NÉGOCIATIONS DIVERSES.

Querelle entre l'Angleterre et le royaume de Naples à propos des

soufres de Sicile.--Son origine et ses causes.--Légitimité des

réclamations du cabinet anglais et violence de ses actes.--Ouvertures

que je fais à lord Palmerston pour la médiation de la France--Il les

accepte.--Instructions de M. Thiers à ce sujet.--La négociation se

poursuit.--Oscillations du roi de Naples Ferdinand II.--Il se décide à

accepter la médiation de la France.--Doutes de lord Palmerston.--Bonne

issue de la négociation et arrangement définitif.--M. Thiers me

charge de demander la restitution à la France des restes de l'empereur

Napoléon enseveli à Sainte-Hélène.--Mon sentiment à ce sujet.--Note

que j'adresse le 10 mai à lord Palmerston.--Le gouvernement anglais

accède à la demande.--Mesures d'exécution à Paris et à Londres.--Choix

des commissaires envoyés à Sainte-Hélène.--Mon intervention à l'appui

de la compagnie chargée de la construction du chemin de fer de Paris

à Rouen.--Tentative d'assassinat sur la reine Victoria.--Démarche

du corps diplomatique à Londres.--Mon dîner dans la Cité à

_Mansion-House_.--Dîner anniversaire de l'Académie royale pour

l'encouragement des beaux-arts.--Discours que j'y prononce et accueil

que j'y reçois.

Quelques semaines après mon arrivée à Londres, le bruit se répandit

que la guerre était près d'éclater entre l'Angleterre et le royaume

de Naples. On ne savait pas bien pourquoi cette guerre, ni dans quelle

mesure elle était probable; on parlait des soufres de Sicile, des

obstacles apportés par le roi de Naples à leur libre exportation, du

dommage qui en résultait pour le commerce anglais; mais aucun acte

connu, aucune déclaration publique du cabinet britannique ne donnaient

lieu de croire que la guerre pût naître de cette cause; et les

préparatifs militaires bruyamment ordonnés à Naples semblaient hors

de toute proportion avec la question et le péril; toutes les côtes

du royaume devaient être mises en état d'armement; un camp se formait

près de Reggio; une levée en masse de la réserve était prescrite; dix

à douze mille hommes recevaient l'ordre de partir pour la Sicile; le

roi Ferdinand lui-même était, disait-on, sur le point de s'embarquer

pour aller veiller en personne à la défense de l'île. On ne

s'expliquait pas de telles alarmes; les journaux anglais les mieux

informés y cherchaient d'autres motifs que l'affaire des soufres;

selon le _Morning Chronicle_, qui passait alors pour dévoué à lord

Palmerston, les mesures napolitaines devaient être attribuées à la

probabilité d'une rupture avec le bey de Tunis plutôt qu'à la crainte

d'hostilités de la part de l'Angleterre. L'incertitude était si grande

à Londres que je cherchais des informations à Paris: «Je demande ici à

tout le monde, écrivais-je, des nouvelles de cette guerre; personne ne

me répond; personne ne semble en rien savoir; pas plus les ministres

que les autres; et ils ont vraiment l'air de ne pas me répondre parce

qu'ils ne savent pas. Du reste c'est bien de ce temps et de ce pays-ci

d'avoir deux guerres sur les bras, l'une en Chine pour des pilules,

l'autre à Naples pour des allumettes.»

Je reçus, sous la date du 29 mars 1840, une lettre de M.

