha était au moment d'être destitué. Méhémet-Ali fit

un bond sur son divan; sa figure prit une expression de joie

extraordinaire, et des larmes vinrent même dans ses yeux. Je lui dis

que j'étais heureux d'être le premier à lui apprendre cette bonne

nouvelle, et qu'à ce titre je me croyais en droit de lui donner

des conseils. Je lui lus alors la lettre de M. de Pontois, et je

l'engageai fortement à se montrer respectueux et dévoué envers le

sultan, conciliant et modéré envers la Porte. J'allais lui dire de

commencer par renvoyer la flotte turque lorsque Méhémet-Ali sauta

à bas de son divan, et après quelques minutes de réflexion en se

promenant à grands pas, vint à moi, me frappa sur la poitrine avec la

paume de la main, me serra les deux poignets avec effusion, et me

dit: «Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution

du grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier

secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de

mon respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de

me permettre de renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de

Moustouch-Pacha, l'amiral égyptien. Je la prierai de consentir à ce

que mon fils Saïd-Bey vienne à bord de la flotte pour se jeter à

ses pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha[11], et une fois que les

relations de bonne intelligence et d'harmonie seront rétablies, je

m'arrangerai avec la Porte.»--Voilà, lui dis-je, ce qui est digne de

vous; voilà ce qui doit vous rendre les bonnes grâces du sultan, et

disposer favorablement les puissances alliées. Montrez-vous maintenant

modéré dans vos prétentions, car, je vous le répète, malgré tout

ce que nous avons essayé, on ne consentira pas à vous laisser

Adana.--Laissez-moi faire, me dit le pacha; lorsque je serai

en rapport avec la Porte, nous nous arrangerons ensemble,

très-certainement.»

[Note 11: Successeur de Khosrew-Pacha comme grand vizir, et ancien

ambassadeur en France.]

C'était précisément là le voeu du cabinet français, et le but

vers lequel il tendait constamment, en dépit des entraves que lui

imposaient l'engagement d'action commune contracté entre les cinq

puissances par la note du 27 juillet 1839 et la négociation suivie à

Londres en vertu de cet engagement. Aussitôt après son avénement au

ministère, le 21 mars 1840, M. Thiers m'écrivit: «Pourrait-on agir

à Constantinople ou au Caire en conseillant aux deux parties de

s'entendre directement? Nous l'avons fait, en nous bornant à des

conseils très-pressants. Mais entamer une négociation spéciale,

directe, qui nous serait imputée, ne produirait pas plus d'effet

que les conseils, et nous exposerait, à l'égard de l'Angleterre, au

reproche de duplicité, car elle dirait que nous temporisons à Londres

pour agir au Caire ou à Constantinople.» Et quelques semaines plus

tard, le 28 avril: «J'ai recommandé à nos agents, soit au Caire, soit

à Constantinople, de ne pas pousser à une négociation directe entre le

sultan et le pacha, pour que l'Angleterre ne nous accuse pas de jouer

un double jeu, et de temporiser à Londres pendant que nous agissons

au Caire et à Constantinople. Je fais prêcher par MM. de Pontois et

Cochelet la disposition au sacrifice; je fais dire à la Porte qu'elle

ne sera jamais sauvée à Londres par un accord des cinq puissances; je

fais dire au pacha que nous ne risquerons pas les plus grands intérêts

de la France et du monde pour satisfaire à des exigences déplacées. Je

tire le câble des deux côtés pour rapprocher les deux parties; mais je

n'entame aucune négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de

duplicité.» Et lorsque j'eus communiqué à M. Thiers la note adressée,

le 31 mai, par Chékib-Efendi aux cinq plénipotentiaires, pour leur

demander un concert prompt et efficace, il me répondit: «Je ne sais

qu'une chose à faire, c'est de répondre à cette note comme à celle de

Nouri-Efendi. Il faut accuser réception en disant que la France est

prête, comme toujours, à écouter les propositions d'arrangement qui

seront faites, et à y prendre la part à laquelle l'oblige en quelque

sorte le rôle amical qu'elle a joué jusqu'ici à l'égard de la Porte.

Il ne faut pas avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet 1839, car

un revirement de politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur

doit s'éviter avec soin. Mais il ne faut rien dire de ce déplorable

engagement de terminer à cinq l'affaire d'Orient.»

Le 30 juin 1840, arriva à Paris une dépêche télégraphique, expédiée le

16 juin d'Alexandrie par M. Cochelet, et portant:

«En apprenant la destitution du grand vizir Khosrew-Pacha, Méhémet-Ali

a ordonné à son premier secrétaire, Sami-Bey, de se rendre à

Constantinople pour offrir au sultan l'hommage de son dévouement,

et lui demander ses ordres pour le renvoi de la flotte turque.

Méhémet-Ali ne doutait pas que cette démarche spontanée de sa

part n'amenât un arrangement direct et à l'amiable de la question

turco-égyptienne.»

En me transmettant immédiatement cette dépêche, M. Thiers m'écrivit:

«Il faut induire de cette nouvelle, sans trop d'empressement et sans

trop donner l'éveil, que l'arrangement spontané qui s'opérerait en

Orient, entre le souverain et le vassal, serait la meilleure des

solutions. Le pacha croit que le mouvement d'effusion auquel il cède

sera partagé et qu'un arrangement s'ensuivra immédiatement. Il croit,

d'après des renseignements qu'il dit certains, qu'on lui accordera

l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie; il ne s'explique pas sur

Candie, Adana, les villes saintes, et quand on lui dit qu'il faudra

des sacrifices pour rendre possible l'arrangement direct immédiat, il

répond: «Soyez tranquilles; tout va s'arranger.» Je ne sais pas sur

quoi repose sa confiance, mais elle est grande, soit qu'elle vienne de

sa joie, soit qu'elle vienne de renseignements dignes de foi. De même,

à Constantinople, on pensait, à la date des dernières nouvelles, que

le renvoi de la flotte produirait un grand effet sur le Divan, et que

de larges concessions pourront s'ensuivre... Un pareil état de choses

doit fournir bien des arguments pour empêcher aucune conclusion à

Londres. Du moins, si on vous proposait quelque chose, n'importe quoi,

vous pourriez répondre que les deux parties vont s'aboucher entre

elles, et qu'avant de faire des conditions pour leur compte, il

est beaucoup plus naturel d'attendre pour voir ce qu'elles vont se

proposer l'une à l'autre. Toute opinion émise aujourd'hui sur ce qui

est acceptable ou non, au Caire, serait bien téméraire, car, la

joie du pacha d'une part, la satisfaction du sultan de l'autre, en

apprenant le retour de sa flotte, peuvent singulièrement changer les

conditions. Pour moi, je suis loin de croire l'arrangement direct

conclu, ni même facile; mais je regarde l'état nouveau des choses

comme un puissant argument contre toute décision immédiate à Londres.

J'ai écrit à Alexandrie et à Constantinople pour conseiller la

modération de part et d'autre; mais j'ai donné des conseils, et j'ai

eu soin d'interdire aux agents de prendre à leur compte, et comme

une entreprise française, une négociation ayant pour but avoué

l'arrangement direct. Si on nous imputait d'avoir fait une telle

entreprise, vous pourriez le nier. Le jeune Eugène Périer a été envoyé

à Alexandrie pour faire au pacha les plus vives remontrances s'il

s'arrêtait en route, et si, après avoir offert la flotte, il ne tenait

point parole et ne se montrait pas accommodant dans les conditions

générales du traité. J'ai été jusqu'à lui faire conseiller d'accepter

l'Égypte _héréditairement_ et la Syrie _viagèrement_.»

Mais pendant que la chute de Khosrew-Pacha et la démarche conciliante

de Méhémet-Ali causaient à Paris une vive satisfaction, et y faisaient

espérer que toute résolution d'intervention européenne entre le sultan

et le pacha serait ajournée, ces nouvelles produisaient à Londres des

effets absolument contraires. Lord Palmerston, qui, depuis quelque

temps, s'était montré peu impatient d'arriver à une solution,

reprenait tout à coup sa politique active, réunissait le cabinet

anglais, lui communiquait les renseignements que venait de lui

apporter de Constantinople le comte Pisani, secrétaire particulier

de lord Ponsonby, et pressait ses collègues de discuter et d'adopter

promptement le plan de conduite qu'il leur présentait. J'informai

sur-le-champ M. Thiers de ce nouveau tour que prenait l'affaire; je

lui écrivis les 6 et 9 juillet que, le 4 et le 8, deux conseils de

cabinet avaient été tenus, que le dernier avait été long, que, le

soir même, le prince Dolgorouki était parti en courrier pour

Saint-Pétersbourg, et le 11 juillet, je rendis au cabinet français,

dans une dépêche que je reproduis ici textuellement, un compte

détaillé de cette situation, des informations que j'avais recueillies

et des résultats qu'elles faisaient pressentir:

«Londres, 11 juillet 1840.

«Monsieur le Président du conseil,

«Depuis que la proposition de couper la Syrie en deux, en laissant

à Méhémet-Ali la forteresse et une partie du pachalik de Saint-Jean

d'Acre, a été écartée, lord Palmerston a paru éviter la conversation

sur les affaires d'Orient. Je l'ai engagée une ou deux fois, plutôt

pour bien établir la politique du gouvernement du Roi que pour

tenter de faire faire, par la discussion directe, un nouveau pas à la

question. Lord Palmerston m'a répondu en homme qui persiste dans ses

idées, mais ne croit pas le moment propice pour agir et veut gagner du

temps.

«Il n'a, en effet, pendant plusieurs semaines, comme je l'ai déjà

mandé à Votre Excellence, ni entretenu le cabinet des affaires

d'Orient, ni même communiqué à ses collègues la dernière note de

Chékib-Efendi.

