En quoi et à quelles conditions la vie mondaine peut servir en
Angleterre à la vie diplomatique.--Prépondérance sociale des whigs
en 1840.--Mes relations habituelles avec eux.--_Holland-House_.--Lord
Holland.--Lady Holland.--_Lansdowne-House_ et lord Lansdowne.--Lord
Grey.--Mon dîner avec Daniel O'Connell chez mistress Stanley.--Le
docteur Arnold.--M. Hallam.--M. (depuis lord) Macaulay.--Ma visite,
avec lui, à Westminster-Abbey.--M. Sidney Smith.--Lord Jeffrey.--Miss
Berry.--Mes relations avec les torys.--Lady Jersey.--Lord Lyndhurst,
lord Ellenborough et sir Stratford Canning.--M. Croker.--Les radicaux
en 1840.--M. et Mme Grote.--L'Église anglicane.--Fausses idées
répandues en France à son sujet.--État réel de l'Église anglicane.--Ma
visite à Saint-Paul.--L'archevêque de Dublin.--Les dissidents.--Mme
Fry.--Pourquoi je ne parle pas aujourd'hui de la cour
d'Angleterre.--Mon isolement et mes loisirs.--Mes promenades
dans Londres et aux environs.--_Regent's
Park_.--_Sion-House_.--Chiswick.--École populaire de Norwood.--Collége
d'Eton.--Caractère actuel et progrès moral de la société anglaise.
C'est le caractère et l'attrait particulier de la diplomatie que
les agréments de la vie mondaine s'y unissent aux intérêts de la
vie politique et les plaisirs superficiels aux sérieux travaux.
Non-seulement le représentant d'un État à l'étranger se trouve placé,
dès l'abord, dans la société la plus élevée du pays où il réside; il
est naturellement provoqué et amené à prendre cette société en grande
considération; pour s'y plaire et pour y réussir, il a besoin d'y
plaire; il faut qu'il acquière, au sein de ce monde indifférent,
des relations et des habitudes un peu intimes, qu'il s'y fasse une
situation personnelle qui lui devienne une force dans sa mission.
Pour lui, des soins en apparence frivoles sont une préoccupation
nécessaire; il a tort si, dans les salons et au milieu des fêtes, la
pensée des affaires ne lui est pas présente; une conversation
fugitive peut le servir aussi bien qu'une entrevue officielle, et les
impressions qu'il laisse dans le monde où il passe ne lui importent
guère moins que les arguments qu'il développe dans le tête-à-tête du
cabinet.
Nulle part ce mélange de la vie mondaine et de la vie politique et cet
art de les faire servir l'une à l'autre n'ont plus d'importance qu'en
Angleterre, car il n'y a nulle part, à côté du gouvernement, une
société aussi grande, aussi indépendante, aussi attentive aux affaires
publiques, et dont l'opinion, soit qu'elle approuve, soit qu'elle
blâme, ait autant de poids et d'effet. Ce n'est pas qu'un ministre
étranger eût, en Angleterre, la moindre chance de succès s'il essayait
d'en appeler à cette société et de se servir d'elle contre son
gouvernement; nulle part toute apparence d'influence étrangère
n'est plus suspecte; nulle part toutes les classes de la nation,
aristocratiques ou populaires, ne sont plus susceptibles sur ce point,
et moins disposées à livrer, à un étranger quelconque, la réputation
ou la force du pouvoir qui les gouverne. Et les Anglais sont des
observateurs très-attentifs, singulièrement vigilants et fins, tout
en ayant l'air de ne pas y regarder; un ministre étranger se perdrait
s'il blessait le moins du monde, en ceci, le sentiment national. Mais
il y a, pour lui, un moyen d'exercer, sans la chercher, sur la société
anglaise, une sérieuse influence; c'est d'y acquérir une grande
considération personnelle et quelques vrais amis. Nulle part l'opinion
qu'on se forme du caractère et de l'esprit d'un homme n'exerce plus de
puissance; nulle part l'estime qu'on lui porte n'est plus efficace.
Et s'il a, parmi les hommes considérables et honorés, des amis qui
tiennent fortement à lui et aient confiance en lui, leur confiance
se propage dans le public et lui assure un crédit véritable. Cette
influence indirecte, lointaine, patiente, toute dérivée de la valeur
et de la situation de l'homme lui-même, est la seule à laquelle, en
Angleterre, un ambassadeur étranger puisse prétendre; mais si elle est
exercée prudemment, sans tentative de dépasser sa portée naturelle, et
si elle a du temps pour agir, elle peut, à un moment donné, être d'une
grande valeur.
C'est à cette condition et dans ces limites que la vie mondaine peut,
en Angleterre, venir en aide à la diplomatie; elle devient alors un
moyen d'observation et d'information, d'autant plus important qu'il
n'y en a guère d'autre; la publicité et la conversation dans le monde,
les journaux et les salons, par ces deux voies seulement un ministre
étranger peut, à Londres, recueillir des faits; des indices,
et apprécier les intentions ou pressentir les résolutions du
gouvernement; tout autre procédé de recherche serait à la fois
compromettant et inutile; la politique du gouvernement anglais est
essentiellement publique; ce qu'on n'en apprend ou n'en entrevoit pas
dans les journaux ou dans les réunions du monde ne vaut pas la peine
d'être recherché, et toute apparence d'effort ou d'intrigue dans cette
recherche nuirait infiniment plus que ne servirait ce qu'on croirait
découvrir.
Quand j'arrivai à Londres, la domination des whigs dans le
gouvernement, à la cour et dans l'opinion publique, était encore
bien établie: en vain ils avaient successivement perdu, depuis 1830,
d'abord quelques-uns de leurs plus importants alliés, lord Stanley et
sir James Graham, ensuite leur plus illustre chef, lord Grey; en vain,
à la fin de 1834, sir Robert Peel avait tenté de fonder un cabinet
tory; cette tentative avait échoué, et malgré leurs pertes, les whigs
restaient, en 1840, en pleine possession du pouvoir. J'avais eu avec
eux, en France et avant mon ambassade, plus de relations qu'avec les
torys; en général les whigs venaient plus souvent et séjournaient plus
longtemps que les torys sur le continent; ils avaient plus de goût
pour les idées et les moeurs étrangères, notamment pour les idées et
les moeurs françaises; ils avaient contracté, avec le gouvernement du
roi Louis-Philippe, une éclatante alliance; c'était avec eux qu'à mon
arrivée en Angleterre, je me trouvais en rapports mutuels et déjà un
peu intimes. Ils m'accueillirent tous avec une extrême bienveillance,
ceux qui ne me connaissaient pas encore comme ceux que j'avais connus
en France, le duc de Devonshire et lord Clarendon aussi bien que lord
Holland et le marquis de Lansdowne. Les Anglais excellent à témoigner
la faveur avec réserve et à se montrer particulièrement courtois sans
être empressés.
Lord Holland n'était point le chef des whigs; mais _Holland-House_
était toujours leur centre, leur lieu favori, le _home_ du parti. Ils
retrouvaient là leurs traditions, leurs plus glorieux souvenirs,
une hospitalité héréditaire, une entière liberté d'esprit et de
conversation. Lord et lady Holland ne s'établirent à Kensington qu'à
l'approche du printemps, et ce fut le 12 avril au soir que j'allai les
y voir pour la première fois. Je ne saurais assez dire à quel
point cette maison me frappa et me plut; je lui trouvai un aspect
essentiellement historique, et sociable depuis je ne sais combien de
générations. J'ai horreur de l'oubli, de ce qui passe vite; rien ne me
plaît tant que ce qui porte un air de durée et de longue mémoire. Je
puis prendre plaisir aux choses agréables du moment et qui fuient sans
laisser de trace; mais le plaisir qu'elles me donnent est petit et
fugitif comme elles; j'ai besoin que mes joies soient d'accord avec
mes plus sérieux instincts, qu'elles m'inspirent le sentiment de
la grandeur et de la durée; je ne me désaltère et ne me rafraîchis
réellement qu'à des sources profondes. Cette demeure antique et à demi
gothique, cet escalier tapissé de cartes et de gravures, avec sa forte
et sombre rampe en chêne sculpté, cette bibliothèque pleine de livres
écrits dans toutes les langues, venus de tous les pays du monde, dépôt
de tant de curiosité et d'activité intellectuelle, cette longue série
de portraits peints, dessinés, gravés, portraits de morts, portraits
de vivants, tant d'importance depuis si longtemps et si fidèlement
attachée, par les maîtres du lieu, à l'esprit, à la gloire, aux
souvenirs d'amitié, tout cela m'intéressa et m'émut fortement, et j'en
garde encore aujourd'hui toute l'impression.
Les maîtres du lieu, lord Holland surtout, étaient à la fois en
harmonie et en contraste avec leur demeure. Par quelques-unes de ses
idées et de ses sympathies politiques et philosophiques, par ses goûts
et le tour de sa conversation, lord Holland tenait au continent et
à la France presque autant qu'à l'Angleterre; et il eût été au
moins aussi bien placé à Paris, dans un salon du XVIIIe siècle, qu'à
Holland-House, dans le sien. Par l'ensemble de sa situation et de ses
moeurs, par ses traditions et ses habitudes aristocratiques, par son
entourage et sa popularité héréditaire, il était très-anglais, et
le possesseur, l'habitant très-approprié de cette belle maison tout
anglaise où il exerçait une si noble hospitalité. C'était à la fois un
whig anglais et un libéral français; ce mélange de l'esprit national
et de l'esprit continental, cette intelligence européenne sous
cette physionomie saxonne entrait pour beaucoup dans le charme de sa
personne et de sa société. Il avait beaucoup voyagé et souvent vécu
sur le continent; il connaissait à merveille les langues et les
littératures française, italienne, espagnole; et en même temps
très-familier avec sa propre littérature anglaise, il en reproduisait
sans cesse, avec un à-propos charmant, les souvenirs et les
chefs-d'oeuvre. J'avais dîné un jour à Holland-House en très-petit
comité; je ne me rappelle que deux des convives, lord Clarendon et
un vieux M. Luttrel, tous deux habitués et très-bien placés dans
la maison; nous venions de causer longtemps des grands écrivains et
orateurs français, La Bruyère, Pascal, madame de Sévigné, Bossuet,
Fénelon; je ne sais plus par quelle transition nous passâmes de la
France du XVIIe siècle à l'Angleterre moderne; lord Holland se mit à
parler de quelques-uns de ses contemporains célèbres, de son oncle M.
Fox, de Sheridan, Grattan, Curran; non-seulement à en parler, mais à
reproduire leurs manières, leur langage, et à les contrefaire pour
les peindre. Il excellait dans cette mimique sans caricature: ce gros
corps goutteux qui se remuait à grand peine et qu'on roulait dans son
fauteuil, cette grosse figure gaiement animée, ces gros sourcils qui
ombrageaient ces yeux si vifs, tout cela devenait souple, mobile,
gracieux, avec un air de moquerie fine et bienveillante, et je
m'amusais presque autant à le regarder qu'à l'écouter.
Cette figure si originale se prêtait à de singulières ressemblances:
nous dînions un jour chez lord Clarendon qui venait de recevoir de
Madrid un tableau dont il faisait cas; il le fit apporter dans le
salon; un personnage de moine s'y trouvait qui ressemblait vraiment
beaucoup à lord Holland, à tel point qu'à Madrid, en voyant ce
tableau, le général Charles Fox s'était récrié. A cette vue,
lady Holland se fâcha, d'abord tout haut, puis tout bas: «Je suis
courroucée, vraiment courroucée, dit-elle à lord Clarendon; faites
enlever ce tableau; un moine si laid, si dégoûtant!» Il y avait
quelque chose de vrai dans ce courroux conjugal, mais encore plus de
fantaisie impérieuse que de vérité; il fallait que la volonté de
lady Holland fût faite, que sur-le-champ on écartât d'elle ce petit
déplaisir. Lord Clarendon se défendit bien, surpris d'abord, puis
un peu fâché à son tour et obstiné. Lady Holland insista, mais
habilement, mêlant la caresse à la colère, et d'une voix douce,
quoique les regards fort animés. Lord Clarendon céda un peu à son
tour, sans se retirer complétement, et la querelle finit par une
transaction; le tableau resta dans le salon, mais retourné contre le
mur.