d'Haussonville, alors chargé d'affaires de France à Naples, qui me

donna, sur la question et sur la situation, des notions plus complètes

et plus précises. Jusqu'en 1838, l'exploitation et le commerce

des soufres de Sicile avaient été parfaitement libres; beaucoup de

négociants français et anglais s'y étaient engagés; plusieurs Anglais

avaient même acheté ou pris à bail en Sicile des mines de soufre

(_solfatare_), et étaient devenus propriétaires ou fermiers

exploitants aussi bien que commerçants; la fabrication de la soude

artificielle, d'abord en France, puis en Angleterre, avait fait

prendre à ce commerce un rapide développement; pour la France seule,

l'importation des soufres siciliens s'était élevée, de 536,628

kilogrammes en 1815 à 18,578,710 kilogrammes en 1838. Des intérêts

considérables s'étaient ainsi formés, plus considérables encore pour

l'Angleterre que pour la France. En même temps des abus s'étaient

introduits, surtout dans l'exploitation des soufres; des plaintes

s'élevaient de la part des petits propriétaires de mines de soufre

dans l'intérieur de l'île. Aucun droit n'avait été jusque-là perçu sur

l'exploitation de cette denrée. Le roi Ferdinand II crut pouvoir à la

fois apaiser les plaintes, réformer les abus et assurer au trésor de

l'État napolitain un revenu considérable en concédant à une compagnie

française de Marseille, sous certaines conditions et moyennant une

redevance annuelle de 400,000 ducats[3], le monopole, un peu déguisé

mais réel au fond, du commerce des soufres de Sicile. Ce contrat,

passé le 9 juillet 1838 et qui dérogeait aux maximes les plus

élémentaires de l'économie politique et commerciale, devint aussitôt,

de la part de l'Angleterre, et même un peu aussi de la France, l'objet

des réclamations les plus vives. Deux chargés d'affaires anglais,

M. Kennedy et M. Mac-Gregor, demandèrent, à plusieurs reprises,

l'abolition du monopole. Après beaucoup de consultations et

d'hésitations, le roi de Naples la promit pour le 1er janvier 1840. Le

prince de Cassaro, son ministre des affaires étrangères, y engagea sa

parole. Le 1er janvier venu, le monopole continua. D'après l'ordre de

lord Palmerston, et par une note plus fondée en droit que convenable

dans les termes, M. Kennedy réclama l'exécution de la promesse qu'il

avait reçue, c'est-à-dire l'annulation du contrat passé avec la

compagnie Taix et l'abolition du monopole. La promesse fut renouvelée

et demeura encore vaine. Dans les premiers jours de mars, M. Temple,

ministre d'Angleterre à Naples et frère de lord Palmerston, revint à

son poste après une longue absence et réclama de nouveau, par une note

dure, l'abolition du monopole et une indemnité pour les négociants

anglais qui en avaient souffert. Le roi Ferdinand, plus touché de

l'offense qu'il recevait que de la promesse qu'il avait faite, déclara

qu'il ne céderait point aux exigences anglaises, et ordonna au prince

de Cassaro de notifier à M. Temple son refus péremptoire. Le prince de

Cassaro, homme d'honneur et de sens, donna sa démission et partit

pour Rome, à demi exilé. M. Temple, en vertu des instructions de lord

Palmerston, transmit aussitôt à l'amiral sir Robert Stopford, qui

commandait les forces maritimes anglaises dans la Méditerranée,

l'ordre d'envoyer, dans les eaux de Naples et de Sicile, des bâtiments

de guerre chargés de saisir tous les navires napolitains qu'ils

rencontreraient, et de les emmener à Malte, où ils seraient retenus

jusqu'à ce que les promesses du roi de Naples fussent exécutées et les

réclamations de l'Angleterre satisfaites. Dans la première quinzaine

d'avril, ces représailles étaient en plein exercice, et le roi de

Naples, redoutant des coups encore plus graves, prenait toutes les

mesures militaires que je viens de rappeler.

[Note 3: 1,700,000 francs.]

Me trouvant le 5 avril au _Foreign-Office_, je demandai à lord

Palmerston quelques détails sur cette singulière querelle dont les

journaux commençaient à faire grand bruit, et dont personne, parmi les

gens les mieux informés, ne me paraissait à peu près rien savoir.

Lord Palmerston me fit alors un long récit des faits que je viens de

résumer, et arrivant à la dernière phase de l'affaire: «Quand j'ai

vu, me dit-il, que le roi de Naples, au lieu d'accorder ce qu'on lui

demandait et ce qu'il avait promis, prenait des mesures défensives,

j'ai envoyé à mon frère un courrier porteur d'une note à communiquer

au gouvernement napolitain; et si, dans quinze jours, ce gouvernement

n'a pas donné une réponse satisfaisante, mon frère enverra

immédiatement à l'amiral Stopford des ordres en vertu desquels

l'amiral exercera des représailles qui, j'espère, seront efficaces.»

Et comme j'avais l'air de ne pas bien comprendre ce que pouvaient être

ces représailles, «l'amiral saisira des bâtiments napolitains, me dit

lord Palmerston, et nous verrons après.»

Les réclamations du cabinet britannique étaient fondées; il y avait

là des intérêts anglais gravement lésés et des promesses napolitaines

étrangement méconnues. Mais il n'y a point de si bonne cause que de

mauvais arguments et de mauvais procédés ne puissent gâter, et qui

n'en reçoive une fâcheuse apparence. Au lieu de fonder uniquement

leurs réclamations sur le dommage qu'avaient souffert leurs nationaux

et sur les promesses qu'avait reçues leur gouvernement, les agents

anglais prétendirent que le monopole des soufres était une violation

flagrante du traité de commerce conclu le 26 septembre 1816 entre

l'Angleterre et le royaume de Naples, et ils soutinrent leurs

prétentions avec une arrogance qui rendait, pour le roi de Naples, les

concessions plus amères et plus difficiles. En principe, l'argument

puisé dans le traité du 26 septembre 1816 ne valait rien; et les

jurisconsultes anglais, sir Frédéric Pollock et le docteur Phillimore,

consultés par la couronne, le reconnurent avec une honorable loyauté;