«Cependant le travail de plusieurs membres, soit du cabinet, soit du

corps diplomatique, en faveur d'un arrangement qui eût pour base la

concession héréditaire de l'Égypte et la concession viagère de la

Syrie au pacha continuait: j'en suivais le progrès sans m'y associer.

Conformément aux instructions de Votre Excellence, je n'ai ni

accueilli cette idée, ni découragé, par une déclaration préalable et

absolue, ceux qui en cherchaient le succès.

«C'est dans cet état de l'affaire et des esprits qu'est arrivée ici la

nouvelle de la destitution de Khosrew-Pacha et de la démarche directe

de Méhémet-Ali auprès du sultan. Elle ne m'a pas surpris. Votre

Excellence m'avait communiqué une dépêche de M. Cochelet, du 26 mai,

qui annonçait de la part du pacha cette intention. J'avais tenu cette

dépêche absolument secrète; mais j'ai appris depuis qu'une lettre de

M. le comte Appony, en date du 16 juin, si je suis bien informé, avait

annoncé au baron de Neumann la prédiction de M. Cochelet. La dépêche

télégraphique par laquelle ce dernier a instruit Votre Excellence de

la démarche de Méhémet-Ali était aussi du 16 juin. En sorte que,

par une coïncidence singulière, le même jour, M. Cochelet mandait

d'Alexandrie, comme un fait accompli, ce que M. le comte Appony

écrivait de Paris, d'après une dépêche de M. Cochelet, disait-il,

comme un fait probable et prochain.

«Quand donc le fait même est parvenu à Londres, lord Palmerston et

les trois autres plénipotentiaires n'en ont guère été plus surpris que

moi. Ils n'y ont vu, ou du moins ils se sont crus en droit de n'y voir

qu'un acte depuis longtemps concerté entre le pacha et la France qui,

à Constantinople comme à Alexandrie, avait travaillé à le préparer.

«L'effet de l'acte en a éprouvé une assez notable altération.

Non-seulement il a perdu quelque chose de l'importance que

la spontanéité et la nouveauté devaient lui assurer; mais les

dispositions de lord Palmerston et des trois autres plénipotentiaires

se sont visiblement modifiées. Ils ont considéré la démarche de

Méhémet-Ali et son succès 1º comme la ruine de la note du 27 juillet

1839 et de l'action commune des cinq puissances; 2º comme le triomphe

complet et personnel de la France à Alexandrie et à Constantinople.

«Dès lors ceux qui, dans l'espoir d'obtenir l'action commune des

cinq puissances, poursuivaient l'arrangement fondé sur la concession

héréditaire de l'Égypte et la concession viagère de la Syrie, se sont

arrêtés dans leur travail, et semblent y avoir tout à fait renoncé.

«De son côté, lord Palmerston s'est montré tout à fait disposé à agir,

et, dans deux conseils successifs, tenus les 4 et 8 de ce mois, il a

présenté au cabinet, avec une obstination pleine d'ardeur, ses idées

et son plan de conduite dans l'hypothèse d'un arrangement à quatre.

«Rien n'a été résolu. Le cabinet s'est montré divisé. Les adversaires

du plan de lord Palmerston ont insisté sur la nécessité d'attendre les

nouvelles de Constantinople; on s'est ajourné à un nouveau conseil.

Mais lord Palmerston est pressant; les puissances, dit-il, sont

engagées d'honneur à régler, par leur intervention et de la manière la

plus favorable à la Porte, les affaires d'Orient. Elles l'ont promis

au sultan. Elles se le sont promis entre elles. La démarche de

Méhémet-Ali ne saurait les en détourner. C'est un acte au fond peu

significatif, qui ne promet, de la part du pacha, point de concession

importante, qui ne changera ni la situation, ni la politique de la

Porte, qui n'amènera donc point la pacification qu'on en espère, et

n'aura d'autre effet que d'entraver, si l'on n'y prend garde, les

négociations entre les puissances, et d'empêcher qu'elles ne marchent

elles-mêmes au but qu'elles se sont proposé. Cependant l'occasion

d'agir est favorable. L'insurrection de la Syrie contre Méhémet-Ali

est sérieuse. Un spectateur indifférent, lord Francis Egerton, qui

vient de traverser la Syrie en remontant de Jérusalem vers

l'Asie Mineure, écrit que les insurgés sont nombreux, animés, que

l'administration d'Ibrahim-Pacha est violente, vexatoire, détestée.

Lord Palmerston se prévaut beaucoup de ces renseignements. Il insiste

en même temps sur les vues d'agrandissement et de domination de la

France dans la Méditerranée. L'appui donné par la France au pacha

d'Égypte n'a, selon lui, point d'autre motif. Il parle de l'Algérie,

de l'extension de notre établissement africain, il s'adresse enfin aux

sentiments de susceptibilité et de jalousie nationale, surtout

auprès des torys et pour se ménager quelque faveur dans une partie de

l'opposition.

«Toutes les fois que l'occasion s'en présente, partout où je puis

engager, avec quelqu'un des hommes qui influent sur la question,

quelque entretien, je combats vivement ces idées. Je rappelle toutes

les considérations que j'ai fait valoir depuis quatre mois, et dont

je ne fatiguerai pas de nouveau Votre Excellence. Je m'étonne de

l'interprétation qu'on essaye de donner à la démarche que vient de

faire Méhémet-Ali. Quoi de plus naturel, de plus facile à prévoir,

de plus inévitable que cette démarche? Depuis un an bientôt, les

puissances essayent de régler les affaires d'Orient et n'en viennent

pas à bout. Le pacha de son côté a déclaré que la présence de Khosrew

au pouvoir était, pour lui, le principal obstacle à un retour confiant

et décisif vers le sultan. Khosrew est écarté. Qu'est-il besoin

de supposer une longue préparation, un travail diplomatique pour

expliquer ce qu'a fait le pacha? Il a fait ce qu'il avait lui-même

annoncé, ce que lui indiquait le plus simple bon sens. La France, il

est vrai, a donné et donne encore à Alexandrie des conseils, mais des

conseils de modération, de concession, des conseils qui n'ont d'autre

objet que de rétablir en Orient la paix, et dans le sein de l'Empire

ottoman la bonne intelligence et l'union, seul gage de la force comme

de la paix. Il serait bien étrange de voir les puissances s'opposer à

son rétablissement, ne pas vouloir que la paix revienne si elles ne la

ramènent pas de leur propre main, et se jeter une seconde fois entre

le suzerain et le vassal pour les séparer de nouveau au moment où

ils se rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on

pouvait craindre que la Porte épuisée, abattue par sa défaite de la

veille, ne se livrât pieds et poings liés au pacha, et n'acceptât des

conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui

s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand

le pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative

du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour

s'y opposer, pour le retarder d'un jour? Ce serait un inconcevable

spectacle. Il est impossible que l'Europe le donne; il est impossible

que l'Europe qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de

son seul voeu, entrave la paix qui commence à se rétablir d'elle-même

entre les Orientaux, et par leurs propres efforts.

«Ce langage frappe en général ceux à qui je l'adresse; mais je ne puis

le tenir aussi haut ni aussi fréquemment que je le voudrais, car lord

Palmerston s'applique à ne pas m'en fournir les occasions. Il agit

surtout dans l'intérieur du cabinet; il dit que, puisque la France

a tenté une politique séparée et personnelle, les autres puissances

peuvent bien en faire autant; il promet à ses collègues l'adhésion

positive de l'Autriche. Il leur donne enfin à entendre que, si ses

plans étaient repoussés, il ne saurait rester dans le cabinet, et

les place ainsi entre l'adoption de sa politique et la crainte d'un

ébranlement ministériel.

«L'affaire est donc, en ce moment, dans un état de crise. Rien, je le

répète, n'est décidé; la dissidence et l'agitation sont grandes dans

le cabinet; ceux des ministres qui ne partagent pas les vues de lord

Palmerston insistent fortement pour que l'on attende des nouvelles de

Constantinople; ceux dont l'opinion est flottante se montrent enclins

à ce délai; tous, quelle que soit leur pente, laissent entrevoir de

l'hésitation et du trouble. Il y a donc bien des chances pour qu'on

n'arrive pas encore à des résolutions définitives et efficaces. Tout

en gardant une attitude tranquille et réservée, je ne négligerai rien

pour agir sur ces esprits divisés et incertains. Mais pendant que les

choses sont encore en suspens à Londres, il est bien à désirer que la

démarche de Méhémet-Ali obtienne à Constantinople le succès qu'on

en peut attendre, car on ne saurait se dissimuler que le plan d'un

arrangement à quatre en a reçu ici une impulsion marquée, et fait en

ce moment des progrès.

«_P. S._--J'ai lieu de croire, d'après un renseignement qui m'arrive de

bonne source, que la seule chose qui ait été à peu près décidée

dans les conseils du 4 et du 8, c'est que les _quatre_ puissances

répondraient à la dernière note de Chékib-Efendi par une note dans

laquelle seraient reproduites, sinon textuellement, du moins en

substance, les intentions et les promesses de la note du 27 juillet

1839. Cette nouvelle note sera-t-elle collective à quatre, ou

individuelle, mais semblable pour les quatre? Quelle en sera la

rédaction? Quelles propositions d'arrangement y seront annexées et

communiquées en même temps à la France pour demander son adhésion?

Aucune de ces questions n'est encore résolue. On les reprendra

probablement dans le conseil qui doit avoir lieu aujourd'hui.

Des courriers ont été expédiés ces jours-ci à Vienne et à

Saint-Pétersbourg.»