Lady Holland était bien plus purement anglaise que son mari: non
qu'elle ne partageât, comme lui, les idées philosophiques du
XVIIIe siècle français; mais, en politique, elle était whig
très-aristocratiquement et sans aucune tendance radicale, libérale
avec hauteur et aussi attachée à la hiérarchie sociale que fidèle
à son parti et à ses amis. Il y avait en elle de la grandeur, de
la force, une autorité à la fois naturelle et conquise, souvent
impérieuse, quelquefois gracieuse, de la dignité jusque dans le
caprice, un esprit très-cultivé sans prétention, et quoique assez
égoïste au fond, elle était capable d'affection, surtout de ce
dévouement soigneux et délicat qui rend faciles et agréables les
détails familiers de la vie. Elle se prit de goût pour moi, et me le
témoignait non-seulement par son bon accueil, mais en me rendant, sans
qu'il y parût, de bons offices, et en me donnant, dans l'occasion, de
bons avis. Elle m'envoyait les livres qui pouvaient m'intéresser ou
me servir. Elle avait à coeur que je ne fisse pas trop de fautes en
parlant anglais, et me redressait avec un soin amical; il m'arriva un
jour de rappeler un proverbe populaire: _Hell's way is paved with good
intentions_ (le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions);
elle se pencha vers moi et me dit tout bas: «Vous me pardonnerez mon
impertinence; on ne prononce jamais ici le mot de _Hell_, à moins que
ce ne soit en citant des vers de Milton: la haute poésie est la seule
excuse.» Comme beaucoup d'autres en Angleterre, elle était gourmande
et sensible au mérite d'un bon dîner; peu après mon établissement à
Londres où j'avais amené un excellent cuisinier, longtemps au service
de M. de Talleyrand, elle écrivait à Paris: «M. Guizot plaît ici à
tout le monde, à la reine aussi. Le public tire un bon augure de ce
qu'il a placé le célèbre Louis à la tête du département de sa cuisine;
peu de choses contribuent plus ici à la popularité que la bonne
chère.» Quelques semaines après, lady Holland dînait chez moi; elle
n'avait pas déjeuné le matin et attendait impatiemment qu'on se mît
à table. Lord Palmerston n'arriva qu'à huit heures et demie.
Lady Holland commença par l'humeur; puis, un vrai chagrin; puis,
l'inanition. Au moment de passer dans la salle à manger, elle appela
lord Duncannon et se recommanda à lui, «car je ne suis pas sûre,
dit-elle, de pouvoir aller jusque-là sans me trouver mal.» Le dîner,
qui lui convint, dissipa l'humeur comme l'inanition; mais je ne suis
pas sûr qu'il ne lui soit pas toujours resté un peu de rancune de ce
que, ce jour-là, j'avais attendu lord et lady Palmerston.
Cette personne si décidément incrédule était accessible, pour ses amis
comme pour elle-même, à des craintes puérilement superstitieuses: elle
avait été un peu malade; elle allait mieux et elle en convenait: «Ne
le répétez pas, me dit-elle, cela porte malheur.» Elle me raconta
elle-même qu'en 1827 M. Canning malade lui ayant dit qu'il allait se
reposer à Chiswick, maison de campagne du duc de Devonshire, elle
lui avait dit: «N'allez pas là; si j'étais votre femme, je ne vous
laisserais pas aller là.--Pourquoi donc? dit M. Canning.--M. Fox y
est mort.» M. Canning sourit; et une heure après, en quittant
_Holland-House_, il revint à lady Holland et lui dit tout bas: «Ne
parlez de cela à personne; on s'en troublerait.»--«Et il mourut à
Chiswick,» me disait avec trouble lady Holland.
Pendant tout le cours de mon ambassade, et à propos de la question
d'Orient, je trouvai toujours à _Holland-House_ le même bon vouloir
sympathique, le même désir que l'Angleterre s'entendît avec la France
plutôt qu'avec la Russie. Quand le cabinet anglais faisait un pas hors
de cette voie, lord Holland était visiblement contrarié et troublé; il
aurait voulu que la France et son ambassadeur eussent toujours sujet
d'être contents de l'Angleterre, et il se montrait alors, pour moi,
plus aimable que jamais. Lady Holland, moins douce, témoignait
en pareil cas son déplaisir par de l'humeur, tantôt contre les
journalistes qui soutenaient la politique qu'elle n'aimait pas, tantôt
contre la Russie et le baron de Brünnow lui-même qu'elle traitait
en général avec peu de faveur. J'allais souvent passer la soirée à
_Holland-House_; si quelque incident désagréable à ma négociation
était survenu la veille ou le matin, lord et lady Holland prenaient
grand soin d'écarter tout ce qui eût pu s'y rattacher et de porter la
conversation sur de tout autres sujets. Ils avaient l'un et l'autre à
coeur qu'on ne se brouillât pas avec la France, et que rien n'altérât
l'agrément de leur société intime. Un de leurs habitués, ami dévoué
de lord Palmerston, me dit un jour: «Prenez garde; lord Holland
est très-aimable; mais il parle trop pour un ministre et devant les
étrangers qui ne connaissent pas assez bien notre intérieur pour
mesurer exactement ce que ses paroles ont d'importance et celle qu'il
y attache lui-même. A entendre ses causeries, on s'imagine qu'il y a
de grandes différences d'opinion dans le cabinet; on ne peut pas se
résoudre à regarder tout cela comme des fantaisies de conversation,
sans conséquence pour les affaires.» Mon interlocuteur avait raison;
les dissentiments de lord Holland étaient plus sincères que sérieux.
Après _Holland-House_, le principal foyer whig était
_Lansdowne-House_, et sans exercer une influence prépondérante, le
marquis de Lansdowne avait, dans le cabinet, bien plus d'importance
que lord Holland; il ne dirigeait pas, mais ceux qui dirigeaient ne
croyaient pas pouvoir se passer de son approbation. Je n'ai connu,
parmi les whigs, point de grand seigneur plus considérable, plus
éclairé, plus généreusement et plus judicieusement libéral que lord
Lansdowne; la naissance, la fortune, la parfaite éducation, les
lumières, un caractère plein de loyauté et d'honneur, rien ne lui a
manqué; mais il a toujours paru plus attentif à jouir de ces avantages
que pressé de les faire valoir dans un but d'ambition et de pouvoir.
Il avait besoin d'être honoré et compté, non d'agir et de dominer. Je
dirais volontiers qu'il y avait quelque ressemblance entre lui et sa
maison de Londres, grande, belle, très-bien ornée, mais un peu froide
par la nature même de ses ornements: la salle à manger et la galerie
du fond étaient remplies de statues antiques que son père, lord
Shelburne, avait achetées en Italie. Magnifique décoration, mieux
appropriée à des édifices publics qu'à des bals, des _routs_ ou des
concerts. Je me suis trouvé plusieurs fois dans les grandes réunions
de _Lansdowne-House_, entre autres à un bal que, le 2 avril, lord
Lansdowne donna à la reine; c'était un singulier effet que ces huit
ou neuf cents personnes très-vivantes, très-brillantes, entourées de
soixante ou quatre-vingts personnes de marbre immobiles et glacées au
milieu de ce mouvement, de ces danses, de ces flots de musique et de
lumière. Hors de ces jours de fête, dans le cours habituel de la vie,
dans les petits dîners moitié politiques, moitié littéraires qu'il
donnait souvent, lord Lansdowne était d'un commerce aussi agréable que
sûr, et ne cessa de me témoigner, pour les bons rapports de son pays
avec le mien et pour moi-même, une bienveillance à la fois sincère et
réservée.
L'attitude de lord Grey et mes relations avec lui étaient tout autres.
Ce grand chef whig qui, après avoir donné, pendant quarante-quatre
ans, l'exemple de la plus ferme fidélité à ses principes, avait eu
la rare fortune d'accomplir l'oeuvre à laquelle il s'était voué, la
réforme parlementaire, et d'atteindre ainsi le but de sa vie, lord
Grey, en 1840, ne pouvait se consoler d'être vieux, et vivait presque
hors du monde, dans la mélancolie et l'ennui, toujours très-honoré
quand il reparaissait, et recevant les témoignages de respect avec un
singulier mélange de dignité et d'humeur. Il dînait un jour chez moi
avec les principaux whigs, entre autres plusieurs membres du cabinet,
lord Melbourne, lord Palmerston, lord John Russell, lord Clarendon.
Arrivé l'un des premiers, lord Grey s'était assis près de la cheminée,
et les autres convives, en arrivant, allèrent tous le saluer. Je vois
encore ce noble vieillard, avec sa grande taille et sa belle figure,
se soulevant à peine de son fauteuil et ne répondant que par une
inclination de tête fière et triste aux hommages qu'on lui rendait. Il
fut très-sensible à l'empressement respectueux que je lui témoignai
en toute occasion. J'allais le voir assez souvent, et mes visites
lui faisaient évidemment plaisir. Un matin, je le trouvai tout à fait
seul; il me le fit remarquer: «Jadis, me dit-il, quand j'étais jeune,
on ne passait guère devant ma porte, hommes ou femmes, sans venir
me voir; aujourd'hui, par cette fenêtre, je les vois passer; ils
n'entrent plus.» Un autre jour, le soir, il était avec sa femme, lady
Grey, qui lui faisait la lecture; elle me toucha par sa sollicitude
pour son mari; elle le gronda, devant moi, de ce qu'il n'allait plus
à la Chambre des lords, ne parlait plus, ne se souciait plus de rien.
Avec un abandon plein de simplicité et presque de confiance, comme si
elle me connaissait depuis longtemps, elle me demanda de venir souvent
les voir, de l'aider, elle, à combattre la disposition de lord Grey.
J'entrai dans son désir; je flattai son malade. J'ai du goût pour les
âmes nobles et un peu faibles; leur noblesse me plaît, et il me semble
que je suis bon à leur faiblesse.
Je m'étonnais de ne jamais rencontrer dans ce monde whig un homme à
qui les whigs avaient depuis longtemps affaire et dont l'appui leur
était toujours indispensable, le célèbre Irlandais Daniel O'Connell.
Je témoignai un jour mon étonnement chez mistriss Stanley, aujourd'hui
lady Stanley d'Alderley, fille de lord Dillon, aimable personne, de
qui les souvenirs de famille m'avaient rapproché, et dont le mari
était alors, dans la Chambre des communes, le _Whipper-in_ des whigs,
c'est-à-dire chargé de rallier, dans l'occasion, tous les membres
whigs et de veiller à leur exacte présence. Mistriss Stanley était
elle-même de sentiments très-whigs, et très-active dans l'intérêt du
parti et du cabinet: «Elle est notre chef d'état-major,» disait
lord Palmerston. «Avez-vous envie, me dit-elle, de connaître M.