ils déclarèrent, d'une part, que d'après les maximes générales du

droit des gens, un souverain avait pleinement le droit de prendre,

dans ses États, des mesures semblables au monopole en question, à

moins que, par des stipulations conclues avec d'autres souverains, il

n'eût expressément renoncé à ce droit; d'autre part, que le traité

du 26 septembre 1816 ne contenait aucune stipulation semblable, et

n'était ainsi point violé par le monopole décrété à Naples en 1838. En

fait, la dureté hautaine des agents anglais, dans leurs conversations

comme dans leurs notes, avait été choquante: «Il faut en finir avec

ce roitelet,» disaient-ils; et les mesures prises par le cabinet à

l'appui de ce langage, quoique naturelles et probablement les seules

efficaces, avaient été si inattendues qu'elles étaient regardées en

général comme excessives, et que le roi de Naples, eût-il tort

au fond, semblait autorisé à défendre, comme il le faisait, sa

souveraineté et sa dignité. On disait partout qu'il y avait peu de

vraie fierté à être si rude envers les faibles, et que, si le cabinet

anglais avait eu ce différend avec la France ou les États-Unis

d'Amérique, il y eût apporté plus de ménagements. Lord Palmerston

lui-même avait le sentiment de cette situation et en était un peu

embarrassé. Ayant eu occasion d'aller le voir le 10 avril, je lui

parlai de l'état intérieur du royaume de Naples et des conséquences

que pouvaient amener les récentes mesures du cabinet, conséquences

bien plus graves et tout autres, à coup sûr, qu'il ne voulait. Lord

Palmerston me raconta de nouveau toute l'affaire, avec un désir

marqué de me prouver qu'il n'avait aucun tort, qu'il n'avait pu faire

autrement, qu'au fond le roi de Naples, malgré ses promesses répétées,

ne voulait pas abolir le monopole des soufres, et que, de son côté,

le gouvernement anglais ne pouvait ni laisser sans protection des

intérêts anglais si considérables, ni souffrir qu'on ne lui tînt pas

les paroles qu'on lui avait données. Il me fut clair que, malgré sa

persévérance dans ses résolutions, lord Palmerston était assez inquiet

de cette affaire, du retentissement qu'elle avait en Europe, de

l'ébranlement qu'elle pouvait causer en Italie, et qu'il n'avait nulle

envie d'être forcé de la pousser jusqu'au bout. J'insistai sur

les périls de cette situation, sur l'état des esprits en Sicile,

l'irritation personnelle du roi de Naples, les complications si

faciles en Europe; je rappelai que, sur la question des soufres et à

son origine, le gouvernement français soutenait des intérêts analogues

à ceux du cabinet anglais et avait agi de concert: «Je le sais, me

dit lord Palmerston; aussi ne demandons-nous pas mieux que de marcher

toujours avec vous. Pouvez-vous nous aider à finir cette affaire, et

comment?--Mylord, lui dis-je, le mot de _médiation_ est peut-être trop

gros pour la circonstance, et je n'ai absolument aucune instruction

à ce sujet; mais je suis sûr que le gouvernement du Roi emploierait

volontiers ses bons offices pour mettre fin à une querelle qui

pourrait avoir de si fâcheux résultats.--Eh bien, que votre

gouvernement emploie en effet dans ce sens ses bons offices, son

influence, son intervention; nous les accepterons et nous en serons

fort aises. Ce qui est fait est fait. Aidez-nous à obtenir justice.

En attendant, nous ne ferons rien de plus; nous ne donnerons point

d'ordres nouveaux. Nous ne demandons pas mieux que de finir l'affaire

à l'amiable et de vous en avoir l'obligation.»

Je rendis compte sur-le-champ à M. Thiers de cet entretien: «Je n'ai

fait, lui dis-je, aucune proposition, ni pris, au nom du gouvernement

du Roi, aucun engagement; mais au moment où lord Palmerston se

montrait empressé d'accepter l'intervention de la France, il m'a

paru convenable et utile d'accepter à notre tour son empressement. Le

gouvernement du Roi trouvera peut-être, dans ce caractère, sinon de

médiateur officiel, du moins d'intermédiaire officieux, les moyens

d'arranger un différend plein de périls. En tout cas, il nous

convient, je crois, plus que jamais de montrer l'Angleterre unie

à nous, s'entendant avec nous, et recherchant, dans ses propres

embarras, nos bons offices. J'ai donc saisi sans hésiter l'occasion

qui s'en offrait. Le gouvernement du Roi donnera à ces ouvertures la

suite et le tour qu'il jugera convenables. Je prie seulement Votre

Excellence de vouloir bien appeler promptement, sur cet incident,

l'attention du Roi et de son conseil, car lord Palmerston m'ayant dit

de lui-même qu'il suspendrait toute mesure nouvelle, il importe que

je puisse lui apprendre bientôt ce que pense et croit pouvoir faire le

gouvernement du Roi.»