Je ne me contentai pas de signaler ainsi directement à mon

gouvernement la crise flagrante: ma disposition est en général

optimiste, et il faut que le mal soit bien près d'éclater pour que je

renonce à l'espérance. Je ne me faisais pourtant, à ce moment, aucune

illusion sur le danger; et pour que le cabinet français ne s'en fît

lui-même aucune, je donnai fortement l'éveil aux deux personnes qui

pouvaient le lui communiquer avec le plus d'efficacité. Le 12 juillet,

lendemain du jour où j'avais adressé à M. Thiers la dépêche que je

viens de citer, j'écrivis au duc de Broglie:

«Je suis, depuis quelques jours, fort occupé de l'Orient. L'affaire

dormait. Le pacha l'a réveillée. S'il réussit, rien de mieux; nous

réussirons avec lui; la difficulté de l'arrangement à cinq aura été

démontrée; l'arrangement direct en sera sorti. C'est tout ce que nous

pouvons désirer, et le temps gagné depuis quelques mois aura été bien

gagné. Mais si le pacha échoue, notre embarras sera grand. On prend

ceci pour un coup de politique de la France qui, ne voulant rien

faire à cinq, a tenté de faire seule, par les mains du pacha. Le coup

manqué, l'arrangement à quatre reste seul, et nous pesons beaucoup

moins, soit pour l'empêcher, soit pour ramener quelque arrangement à

cinq. Lord Palmerston s'est remis en mouvement. Les trois autres

le suivent. J'attends avec une vive impatience des nouvelles de

Constantinople. Pour le moment, l'affaire est là.»

Et le même jour, j'écrivis au général Baudrand:

«L'affaire d'Orient m'occupe beaucoup depuis quelques jours. Elle

languissait. La démarche de Méhémet-Ali auprès du sultan, après la

chute de Khosrew-Pacha, l'a ranimée. On a vu là l'oeuvre de la France

seule. On en a pris de l'humeur. On s'est dit: «Puisque la France a

sa politique séparée et la suit, faisons-en autant.» Les quatre

puissances se sont donc remises en mouvement, et lord Palmerston

travaille à préparer un arrangement à quatre, toujours fondé sur cette

double base:--Point de Syrie au pacha; la coercition au besoin.--Je

ne tiens pas l'arrangement pour fait. Si la démarche de Méhémet-Ali

à Constantinople réussit, et amène, entre le sultan et lui, un

accommodement direct, tout sera pour le mieux; il faudra bien qu'ici

on s'y résigne. Mais si rien ne se termine à Constantinople, il ne

faut pas se dissimuler que notre influence auprès des quatre autres

puissances en sera affaiblie, et que l'arrangement entre elles, sans

nous, aura bien des chances de succès.»

Enfin, le 14 juillet, en donnant à M. Thiers quelques nouveaux détails

sur la situation, je lui dis: «Je crois, sans en être parfaitement

sûr, que le projet de note collective à quatre, en réponse à la

note de Chékib-Efendi, a été adopté dans le conseil de samedi 11.

La réserve est extrême depuis quelques jours; mais je sais que

Chékib-Efendi a vu plusieurs fois lord Palmerston, et longtemps,

notamment dimanche. On prépare, soit sur le fond de l'affaire, soit

sur le mode d'action, des propositions qu'on nous communiquera quand

on aura tout arrangé (si on arrange tout), pour avoir notre adhésion

ou notre refus.»

«Mon cher collègue, me répondit M. Thiers le 16 juillet, je trouve

fort graves les nouvelles que vous m'envoyez; mais il ne faut pas s'en

émouvoir, et tenir bon. Les Anglais s'engagent dans une périlleuse

tentative; s'isoler de la France sera, pour eux, plus fécond en

conséquences qu'ils ne l'imaginent. Mais il ne faut pas se laisser

intimider, et attendre avec tout le sang-froid que vous savez garder

sur votre visage comme dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas,

vous et moi, traversé un plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons

pas faire autrement. A l'origine, on aurait pu tenir une autre

conduite; mais depuis la note du 27 juillet 1839, il n'est plus

temps.»

Je reçus le 17 juillet, à une heure de l'après-midi, un billet de lord

Palmerston qui me témoignait le désir de s'entretenir avec moi vers la

fin de la matinée. Je me rendis au _Foreign-Office_. Il me dit que

le cabinet, pressé par les événements, venait enfin d'arrêter sa

résolution sur les affaires d'Orient, qu'il avait une communication

à me faire à ce sujet, et que, pour être sûr d'exprimer exactement et

complétement sa pensée, il avait pris le parti de l'écrire. Il me lut

alors la pièce suivante, intitulée:

MEMORANDUM D'UNE COMMUNICATION FAITE A L'AMBASSADEUR DE FRANCE PAR LE

PRINCIPAL SECRÉTAIRE DE SA MAJESTÉ BRITANNIQUE.

«Le gouvernement français a reçu, dans tout le cours des négociations

qui commencèrent l'automne de l'année passée, les preuves les

plus réitérées, les plus manifestes et les plus incontestables,

non-seulement du désir des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne,

de Prusse et de Russie, d'arriver à une entente avec le gouvernement

français sur les arrangements nécessaires pour effectuer la

pacification du Levant, mais aussi de la grande importance que ces

cours n'ont jamais cessé d'attacher à l'effet moral que produiraient

l'union et le concours des cinq puissances dans une affaire d'un

intérêt si grave et si intimement liée au maintien de la paix

européenne.

«Les quatre cours ont vu, avec le plus profond regret, que tous leurs

efforts pour atteindre leur but ont été infructueux; et malgré que

tout dernièrement elles aient proposé à la France de s'associer

avec elles pour faire exécuter un arrangement entre le sultan et

Méhémet-Ali, fondé sur des idées qui avaient été émises, vers la fin

de l'année dernière, par l'ambassadeur de France à Londres, cependant

le gouvernement français n'a pas cru devoir prendre part à cet

arrangement, et a fait dépendre son concours avec les autres

puissances de circonstances que ces puissances ont jugées

incompatibles avec le maintien de l'indépendance et de l'intégrité de

l'Empire ottoman et avec le repos futur de l'Europe.

«Dans cet état de choses, les quatre puissances n'avaient d'autre

choix que d'abandonner aux chances de l'avenir les grandes affaires

qu'elles avaient pris l'engagement d'arranger, et ainsi de constater

leur impuissance et de livrer la paix européenne à des dangers

toujours croissants; ou bien de prendre la résolution de marcher en

avant sans la coopération de la France, et d'amener, au moyen de leurs

efforts réunis, une solution des complications du Levant conforme aux

engagements que ces quatre cours ont contractés avec le sultan, et

propre à assurer la paix future.

«Placées entre ces deux choix et pénétrées de l'urgence d'une solution

immédiate et en rapport avec les graves intérêts qui s'y trouvent

engagés, les quatre cours ont cru de leur devoir d'opter pour la

dernière de ces deux alternatives, et elles viennent par conséquent

de conclure avec le sultan une convention destinée à résoudre d'une

manière satisfaisante les complications actuellement existantes dans

le Levant.

«Les quatre cours, en signant cette convention, n'ont pu ne pas sentir

le plus vif regret de se trouver ainsi momentanément séparées de la

France dans une affaire essentiellement européenne; mais ce regret

se trouve diminué par les déclarations réitérées que le gouvernement

français leur a faites qu'il n'a rien à objecter aux arrangements

que les quatre puissances désirent faire accepter par Méhémet-Ali, si

Méhémet-Ali y consent; que, dans aucun cas, la France ne s'opposera

aux mesures que les quatre cours, de concert avec le sultan, pourront

juger nécessaires pour obtenir l'assentiment du pacha d'Égypte; et

que le seul motif qui a empêché la France de s'associer aux autres

puissances, à cette occasion, dérive de considérations de divers

genres qui rendraient impossible au gouvernement français de prendre

part à des mesures coercitives contre Méhémet-Ali.

«Les quatre cours donc entretiennent l'espoir fondé que leur

séparation d'avec la France à ce sujet ne sera que de courte durée,

et ne portera aucune atteinte aux relations de sincère amitié qu'elles

désirent si vivement conserver avec la France; mais de plus, elles

s'adressent avec instance au gouvernement français, afin d'en obtenir

du moins l'appui moral, malgré qu'elles ne peuvent en espérer une

coopération matérielle.

«L'influence du gouvernement français est puissante à Alexandrie, et

les quatre cours ne pourraient-elles pas espérer, et même demander de

l'amitié du gouvernement français que cette influence s'exerce auprès

de Méhémet-Ali dans le but d'amener ce pacha à donner son adhésion aux

arrangements qui vont lui être proposés par le sultan?

«Si le gouvernement français pouvait, de cette manière, contribuer

efficacement à mettre un terme aux complications du Levant, ce

gouvernement acquerrait un nouveau titre à la reconnaissance et à

l'estime de tous les amis de la paix.»

J'écoutai lord Palmerston jusqu'au bout sans l'interrompre, et prenant

ensuite le papier de ses mains: «Mylord, lui dis-je, sur le fond même

de la résolution que vous me communiquez, je n'ajouterai rien, en ce

moment, à ce que j'ai eu si souvent l'honneur de vous dire; je ne veux

pas non plus, sur une première lecture faite en courant, discuter tout

ce que contient la pièce que je viens d'entendre; mais quelques points

me frappent sur lesquels je me hâte de vous exprimer mes observations.

Les voici.»

Je relus d'abord ce passage: «Malgré que tout dernièrement les quatre

cours aient proposé à la France de s'associer avec elles pour faire

exécuter un arrangement avec le sultan et Méhémet-Ali, fondé sur les

idées qui avaient été émises, vers la fin de l'année dernière, par

l'ambassadeur de France à Londres, cependant le gouvernement français

n'a pas cru devoir prendre part à cet arrangement,» etc., etc.

«Vous faites sans doute allusion, mylord, lui dis-je, à l'arrangement

qui aurait eu pour base l'abandon au pacha d'une partie du pachalik

de Saint-Jean d'Acre, y compris la forteresse; et il résulterait de ce

paragraphe que le gouvernement français, après avoir fait émettre

ces idées par son ambassadeur, n'aurait pas cru ensuite pouvoir les

accepter. Je ne saurais admettre, mylord, pour le gouvernement du Roi,

un tel reproche d'inconséquence; les idées dont il s'agit n'ont

jamais été, que je sache, émises, au nom du gouvernement du Roi, par

l'ambassadeur de France; point par moi, à coup sûr, ni, je pense, par

le général Sébastiani, mon prédécesseur. Elles ont pu apparaître dans

la conversation, comme bien d'autres hypothèses; elles n'ont jamais

été présentées sous une forme ni avec un caractère qui autorise à

dire, ou du moins à donner lieu de croire que le gouvernement du Roi

les a d'abord mises en avant, puis repoussées.