O'Connell?--Oui certainement.--Eh bien, j'arrangerai cela.» Elle me
donna en effet à dîner le 4 avril avec lui et cinq ou six personnes
seulement, entre autres lord John Russell et lord Duncannon. Je
trouvai M. O'Connell parfaitement tel que je l'attendais. Je le
vis peut-être comme je l'attendais, mais c'est toujours beaucoup de
répondre à l'attente. Grand, gros, robuste, animé, la tête un peu dans
les épaules, l'air de la force et de la finesse; la force partout,
la finesse dans le regard prompt et un peu détourné, quoique sans
fausseté; point d'élégance et pourtant point vulgaire; des manières un
peu embarrassées et pourtant fermes; quelque arrogance même, quoique
cachée. Il était, avec les Anglais considérables qui se trouvaient
là, d'une politesse à la fois un peu humble et impérieuse; on sentait
qu'ils avaient été ses maîtres et qu'il était puissant sur eux; il
avait subi leur domination et il recevait leurs empressements. Il
était évidemment flatté d'être invité à dîner avec moi; je lui dis
quand on me le présenta: «Nous sommes ici, vous et moi, monsieur,
deux grandes preuves du progrès de la justice et du bon sens; vous,
catholique, membre de la Chambre des communes d'Angleterre; moi,
protestant, ambassadeur de France.» Cette entrée en matière lui
plut, et nous causâmes, pendant le dîner, presque comme d'anciennes
connaissances. Le matin, mistriss Stanley avait hésité à inviter
quelques personnes pour le soir; elle s'y était pourtant décidée,
et je vis arriver, après le dîner, lord et lady Palmerston, lord
Normanby, lord Clarendon, l'évêque de Norwich, lady William Russell
et quelques autres. En sortant de table, un accès de modestie sociale
prit à M. O'Connell; il voulait s'en aller: «Vous avez du monde,»
dit-il à M. Stanley.--Oui, mais restez, restez; nous y comptons.--Non,
je m'en vais.--Restez, je vous prie.» Et il resta, avec une
satisfaction visible qui ne manquait pourtant pas de fierté. «C'est
donc là M. O'Connell?» me dit lady William Russell qui probablement
ne l'avait jamais vu.--Oui, lui dis-je, et je suis venu de Paris pour
vous l'apprendre.--Vous croyiez peut-être que nous passions notre vie
avec lui?--Je vois bien que non.» Ils étaient tous évidemment bien
aises d'avoir cette occasion de lui être agréables, et lui bien
aise d'en profiter. Il parla beaucoup; il raconta les progrès de la
tempérance en Irlande, les ivrognes disparaissant par milliers, le
goût des habits propres et des manières moins grossières venant à
mesure que l'ivrognerie s'en allait. Personne ne voulait élever de
doute. Je lui demandai si c'était là une bouffée de mode populaire ou
une réforme durable. Il me répondit avec gravité: «Cela durera, nous
sommes une race persévérante, comme on l'est quand on a beaucoup
souffert.» Il prenait plaisir à s'adresser à moi, à m'avoir pour
témoin du meilleur sort de sa patrie et de son propre triomphe. Je
me retirai vers minuit, et je me retirai le premier, laissant M.
O'Connell au milieu de quatre ministres anglais et de cinq ou six
grandes dames qui l'écoutaient avec un mélange un peu comique de
curiosité et de hauteur, de déférence et de dédain.
Je fis aussi connaissance, quelques jours après, avec un autre homme,
beaucoup moins célèbre et moins important dans la sphère politique,
mais investi, en Angleterre, d'une influence et d'une faveur publique
très-originale et personnelle. La duchesse de Sutherland, alors
grande maîtresse de la garde-robe de la reine et l'une des plus
nobles parures du parti whig, autant par sa bonté que par sa beauté,
m'écrivit un matin que le docteur Arnold désirait me voir et viendrait
passer un jour chez elle dans ce dessein. Neuf ans auparavant, sans
que nous eussions jamais eu aucune relation personnelle, il m'avait
envoyé une édition de Thucydide qu'il venait de publier, en me
témoignant une sympathie qui n'avait rien de superficiel ni de banal.
Il vint en effet à Londres le 10 avril, et ce fut pour moi un jour
de vive jouissance intellectuelle et morale. Le docteur Arnold
était depuis longtemps déjà à la tête du collége de Rugby, grand
établissement d'éducation publique, fondé sous la reine Elizabeth,
dans le comté de Warwick; et sans la moindre charlatanerie, par ses
seuls et propres mérites, il l'avait porté au plus haut degré de
prospérité et de popularité. Je trouvai en lui un homme d'un esprit
singulièrement élevé, animé, ouvert, large, exempt de préjugé et de
routine, curieux de progrès, et en même temps ferme, pratique, sans
fantaisies bizarres ou vagues, fidèlement attaché à toutes les fortes
bases de l'ordre moral et social. Je n'ai point rencontré d'âme plus
puissamment sympathique, plus humaine avec autorité. Il avait, en
littérature classique, en histoire, dans les sciences, un savoir
aussi solide que varié; et sans être bien nouvelles, ses idées et ses
méthodes, en fait d'éducation comme d'instruction, lui appartenaient
en propre, et il les appliquait avec une verve communicative et
efficace. Il agissait beaucoup par la conversation, d'âme à âme, et
savait se servir de la liberté aussi bien que de la règle. Jamais
peut-être aucun chef d'établissement semblable n'a exercé, sur la
génération qui a passé par ses mains, une influence plus intime, ni
laissé, dans les esprits et dans les coeurs, un plus profond souvenir.
Les whigs avaient alors la bonne fortune de compter dans leurs rangs,
soit au sein même des affaires, soit sur les lisières de la politique
active, plusieurs hommes éminents qui, par leurs écrits, agissaient
puissamment sur le public; et j'eus aussi la bonne fortune de
contracter avec plusieurs d'entre eux, à cette époque, des rapports
de grande bienveillance ou même d'étroite amitié. Ils sont tous morts
aujourd'hui, les uns, avant de ressentir les atteintes de l'âge, et
dans la vigueur comme dans la maturité de leur talent; les autres,
après avoir parcouru toute la carrière et atteint, par un noble
travail, un juste renom et un honorable repos. Je ne me refuserai pas
le mélancolique plaisir de rappeler ici leur mémoire, les impressions
que j'ai reçues d'eux et les liens qui nous ont unis.
M. Hallam est celui avec qui j'ai été le plus intimement lié. Dès
que je l'ai connu, et plus je l'ai connu, son caractère et son esprit
m'ont également attiré et attaché. Avant 1830, ses beaux travaux
historiques, surtout son _Histoire constitutionnelle d'Angleterre_,
firent naître entre nous de bienveillants rapports; dans la préface
de ce dernier ouvrage, il avait parlé de moi et de mon _Histoire de
la Révolution d'Angleterre_ en termes dont je ne pouvais qu'être
très-honoré et touché. Après 1830, je le vis à Paris; nous entrâmes en
correspondance; il m'exprima plusieurs fois son opinion sur ce qui se
passait en Angleterre, entre autres sur la réforme parlementaire de
1831, et je fus frappé de la ferme indépendance comme de la judicieuse
sagacité, soit de ses idées générales, soit de ses appréciations des
mesures et des événements contemporains. Je n'ai point connu d'homme
plus sincèrement, plus profondément libéral, et en même temps plus
exempt de tout préjugé national et de tout esprit de parti; point
d'homme qui s'inquiétât plus exclusivement de chercher la vérité et de
rendre justice à tous, sans aucun souci de plaire ou de déplaire à ses
adversaires ou à ses amis. La rectitude naturelle de son jugement,
son vaste et exact savoir, la généreuse élévation de son âme et son
parfait désintéressement le rendaient imperturbablement équitable, et
étranger, dans la cause même qui lui tenait le plus à coeur, celle de
la liberté religieuse et politique, à toute espèce de badauderie comme
de fanatisme. Il me reçut à Londres, en 1840, avec un empressement
amical; il aimait la société, la conversation, la discussion familière
des souvenirs ou des idées, et il réunissait souvent à sa table les
hommes les plus distingués de son pays, lettrés par profession ou par
goût, M. Macaulay, lord Lansdowne, lord Mahon, sir Francis Palgrave,
M. Milman, tous charmés de se trouver ensemble et autour de lui. En
1848, après la Révolution de février, M. Hallam fut pour moi le plus
véritable, je dirai le plus infatigable ami; il n'y avait point de
bons offices qu'il ne recherchât l'occasion de me rendre, point
de soins, point de prévenances qu'il n'eût tous les jours pour mes
enfants et pour moi, avec cette cordialité affectueuse qui rend tout
facile et agréable à ceux qu'elle oblige, car elle prend, à ce
qu'elle fait pour eux, autant de plaisir qu'elle peut leur en faire à
eux-mêmes. J'ai entendu dire que, dans la première partie de sa vie,
M. Hallam avait été un peu âpre et impérieux; mais il avait subi de
grandes douleurs domestiques; il avait perdu sa femme et plusieurs
de ses enfants, entre autres son fils aîné Arthur, jeune homme d'une
distinction rare, à la mémoire duquel son ami, le poëte Tennyson, a
consacré une de ses plus belles oeuvres de poésie morale, intitulée:
_In memoriam_. Au lieu d'aigrir ou d'assombrir M. Hallam, le malheur
et l'âge l'avaient adouci et attendri; personne n'apercevait plus
en lui la moindre trace de rudesse; il conservait tout son mouvement
d'esprit, tous ses goûts littéraires et sociables, et semblait jouir
de la vie en homme qui la trouve encore douce et veut la rendre douce
à ceux qui l'entourent, mais qui en a connu les poignantes tristesses,
et qui, au fond de l'âme et pour son propre compte, ne s'y passionne
plus. Après mon retour en France, M. Hallam vint, en 1853, avec sir
John Boileau, passer quelques jours au Val-Richer; il était encore le
même, l'esprit toujours aussi animé et le coeur aussi affectueux; mais
peu de temps après, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie qui le
laissa impotent et presque éteint. Pendant le voyage que je fis en
Angleterre en 1858, j'allai le voir à la campagne, à Penshurst, près
de Londres, où il vivait retiré chez sa fille, mistriss Cator. Je le
trouvai enfoncé dans son fauteuil, auprès d'une table encore chargée
de livres, quelques-uns entr'ouverts, et tenant à la main le _Times_
du jour qu'il laissa tomber à terre quand j'entrai; il pouvait à peine
marcher, ne parlait qu'avec embarras, et il arrêta sur moi des regards
lents et tristes où perçaient un souvenir d'affection et le plaisir
qu'il éprouvait à me revoir, mais qu'il n'exprimait pas. J'abrégeai
ma visite qui le fatiguait autant qu'elle m'attristait. Il mourut
quelques mois après. Homme rare, et modeste autant que rare, à qui il
n'a manqué que plus d'éclat dans le talent et une soif plus passionnée
du succès pour exercer, sur le public, autant de puissance qu'il a
obtenu d'estime et d'amitié de ceux qui l'ont bien connu.
Je n'ai pas vécu aussi intimement avec lord Macaulay (M. Macaulay en
1840), et même après l'avoir beaucoup vu, j'ai moins connu l'homme que
l'écrivain. Avant que nous nous fussions rencontrés, j'admirais son
art savant et brillant pour recueillir les faits, les grouper, les
animer, transformer le récit en drame, et semer, à travers les
scènes et les acteurs du drame, les observations et les jugements du
spectateur; il a excellé à répandre sur le passé des flots de lumière
et de couleur, en le mettant constamment en face des idées et des
moeurs du temps présent. Quand j'ai personnellement connu lord
Macaulay, j'ai joui plus vivement encore de mon plaisir à l'admirer;
l'harmonie était parfaite entre l'homme et l'artiste, le causeur
et l'écrivain; rien ne se ressemblait plus que les écrits de lord
Macaulay et sa conversation; même richesse et même à-propos dans
la mémoire, même impétuosité facile dans la pensée, même vivacité
d'imagination, même clarté de langage, même tour à la fois naturel
et piquant dans les réflexions. Il y avait, à l'écouter, autant
d'agrément et presque autant d'instruction qu'à le lire. Et lorsque,
après tant de curieux et charmants _Essais_, il a publié son grand
ouvrage, _l'Histoire d'Angleterre depuis l'avénement de Jacques II_,
les mêmes qualités s'y sont déployées avec encore plus d'abondance et
d'éclat. Je ne connais point d'histoire où le passé et l'historien qui
le raconte vivent plus intimement et plus familièrement ensemble; lord
Macaulay peint les faits et les hommes du XVIIe siècle avec autant
de détails et des couleurs aussi vives que s'ils étaient ses
contemporains. Méthode pleine de puissance et d'attrait, mais qui
entraîne un péril auquel lord Macaulay n'a pas toujours échappé.