La réponse du cabinet français ne se fit pas attendre; M. Thiers

m'écrivit le 12 avril: «Dites à lord Palmerston que, désirant donner

preuve à l'Angleterre de notre bonne volonté, nous lui offrons

d'intervenir, de la manière suivante, dans la question de Naples. Nous

serons médiateurs ou négociateurs, comme on voudra nous appeler; mais

on déclarera au prince de Castelcicala, qui part de Paris pour Londres

sous trois jours, que c'est la France à laquelle est confié le soin de

traiter relativement au différend survenu. Si en effet il y avait, sur

cette question, négociation à Naples, négociation à Paris, négociation

à Londres, notre rôle serait des plus ridicules; l'arbitrage ne serait

plus qu'une confusion. Il faut que la France soit seule chargée

de traiter. Cela fait, nous signifierons au roi de Naples que

l'Angleterre nous a chargés du soin de négocier cet arrangement, et

que nous l'invitons à nous en charger aussi. Pour le décider à nous

accepter comme intermédiaires, il faudra que nous soyons munis

d'une faculté, celle de suspendre les hostilités contre le pavillon

napolitain. Munis de ce pouvoir par lord Palmerston, nous obligerons

le roi de Naples à nous accepter comme arbitres. Lord Palmerston

doit savoir que nous prononcerons l'abolition du monopole. Quant à la

question de l'indemnité pour les négociants anglais, si notre avis ne

convenait pas à lord Palmerston, il serait libre de ne pas accepter

notre décision finale. Dans ce cas les représailles recommenceraient,

et chacun des deux contendants serait laissé à lui-même et à ses

forces. Cela est évidemment une médiation; mais il faut laisser le

cabinet anglais choisir le nom qui lui conviendra.»

Le cabinet anglais accepta sans hésiter et le fait, et son vrai nom.

Je communiquai le 14 avril à lord Palmerston les propositions de M.

Thiers. Il reconnut pleinement la nécessité des deux conditions que

M. Thiers attachait à la médiation, et se montra content de cette

occasion de donner une preuve publique de la bonne intelligence de

nos gouvernements et de leur confiance mutuelle, ajoutant qu'il avait

seulement besoin d'en parler à lord Melbourne et qu'il ne me ferait

pas attendre longtemps sa réponse. Le surlendemain en effet le cabinet

décida qu'il acceptait la médiation de la France sur les bases que

nous avions indiquées; lord Granville l'annonça officiellement à

Paris; le ministre d'Angleterre à Naples, M. Temple, fut autorisé

à suspendre l'exécution des mesures hostiles à partir du moment des

négociations, et M. Thiers m'écrivit le 20 avril: «J'ai écrit hier par

le télégraphe et j'écris aujourd'hui par exprès à M. d'Haussonville

pour le charger de porter au gouvernement napolitain la proposition

de la médiation. Il devra demander qu'elle ait lieu à Paris et que

l'ambassadeur de Naples, le duc de Serra-Capriola, soit muni de

pouvoirs illimités. Cette dernière condition est tellement absolue

que, si on la refusait, nos offres d'intervention devraient être

considérées comme non avenues. Ce qui me fait juger nécessaire

d'établir ici le siége de la négociation, c'est beaucoup moins encore

le désir de ménager la susceptibilité du roi des Deux-Siciles en lui

épargnant l'humiliation d'un traité conclu, pour ainsi dire, en

vue des forces anglaises, que l'avantage bien autrement sérieux de

soustraire cette négociation aux tergiversations, aux incertitudes,

aux revirements continuels qui constituent aujourd'hui toute la

politique du cabinet napolitain.