«Voici, continuai-je, une seconde observation. Vous dites que--le

gouvernement français a plusieurs fois déclaré qu'il n'a rien à

objecter aux arrangements que les quatre puissances désirent faire

accepter par Méhémet-Ali, si Méhémet-Ali y consent, et que, dans aucun

cas, la France ne s'opposera aux mesures que les quatre cours, de

concert avec le sultan, pourront juger nécessaires pour obtenir

l'assentiment du pacha d'Égypte.--Je ne saurais accepter, mylord,

cette expression _dans aucun cas_, et je suis certain de n'avoir

jamais rien dit qui l'autorise. Le gouvernement du Roi ne se fait, à

coup sûr, le champion armé de personne, et il ne compromettra jamais,

pour les seuls intérêts du pacha d'Égypte, la paix et les intérêts de

la France. Mais si les mesures adoptées contre le pacha par les quatre

puissances avaient, aux yeux du gouvernement du Roi, ce caractère et

cette conséquence que l'équilibre actuel des États européens en fût

altéré, le gouvernement du Roi ne saurait y consentir; il verrait

alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il gardera toujours à cet

égard sa pleine liberté.»

Je fis encore, sur quelques expressions du _mémorandum_, quelques

observations de peu d'importance; et sans rengager la discussion au

fond, j'ajoutai: «Mylord, le gouvernement du Roi a toujours pensé

que la question de savoir si deux ou trois pachaliks de la Syrie

appartiendraient au sultan ou au pacha ne valait pas, à beaucoup près,

les chances que l'emploi de la force et le retour de la guerre

en Orient pourraient faire courir à l'Europe. Vous en avez jugé

autrement. Je souhaite que vous ne vous trompiez pas. Si vous vous

trompez, nous n'en partagerons pas la responsabilité. Nous ferons tous

nos efforts pour maintenir la paix, nos alliances générales, et

pour surmonter, dans l'intérêt de tous, les difficultés, les périls

peut-être que pourra amener la nouvelle situation où vous entrez.»

Lord Palmerston combattit faiblement mes observations, et se répandit

en protestations d'amitié sincère et sûre, malgré notre dissentiment

partiel et momentané. Il réclama de nouveau les bons offices de

la France et son influence à Alexandrie pour déterminer le pacha à

accepter les propositions qui lui seraient faites. Puis il m'expliqua

ces propositions mêmes et la marche qu'on avait dessein de suivre pour

les faire prévaloir: «Le sultan, me dit-il, proposera d'abord au

pacha de lui concéder, toujours à titre de vasselage, l'Égypte

héréditairement et la portion déjà offerte du pachalik de Saint-Jean

d'Acre, y compris la forteresse, mais ceci seulement en viager. Il lui

donnera un délai de dix jours pour accepter cette proposition. Si

le pacha refuse, le sultan lui fera une proposition nouvelle qui ne

comprendra plus que l'Égypte, toujours héréditairement. Si après un

nouveau délai de dix jours, le pacha refuse encore, alors le sultan

s'adressera aux quatre puissances qui s'engagent, envers lui et entre

elles, à faire rentrer son vassal dans l'obéissance.»

Lord Palmerston ne me donna aucun détail sur les moyens que les quatre

puissances emploieraient à cet effet; il conclut en me disant qu'un

secrétaire de Chékib-Efendi était parti la veille pour porter à

Constantinople cet arrangement, que les premières propositions du

sultan parviendraient au pacha dans trente ou trente-cinq jours, que

Méhémet-Ali y répondrait dix jours après, et que sa réponse serait

connue à Londres vingt ou vingt-cinq jours après, c'est-à-dire dans

deux mois et demi environ, à partir du moment où nous parlions.

Je transmis immédiatement à M. Thiers la communication que je venais

de recevoir, avec tous les détails de l'entretien qui l'avait suivie,

et j'ajoutai: «La démarche directe de Méhémet-Ali auprès de la Porte

et l'insurrection de la Syrie contre lui sont évidemment les deux

causes qui ont précipité la résolution. Lord Palmerston m'a parlé

de l'insurrection syrienne avec beaucoup de confiance; et comme

son langage impliquait des mesures projetées ou déjà ordonnées pour

empêcher Méhémet-Ali d'envoyer en Syrie des renforts capables de

réprimer les insurgés, je lui ai adressé, à ce sujet, une question

positive et directe. Il m'a répondu qu'en effet on ne négligerait rien

pour arrêter promptement en Syrie l'effusion du sang: «Je ne veux

pas vous le cacher, m'a-t-il dit.--Aussi vous l'ai je demandé,

mylord.--Des ordres ont très probablement été donnés en ce sens à la

flotte anglaise, et des secours en argent, vivres et munitions pour

les insurgés de Syrie ont sans doute été mis à la disposition du

sultan.»

«La crainte d'une crise ministérielle est le vrai motif qui a fait

prévaloir lord Palmerston dans l'intérieur du cabinet. Le moment

d'une action positive et efficace en Orient est encore éloigné, et le

parlement se sépare dans quinze jours.»

En recevant cette nouvelle, le cabinet français fut non-seulement

mécontent et chagrin, mais surpris et blessé. Lord Palmerston lui en

avait donné le droit. On pensait à Paris, et je pensais moi-même à

Londres, qu'aucune résolution définitive ne serait adoptée et signée

entre les quatre puissances sans qu'on nous l'eût préalablement

fait connaître, en nous demandant, à nous aussi, notre résolution

définitive. Je répète la phrase qui terminait ma dernière lettre à M.

Thiers, et que je rappelais tout à l'heure: «On prépare, soit sur le

fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des propositions qu'on

nous communiquera quand on aura tout arrangé (si on arrange tout),

pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Lord Palmerston eût pu,

sans aucun risque pour sa politique, nous faire cette communication

avant toute signature entre les quatre puissances, car nous ne nous

serions certainement pas associés à une convention qui refusait à

Méhémet-Ali la possession héréditaire de la Syrie, et qui réglait les

moyens de coercition à employer contre lui s'il repoussait les

offres du sultan. Nous nous serions trouvés alors isolés en pleine

connaissance de cause, par notre propre volonté, et après qu'on aurait

épuisé, envers nous, tous les procédés de conciliation. Mais lord

Palmerston est un politique personnellement susceptible et taquin, qui

se pique au jeu quand il se voit en danger de perdre, et qui précipite

alors ses résolutions et ses coups, ne se souciant guère des procédés

ni des conséquences, et recherchant le plaisir de la vengeance au

moins autant que le succès. L'arrangement direct entre le sultan et le

pacha lui paraissait imminent; il regardait le gouvernement français

comme le promoteur secret de cette solution de la question; il ne

s'inquiéta plus que de la prévenir et d'y substituer en toute hâte

la solution européenne dont il s'était fait l'auteur. Un des membres

secondaires du corps diplomatique à Londres, spectateur aussi

impartial qu'intelligent de l'événement, me dit un jour: «Quand

nous recherchons entre nous les causes de ce mauvais imbroglio, nous

trouvons d'abord une disposition hargneuse à Londres, ensuite des

illusions à Londres et à Paris. A Londres, ignorance volontaire ou

réelle des dispositions de la France; à Paris, incrédulité sur le

vouloir ou le pouvoir de lord Palmerston. Après cela, on dit aussi

que la France a voulu jouer au plus fin, qu'elle voulait et croyait

escamoter l'arrangement en le faisant conclure, d'une manière cachée

et abrupte, entre les deux parties. On ajoute que c'est de Pétersbourg

qu'on a donné l'éveil à Londres, que la même alarme y est venue

ensuite par d'autres voies, et que cela a excité, non-seulement à

faire, mais aussi à se cacher pour faire le traité. Voilà comment nous

nous l'expliquons.»

Quelle qu'en fût l'explication, le gouvernement français fut justement

choqué du procédé: «Votre dernière dépêche, m'écrivit le 21 juillet

M. Thiers, m'a beaucoup surpris. D'après vos précédentes nouvelles,

le gouvernement s'attendait que l'agitation qui se manifestait depuis

quelques jours dans le cabinet anglais aboutirait à une proposition

semblable à peu près à celle que M. de Neumann vous avait fait

pressentir, et qui consistait à donner à Méhémet-Ali l'Égypte

héréditairement, la Syrie viagèrement, en laissant à la France le

choix de s'associer ou non à une telle proposition. Le parti pris par

les puissances d'agir à quatre, sans mettre la France en demeure de

s'associer à l'action commune, est un procédé fort naturel de la part

des cabinets qui n'ont pas vécu dans notre alliance depuis dix

ans, mais fort étrange et fort peu explicable, par des motifs

satisfaisants, de la part de l'Angleterre qui faisait profession,

depuis 1830, d'être notre fidèle alliée. Se plaindre est peu digne

de la part d'un gouvernement aussi haut placé que celui de la France;

mais il faut prendre acte d'une telle conduite, et laisser voir

qu'elle nous éclaire sur les vues de l'Angleterre et sur la marche

que la France aura à suivre dans l'avenir. Désormais elle est libre

de choisir ses amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le

conseil des circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher

cette indépendance de relations que la France sans doute n'avait

jamais abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son

alliance avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter

d'autres convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en

particulier, n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous

le répète, ne faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que

vous avez montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement.

Il faut que cette froideur soit soutenue. Les quatre puissances

qui viennent de sceller, à propos de la question d'Orient, une si

singulière alliance, ne sauraient être longtemps d'accord; alors la

France, en prononçant à propos ses préférences, fera sentir à l'Europe

tout le poids de son influence.»