J'éprouve souvent, en le lisant, le regret de rencontrer, dans
l'histoire, l'esprit de parti de la politique. Je n'ai garde de mal
penser ni de mal parler des partis; ils sont les éléments nécessaires
d'un gouvernement libre. J'ai passé bien des années de ma vie dans
cette arène, et je sais combien, pour lutter avec succès, pour
gouverner comme pour résister efficacement, il est indispensable
d'être entouré d'un parti compacte, discipliné, permanent. Les whigs
et les torys ont fait en Angleterre, depuis deux siècles, la force du
pouvoir et de la liberté. Mais les partis et l'esprit de parti ne sont
bien placés que dans la politique active et actuelle; quand on rentre
dans le passé, quand on rouvre les tombeaux, on doit, aux morts qu'on
en fait sortir, une complète et scrupuleuse justice; il faut, en les
ramenant sur la scène, mettre en lumière les idées et les sentiments
qu'ils y ont portés; il faut faire équitablement, dans leur rôle,
la part de leurs intérêts et leurs droits, et ne pas mêler à leurs
cendres les charbons ardents de notre propre foyer. Lord Macaulay
n'a pas toujours obéi à cette loi de la vérité comme de l'équité
historique; il a porté quelquefois dans ses récits, et surtout
dans ses appréciations des actes et des hommes, les passions et les
préventions des whigs engagés dans les luttes anciennes ou modernes.
Et j'ai lieu de croire qu'il s'en est lui-même aperçu; j'en ai deux
preuves décisives puisées, l'une dans son grand ouvrage même, l'autre
dans mes rapports avec lui. En avançant dans son travail, il s'est
mieux dégagé de ses impressions premières; la justice de l'historien a
pris le dessus sur les habitudes du politique; il a été beaucoup plus
impartial dans son histoire du règne de Guillaume III que dans celle
du règne de Jacques II, et surtout que dans son résumé des règnes
de Charles Ier et de Charles II. Il juge les whigs de 1692 plus
sévèrement que les républicains de 1648; et si je suis bien informé,
son impartialité nouvelle lui a valu, de la part de quelques whigs
intéressés ou ardents, d'assez vifs reproches. Ma preuve personnelle
n'est pas moins concluante. Au printemps de 1848, je voulais que
mon fils Guillaume reprît à Londres ses études classiques forcément
interrompues à Paris; j'hésitais entre deux grands établissements,
le collége de l'Université de Londres (_University's college_),
fondé sous le roi Guillaume IV, comme cette Université elle-même, par
l'influence des whigs, et le collége royal (_King's college_), fondé
vers la même époque, sous le patronage de l'Église anglicane. Je
consultai M. Macaulay sur le choix: «Vous m'interrogez comme père, me
dit-il; je ne vous répondrai pas comme homme de parti; j'ai concouru,
avec mes amis whigs, à la fondation de l'Université de Londres et
de son collége; envoyez votre fils au _King's college_; c'est le
meilleur.» Je le remerciai de sa sincérité et je suivis son conseil
dont mon fils se trouva bien.
J'eus, en 1840, dans les loisirs de mon ambassade, une preuve
frappante de l'étendue et de l'agrément de son savoir: il m'offrit de
me servir de _cicerone_ dans la visite de l'abbaye de Westminster et
de sa célèbre église peuplée de morts dispersés ou entassés pêle-mêle
dans toutes les parties de l'édifice, rois, reines, guerriers,
politiques, magistrats, orateurs, écrivains, simples particuliers,
les uns glorieux, placés là par l'admiration et la reconnaissance
publiques, les autres obscurs, consacrés par la piété, ou l'affection,
ou la vanité domestiques. Elizabeth et Marie Stuart, Buckingham
et Monk, lord Chatham et lord Mansfield, Pitt et Fox, Shakespeare,
Milton, Newton, Gray, Addison, Watts, les destinées et les natures
les plus diverses mises côte à côte, la paix du ciel entre les hommes
après les haines et les rivalités de la terre. Je ne fus pas choqué,
comme ont paru l'être beaucoup de gens, du grand nombre des morts
obscurs; qu'importe aux morts illustres? Ils n'en sont pas moins
apparents ni moins seuls. Il n'y a pas de foule là; les tombeaux ne se
gênent pas, ne se masquent pas l'un l'autre; on ne s'arrête que devant
ceux qui renferment vraiment un immortel. Ce qui est choquant, hideux,
barbare, ce sont des figures de cire placées là dans des armoires,
la reine Elizabeth, la reine Anne, Guillaume III et Marie, Nelson,
Chatham, debout, les yeux ouverts, sous leurs propres vêtements. Cette
prétention à la réalité, ce mariage de la vie apparente et de la mort
sont d'un effet révoltant au milieu de ces tombeaux, de ces statues,
purs symboles qui proclament la mort en perpétuant la mémoire, et
transmettent le nom aux respects de la postérité sans livrer la
personne à la curiosité de ses regards. Pendant trois ou quatre
heures, je me promenai avec M. Macaulay dans cette galerie monumentale
de la nation et des familles anglaises; je l'arrêtais ou il m'arrêtait
à chaque pas; et tantôt répondant à mes questions, tantôt les
devançant, il m'expliquait un monument allégorique, me rappelait un
fait oublié, me racontait une anecdote peu connue, me récitait quelque
beau passage des écrivains ou des orateurs dont nous rencontrions les
noms. Nous passions devant le monument de lord Chatham debout, la tête
haute et le bras en avant comme dans un mouvement d'éloquence; devant
lui, à ses pieds, sur une simple pierre, était inscrit le nom de son
fils William Pitt, déposé là en attendant qu'on eût terminé et placé
en son lieu le monument qui lui devait être consacré: «Ne dirait-on
pas, me dit M. Macaulay, que le père se lève et prononce là, devant le
public, l'oraison funèbre de son fils?» Et à ce propos, quelques-uns
des plus beaux discours de lord Chatham et de M. Pitt lui revinrent
en mémoire, et il m'en répéta plusieurs fragments. Les monuments des
grands écrivains, prosateurs ou poëtes, suscitaient en lui la même
abondance, la même verve de souvenirs; Milton et Addison étaient, pour
lui, des favoris, et il me retint plusieurs minutes devant leurs noms,
se complaisant à me rappeler quelques traits de leur vie, ou à me
citer quelques passages de leurs oeuvres, presque autant que je me
plaisais à l'écouter. Un bas-relief, qui retraçait un incident de la
grande guerre entre l'Angleterre et ses colonies américaines luttant
pour leur indépendance, se trouva sur notre chemin: «Regardez cette
figure à laquelle manque la tête, me dit M. Macaulay; c'est celle
de Washington; le soir, sans doute, en se cachant, quelque ardent
patriote anglais, encore courroucé contre ce chef de rebelles, se
satisfit en lui cassant la tête; on la rétablit; quelque temps après
on la retrouva encore cassée; on a renoncé à la rétablir. Voilà
comment les patriotes d'un pays comprennent et traitent ceux d'un
pays rival.» Toute cette visite fut, pour moi, pleine d'intérêt et de
charme; comme les grands morts de l'Italie sur le passage de Dante,
les plus illustres personnages de l'histoire et de la littérature
anglaises sortaient devant moi de leur tombeau, à la voix d'un
représentant digne d'eux.
_Holland-House_ n'était pas seulement le rendez-vous habituel des
whigs engagés dans la vie publique; c'était aussi le salon favori,
le _home_ adoptif des lettrés libéraux étrangers à la conduite des
affaires, mais dévoués à leurs idées et au redressement des vieilles
injustices sociales. Ce fut là que je rencontrai pour la première fois
le révérend Sidney Smith et lord Jeffrey, tous deux fondateurs, en
1801, de la _Revue d'Édimbourg_, et les deux hommes de ce temps qui,
en dehors du Parlement, ont le plus contribué aux succès du parti whig
et aux progrès de la liberté. Ils étaient l'un et l'autre bien loin,
en 1840, du puissant élan de leur jeunesse et de leur influence;
mais M. Sidney Smith conservait, à soixante-neuf ans, cette vive
originalité d'imagination et d'esprit, cette verve inattendue et
plaisante qui éclataient partout, dans la vie familière comme dans les
salons, et probablement aussi dans sa propre pensée, quand il était
seul dans son cabinet. J'écrivais à Paris, après notre première
rencontre: «J'ai causé hier soir avec M. Sidney Smith, qui a vraiment
beaucoup, beaucoup d'esprit. Mais tout le monde s'y attend, tout le
monde vous en avertit. C'est son état d'avoir de l'esprit comme c'est
l'état de lady Seymour d'être belle. On demande de l'esprit à M.
Sidney Smith comme une voiture à un sellier. On rit trop de ses
plaisanteries. On rit avant, pendant, après. Et il plaisante un peu
trop à propos de toutes choses, même à propos des évêques; ce qui ne
l'empêche pas d'avoir sa réserve, et même sa timidité envers sa robe;
il ne veut plus dîner hors de chez lui le dimanche, et il n'ose pas
le dire à lady Holland qui l'invite le dimanche pour le plaisir de
l'embarrasser.» Là étaient en effet l'embarras et le côté faible de M.
Sidney Smith; le tour de son esprit et de son langage n'était pas en
harmonie avec sa situation; il n'était pas devenu ecclésiastique par
goût et de son libre choix; il avait obéi, en cela, au pressant désir
de son père; et quelque soin scrupuleux qu'il apportât à remplir tous
les devoirs de son état, il n'avait pu changer sa nature, ni
régler toujours, selon de sévères convenances, son intarissable et
quelquefois bouffonne gaieté. D'ailleurs le meilleur des hommes, aussi
doux que courageux, plein de charité chrétienne comme de sincérité
libérale, prédicateur efficace dans sa chaire autant que critique
éminent dans la _Revue d'Édimbourg_, et dont les sermons, recueillis
après sa mort, valent bien ses articles, et couvrent amplement ce
qu'il y avait d'excessif dans ses saillies de moquerie et de gaieté.
Il vint me voir un jour à l'ambassade, et sa conversation fut un
agréable mélange de réflexions sérieuses et de traits piquants. Il
me parla beaucoup de lord John Russell qu'il aimait fort et qu'il
regardait comme l'âme du cabinet: «Lord Melbourne, me dit-il, est
un homme de beaucoup d'esprit, un bon et aimable garçon plutôt qu'un
politique, _a fine fellow rather than a politician_, et bien moins
insouciant qu'il n'en a l'air.» Il tenait beaucoup à n'être pas pris
pour un radical: «Les radicaux, me dit-il, sont en déclin dans la
Chambre des communes, découragés et ne comptant plus sur leur avenir.
Ils s'étaient figurés qu'ils changeraient toutes choses. Le bon sens
public les paralyse. La plupart se fondront dans les whigs.» Je ne
lui demandai pas si les whigs ne feraient pas la moitié du chemin.
Je l'écoutais sans discuter. Il y a des gens à qui on plaît en leur
parlant; à d'autres, en les écoutant. On les distingue bien vite. M.