C'était là en effet l'écueil sur lequel la négociation courait risque

d'échouer. Il n'y a point de plus mauvaise école de gouvernement que

le pouvoir absolu: les princes qui l'exercent deviennent étrangers à

la clairvoyance, à la prévoyance, à la juste appréciation des faits,

des obstacles, des forces; parce qu'ils peuvent, sans rencontrer

aucune résistance, dire chez eux _je veux_, ils se figurent qu'ils

peuvent aussi le dire aux étrangers et aux événements; ils agissent

selon leur impression et leur fantaisie du moment, à la fois légers

et obstinés, hautains et étourdis. S'ils sont puissants, ils poussent

leurs volontés jusqu'à la démence; s'ils sont faibles, ils avancent et

reculent, ils font et défont, comme des enfants. Leurs qualités mêmes

tournent contre eux; la fierté ne les sauve ni de l'inconséquence ni

de la faiblesse, et la dignité de leur caractère ne fait qu'aggraver

leurs fautes et leurs périls. Le roi Ferdinand II portait, dès 1840,

la peine de ce frivole aveuglement des souverains absolus, et tout

en voulant sortir de la mauvaise situation qu'il avait encourue, il

persistait dans les procédés qui l'y avaient conduit. Il accepta le 26

avril la médiation de la France; mais au même moment, pour satisfaire

son humeur, il mit l'embargo sur les bâtiments anglais mouillés dans

le port de Naples, ce qui empêcha le ministre d'Angleterre de donner,

comme il l'avait promis, l'ordre de suspendre les hostilités, et sept

bâtiments napolitains furent capturés en même temps que la médiation

était proclamée. Vingt-quatre heures après, le roi sentit la nécessité

de lever l'embargo, et les hostilités cessèrent; mais les premières

instructions envoyées à Paris au duc de Serra-Capriola, pour suivre

la négociation, étaient incomplètes; et à Londres, quoique toute

intervention dans l'affaire fût interdite au prince de Castelcicala,

et que lord Palmerston lui refusât même la conversation à ce sujet,

cet ambassadeur mécontent essayait toujours de s'en mêler, soit pour

satisfaire sa propre vanité, soit qu'il se flattât de plaire à son

maître en suscitant à la médiation quelques embarras.

Ces tergiversations, ces complications qui semblaient volontaires

ranimaient les méfiances et les exigences de lord Palmerston; il les

témoignait en insistant pour que notre médiation mît promptement fin

à une affaire dont l'issue lui paraissait toujours douteuse. M. Thiers

m'écrivit le 11 juin: «Lord Granville m'a donné connaissance d'une

dépêche de lord Palmerston dans laquelle ce ministre témoigne une

certaine impatience de voir résoudre sans plus de retards la question

des soufres de Sicile. Vous pouvez l'assurer que je fais tout ce qui

est en mon pouvoir pour hâter les résultats de la médiation confiée

à mes soins; mais n'ayant encore reçu ni de Londres ni de Naples

les données indispensables pour pouvoir déterminer les catégories

d'indemnitaires qui devront être appelés à liquidation, je suis

obligé d'attendre que ces renseignements me soient parvenus. Quant aux

objections de lord Palmerston contre l'idée d'une commission siégeant

à Paris pour le règlement des indemnités, et composée d'Anglais, de

Napolitains et de Français, je regretterais qu'il y persistât. Le roi

de Naples aurait voulu que le gouvernement français fixât seul, en

bloc, un chiffre d'indemnités. Il lui répugne beaucoup de voir ce

chiffre résulter d'une liquidation proprement dite. A plus forte

raison peut-être se croirait-il humilié si cette liquidation

s'effectuait à Naples, sous ses yeux. J'ajouterai d'ailleurs que

le mode proposé par lord Palmerston serait d'une efficacité plus

qu'incertaine; car il est évident que des commissaires anglais

et napolitains, sans commissaire surarbitre pour les départager,

n'auraient que bien peu de chances de tomber d'accord. J'aime à penser

que ces considérations suffiront pour ramener le cabinet de Londres

à notre manière de voir. Lord Palmerston voudrait aussi que, sans

attendre l'issue de la négociation, le roi de Naples proposât dès à

présent la suppression du monopole. L'obstacle que j'y vois, c'est que

le gouvernement napolitain, avant de prendre cette mesure, veut

avoir constaté son droit d'imposer les soufres et d'en réglementer

l'exploitation. Ce droit est au surplus d'une telle évidence que je

ne comprends pas bien comment lord Palmerston peut croire que, pour

le reconnaître pleinement, il a besoin d'attendre des éclaircissements

plus complets. Vous pouvez lui donner l'assurance que, sur ce point,

la législation napolitaine est tout à fait conforme à la nôtre. C'est

donc sous l'empire du principe posé dans notre code sur les droits

du gouvernement en matière d'exploitation des mines qu'ont traité les

sujets anglais acquéreurs ou fermiers des soufrières siciliennes.»

Lord Palmerston se rendit à presque toutes les observations de

M. Thiers, mais en insistant toujours pour que la question fût

promptement vidée: «Je l'ai trouvé, répondis-je le 15 juin à M.