M. Thiers me donnait ensuite, sur l'attitude et le langage à tenir

avec lord Palmerston, des instructions détaillées, m'exposait ses

conjectures sur les conséquences probables de l'acte qui venait de

s'accomplir à Londres, m'annonçait les mesures de précaution que,

sur terre et sur mer, dans l'intérêt de la dignité de la France, le

cabinet croyait devoir prendre, et enfin m'envoyait, en réponse au

_mémorandum_ que lord Palmerston m'avait remis le 17 juillet, la note

suivante:

«Paris, 21 juillet 1840.

La France a toujours désiré, dans l'affaire d'Orient, marcher d'accord

avec la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie. Elle n'a jamais été

mue, dans sa conduite, que par l'intérêt de la paix. Elle n'a jamais

jugé les propositions qui lui ont été faites que d'un point de vue

général, et jamais du point de vue de son intérêt particulier, car

aucune puissance n'est plus désintéressée qu'elle en Orient.

«Jugeant de ce point de vue, elle a considéré comme mal conçus tous

les projets qui avaient pour but d'arracher à Méhémet-Ali, par

la force des armes, les portions de l'Empire turc qu'il occupe

actuellement. La France ne croit pas cela bon pour le sultan, car on

tendrait ainsi à lui donner ce qu'il ne pourrait ni administrer

ni conserver. Elle ne le croit pas bon non plus pour la Turquie

en général et pour le maintien de l'équilibre européen, car on

affaiblirait, sans profit pour le suzerain, un vassal qui pourrait

aider puissamment à la commune défense de l'Empire. Toutefois, ce

n'est là qu'une question de système sur laquelle il peut exister

beaucoup d'avis divers. Mais la France s'est surtout prononcée contre

tout projet dont l'adoption devait entraîner l'emploi de la force,

parce qu'elle ne voyait pas distinctement les moyens dont les

cinq puissances pourraient disposer. Ces moyens lui semblaient ou

insuffisants, ou plus funestes que l'état de choses auquel on voulait

porter remède.

«Ce qu'elle pensait à ce sujet, la France le pense encore, et elle a

quelque sujet de croire que cette opinion n'est pas exclusivement

la sienne. Du reste, on ne lui a adressé, dans ces dernières

circonstances, aucune proposition positive sur laquelle elle eût à

s'expliquer. Il ne faut donc pas imputer, à des refus qu'elle n'a pas

été à même de faire, la détermination que l'Angleterre lui communique

sans doute, au nom des quatre puissances. Mais au surplus, sans

insister sur la question que pourrait faire naître cette manière de

procéder à son égard, la France le déclare de nouveau; elle considère

comme peu réfléchie, comme peu prudente, une conduite qui consistera à

prendre des résolutions sans moyens de les exécuter, ou à les exécuter

par des moyens insuffisants ou dangereux.

«L'insurrection de quelques populations du Liban est sans doute

l'occasion qu'on a cru pouvoir saisir pour y trouver des moyens

d'exécution qui jusque-là ne s'étaient point montrés. Est-ce un moyen

bien avouable, et surtout bien utile à l'Empire turc, d'agir ainsi

contre le vice-roi? On veut rétablir un peu d'ordre et d'obéissance

dans toutes les parties de l'Empire turc, et on y fomente des

insurrections! On ajoute de nouveaux désordres à ce désordre général

que toutes les puissances déplorent dans l'intérêt de la paix! Et ces

populations, réussirait-on à les soumettre à la Porte après les avoir

soulevées contre le vice-roi?

«Toutes ces questions, on ne les a certainement pas résolues; mais

si cette insurrection est comprimée, si le vice-roi est de nouveau

possesseur assuré de la Syrie, s'il n'en est que plus irrité, plus

difficile à persuader, et qu'il réponde aux sommations par des refus

positifs, quels sont les moyens des quatre puissances?

«Assurément, après avoir employé une année à les chercher, on ne les

aura pas découverts récemment, et on aura créé soi-même un nouveau

danger, le plus grave de tous. Le vice-roi, excité par les moyens

employés contre lui, le vice-roi, que la France avait contribué à

retenir, peut passer le Taurus et menacer de nouveau Constantinople.

«Que feront encore les quatre puissances dans ce cas? Quelle sera la

manière de pénétrer dans l'Empire pour y secourir le sultan? La France

pense qu'on a préparé là, pour l'indépendance de l'Empire ottoman

et pour la paix générale, un danger plus grave que celui dont les

menaçait l'ambition du vice-roi.

«Si toutes ces éventualités, conséquences de la conduite qu'on va

tenir, n'ont pas été prévues, alors les quatre puissances se seraient

engagées dans une voie bien obscure et bien périlleuse. Si au

contraire elles ont été prévues et si les moyens d'y faire face sont

arrêtés, alors les quatre puissances en doivent la connaissance

à l'Europe, et surtout à la France dont encore aujourd'hui elles

réclament le concours moral, dont elles invoquent l'influence à

Alexandrie.

«Le concours moral de la France, dans une conduite commune, était une

obligation de sa part; il n'en est plus une dans la nouvelle situation

où semblent vouloir se placer les puissances. La France ne peut plus

être mue désormais que par ce qu'elle doit à la paix et ce qu'elle

se doit à elle-même. La conduite qu'elle tiendra dans les graves

circonstances où les quatre puissances viennent de placer l'Europe

dépendra de la solution qui sera donnée à toutes les questions qu'elle

vient d'indiquer.

«Elle aura toujours en vue la paix et le maintien de l'équilibre

actuel entre les États de l'Europe. Tous ses moyens seront consacrés à

ce double but.»

Je me rendis le vendredi 24 juillet au _Foreign-Office_ et je donnai

lecture à lord Palmerston de la note que je viens de reproduire.

A cette phrase: «Du reste, on n'a adressé à la France, dans ces

dernières circonstances, aucune proposition positive sur laquelle elle

eût à s'expliquer,» lord Palmerston fit un mouvement, comme surpris

et voulant se récrier: «Permettez, mylord, lui dis-je, que j'aille

jusqu'au bout; je reviendrai sur ce point;» et ma lecture achevée,

prenant sur-le-champ moi-même la parole, je relus la phrase qui

l'avait frappé: «Cette phrase vous étonne, mylord; le fait qu'elle

exprime a bien plus étonné le gouvernement du Roi, et moi-même avant

lui. Quand vous m'avez communiqué vendredi dernier le _memorandum_

auquel je viens de répondre, en apprenant qu'à notre insu, sans qu'on

nous eût définitivement rien dit ni rien demandé, une résolution

définitive avait été prise entre les quatre puissances, une convention

signée, peut-être l'exécution commencée, j'ai été profondément étonné,

je dois dire blessé. J'ai retenu dans ce moment mon impression; je

n'ai pas voulu que vous pussiez croire que, si je me montrais offensé,

c'était pour mon propre compte et par un motif tout personnel. Mais

cette impression, mylord, le gouvernement du Roi l'a éprouvée lui-même

en recevant votre _memorandum_, et c'est en son nom et d'après ses

instructions que je viens aujourd'hui vous exprimer à quel point il

a été surpris qu'on ait procédé ainsi à son égard. Il avait signé la

note du 27 juillet 1839; il a constamment répété, depuis cette époque,

qu'il était prêt à tout discuter; il a écouté et discuté en effet des

propositions fort diverses. Quand on touchait au dernier acte de cette

négociation, à coup sûr on lui devait de l'y appeler; on lui devait de

lui dire:--Nous n'avons pu jusqu'ici nous mettre d'accord pour agir

à cinq; nous ne pouvons tarder plus longtemps; nous sommes décidés à

agir; voici sur quelles bases et par quels moyens. Voulez-vous vous

associer à nous? C'est tout ce que nous désirons. Si décidément vous

ne voulez pas, nous serons obligés d'agir à quatre, sur les bases

et par les moyens que nous vous indiquons.--C'était là la marche

naturelle; on a fait le contraire; c'est sans nous le dire, c'est en

se cachant de nous qu'on a résolu d'agir sans nous. Ce n'est pas là,

mylord, un procédé d'ancien et intime allié, et le gouvernement du Roi

a tout droit de s'en montrer offensé.»

Lord Palmerston m'écoutait avec un déplaisir mêlé de surprise.

Évidemment il y avait là, pour lui, quelque chose d'imprévu, et il

n'avait pas compris d'abord le sens de la phrase qui l'indiquait. Il

essaya deux ou trois fois de m'interrompre; je m'y refusai. Quand je

cessai de parler, «rien n'a été plus éloigné de notre intention, me

dit-il, que de manquer, envers le gouvernement du Roi, à aucun des

égards qui lui sont dus. Nous avons essayé, pour nous entendre

avec vous, de diverses propositions. Les vôtres nous paraissaient

inadmissibles. Vous avez repoussé les nôtres. Sur la dernière surtout

qui consistait à laisser à Méhémet-Ali la place de Saint-Jean d'Acre

avec une portion du pachalik, vous nous avez donné, pour raison

péremptoire de votre refus, que le pacha ne consentirait jamais

à aucun partage de la Syrie. Nous avons considéré dès lors votre

résolution comme arrêtée, et nous ne nous sommes plus occupés que de

la nôtre. Nous aurions trouvé quelque inconvenance à vous la déclarer

avant de la prendre, et comme une sorte de sommation. Nous n'avons

fait, en agissant ainsi, que ce qui s'est fait, en 1832, dans la

question belge. Là aussi il s'agissait d'employer, contre le roi de

Hollande, des moyens de coercition. Parmi les cinq puissances engagées

dans la conférence sur les affaires de Belgique, trois se refusaient

à concourir à de telles mesures. Elles l'avaient dit. La France et

l'Angleterre, qui voulaient de la coercition, en ont arrêté entre

elles les moyens, ont signé une convention, et ne l'ont annoncée aux

autres puissances qu'après la signature. Nous serions désolés qu'à

propos des affaires d'Orient vous vissiez quelque chose de blessant

dans ce qui a été fait très-naturellement, sans aucune intention

blessante de notre part, et comme on avait fait dans des circonstances

analogues.»