Sidney Smith était accoutumé à être écouté, et même attendu.
Malgré l'ancienne union de leurs idées et de leurs travaux, lord
Jeffrey, à l'époque où je l'ai connu, ne ressemblait en rien au
révérend Sidney Smith. L'ecclésiastique anglais était resté, à
soixante-neuf ans, aussi animé, aussi gai, aussi bienveillant, aussi
confiant dans la nature humaine et dans l'avenir des sociétés humaines
qu'il avait pu l'être dans sa jeunesse. Le critique écossais, à
soixante-sept ans, portait l'empreinte des épreuves et des mécomptes
de la vie. Profondément sérieux et sagace, il avait dans l'esprit plus
d'activité et de fermeté que de penchant aux brillantes et lointaines
espérances; sincèrement attaché aux principes qu'il avait soutenus et
au parti qu'il avait servi avec ardeur, il se méprenait peu sur
leurs mauvaises pentes et leurs mauvaises chances; il avait exercé la
critique littéraire avec autant d'intégrité et d'indépendance que de
pénétration et de bon jugement; mais il était las de critiquer et ne
trouvait plus guère à admirer. Il aimait beaucoup la conversation,
la discussion, l'échange et le choc des idées; il y était abondant,
ingénieux, sensé sans pédanterie quoique avec vigueur; mais ses goûts
de société étaient combattus et attiédis par sa préférence de plus en
plus prononcée pour sa petite maison de campagne, près d'Édimbourg,
pour la vie domestique et la méditation tranquille au sein d'une belle
nature. Après l'adoption de la réforme parlementaire, il était entré
dans la Chambre des communes; mais il n'y avait obtenu ni un succès
oratoire, ni une importance politique proportionnés à ses succès et à
son importance dans le monde lettré. Il était sorti du Parlement sans
regret, quoique avec un peu de tristesse, avait accepté un siége dans
la haute cour de session d'Écosse, et ne venait plus à Londres que
rarement et pour peu de jours. Nous eûmes un matin, chez moi, un long
entretien sur l'état actuel des idées et des moeurs, des sociétés et
des gouvernements; je fus frappé de la ferme indépendance et de
la longue prévoyance de sa pensée; ce vaillant champion des idées
libérales s'inquiétait vivement de la domination exclusive de la
démocratie, autant pour la dignité humaine et la liberté politique que
pour la sécurité des droits divers et la forte constitution des États.
Mais il m'exprimait ces judicieux sentiments avec cette nuance de
découragement et d'humeur qui donne à l'esprit l'air vieux, et la
vieillesse ne va pas mieux à l'esprit qu'au corps.
En sortant de _Holland-House_ ou de _Lansdowne-House_, j'allais
quelquefois finir ma soirée dans un modeste salon, chez deux vieilles
personnes, miss Berry et sa soeur Agnès, que j'avais vues souvent
à Paris. Après avoir longtemps vécu, sur le continent comme en
Angleterre, dans le monde élégant et lettré, elles habitaient Londres,
âgées l'une de soixante-dix-huit, l'autre de soixante-quatorze ans,
restant chez elles tous les soirs, et recevant d'anciens amis et
des gens d'esprit bien aises d'être assurés de les trouver et de s'y
trouver ensemble. Elles avaient pour amie et pour compagne fidèle lady
Charlotte Lindsay, fille de lord North, femme d'esprit aussi, pleine
des souvenirs de la cour et de l'histoire d'Angleterre pendant le
ministère de son père, et prenant plaisir à les raconter. L'aînée
des deux soeurs, miss Berry, avait été belle et l'objet des soins
particuliers d'Horace Walpole qu'elle avait, disait-on, refusé
d'épouser, tout grand seigneur et homme d'esprit qu'il était, le
trouvant trop vieux. Elle aimait la France et la société française
qu'elle avait vues dans des temps et des états bien différents, et
elle rappelait volontiers que c'était à la cour de Louis XVI, et par
une bonne grâce particulière de la reine Marie-Antoinette, qu'elle
avait été, pour la première fois de sa vie, invitée à un grand bal.
En 1815, elle avait publié un premier recueil des _Lettres de lady
Russell_, en le faisant précéder d'un _Essai biographique_ écrit
avec une émotion intelligente; et en 1840, je reportai sur l'éditeur
quelque chose du profond et tendre intérêt que la mémoire de cette
personne si rare, admirable exemple de la passion dans la vertu,
m'avait dès lors inspiré. Je retrouvais d'ailleurs, dans le petit
salon de miss Berry, non-seulement les goûts, mais les habitudes de
la société et de la conversation françaises, plus de facilité, de
variété, de sympathie complaisante que dans la plupart des salons
anglais, un vif mouvement d'esprit littéraire et des sentiments
libéraux sans préoccupations politiques. C'était, pour moi, un
agréable délassement et comme un retour momentané vers ma jeunesse,
dans le salon de madame Suard ou de madame d'Houdetot.
Quelque liberté que je prisse soin de garder pour mes relations
personnelles, je voyais moins les torys que les whigs: non-seulement
parce que je n'avais pas à traiter avec eux, mais aussi parce qu'ils
avaient à Londres moins de foyers de réunion et de conversation un peu
intime. J'ai déjà dit quel courtois empressement m'avaient témoigné, à
mon arrivée, les principaux d'entre eux, notamment sir Robert Peel et
lord Aberdeen; dès le 7 mars 1840, sir Robert Peel me donna à dîner
avec ses plus particuliers amis. Lord Aberdeen se plaignait de ne
pas me voir plus souvent. C'était surtout chez lady Jersey que je
rencontrais les hommes considérables du parti et des diverses nuances
du parti; elle leur était très-fidèle, et prenait beaucoup de soin
pour les attirer chez elle et leur rendre son salon agréable. Je
fis là connaissance avec lord Lyndhurst, lord Ellenborough et sir
Stratford Canning, aujourd'hui lord Stratford de Redcliffe: le
premier, déjà âgé, me frappa par la vigueur, la précision, la netteté
de sa pensée et de sa parole, et dix ans plus tard, je lui ai retrouvé
les mêmes qualités, presque au même degré. Sir Stratford Canning
n'avait pas encore déployé, dans l'ambassade de Constantinople,
sa dominante et indomptable énergie; mais la mâle franchise de son
caractère et la fierté douce de ses manières eurent pour moi, dès
l'abord, un attrait que les dissentiments diplomatiques n'ont jamais
effacé. Lord Mahon, aujourd'hui comte Stanhope, aussi distingué par
ses travaux historiques que par ses lumières politiques, réunissait
souvent chez lui, à déjeuner, les libéraux et les lettrés du parti,
les adhérents de sir Robert Peel, ceux que dès lors on appelait et qui
eux-mêmes s'appelaient _conservateurs_ plutôt que torys. Pris dans
son ensemble, ce parti dominait dans la Chambre des lords, touchait et
quelquefois atteignait, dans la Chambre des communes, à la majorité,
et il avait pour chefs des hommes éminents par leurs talents comme par
leur caractère, et en possession de l'estime du pays. Mais il était
en proie à un travail, dirai-je de décomposition ou de transformation
intérieure, qui paralysait sa force et livrait le pouvoir à ses
adversaires. J'écrivais le 20 mai 1840 à l'un de mes amis: «J'assiste
ici à un étrange spectacle, au spectacle d'une opposition très-forte,
très-bien gouvernée, et qui n'ose pas, qui, de son propre aveu, ne
peut pas devenir gouvernement. Les vieux torys, les torys de lord
Liverpool et de lord Castlereagh sont à la fois le corps d'armée et
l'embarras, le nerf et le fardeau du parti. Si tous les conservateurs
étaient de l'espèce de sir Robert Peel, ils seraient les maîtres.
Tenez pour certain que, bien qu'il n'y ait pas eu naguère ici,
comme chez nous, une révolution, il y a, ici, comme chez nous, des
résistances et des arrogances de classe que le pays n'acceptera
plus; il y a des réformes, faites ou à faire, que tout le monde devra
accepter, et qui rendront incapable de gouverner quiconque ne les
acceptera pas sérieusement et sincèrement. Deux choses me frappent
également en Angleterre, la puissance de l'esprit de conservation, et
la puissance de l'esprit de réforme. Malgré la violence des paroles
et la ténacité des engagements de parti, ce pays-ci est le pays du
bon sens définitif, du progrès lent mais continu. Il ne retrouvera un
gouvernement fort que lorsque les partis divers, sans abdiquer leurs
maximes et leurs tendances caractéristiques, se seront tous décidés
à pratiquer cette politique équitable et modérée vers laquelle, soit
qu'ils le proclament, soit qu'ils s'en taisent, convergent aujourd'hui
tous les esprits.»
On prévoyait dès lors avec certitude que sir Robert Peel ne tarderait
pas à arriver au gouvernement par cette voie; j'écrivais le 23 mai,
à la veille d'un échec des whigs: «J'ai cru jusqu'ici que les
conservateurs, les gens d'esprit du moins, ne se souciaient pas, au
fond, de renverser le cabinet. Je commence à en douter. L'un d'entre
eux m'a dit hier: «Nous dissoudrions le Parlement. La dissolution nous
donnerait trente voix de majorité. Le problème du moment est d'obtenir
de la Chambre des lords les réformes nécessaires, en Irlande et
ailleurs. Peel peut seul manier (_manage_) cette chambre et lui faire
faire des pas en avant. Peel n'est pas un grand homme, mais il fera ce
que de grands hommes ne pourraient pas faire[8].»
[Note 8: _Peel is not a great a man; but, he will do what great men
could not do._]
Sir Robert Peel a fait ce qu'on attendait de lui. Reste maintenant
à savoir comment se refera ce qu'il a défait. De grandes réformes
sociales ont été accomplies; les grands partis politiques, nécessaires
à la puissance et à la longue durée des gouvernements libres,
parviendront-ils à se réorganiser? C'est dans le travail de ce nouveau
problème que tâtonne aujourd'hui l'Angleterre.
De tous les champions du vieux torysme anglais que j'ai rencontrés,
c'est un homme étranger à la haute aristocratie et à la cour, c'est
un bourgeois lettré et placé, dans la carrière politique, au troisième
rang, M. John Wilson Croker, qui m'a le mieux représenté et fait
comprendre son parti. Il avait été longtemps membre de la Chambre
des communes et secrétaire de l'Amirauté; mais, depuis la réforme
parlementaire qu'il avait énergiquement et spirituellement combattue,
il était sorti du Parlement et des affaires, et ne s'occupait plus que
de critique politique et littéraire. Il y portait toutes les maximes,
toutes les traditions, toutes les passions d'un serviteur du cabinet
de lord Liverpool et de lord Castlereagh, toujours ardent adversaire,
au dedans, des whigs, même quand il sentait la nécessité de certaines
réformes, au dehors, de la Révolution française, républicaine ou
impériale, quoique sans haine ni jalousie envers la France, et plein
même, pour le génie français, d'admiration et presque de goût, comme
un spectateur intelligent admire un grand acteur. C'était un homme
d'une instruction peu commune, d'un esprit sagace, vigoureux,
judicieux, curieux, mais l'esprit de parti incarné, intraitable,
résolu à tout défendre, de peur de laisser entamer le système général
auquel il appartenait. Il occupait, dans le palais de Kensington, un
appartement que lui avait donné, pour sa vie, le roi George IV, et
c'était dans le _Quarterly Review_ qu'il déployait toute sa polémique.
Je l'avais vu à Paris avant 1840; je le revis à Londres pendant mon
ambassade; et quand je retournai en Angleterre en 1848, il me donna
des marques d'un intérêt aussi actif qu'affectueux. Nous discutions
à perte de vue; mais nous nous comprenions, même quand nous ne nous
accordions pas, et j'ai beaucoup appris, dans ses entretiens, sur
l'état de la société anglaise et sur l'histoire de son temps.