Thiers, très-pressé en effet que la médiation atteignît son but et que

le monopole des soufres fût aboli. Il m'a rappelé les craintes qu'il

m'avait témoignées dès l'origine sur le désir qu'on pouvait avoir

à Naples de gagner du temps et sur les lenteurs de la négociation à

Paris.--Je ne comprends pas, m'a-t-il dit, pourquoi le roi de Naples

n'abolirait pas immédiatement le monopole par un acte de propre

mouvement et sans attendre le terme de la médiation. Il a concédé

cette abolition. Il a concédé également le principe d'une indemnité en

faveur des Anglais qui ont souffert du monopole. Qu'a-t-il besoin de

connaître le montant, même approximatif, de cette indemnité et les

diverses catégories des réclamants pour que le monopole soit aboli?

Cette abolition prononcée, le médiateur sera toujours là pour protéger

le gouvernement napolitain dans la question des indemnités. Et quant

au droit du roi de Naples d'imposer les soufres et d'en réglementer

l'exploitation, je ne comprends pas non plus en quoi ce droit peut

s'opposer à l'abolition immédiate du monopole. Le roi de Naples ne

peut prétendre que nous attendions, pour que cette abolition soit

prononcée, qu'il ait publié son nouveau tarif sur l'exploitation

des mines. Nous ne contestons point les droits inhérents à la

souveraineté. Nous comprenons, en matière de mines, une législation

différente de la nôtre; et nous admettons, sauf à examiner si

l'application en est faite avec justice, que le principe général

auquel nous avons droit, c'est que cette législation n'établisse en

Sicile aucune exception, aucun privilège défavorable à nos nationaux.

Mais, en aucun cas, l'abolition du monopole ne peut être à la merci

des mesures futures de l'administration napolitaine, et en suspens

jusqu'à ce que ces mesures soient adoptées. Le roi de Naples devrait

penser d'ailleurs que, plus l'abolition se fait attendre, plus les

dommages que souffrent les Anglais en Sicile, par l'effet du monopole,

seront grands et leurs réclamations élevées. En sorte qu'en définitive

le retard n'est bon à personne, et ne peut amener qu'un surcroît de

charges et de difficultés. C'était ce que j'avais voulu prévenir en

assignant, à la suspension des hostilités, un terme de trois semaines.

Je vous prie instamment de mettre ces considérations sous les yeux du

gouvernement du Roi.»

M. Thiers persista, avec une fermeté patiente envers le cabinet

anglais comme envers le roi de Naples, dans les principes qu'il

avait posés et dans l'attitude impartiale qu'il avait prise dès

le commencement de la négociation. Il rédigea, sous le nom de

_conclusum_, un projet d'arrangement qui, en ménageant la dignité

du roi de Naples et en maintenant expressément ses droits de

souveraineté, soit sur l'exploitation des mines dans ses États,

soit sur la fixation des tarifs imposés à l'exportation des soufres,

prononçait l'abolition du monopole accordé à la compagnie Taix,

déterminait les limites assignées aux demandes d'indemnités anglaises,

et réglait, en assurant aux deux parties des garanties efficaces, le

mode de leur liquidation. Les termes de cet arrangement furent encore,

pendant six semaines, l'objet de négociations minutieuses; j'eus

quelque peine à les faire adopter tous par lord Palmerston; non qu'il

y portât aucun mauvais vouloir; il désirait sincèrement le succès

de la médiation et ne mit en avant point de prétention excessive ou

intraitable; mais il a l'esprit exact, attentif aux détails, ne craint

pas la dispute, et la soutient, même quand il est dans sa meilleure

disposition, avec une opiniâtreté subtile. A Paris, de son côté,

le duc de Serra-Capriola hésitait souvent, craignant de ne pas bien

saisir les intentions flottantes de son maître. Enfin le roi de Naples

donna à son ambassadeur des instructions précises et des pouvoirs

complets; et lord Palmerston trouva suffisantes les satisfactions et

les garanties que contenait le projet d'arrangement préparé par M.

Thiers. Je transmis officiellement, le 7 juillet, ce _conclusum_

au cabinet anglais, et j'en reçus, le même jour, l'acceptation

officielle[4]. La médiation avait pleinement atteint son but spécial

en mettant fin à la querelle qui menaçait de troubler le royaume de

Naples, et son but général en témoignant de la bonne intelligence

entre les cabinets de Paris et de Londres, et de leur désir de s'aider

mutuellement. Et les relations des souverains se trouvèrent bien de

cette conclusion, comme les des États: le roi Louis-Philippe avait

efficacement soutenu à Naples la maison de Bourbon; et le roi de

Naples, malgré ses boutades d'hésitation et d'humeur, sentait si bien

quel service la médiation lui avait rendu que, pour manifester sa

reconnaissance, il fit célébrer le 1er mai, à Naples, la fête du roi

Louis-Philippe avec une solennité inaccoutumée.

[Note 4: _Pièces historiques_, Nº III.]