Je persistai dans le sentiment que j'avais exprimé; je repoussai

l'assimilation avec l'affaire belge, constamment traitée dans des

conférences générales et officielles, de telle sorte que rien n'avait

pu être un moment douteux ni inconnu pour aucune des puissances:

«Non-seulement on ne nous a pas dit ce qu'on faisait, ajoutai-je;

non-seulement on s'est caché de nous; mais je sais que quelques

personnes se sont vantées de la façon dont le secret avait été gardé.

Est-ce ainsi, mylord, que les choses se passent entre d'anciens et

intimes alliés? Est-ce ainsi que les alliances se maintiennent et

s'affermissent? L'alliance de la France et de l'Angleterre, mylord, a

donné dix ans de paix à l'Europe; le ministère whig, permettez-moi

de le dire, est né sous son drapeau, et y a puisé, depuis dix ans,

quelque chose de sa force. Je crains bien que cette alliance ne

reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce qui vient de se

passer ne donne pas à votre cabinet autant de force, ni à l'Europe

autant de paix.»

Lord Palmerston protesta vivement: «Nous ne changeons point de

politique générale; nous ne changeons point d'alliances; nous sommes

et nous resterons, à l'égard de la France, dans les mêmes sentiments.

Nous différons, il est vrai, nous nous séparons sur une question

importante sans doute, mais spéciale et limitée. Je reviens à

l'exemple dont je parlais tout à l'heure. C'est ce qui est arrivé dans

l'affaire de Belgique; nous pensions comme vous sur la nécessité de

contraindre le roi de Hollande à exécuter le traité des vingt-quatre

articles; pour agir avec vous, nous nous sommes séparés des trois

autres puissances; mais nous ne nous sommes point brouillés avec

elles; la paix de l'Europe n'a pas été troublée. Nous espérons bien

qu'il en sera encore ainsi, et nous ferons tous nos efforts pour qu'il

en soit ainsi. Si la France reste isolée dans cette question, comme

elle-même l'aura voulu, comme M. Thiers, à votre tribune, en a prévu

la possibilité, ce ne sera point un isolement général, permanent; nos

deux pays resteront unis d'ailleurs par les liens les plus puissants

d'opinions, de sentiments, d'intérêts, et notre alliance ne périra pas

plus que la paix de l'Europe.

«--Je le souhaite, mylord; je ne doute pas de la sincérité de vos

intentions; mais vous ne disposez pas des événements, ni du sens qui

s'y attache, ni du cours qui peut leur être imprimé. Partout en Europe

ce qui se passe en ce moment sera considéré comme une large brèche

qui peut en ouvrir de plus larges encore. Les uns s'en réjouiront, les

autres s'en inquiéteront, tous l'interpréteront ainsi, et vos paroles

ne détruiront pas l'interprétation. Viendront ensuite les incidents

que doit entraîner en Orient la politique où vous entrez; viendront

les difficultés, les complications, les méfiances réciproques, les

conflits peut-être; qui peut en prévoir, qui en empêchera les effets?

Vous nous exposez, mylord, à une situation que nous n'avons point

cherchée, que, depuis dix ans, nous nous sommes appliqués à éviter. M.

Canning, si je ne me trompe, était votre ami et le chef de votre parti

politique; M. Canning, dans un discours très-beau et très-célèbre,

a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains l'outre des

tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette clef, et

la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu s'en

servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et moins

assurée. Ne donnez pas en France, aux passions nationales, de sérieux

motifs et une redoutable impulsion. Ce n'est pas là ce que vous nous

devez, ce que nous doit l'Europe pour la modération et la prudence que

nous avons montrées depuis dix ans.»

Lord Palmerston me renouvela plus vivement encore ses protestations et

ses assurances. Elles étaient sincères; il se promettait d'accomplir

ce qu'il entreprenait sans se brouiller réellement avec la France et

sans troubler sérieusement la paix de l'Europe. Il croyait avoir une

excellente occasion de raffermir l'Empire ottoman en réprimant le

pacha d'Égypte, et de soustraire la Porte à la domination de la

Russie, en plaçant, de l'aveu de la Russie elle-même, les affaires

turques sous le contrôle du concert européen. C'était là, pour

l'Angleterre, de la puissance en Orient, et pour lord Palmerston

lui-même en Angleterre, de la gloire. Il ne croyait ni à la force

réelle, ni à la résistance persévérante de Méhémet-Ali. L'insurrection

de la Syrie était, à ses yeux, une nouvelle preuve de la faiblesse

du pacha et un nouveau moyen de l'attaquer. Et au moment où ces

circonstances réunies lui semblaient un gage assuré de succès, il

voyait surgir, entre le sultan et le pacha, la chance d'un arrangement

direct conclu sous l'influence de la France, et qui eût renversé ses

espérances de crédit et de pouvoir, en Orient pour son pays, et, dans

son pays pour lui-même. Devant ce péril, toute autre considération,

toute autre prévoyance, toute politique générale disparut de son

esprit; et, pour y échapper, il conclut en toute hâte le traité du 15

juillet. Ni dans notre conversation du 24 juillet, ni dans aucune de

celles qui l'avaient précédée ou qui la suivirent, je n'entrevis aucun

dessein, aucune combinaison qui vînt d'ailleurs et qui portât plus

loin.

Je m'appliquai à troubler la confiance de lord Palmerston dans son

succès, et à lui faire entrevoir un avenir bien plus compliqué et plus

grave que celui qu'il espérait. Quand la conversation commença à se

ralentir, m'adressant à lui par une question brusque et directe: «Mais

enfin, mylord, lui dis-je, si le pacha repousse, comme je le crois,

vos propositions, que ferez-vous? De quoi êtes-vous convenus? Comment

exercerez-vous, sur Méhémet-Ali, votre contrainte? Vous demandez

encore à la France son concours moral; elle a droit de vous demander à

son tour par quels moyens et dans quelles limites vous comptez agir.

«--Vous avez raison, me répondit lord Palmerston, et je dois vous le

dire. L'emploi des forces navales pour intercepter toute communication

entre l'Égypte et la Syrie, pour arrêter les flottes du pacha, pour

mettre le sultan en état de porter, sur tous les points de son Empire,

tous les moyens de rétablir son autorité, ce sera là notre action

principale, et c'est le principal objet de notre convention.

«--Et si le pacha passe le Taurus, si Constantinople est de nouveau

menacée?

«--Cela n'arrivera pas; Ibrahim-Pacha aura trop à faire en Syrie.

«--Mais si cela arrive?

«--Le sultan va établir à Isnik-Mid (l'ancienne Nicomédie) un corps

de troupes turques qui, réuni à la présence d'un certain nombre de

chaloupes canonnières sur la côte d'Asie, suffira, je pense, pour

mettre à l'abri Constantinople.

«--Et si cela ne suffit pas, si les troupes turques sont battues?»

Il en coûtait à lord Palmerston de me dire expressément que l'entrée

d'un corps d'armée russe à Constantinople, combinée avec celle d'une

flotte anglaise dans la mer de Marmara, était un point convenu. Il me

le dit pourtant, en rappelant que dans le temps où l'on examinait les

moyens d'agir à cinq, la France elle-même n'avait pas regardé ce

fait comme absolument inadmissible, et avait discuté le _quo modo_

de l'entrée et de la présence de ses propres vaisseaux dans la mer

de Marmara. Et il se hâta d'ajouter: «Au delà, rien n'est prévu, rien

n'est réglé; on est simplement convenu de se concerter de nouveau si

cela était nécessaire. Mais l'affaire n'ira pas si loin.»

Lord Palmerston revint alors sur l'immense avantage qu'il y aurait,

pour toute l'Europe, à faire cesser le protectorat exclusif de la

Russie sur la Porte. Je revins, de mon côté, sur la nouveauté et la

gravité de la situation où nous allions tous entrer: «Nous nous lavons

les mains de cet avenir, lui dis-je; la France s'y conduira en toute

liberté, ayant toujours en vue, comme le dit la réponse que j'ai

l'honneur de vous remettre, la paix, le maintien de l'équilibre actuel

en Europe, et le soin de sa dignité et de ses propres intérêts.»

Nous nous séparâmes, moi avec une froideur polie, et lord Palmerston

avec une politesse qui tenait à se montrer amicale.

Le jour même où j'avais avec lord Palmerston cet entretien, je reçus

de M. de Rémusat, celui des membres du cabinet français qui, après M.

Thiers, suivait avec le plus de soin le cours de la négociation, et à

qui j'en parlais avec le plus de confiance, cette lettre:

«Nous sommes fortement préoccupés de votre dernière dépêche, et j'en

attends les développements et les commentaires ultérieurs avec une

grande curiosité. Je ne puis croire que tout cela soit le résultat

d'une longue intrigue suivie avec persévérance et dissimulation;

encore moins que le reste de l'Europe fût dans le secret. Je suppose

que les troubles du Liban, dont on s'est exagéré l'importance, et la

restitution de la flotte turque par le pacha, qu'on a interprétée

pour de la faiblesse, ont été les deux causes occasionnelles de cette

brusque détermination. Les deux causes générales sont la conviction

que le vice-roi n'a qu'une puissance apparente, et que la France n'a

de résistance sur rien. J'espère que les événements feront mentir

cette conviction sur les deux points. Tel qu'il est, même réduit à une

résolution précipitée, le procédé est intolérable, et le seul moyen de

n'en pas être humilié est de s'en montrer offensé.»

Je répondis à M. de Rémusat[12]: «Vous avez mille fois raison de ne

croire à aucune longue intrigue, à aucune préméditation européenne.