Les radicaux faisaient peu de bruit à Londres en 1840. En Angleterre
comme ailleurs, plus que partout ailleurs, ce parti comprend deux
éléments très-divers, les radicaux révolutionnaires et les radicaux
réformateurs: les uns, ennemis passionnés de l'ordre établi et
aspirant à le renverser; les autres, novateurs systématiques,
travaillant à faire prévaloir leurs théories dans les institutions
nationales et par ces institutions mêmes, sans en changer les grandes
bases. La réforme parlementaire de 1832 avait, pour un temps, réduit
ces deux fractions du parti, la première à l'impuissance, la seconde
à l'espérance patiente: les chartistes ne tentaient plus de
manifestations populaires, et les démocrates constitutionnels
s'appliquaient à faire prévaloir, dans le Parlement comme dans le
public, leurs projets de réforme: «J'ai dîné hier chez M. Grote
avec cinq ou six radicaux, écrivais-je à Paris le 19 mars, esprits
tranquilles quoique bien radicaux. M. Grote me parle des chartistes
à peu près comme lord John Russell, et lord John Russell comme lord
Aberdeen. Il y a bien du factice dans le classement politique des
hommes, et ils diffèrent bien moins qu'ils ne croient. Mais c'est
là le gouvernement représentatif; par la publicité et la discussion
continues, il aggrave les dissentiments et échauffe les luttes. La vie
politique est à ce prix.» En dehors du Parlement et dans les relations
sociales, les whigs prenaient bien du soin pour plaire aux radicaux
réformateurs et les attirer dans leurs rangs; j'écrivais le 30 avril:
«Madame Grote devient un personnage; lady Palmerston l'a invitée à une
soirée. J'ai entendu avant-hier lady Holland faire un petit complot
pour l'avoir à dîner à _Holland-House_ la semaine prochaine, et elle
recommandait à lord John Russell de n'y pas manquer et de plaire à
madame Grote. Ils ne lui plaisent pas et elle ne leur plaira pas. Elle
a de la hauteur et veut de la place. Ils ne lui en feront pas assez.
Les complaisances aristocratiques ne réussiront pas à se mettre au
niveau des fiertés bourgeoises. Il doit, il peut y avoir, entre les
deux classes, des rapprochements sérieux et efficaces, par nécessité,
par bon sens, par esprit de justice et de prévoyance; mais ce sera
de l'entente politique, non de l'assimilation sociale; on pourra agir
ensemble dans le Parlement; on ne vivra pas familièrement ensemble
dans les salons. On n'aura pas le vote de M. Grote comme don Juan
obtient l'argent de M. Dimanche. Tout ce qui est factice, superficiel,
momentané dans les rapports de la vie mondaine, demeure sans effet, si
même cela ne nuit pas à l'accord, au lieu d'y servir.»
En ma qualité de protestant, j'étais, pour les divers partis religieux
en Angleterre, anglicans et dissidents, un objet de curieuse et
bienveillante attention. Peu après mon arrivée, l'évêque de Londres,
M. Bloomfield, savant helléniste, me donna à dîner avec l'archevêque
de Cantorbéry, l'évêque de Llandaff, deux chanoines de Westminster et
quelques laïques zélés. Il me demanda d'aller avec lui un dimanche,
dans sa voiture, à l'office solennel, dans l'église de Saint-Paul. Il
voulait m'y faire une réception officielle et étaler un peu, dans sa
cathédrale, un ambassadeur de France protestant. Je m'y refusai. Je
n'aime pas les grandeurs humaines dans ce lieu-là. J'allai en effet à
Saint-Paul, mais sans bruit, entrant simplement avec l'évêque et
assis à côté de lui. Parmi les prélats anglicans avec qui je fis
connaissance, l'archevêque de Dublin, M. Whately, correspondant de
notre Institut, m'intéressa et me surprit; esprit original, fécond,
inattendu, instruit et ingénieux plutôt que profond dans les sciences
philosophiques et sociales, le meilleur des hommes, parfaitement
désintéressé, tolérant, libéral, populaire, et, à travers son
infatigable activité et son intarissable conversation, étrangement
distrait, familier, ahuri, dégingandé, aimable et attachant, quelque
impolitesse qu'il commette et quelque convenance qu'il oublie. Il
devait parler le 13 avril, à la Chambre des lords, contre l'archevêque
de Cantorbéry et l'évêque d'Exeter, dans la question des biens à
réserver pour le clergé au Canada[9]: «Je ne suis pas sûr, me dit lord
Holland, que, dans son indiscrète sincérité, il ne dise pas qu'il ne
sait point de bonne raison pour qu'il y ait, à la Chambre des lords,
un banc des évêques.» Il ne parla point, car le débat n'eut pas
lieu; mais, dans cette occasion comme dans toute autre, il n'eût
certainement pas sacrifié, aux intérêts de sa corporation, la moindre
parcelle de ce qu'il eût regardé comme la vérité ou le bien public.
[Note 9: _Clergy reserves._]
On a beaucoup parlé et on parle encore beaucoup, notamment en France,
de l'Église anglicane; elle est, à mon avis, peu connue et mal
comprise. On lui reproche d'avoir pris naissance, non dans les
croyances publiques, mais dans la tyrannie de Henri VIII; d'avoir,
à son origine, scandaleusement varié dans ses professions de foi; de
s'être approprié les dépouilles de l'Église catholique; d'avoir à son
tour tyrannisé les dissidents et maltraité le bas clergé; enfin de
manquer d'indépendance, ayant et acceptant, pour chef de l'Église, le
chef laïque de l'État. Il y a beaucoup de vrai dans ces reproches,
et je ne chercherai pas à les atténuer en discutant ce qu'ils peuvent
avoir d'excessif. Je ne demanderai même pas quels sont les pouvoirs,
quels sont les établissements humains dont on pourrait sonder
l'origine sans y rencontrer les violences et les vices que sème
partout la main des hommes quand elle prétend aux honneurs de la
création. Un fait spécial apparaît dans l'histoire de l'Église
anglicane; en durant et en grandissant, elle s'est singulièrement
éloignée et affranchie de son berceau. Elle est riche, riche de
biens qui lui appartiennent en propre; elle exerce sur la masse de la
population anglaise une grande influence; elle siége dans la
Chambre des lords; par son origine, par sa situation, elle semble
essentiellement engagée dans la politique; elle y a été d'abord
intimement associée et presque asservie; et pourtant elle n'a
aujourd'hui point de prétentions politiques; elle se renferme dans
sa mission religieuse; il n'est jamais arrivé qu'une Église si bien
dotée, si haut placée et investie d'une si puissante action morale,
se contentât si sagement de son rôle spirituel et cherchât si peu
à intervenir dans le gouvernement civil du pays. Est-ce défaut
d'indépendance dans son propre domaine et complète soumission au
pouvoir laïque dont elle reconnaît la suprématie? Nullement, et
ceux-là se trompent fort qui jugent, en ceci, d'après les inductions
logiques et les premières apparences de l'histoire. Quand la Réforme
du XVIe siècle a éclaté, l'une de ses principales causes a été
l'ardent travail des laïques, princes et peuples, non-seulement
pour affranchir l'État de la domination de l'Église, mais aussi pour
prendre, dans le gouvernement de l'Église elle-même, leur place et
leur part. Tels avaient été les progrès de la civilisation et
le mouvement des esprits que, dans une grande partie de l'Europe
chrétienne, la société laïque ne voulait plus, même en matière de
discipline religieuse, subir, sans participation et sans contrôle, le
pouvoir absolu de la société ecclésiastique, du clergé. A la suite
des luttes suscitées par cette fermentation sociale, trois systèmes
se sont trouvés en présence: 1º le système catholique, c'est-à-dire
l'autonomie indépendante de l'Église religieusement gouvernée par
le clergé seul; 2º le système mixte, c'est-à-dire l'autonomie
indépendante de l'Église religieusement gouvernée par les
ecclésiastiques et les laïques mêlés à divers degrés et sous diverses
formes; 3º l'Érastianisme, c'est-à-dire l'abolition de l'autonomie de
l'Église et son gouvernement passant aux mains du souverain laïque de
l'État. Je n'ai garde de comparer ici ces divers systèmes; je ne veux
que les constater et les caractériser. Les deux derniers, quoique
très-divers, puisque l'un a maintenu et l'autre aboli l'autonomie
indépendante de l'Église, ont pris également leur source dans
l'influence croissante de la société laïque et dans son désir
d'échapper au pouvoir absolu du clergé. L'Érastianisme a prévalu
en Angleterre, dans l'Église nationale, pendant que le système du
gouvernement mixte prévalait, sur le même sol, dans la plupart des
sectes dissidentes, Presbytériens, Indépendants, Baptistes, etc. Mais
quoique soumise, en principe, au gouvernement laïque de l'État,
et d'abord son docile et quelquefois même son servile instrument,
l'Église anglicane n'a pas tardé à devenir, en fait, très-libre dans
l'ordre spirituel. Par quelques-unes de ses maximes fondamentales, par
son organisation aristocratique, par ses intérêts spéciaux, elle est
restée le naturel et très-utile allié du pouvoir civil; mais depuis
longtemps la Couronne et le Parlement ne se mêlent guère de ses
affaires propres et intérieures, pas plus qu'elle ne se mêle elle-même
des affaires de l'État. L'Église nationale a sa part, en Angleterre,
de la liberté générale du pays; le complet établissement du régime
libre a eu là cette salutaire conséquence que le pouvoir temporel
et le pouvoir spirituel, bien que nominalement réunis dans les
mêmes mains, se sont, dans la pratique, séparés l'un de l'autre et
mutuellement respectés. L'instinct du droit et le bon sens ont prévalu
à ce point que l'État et l'Église, confondus en apparence, sont
distincts en réalité, et se renferment habituellement chacun dans son
domaine naturel.
Et en même temps que l'état général de la société anglaise faisait
ainsi recouvrer, en fait, à l'Église anglicane, une partie de
l'indépendance qui lui manque en principe, cette Église vivait en
présence de sectes dissidentes longtemps persécutées, opprimées,
jamais anéanties ni entièrement dépouillées de leurs libertés
anglaises, et toujours en possession de leur autonomie religieuse.
Cette concurrence continue n'a pas permis à l'Église anglicane de
tomber, d'une façon durable, dans l'indifférence, l'apathie, le
relâchement, les moeurs mondaines, la complaisance servile envers le
pouvoir; au milieu de ses faiblesses, de ses langueurs, de ses chutes,
elle a eu constamment sous les yeux des exemples de foi vive, de
ferveur pieuse, de ferme indépendance. A travers leurs divagations et
leurs emportements, ces mérites n'ont jamais manqué, en Angleterre,
aux sectes dissidentes; et leurs exemples, leur rivalité ont agi, sur
l'Église anglicane, comme un aiguillon dans ses flancs; elle a été
constamment provoquée et amenée à se relever, à se ranimer, à se
retremper dans la foi et la vie chrétiennes. Elle n'est certes pas
exempte aujourd'hui des doutes, des déviations, de la fermentation
hostile qui travaillent le christianisme tout entier; comme l'Église
catholique, comme les sectes dissidentes anglaises, comme le
protestantisme continental, elle a ses incrédules, ses sceptiques,
ses critiques; mais c'est une grande ignorance des faits ou un grand
aveuglement de la passion de croire que, pour cela, elle soit en état
de décomposition et de décadence; au milieu même de la crise générale
que subit le christianisme, l'Église anglicane est devenue de nos
jours et devient chaque jour plus chaudement et plus efficacement
chrétienne; les croyances essentielles du christianisme, les moeurs
graves, les sentiments pieux, la foi, le zèle et la charité chrétienne
y sont en incontestable progrès; les édifices consacrés à son culte
se multiplient rapidement; les populations s'y réunissent bien plus
nombreuses et plus empressées; ses oeuvres pieuses, prochaines ou
lointaines, s'étendent et prospèrent. Quand j'arrivai à Londres, en
1840, quand je vis l'Église anglicane de près et à l'oeuvre, je fus
frappé de la féconde activité religieuse qui s'y déployait; et
depuis cette époque, les faits que j'ai recueillis ou vus moi-même
me laissent convaincu qu'au sein de cette Église et en dépit des
mouvements contraires, ce mouvement de renaissance chrétienne n'a pas
cessé de se développer.