J'avais eu à conduire simultanément une négociation d'une tout autre

nature et à laquelle j'étais loin de m'attendre. Un de mes amis

m'écrivit de Paris le 7 avril: «M. Molé dit que M. Thiers négocie avec

le gouvernement anglais la translation du corps de Napoléon en France.

Est-ce vrai? M. Molé dit que ce sera un moment de grande émotion,

qu'il en juge par lui-même. Politiquement, cela produirait de

l'exaltation belliqueuse, et l'à-propos en venant, cela ne manquera

pas son effet. Mais faut-il cela?» Je répondis sur-le-champ: «Il n'est

pas le moins du monde question de la translation du corps de Napoléon

en France,» et en effet je n'en avais nullement entendu parler. Mais

le 4 mai, après m'avoir entretenu de la question d'Orient et de la

médiation napolitaine, M. Thiers m'écrivit: «J'ai maintenant à

vous parler d'une affaire toute différente, mais qui a aussi son

importance, bien que ce soit une affaire de sentiment. J'invoque

ici tout votre zèle, car, si vous réussissez, cela vous fera autant

d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance

personnelle du succès. Voici ce dont il s'agit. Le roi consent à

transporter les restes de Napoléon de Sainte-Hélène aux Invalides, à

Paris. Il y tient autant que moi, et ce n'est pas peu dire. Il faut

donc obtenir cela du cabinet anglais. Je ne sais aucune manière

honorable de motiver un refus. Si nous nous y prenions d'une manière

détournée, en sondant le terrain sourdement, nous donnerions des

commodités pour nous refuser; mais en demandant la chose purement et

simplement, on sera placé en présence d'un refus pur et simple, et

on y regardera. L'Angleterre ne peut pas dire au monde qu'elle veut

retenir prisonnier un cadavre. Quand on a exécuté un condamné, on rend

son corps à la famille. Et je demande pardon au ciel de comparer le

plus grand des hommes à un condamné mort sur l'échafaud; mais je veux

exprimer à quel point je sens l'indignité qu'il y aurait à ne pas nous

rendre les restes de l'illustre prisonnier. Si l'Angleterre nous

donne ce que nous lui demandons ici, elle mettra le sceau à sa

réconciliation avec la France; tout le passé de cinquante ans sera

aboli; l'effet, pour elle, en France sera immense. C'est sous ce point

de vue qu'il faut présenter la chose. Le refus au contraire produirait

une impression funeste. Je n'y crois pas; je n'y puis croire; mais

il faut être armé contre toute hypothèse. Faites sentir combien cela

serait révoltant. Je vous dirai entre nous qu'il faut cependant faire

cette démarche de manière à pouvoir la laisser secrète, afin de ne pas

être obligés de nous brouiller là-dessus. Lord Granville a été chargé

d'écrire de son côté. Conduisez la chose de manière à pouvoir parler

ou nous taire si nous avions un refus. Lord Granville ne croit pas au

refus. Si la chose est accordée, un bâtiment partira sur-le-champ pour

aller chercher la dépouille. Il faudrait qu'un commissaire anglais

accompagnât le navire pour assurer la restitution. Réussissez dans

cette affaire, et nous vous en laisserons tout l'honneur.»

Mon premier mouvement, en recevant cette instruction, fut la surprise.

L'empereur Napoléon n'avait-il donc plus de partisans et d'héritier?

Les menées du roi Joseph en 1830, l'entreprise de Strasbourg en 1836

étaient-elles oubliées? Était-ce au gouvernement du roi Louis-Philippe

à glorifier et à ressusciter ainsi un rival? La présence, en France,

du corps et du tombeau de Napoléon serait-elle, au dedans un gage

de sécurité, au dehors un symbole de paix? Selon le bon sens, les

objections se présentaient en foule. Mais il y avait, dans cette

démarche, de la générosité et de la grandeur. Et aussi une noble

confiance du Roi et de ses conseillers dans la force de son

gouvernement, dans la bonté de sa cause et l'adhésion de la France à

sa politique. C'était le caractère particulier et ce sera l'honneur du

roi Louis-Philippe qu'il s'associait toujours vivement, spontanément,

au sentiment national, tout en étant toujours prêt et décidé à lui

résister quand, à ses yeux, l'intérêt national le commandait. Il était

à la fois, dans ses rapports avec son pays, plein de sympathie et

d'indépendance, ému de ce qui émouvait le peuple et ferme dans sa

politique de gouvernement. Et aucune inquiétude personnelle, aucune

jalousie subalterne ne le gênait quand il se trouvait en présence

d'un voeu populaire; il fallait, pour qu'il ne l'accueillît pas avec

complaisance, que le bien public lui en fît une loi.