Nous avons, il y a quatre mois, proposé un arrangement, l'Égypte et la

Syrie héréditaires pour le pacha, Candie, l'Arabie et Adana restituées

à la Porte; mais nous n'avons pas voulu nous engager à y mettre la

sanction de la coercition. Lord Palmerston nous a cédé la place de

Saint-Jean d'Acre; nous avons dit que c'était trop peu. On nous a

fait entrevoir l'Égypte héréditairement et la Syrie viagèrement; nous

n'avons pas accueilli. Au milieu de toutes ces propositions avortées

est arrivée la nouvelle de la démarche du pacha auprès du sultan.

M. Appony l'avait annoncée ici trois semaines auparavant. C'était

le triomphe de la France et la _mystification_ des quatre autres

puissances. C'est le mot dont on s'est servi entre soi, en exhalant

son humeur. Au milieu de cette humeur, l'insurrection de Syrie est

venue jeter l'espérance, une forte espérance. Lord Palmerston l'a

saisie. Il a promis, en Orient, un succès facile, et menacé, à

Londres, de la dissolution du cabinet. Il avait une convention toute

prête, et des moyens de coercition tout inventés, bons ou mauvais. On

s'est réuni en toute hâte. On a envoyé en toute hâte des courriers.

On s'est promis le secret, pour se venger de la mystification

d'Alexandrie et ordonner sans bruit les premières mesures. Et on a

signé.

[Note 12: Le 26 juillet 1840.]

«Voilà comment on a fait ce qu'on a fait. Voici ce qu'on espère. Un

succès prompt, qui rendra courte la situation difficile où l'on

s'est mis avec nous. On commence à avoir un sentiment vif de cette

difficulté: notre attitude nettement prise et hautement déclarée,

l'antipathie visible du public anglais pour toute chance de rupture et

de guerre avec la France à propos d'une question qui n'excite aucune

passion anglaise, cela frappe et intimide déjà. On n'avoue pas ce

qu'on a fait. On ne se défend qu'en riant, ou en éludant, ou en

promettant que ce ne sera rien. Cela se passe ainsi dans la presse

comme au Parlement. On est doux et caressant avec nous. On travaille

à prévenir les conséquences de ce qu'on a fait. Si on a raison dans

ce qu'on espère, si le succès est prompt et facile, on aura eu raison

dans ce qu'on a fait, et il faudra bien que nous le sentions. Mais si

le prompt succès ne vient pas, si la question dure et s'aggrave, si

des complications éclatent, si de grands efforts sont nécessaires,

la situation de lord Palmerston sera très-mauvaise et la nôtre

très-forte. Pour peu que nous prenions soin de ne pas irriter les

passions anglaises, nous aurons pour nous les intérêts anglais, les

penchants libéraux, la prudence de tous les partis, et nous sortirons

peut-être avec avantage de l'épreuve dans laquelle nous entrons.»

Nous entrions en effet dans la crise: les politiques française et

anglaise, n'ayant pas réussi à s'entendre, étaient l'une et l'autre au

pied du mur, près de se heurter. La politique française se préoccupait

vivement en Orient des intérêts divers et du grand et lointain avenir;

nous restions fidèles à notre idée générale; nous voulions à la fois

conserver l'empire ottoman et prêter aide à la fondation des nouveaux

États qui essayaient de se former de ses débris; nous défendions tour

à tour les Turcs contre les Russes, et les chrétiens contre les

Turcs; nous soutenions en Syrie l'ambition de Méhémet-Ali, que nous

combattions en Arabie et sur les frontières de l'Asie Mineure. La

politique anglaise était plus simple et plus exclusivement dirigée

vers un seul but et un avenir prochain; elle ne s'inquiétait que de

faire durer l'empire ottoman et de le défendre, soit en Europe,

soit en Asie, contre les ambitions extérieures et les déchirements

intérieurs. Lequel des deux gouvernements connaissait le mieux, dans

l'affaire égyptienne, le véritable état des faits et appréciait le

mieux les forces et les chances? Étions-nous, comme naguère en Grèce,

en présence d'une insurrection persévérante et d'une nation chrétienne

renaissante? Ou n'avions-nous affaire qu'à un pouvoir personnel et

précaire, plus ambitieux que fort, aussi souple qu'ambitieux, et

capable de se résigner à un grand revers comme de tenter une grande

aventure? Là était la question. Je l'exposais nettement au cabinet

français, plein moi-même de doute et d'inquiétude, mais bien résolu à

le soutenir fermement de Londres dans sa difficile situation, et à ne

pas faire une démarche, à ne pas dire un mot qui pût l'affaiblir ou

l'embarrasser.

Deux ou trois jours après, il me revint de Paris qu'on y disait que

je n'avais pas prévu la possibilité de l'arrangement entre les

quatre puissances sans nous, et que je n'en avais pas averti mon

gouvernement. J'écrivis sur-le-champ à M. de Rémusat[13]: «Mon cher

ami, je prends une précaution peut-être fort inutile, mais que je veux

prendre pourtant. Je vous envoie la copie de quelques passages de mes

dépêches officielles et de mes lettres particulières qui prouvent que,

depuis le 17 mars jusqu'au 14 juillet, je n'ai cessé de parler de la

chance de l'arrangement à quatre, et de le représenter comme possible,

ou probable, ou imminent. J'y joins copie de quelques passages

d'autres lettres particulières, au duc de Broglie et au général

Baudrand, qui prouvent que j'ai pris soin de faire arriver aussi ma

prévoyance par les voies indirectes. Enfin, j'ai successivement chargé

MM. de Bourqueney, de Chabot et Mallac d'exprimer à ce sujet, dans

leurs conversations soit avec le Roi, soit avec les ministres, mon

avis et ma crainte, et ils m'ont écrit qu'ils l'avaient fait. Vous ne

ferez, comme de raison, usage de ceci, mon cher ami, que s'il y avait

lieu sérieusement, et auprès des personnes convenables ou nécessaires.

Je m'en rapporte à vous. Mais j'ai voulu que vous fussiez complétement

édifié vous-même à ce sujet et en mesure d'édifier qui que ce soit.»

[Note 13: le 28 juillet 1840.]

J'avais raison de tenir compte de ces bruits; on m'avertit qu'ils se

répandaient de plus en plus, et le 31 juillet j'écrivis de nouveau à

M. de Rémusat: «Mon cher ami, ma précaution était bien fondée et

n'a pas suffi. Je lis, dans le _Siècle_ de mercredi 29 juillet, qui

m'arrive ce matin, un article emprunté à la _Gazette d'Augsbourg_ et

que je ne puis laisser passer. Je vous y renvoie. Il commence par:

«M. Guizot qui s'était imaginé,» etc., etc.--Après les extraits de ma

correspondance que vous avez entre les mains, je n'ai pas besoin de

vous dire que, malgré le mélange de vrai et de faux, d'éloge et

de blâme que contient cet article, il est essentiellement faux et

inacceptable pour moi. 1º Je n'ai point manqué de prévision; car,

dès le 17 mars, j'ai annoncé à M. Thiers ce qui vient d'arriver comme

«l'issue probable de l'affaire, issue à laquelle il faut s'attendre et

se tenir préparé.» Et du 9 au 14 juillet, je lui ai fait suivre pas à

pas les progrès de l'arrangement à quatre dans la crise qui a abouti

à cette issue; issue qu'entre ces deux époques (du 17 mars au 14

juillet) j'avais plusieurs fois annoncée. 2º Je ne me suis point

imaginé que je ramènerais lord Palmerston à mon opinion. J'ai au

contraire constamment parlé de son obstination comme de l'obstacle

décisif, et j'ai toujours dit que, s'il menaçait de se retirer, je ne

croyais pas que ses collègues lui résistassent. Voyez, entre autres,

un extrait de ma dépêche du 1er juin que vous avez entre les mains.

Il y en a dix semblables. 3º Enfin, j'ai chargé Bourqueney en avril,

Chabot en juin, Mallac en juillet, de répéter ce que j'écrivais sur

la probabilité de l'arrangement à quatre, auquel je savais qu'on

ne croyait pas. Et dans la dernière crise, j'ai été très-exactement

informé des progrès et des oscillations de l'arrangement. On nous l'a

caché, et c'est là le mauvais procédé dont nous nous sommes offensés

à bon droit. Mais nous n'avons point ignoré qu'on en traitait, et j'ai

rendu compte à peu près jour par jour de ce qui se passait.

«Voici donc, mon cher ami, ce que je demande, car j'en ai absolument

besoin. Faites répéter dans le _Constitutionnel_ l'article de la

_Gazette d'Augsbourg_ en y ajoutant:--La _Gazette d'Augsbourg_ est

mal informée. La prévoyance n'a manqué ni à M. Thiers à Paris, ni à

M. Guizot à Londres. M. Guizot ne s'est point imaginé qu'il ramènerait

lord Palmerston à son opinion. Il a au contraire toujours parlé de la

persistance du ministre anglais dans sa politique, et il a exactement

informé le gouvernement de ce qui se passait et se préparait.--»

Le cabinet fit droit à mon désir; le _Constitutionnel_ du 3 août

publia la rectification que j'avais demandée[14], et la vérité fut

rétablie, sans cesser, comme il arrive toujours, d'être encore souvent

contestée.

[Note 14: _Pièces historiques_, nº VIII.]