J'observai, chez les sectes dissidentes, un mouvement, non pas
semblable, mais correspondant et d'un effet non moins salutaire. Dans
ces petites sociétés persécutées, la ferveur religieuse avait toujours
été grande; mais des sentiments violents et durs y régnaient; la haine
semble une vengeance de l'injustice, et les hommes se soulagent de
leurs maux en en détestant les auteurs. Quand une politique libérale
a fait cesser, en Angleterre, les gênes oppressives, les restrictions
offensantes qui pesaient sur les dissidents, quand ils ont vu l'Église
anglicane devenir à la fois plus zélée dans sa vie religieuse et plus
bienveillante envers eux, ils se sont eux-mêmes apaisés et adoucis;
l'isolement légal cessait, le rapprochement volontaire s'est accompli.
Progrès moral d'abord plus qu'intellectuel; les idées religieuses
de plusieurs des sectes dissidentes anglaises restent encore, sur
beaucoup de points, bien étroites et exclusives; mais les sentiments
amers et les préventions haineuses se sont singulièrement effacés. Les
coeurs sont plus chrétiens que les esprits.
J'assistai un jour à un remarquable exemple de cet heureux progrès.
J'avais vu plusieurs fois, à Paris, en 1838 et 1839, une femme déjà
célèbre alors par ses oeuvres pieuses dans les prisons, mistriss
Elizabeth Fry, de la secte des quakers, si le mot de _secte_ peut être
employé à propos d'une personne dont le coeur était si ouvert à toutes
les sympathies humaines; le nom que se donnent eux-mêmes les quakers,
_Société des amis_, lui convenait beaucoup mieux. Partout où elle
avait passé, en France et en Allemagne comme en Angleterre, Mme Fry
avait vivement frappé tous ceux qui l'avaient vue, les grands comme
les déshérités de la terre, les vertueux comme les coupables de la
société, par son ardeur, je dirai aussi par sa puissance chrétienne
et philanthropique. Je la revis à Londres en 1840, et elle m'engagea à
dîner chez elle le 6 juillet, avec sa nombreuse famille et ses
intimes amis. Je trouvai là, avec les quakers, des anglicans, des
presbytériens, des indépendants, probablement d'autres dissidents
encore, tous conservant leur croyance et leur physionomie propres,
et pourtant réunis dans un sentiment commun de piété libre et
affectueuse. Parmi les enfants mêmes de Mme Fry, plusieurs avaient
cessé d'être quakers et étaient rentrés dans l'Église anglicane; ils
n'étaient pas moins bien traités, ni moins à l'aise dans leur famille.
Évidemment, le respect de la liberté religieuse et de la foi sincère
avait pénétré assez avant dans toutes ces âmes pour maintenir la
bienveillance et la paix au sein de la diversité.
Je trouve, dans les _Mémoires_ mêmes de Mme Fry sur sa vie, publiés
par deux de ses filles, une mention de ce dîner que je veux citer
textuellement, tant elle marque bien le caractère original de la
personne et de la réunion:
«Upton-Lane, le septième jour du septième mois.
«Nous avons eu hier à dîner l'ambassadeur de France et une nombreuse
compagnie. Ces occasions sont sérieuses pour moi. Je me demande s'il
est bien fait de donner un dîner qui coûte cher, s'il en peut résulter
quelque bien, et si, à l'approche de la mort, nous emploierions ainsi
notre temps. D'un autre côté, après l'extrême bienveillance qui nous
a été témoignée en France, même par le gouvernement français, nous
devons bien aux Français quelque marque d'attention. Il est juste
d'ailleurs et chrétien de se montrer hospitalier envers les étrangers,
et je ne crois pas qu'on ait tort de les recevoir, dans une certaine
mesure, comme ils ont coutume de vivre. Ma crainte est de n'avoir pas
assez bien employé ce temps pour mettre en avant les importants sujets
qui doivent toujours nous occuper. J'ai essayé de le faire un peu; pas
assez, j'ai peur.»
Mme Fry pouvait se rassurer; elle n'avait pas négligé cette occasion
de conversation morale et pieuse. Il est vrai qu'elle avait aussi pris
quelque plaisir à faire apporter dans le salon un grand portefeuille,
et à me montrer les portraits et les lettres des personnages
considérables, grands du monde ou de l'esprit, avec qui elle avait été
en rapport. Femme forte et excellente, née pour convertir, consoler et
commander, car elle avait beaucoup de charité chrétienne, de sympathie
féminine, d'autorité naturelle et un peu de vanité.
Après mes souvenirs de la société anglaise, telle que je l'ai vue en
1840, je voulais parler aussi de la cour d'Angleterre à cette époque.
Je ne le ferai pas aujourd'hui. Je voyais commencer alors ce rare
bonheur royal que la mort du prince Albert vient de détruire avant
l'heure, s'il est permis de dire que telle heure, et non pas telle
autre, convient à la mort. Comment retracerais-je en ce moment les
réunions et les fêtes de cette royauté jeune, heureuse, charmée de
son ménage comme de son trône, et de qui l'Angleterre se plaisait
à concevoir ces belles espérances de vertu domestique et de sagesse
politique qui ont été si dignement remplies? Les plus respectueuses
paroles ne me satisferaient pas moi-même, et je ne me permettrais
pas d'y mêler cette liberté d'observation que n'interdit pas le plus
sincère respect. Plus tard, quand un peu de temps se sera écoulé,
et s'il m'est donné de conduire ces _Mémoires_ à leur terme, je
retrouverai l'occasion de rentrer à Buckingham-Palace, à Windsor, et
de rappeler les impressions que j'en ai reçues et les souvenirs que
j'en ai gardés.
Chez moi comme hors de chez moi, par les affaires et par le monde, ma
vie était très-occupée. Je ne saurais dire qu'elle fût pleine. Je n'ai
jamais mieux reconnu quel vide peut exister dans des journées dont
tous les moments sont remplis. Ma situation politique me convenait;
j'avais de grands intérêts à traiter. Ce que je puis ressentir de
curiosité et d'amour-propre mondain était satisfait. Je ne suis pas
insensible à ces petits plaisirs; même quand je les trouve petits,
quand j'ai l'air de m'en amuser plus que je ne m'en amuse réellement,
je sais me défendre contre leur ennui; je ne m'en impatiente pas;
l'impatience me déplaît et m'humilie; j'ai besoin de croire que je
veux ce que je fais, et j'accepte de bonne grâce la nécessité pour
échapper aux apparences de la contrainte. Mais ni les travaux de la
vie politique, ni les plaisirs de la vie mondaine ne m'ont jamais
suffi. Ce sont des joies superficielles, quelque fortes ou agréables
qu'elles puissent être. Il y a loin de la surface au fond de l'âme;
une vraie et longue intimité, des regards d'affection, des paroles
de confiance, l'abandon, le calme et la chaleur du foyer domestique,
c'est là ce qui épanouit et remplit vraiment le coeur. Salomon a trop
dit quand il a dit: «Vanité des vanités, tout est vanité;» l'activité
politique, l'importance sociale, le pouvoir, le monde, les succès
d'ambition et d'amour-propre, tout cela est quelque chose, et, même
aujourd'hui, je ne le dédaigne point. Mais je ne m'y suis jamais
senti satisfait et reposé comme on se sent satisfait et reposé dans le
bonheur intime. Pourquoi donc faire, dans la vie, une si large
part, et avec tant de travail, à ce qui suffit si peu? C'est qu'on
appartient à sa vocation bien plus qu'à soi-même; on obéit à sa nature
bien plus qu'à sa volonté. Je me suis porté aux affaires publiques
comme l'eau coule, comme la flamme monte. Quand j'ai vu l'occasion,
quand l'événement m'a appelé, je n'ai pas délibéré, je n'ai pas
choisi; je suis allé à mon poste. Nous sommes des instruments entre
les mains d'une puissance supérieure qui nous emploie, selon ou contre
notre goût, à l'usage pour lequel elle nous a faits.
Quand j'étais las de conversations diplomatiques, de dépêches, de
visites et d'isolement dans ma maison, j'allais me promener seul,
dans les parcs de Londres, ou plus loin, aux environs de la ville.
_Regent's Park_ surtout me plaisait; il est loin des quartiers
populeux; l'espace est immense, la verdure fraîche, les eaux sont
claires, les massifs d'arbres encore jeunes. Je trouvais là réunies
deux choses qui vont rarement ensemble, l'étendue et la grâce. Je
n'y rencontrais, je n'y apercevais presque personne. Dans la complète
solitude et en présence de la nature, on oublie l'isolement.
Les dimanches, _Regent's Park_ était un peu plus animé; assez de
promeneurs, presque constamment silencieux; des prédicateurs de plein
vent, entourés de trente ou quarante auditeurs, commentant un texte de
la Bible ou un précepte de l'Évangile, et mêlant à leurs commentaires
des récits familiers ou d'étranges dissertations métaphysiques, mais
toujours dans un dessein pratique, pour régler la pensée et la vie.
Je m'arrêtai un jour à deux de ces groupes. Dans l'un, le prédicateur
tenait un livre, un voyage en Afrique, et lisait l'histoire d'un
missionnaire qui s'était guéri d'une longue maladie en vivant
sobrement et buvant de l'eau: «Vous voyez bien par là, concluait-il,
que boire de l'eau n'est pas du tout mauvais pour la santé.» L'autre
orateur, calviniste rigoureux, soutenait, contre un interlocuteur qui
le lui contestait, que l'homme n'est pas libre, n'a point de libre
arbitre: «Regardez cet arbre, disait-il, vous voudriez croire que
c'est une maison; vous ne le pouvez pas; vous n'avez donc pas de libre
arbitre.» Le bon sens de ses auditeurs s'étonnait, mais ne cessait pas
d'être attentif. Ce ne sont pas là, bien s'en faut, tout le peuple de
Londres et tous ses plaisirs; mais il y a dans ce peuple, et en grand
nombre, des familles dont ce sont là les plaisirs.
Hors de Londres, dans les vallées et sur les collines qui l'entourent,
à Richmond, à Hampstead, à Norwood, la nature est charmante, aussi
charmante qu'elle peut l'être par ses propres agréments bien ménagés
et soignés par la main de l'homme. Il lui manque la grandeur des
formes et l'éclat de la lumière; elle plaît et attache, sans émouvoir
ni saisir. Les châteaux, les parcs, les _villas_, les _cottages_
élégants sont semés en si grand nombre dans cette campagne que la
nature semble n'être là qu'au service de l'homme et pour ses seuls
plaisirs. Je visitai les principales de ces habitations; deux surtout
me frappèrent, _Sion-House_, qui appartient au duc de Northumberland,
et Chiswick, au duc de Devonshire. _Sion-House_ rappelle les maisons
royales; ses serres ont passé longtemps pour les plus riches de
l'Angleterre; la salle à manger est soutenue par douze colonnes de
vert antique, les plus belles, dit-on, qui existent, et qui furent
trouvées, il y a un siècle, dans le Tibre. Le grand-père du duc de
Northumberland actuel les acheta et les fit transporter en Angleterre.