Huit jours environ se passèrent avant que les résolutions adoptées le

15 juillet par les quatre puissances devinssent publiques. Le traité

même ne devait être publié que lorsque toutes les ratifications en

seraient arrivées à Londres; et en attendant, ce fut seulement le

23 juillet que la presse anglaise en fit connaître positivement la

conclusion et les bases. Tout ce qui m'arrivait de Paris dans cet

intervalle me montrait à quel point l'émotion, je devrais dire

l'irritation, y était vive et générale; elle avait sa source dans le

mauvais procédé du cabinet anglais autant que dans la faveur du public

pour Méhémet-Ali, et l'offense française tournait au profit de la

cause égyptienne: «L'esprit public est incroyablement belliqueux,

m'écrivait le 30 juillet M. de Lavergne; les têtes les plus froides,

les caractères les plus timides sont emportés par le mouvement

général; tous les députés que je vois se prononcent sans exception

pour un grand déploiement de forces; les plus pacifiques sont las de

cette question de guerre qu'on éloigne toujours et qui toujours se

remontre; il faut en finir, dit-on. Cette disposition a réagi sur nos

anniversaires de ce mois; il y avait, le 28, soixante à quatre-vingt

mille hommes sous les armes, et tout le monde était heureux de voir

tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le roi a paru au balcon des

Tuileries, il a été salué par des acclamations réellement très-vives,

et quand l'orchestre a exécuté la _Marseillaise_, il y a eu un

véritable entraînement.» Le cabinet français, quoique très-ému de

cette impression publique, ne s'y livrait pas sans mesure et sans

prévoyance: en me recommandant, le 21 juillet, «de bien dessiner mon

attitude et de pénétrer dans les desseins de l'Angleterre,» M. Thiers

ajoutait: «Je n'ai pas besoin de vous dire dans quelle mesure vous

devez faire tout cela. Ayez soin, en faisant sentir notre juste

mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je ne

sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous

ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout

cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure

et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point

motivé. D'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande

étourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position, et voir

venir avec sang-froid. Le roi est fort calme; nous le sommes autant

que lui. Sans aucun bruit, nous ferons des préparatifs plus solides

qu'apparents. Nous les rendrons apparents si la situation le commande,

et si les égards dus à l'opinion le rendent convenable.»

En toute occasion, avec les hommes importants de tous les pays et de

tous les partis, je pris et gardai avec soin cette attitude. Inquiéter

gravement, bien que tranquillement, mes interlocuteurs, bien établir

qu'on créait pour de très-petits motifs une situation pleine de

périls, que nous voulions sincèrement la paix et l'alliance, mais

que, dans l'isolement où l'on nous mettait, nous userions, selon les

événements, de toute notre liberté, c'était là mon travail assidu:

«L'affaire sera longue et difficile. La France ne sait pas ce qu'elle

fera, mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent

pas ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous

dans les ténèbres.» On s'inquiétait en effet; on se demandait avec un

mélange de curiosité et de trouble: que fera la France? «Les quatre

puissances croiseront sur les côtes de Syrie, couperont toute

communication de la Syrie avec l'Égypte, bloqueront les ports,

débarqueront, pour aider l'insurrection syrienne contre Méhémet-Ali,

des armes, des munitions, des vivres, des soldats peut-être, Turcs

ou dits Turcs. Que fera la France sur les côtes de Syrie? Les quatre

puissances bloqueront Alexandrie, détruiront peut-être la flotte du

pacha, porteront peut-être des troupes turques en Égypte même. Que

fera la France à Alexandrie et en Égypte? Si le pacha envahit l'Asie

Mineure et menace Constantinople, des troupes russes y viendront

peut-être; des vaisseaux anglais entreront peut-être dans la mer

de Marmara. Que fera la France aux Dardanelles?» On examinait ainsi

toutes les chances; on suivait pas à pas le cours des événements; on

cherchait à pressentir ce que ferait la France à chaque instant,

dans chaque lieu, à chaque phase de l'affaire. J'acceptais toutes les

questions; je disais qu'il y en avait bien d'autres qu'on ne prévoyait

pas, et je ne laissais entrevoir aucune réponse.

Le lendemain du jour où le traité avait été signé en secret, le

ministre de Hollande, M. Dedel, me demanda: «Y a-t-il quelque chose

de nouveau?--Je crois que oui.--Quoi donc?--Les cinq puissances ont

promis, l'an dernier, d'arranger les affaires entre le sultan et

le pacha et de rétablir la paix en Orient. Elles n'y ont pas encore

réussi. Tout à l'heure les affaires allaient s'arranger et la paix se

rétablir d'elle-même. Quatre puissances s'unissent pour l'empêcher.»

Quelques jours après, je rencontrai sir Robert Peel. Je savais que

les vieux torys avaient envie de complimenter lord Palmerston et de

l'appuyer contre nous. J'expliquai complétement à sir Robert Peel la

politique de la France en Orient, «la seule, lui dis-je, qui puisse

maintenir, en Europe comme en Orient, la paix et l'alliance de nos

deux pays.» Il m'écoutait en homme qui n'a point de parti pris. De

lui-même, il avait peu pensé à la question et ne s'en faisait pas une

idée bien nette; mais il voulait sincèrement les bons rapports avec

la France et la paix, comme tout le torysme modéré dont il était le

représentant et le chef. Il me dit en finissant: «Nous nous tairons;

nous laisserons au cabinet toute la responsabilité. Nous serons

comme la France en Orient, attentifs et immobiles en attendant les

événements.» Je lui dis que les événements trouveraient la France

décidée et prête à ne rien accepter qui pût nuire à ses intérêts

propres et à l'équilibre des États. Je le laissai bien disposé pour

nous et inquiet de l'avenir.

Le 28 juillet, j'eus un long entretien avec lord Melbourne et lord

John Russell. Je les trouvai inquiets; lord Melbourne surtout, esprit

toujours libre et prudent. Il me laissa entrevoir et me dit presque le

fond de sa pensée: «Lord Palmerston affirme que le succès sera prompt

et facile. On tente l'entreprise dans cette confiance. Si la confiance

est trompée, on ne poussera pas l'entreprise à bout. Le pacha n'est

pas un insensé, et la France sera là. La France avait indiqué un

arrangement, l'Égypte et la Syrie héréditaires pour le pacha, Candie,

l'Arabie et Adana restituées au sultan; le pacha pourra toujours

refaire cette proposition. Pourquoi ne la referait-il pas bientôt,

en réponse aux propositions de la Porte? Et si elle est repoussée

à présent, pourquoi ne la reproduirait-il pas dans le cours des

événements, lorsqu'il aura fait preuve de résistance et que la

confiance de lord Palmerston commencera à être déjouée? L'Angleterre

ne veut ni se brouiller avec la France ni bouleverser l'Europe.

L'Autriche ne le veut pas davantage. Ceci est très-fâcheux et pourrait

devenir très-grave; mais on pourra s'arrêter, et on voudra s'arrêter.

Et la France, qui n'aura pas voulu aider les quatre puissances à

marcher, les aidera à s'arrêter.»

Il n'y avait là, de la part de lord Melbourne, point de proposition

formelle, point d'abandon actuel de lord Palmerston, mais une porte de

salut entrevue et entr'ouverte dans l'avenir.

Le baron de Bülow me tint le même langage: «L'Autriche et la Prusse

n'ont pas voulu se séparer de l'Angleterre. Le cabinet anglais n'a pas

voulu se séparer de lord Palmerston. On compte sur un succès facile.

Toute la confiance vient de là. Mais on prend déjà ses mesures dans

d'autres hypothèses.»

Je rendais à M. Thiers un compte exact et quotidien de cet état des

esprits et de tous ces incidents de conversation. En lui écrivant le

29 juillet, j'ajoutai à mes récits: «Je veux vous parler aussi de nos

journaux. Il importe beaucoup qu'ils se montrent animés et unanimes;

mais ils ne faut pas qu'ils échauffent et raillent les journaux

anglais. Je suis informé ce matin que le _Times_ hésite à continuer

son attaque contre lord Palmerston, tant l'attaque française lui

paraît vive et dirigée contre l'Angleterre elle-même autant que contre

lord Palmerston. Je comprends toutes vos difficultés, et parmi vos

difficultés celle de pousser et de retenir à la fois, la plus grande

de toutes. Mais je vous montre le côté que je vois et avec lequel

je traite. Vous lui ferez sa part. Il n'y a, dans ce pays-ci, point

d'ardeur pour l'entreprise où lord Palmerston s'engage; mais l'ardeur

pourrait venir à la suite de l'orgueil blessé ou d'un péril général,

et il nous importe beaucoup qu'elle ne vienne pas.»

M. Thiers me répondit le 31 juillet: «Je ne vous ai pas écrit depuis

plusieurs jours parce que je n'ai pas eu un seul instant à moi. Les

résolutions à prendre, les ordres à donner, la correspondance à écrire

moi-même dans toutes les cours, tout cela m'a complétement absorbé.

J'ai reçu toutes vos excellentes lettres. Je ne vous dis qu'un mot en

réponse: _tenez ferme_. Soyez froid et sévère, excepté avec ceux qui

sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre conduite, sinon à la

rendre plus ferme encore, s'il est possible, sans mettre contre

nous l'amour-propre de ceux qui peuvent changer les résolutions de

l'Angleterre. Le roi va passer vingt jours à Eu. Je vous y donne

rendez-vous de sa part le vendredi 7 août. Si vous voulez un grand

bâtiment à vapeur, _le Véloce_ ira vous chercher à Brighton.»

Rien ne me convenait mieux que ce rendez-vous. Plus la situation

devenait vive, moins la correspondance me suffisait, soit pour dire

tout ce que j'avais à dire, soit pour apprendre tout ce que j'avais

besoin de savoir. Rien ne remplace la présence réelle, et de loin il

n'y a point de vue claire et complète dans le fond des coeurs et des

choses. Je demandai que le premier secrétaire de l'ambassade, le baron

de Bourqueney, qui était en congé à Paris, revînt sur-le-champ en

Angleterre pour y être chargé d'affaires en mon absence. Il était au

courant de la question d'Orient, connaissait bien les personnes avec

qui nous en traitions, et j'avais en lui pleine confiance. Il arriva

à Londres le 5 août et j'en partis le 6 pour le château d'Eu, décidé

à revenir en Angleterre aussitôt que j'aurais puisé, dans la

conversation avec le roi et M. Thiers, les clartés que j'allais y

chercher.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 5) · 第 16 / 67 题