Des vaches superbes paissaient dans une superbe prairie, sous les
fenêtres de cette salle à manger ornée de ces colonnes, et dans
laquelle on roulait, sur son fauteuil, le duc de Northumberland
goutteux et impotent. Chiswick ne ressemble en rien à _Sion-House_.
C'est une charmante maison italienne, sans le soleil, sans la
_Brenta_, sans toute cette nature brillante et chaude qui anime
et embellit, en Italie, la plus petite architecture. Et au bas de
l'escalier, dans un coin, une statue de Palladio assis qui a l'air
de grelotter. Chiswick est trop orné, trop joli. Le joli ne convient
qu'au Midi. Les femmes de l'Espagne ou de la Provence se bariolent de
rubans de toutes couleurs, de bijoux d'or et d'argent de toute
espèce. Cela va à leur tournure fine et légère, à la vivacité de leurs
mouvements, à leurs airs d'esprit et de corps. Lady Clanricarde était
à Chiswick toute enveloppée de mousseline blanche, avec une seule
pierre au milieu du front. Elle était belle et en harmonie avec sa
patrie. Les maisons sont comme les personnes; pas plus au point de
vue de l'art que pour les usages de la vie, il ne leur convient d'être
étrangères à leur climat. Le parc de Chiswick, voilà l'Angleterre. Je
n'ai vu nulle part des gazons si épais, si égaux, si fins. C'est du
velours qui pousse.
Je fis, dans mes excursions aux environs de Londres, deux visites, non
plus de châteaux mais d'établissements publics, qui m'intéressèrent
vivement. J'allai voir deux grandes écoles consacrées, l'une aux
conditions sociales les plus humbles, les plus dénuées, l'autre aux
classes élevées et puissantes. Il y avait alors, et sans doute il y
a encore, à Norwood, une école populaire qui réunissait environ mille
enfants pauvres, nés dans les manufactures ou recueillis dans les rues
de Londres. Le premier objet qui frappa ma vue, en entrant dans la
vaste cour de la maison, fut un grand vaisseau avec ses mâts, ses
voiles, ses agrès; la cour était comme le pont du vaisseau, d'où
partaient les mâts et tout l'équipement. Quatre-vingts ou cent petits
garçons, de sept à douze ans, étaient dans la cour, commandés par
un vieux matelot. A un signal donné par lui, je vis tous ces enfants
s'élancer sur le vaisseau, grimpant le long des mâts, des vergues, des
cordages. En deux minutes, un petit garçon de neuf ans était assis
à la sommité du grand mât, à cent vingt pieds au-dessus du sol, et
remuait fièrement de là, avec son pied, le grand pavillon. Tous les
autres étaient répandus de tous côtés, les uns tranquilles; les autres
en mouvement. C'était une lutte réglée de hardiesse, d'adresse, de
sang-froid, d'activité naïve et sérieuse. La plupart de ces enfants
deviennent en effet des matelots. On les préparait aussi à d'autres
professions. Dans les diverses parties de l'école, de petits
menuisiers, de petits tailleurs, de petits cordonniers, de petits
palefreniers, de petites blanchisseuses étaient à l'oeuvre, les uns
occupés de leur apprentissage manuel, les autres réunis dans les
salles de lecture ou de chant. Beaucoup d'entre eux avaient l'air
chétif et maladif, triste fruit de leur origine; mais ils vivaient
évidemment là sous un régime de travail salubre, de discipline
bienveillante, et dressés pour un honnête avenir. Un petit garçon
de douze ans, bossu, dirigeait l'école de chant avec intelligence et
autorité. Cinq semaines après ma visite à l'école de Norwood, le
4 juin, j'étais au collège d'Eton; je parcourais, avec le digne et
savant principal que cette grande école vient de perdre, le docteur
Hawtrey, les salles d'étude, le réfectoire, la bibliothèque où
s'élèvent les huit ou neuf cents membres du Parlement, juges,
généraux, amiraux, évêques futurs de l'Angleterre. Tout, dans cette
maison, a bon et grand air, un air de force, de règle et de liberté.
Debout, au milieu de la cour, est la statue de Henri VI, ce roi
imbécile, à peine roi de son temps, et qui n'en préside pas moins,
depuis quatre siècles, dans la maison qu'il a fondée, à l'éducation de
son pays. Autour de la maison, les plus belles prairies, et dans ces
prairies les plus beaux arbres qu'on puisse voir. En face, Windsor, ce
château royal qui a gardé toutes les apparences d'un château fort, et
qui perpétue, au sein de la pacifique civilisation moderne, l'image
de la vieille royauté. Rien que la Tamise entre Windsor et Eton, entre
les rois et les enfants. Et la Tamise couverte, ce jour-là, de jolis
bateaux longs et légers, remplis de jeunes garçons en vestes rayées
bleu et blanc, avec de petits chapeaux de matelot, ramant à tour de
bras pour gagner le prix de la course navale. Les deux rives couvertes
de spectateurs à pied, à cheval, en voiture, assistant avec un intérêt
gai, quoique silencieux, à la rivalité des bateaux. Et au milieu de ce
mouvement, de cette foule, trois beaux cygnes étonnés, effarouchés,
se réfugiant dans les grandes herbes du rivage pour échapper aux
usurpateurs de leur empire. C'était un charmant spectacle qui a fini
par un immense dîner d'enfants, sous une grande tente entourée, comme
jadis les dîners royaux, de la foule des spectateurs. Je n'y trouvai
à reprendre que l'abondance un peu excessive du vin de Champagne qui
finit par jeter ces enfants dans une gaieté trop bruyante, même pour
une fête en plein air.
Si j'étais allé en Angleterre il y a soixante ou quatre-vingts ans, ce
petit fait ne m'aurait probablement pas frappé; il y avait encore, à
cette époque, même dans les classes élevées de la société anglaise,
bien des restes de moeurs grossières et désordonnées. Précisément
parce que l'Angleterre a été, depuis des siècles, un pays de liberté,
les résultats les plus divers de la liberté s'y sont développés avec
tous leurs contrastes; la sévérité puritaine s'y est maintenue à côté
de la corruption des cours de Charles II et des premiers George; des
habitudes presque barbares ont persisté au milieu des progrès de la
civilisation; l'éclat de la puissance et de la richesse n'avait
point banni des hautes régions sociales les excès d'une intempérance
vulgaire; l'élévation même des idées et des talents n'entraînait pas
la délicatesse des goûts, et l'on pouvait ramasser ivre dans la rue M.
Sheridan qui venait de ravir le Parlement par son éloquence. C'est de
notre temps que ces choquantes disparates dans l'état des moeurs en
Angleterre se sont évanouies, et que la société anglaise est devenue
une société aussi polie que libre, où les habitudes grossières sont
contraintes de se réformer ou de se cacher, et où la civilisation se
montre de jour en jour plus générale et plus harmonieuse. Deux progrès
divers, et qui marchent rarement ensemble, se sont accomplis et se
développent, depuis un demi-siècle, en Angleterre; les lois morales
s'y sont raffermies et en même temps les moeurs y sont devenues plus
douces, moins mêlées de violents excès, je dirai volontiers plus
élégantes. Et ce n'est pas seulement dans les régions élevées et
moyennes, c'est aussi dans les classes populaires que ce double
progrès est sensible; la vie domestique, laborieuse et régulière,
étend chez ces classes son empire; elles comprennent, elles
recherchent, elles goûtent des plaisirs plus honnêtes et plus délicats
que les querelles brutales ou l'ivresse. L'amélioration est, à
coup sûr, très-incomplète; les passions grossières et les habitudes
désordonnées fermentent toujours au sein de la misère obscure et
oisive, et il y a toujours, dans Londres, Manchester ou Glasgow, ample
matière aux descriptions les plus hideuses. Mais à tout prendre, la
civilisation et la liberté ont tourné en Angleterre, dans le cours
du XIXe siècle, au profit du bien plutôt que du mal; les croyances
religieuses, la charité chrétienne, la bienveillance philanthropique,
l'activité intelligente et infatigable des classes élevées, le bon
sens répandu dans toutes les classes ont lutté et luttent efficacement
contre les vices de la société et les mauvais penchants de la nature
humaine. Quand on vit quelque temps en Angleterre, on se sent dans un
air froid mais sain, où la santé morale et sociale est plus forte que
les maladies morales et sociales, quoiqu'elles y abondent.
Quand je dis qu'en Angleterre l'air est froid, dans la société comme
dans le climat, je n'entends pas dire que les Anglais soient froids;
l'observation et ma propre expérience m'ont appris le contraire. On ne
rencontre pas seulement chez eux des sentiments élevés et des passions
fortes; ils sont très-capables aussi d'affections profondes qui, une
fois entrées dans leur coeur, deviennent souvent aussi tendres
que profondes. Ce qui leur manque, c'est la sympathie instinctive,
prompte, générale, cette disposition qui, sans motif ni lien spécial,
sait comprendre les idées et les sentiments d'autrui, les ménager ou
même s'y associer, et rendre ainsi les rapports sociaux faciles et
agréables. Ce n'est pas que les Anglais ne tiennent beaucoup aux
rapports sociaux, et ne soient très-curieux de ce que sont ou pensent
les autres hommes; mais il faut que leur curiosité s'arrange avec leur
dignité et leur timidité. Par gaucherie et embarras, autant que par
fierté, ils ne montrent guère ce qu'ils sentent. Il en résulte, dans
leurs relations et leurs façons extérieures, un défaut d'aisance et
d'onction sociale qui refroidit et quelquefois repousse. Même entre
eux, ils sont peu ouverts et peu bienveillants; ils ont presque
constamment un air d'observation dédaigneuse et caustique qui respire
et inspire un secret et petit déplaisir. Au fond, ils ont grand besoin
et grande envie de mouvement d'esprit et d'amusement; ils aiment
beaucoup la conversation, et quand elle s'offre à eux animée et
variée, ils y prennent grand plaisir; mais d'eux-mêmes, et sauf
quelques brillantes exceptions, ils y portent peu d'entrain et
d'initiative. Ils ne savent pas faire ce qui leur plaît, ni jouir à
leur aise de l'esprit qu'ils ont. Le feu est là, mais couvert; il faut
que l'étincelle qui l'allumera vienne d'ailleurs.
Dans les solitaires loisirs que me laissaient souvent les affaires de
l'ambassade et les soins obligés du monde, j'observais avec un profond
intérêt cette grande société si fortement constituée en même temps
que si libre, où tant de contrastes ne détruisent pas l'harmonie de
l'ensemble, et où la nature humaine se développe si largement, bien
que contenue par des freins et des contre-poids qui empêchent que ses
prétentions et ses égarements ne se portent aux derniers excès. J'ai
beaucoup appris dans cette étude morale et sociale qui m'ouvrait,
à chaque pas, des horizons nouveaux, et ne me faisait pourtant pas
oublier ma solitude domestique. Les Anglais ont raison d'attacher le
plus grand prix à leur vie intérieure, à leur _home_, et surtout à
l'intimité de la relation conjugale; ils ne trouveraient pas chez eux,
dans la vie mondaine, ce mouvement, cette variété, cette facilité,
cette douceur de toutes les relations qui, ailleurs et pour beaucoup
de gens, tiennent presque lieu de bonheur. Un étranger, homme d'esprit
et qui avait beaucoup vécu en Angleterre, me disait un jour: «Si on
est bien portant, heureux chez soi et riche, il faut être Anglais.»
C'était trop exiger, et il y a en Angleterre, au moins autant
qu'ailleurs, beaucoup de vies heureuses à des conditions plus
modestes; mais il est certain que, pour être heureux dans la société
anglaise, il faut tenir au bonheur sérieux et intime plus qu'au
laisser-aller et à l'amusement.