Pour moi, passé le premier mouvement de surprise, je fus touché du

sentiment qui inspirait cette démarche, et j'acceptai de bonne grâce

la part qu'on me demandait d'y prendre. Quelques-uns de mes amis me

témoignèrent leurs doutes et leurs inquiétudes; je leur répondis: «Je

comprends tout ce qu'on dit, tout ce qu'on peut dire de cette

affaire. On me demande de l'arranger ici. Je ne suis pas chargé des

conséquences. Les pays libres sont des vaisseaux à trois ponts; ils

vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les

vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font

avancer. J'aime cette vie et ce spectacle; j'y prends part en France;

j'y assiste en Angleterre. Cela vaut la peine de vivre. Si peu de

choses méritent qu'on en dise cela!»

Je me rendis sur-le-champ chez lord Palmerston, et je lui communiquai

le voeu du gouvernement du Roi. Lui aussi fut un peu surpris, et

quelque soin qu'il prît de ne pas le témoigner, je vis passer sur ses

lèvres un sourire fugitif qui révélait son sentiment. Il accueillit

ma demande avec courtoisie, me promit d'en entretenir sans retard le

cabinet, et deux jours après, le 9 mai, je pus écrire à M. Thiers

que le gouvernement anglais consentait à la translation des restes de

Napoléon. «Je vous remercie, m'écrivit-il le 11, de la bonne

nouvelle que vous me donnez. Maintenant je vous prie de me répondre

immédiatement sur les points que voici. Il nous importe de savoir au

plus tôt comment va procéder le cabinet anglais. Va-t-il envoyer

à Sainte-Hélène un ordre ou dépêcher un commissaire? Ordre ou

commissaire, enverra-t-il l'un ou l'autre par bâtiment anglais? Dans

ce cas, il faudrait que ce fût immédiatement, pour que notre bâtiment

n'arrivât pas le premier. Ce qui vaudrait tout autant, ce serait que

le bâtiment français transportât le commissaire ou l'ordre anglais. Y

a-t-il des relâches avec du charbon sur la route? Dites-moi tout cela

le plus tôt possible. Je voudrais avoir aussi la réponse officielle

afin de pouvoir présenter le projet de loi aux Chambres pour la

dépense. C'est Rémusat qui fera cette présentation. Nous vous sommes

bien reconnaissants du zèle que vous avez mis pour faire réussir cette

affaire.»

J'adressai le 10 mai, en ces termes, à lord Palmerston la demande

officielle qui devait amener la réponse officielle qu'attendait M.

Thiers:

«Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M.

le roi des Français, conformément aux instructions qu'il a reçues du

gouvernement du Roi, a l'honneur d'informer S. Exe. M. le ministre

des affaires étrangères de S. M. la reine du royaume-uni de la

Grande-Bretagne et d'Irlande que le Roi a fortement à coeur le désir

que les restes de Napoléon reposent en France, dans cette terre qu'il

a défendue et illustrée, et qui garde avec respect les dépouilles de

tant de milliers de ses compagnons d'armes, chefs et soldats, dévoués

avec lui au service de leur patrie. Le soussigné est convaincu que le

gouvernement de Sa Majesté Britannique ne verra, dans ce désir de S. M.

le roi des Français, qu'un sentiment juste et pieux, et s'empressera

de donner les ordres nécessaires pour que les restes de Napoléon

soient transportés de Sainte-Hélène en France.»

Je reçus le même jour de lord Palmerston cette réponse:

«Le soussigné, principal secrétaire d'État de Sa Majesté pour les

affaires étrangères, a l'honneur d'accuser réception de la note,

en date de ce jour, qu'il a reçue de M. Guizot, ambassadeur

extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. le roi des Français, et

dans laquelle est exprimé le désir du gouvernement français que les

restes de Napoléon soient transportés en France. Le soussigné ne peut

mieux répondre à cette note de M. Guizot, qu'en transmettant à Son

Excellence la copie d'une dépêche que le soussigné a adressée hier à

l'ambassadeur de Sa Majesté à Paris, en réponse à une communication

verbale que le président du conseil (M. Thiers) avait faite à lord

Granville sur le même sujet auquel se rapporte la note de M. Guizot.»

Le 9 mai en effet, aussitôt après la décision de son cabinet, lord

Palmerston avait adressé à lord Granville cette dépêche:

«Mylord, le gouvernement de Sa Majesté ayant pris en considération

la demande du gouvernement français pour obtenir l'autorisation

de transporter de Sainte-Hélène en France les restes de Napoléon

Bonaparte, j'invite Votre Excellence à assurer M. Thiers que le

gouvernement de Sa Majesté accédera avec grand plaisir à cette

demande. Le gouvernement de Sa Majesté espère que la promptitude de

cette réponse sera considérée en France comme une preuve de son désir

d'effacer toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie

de l'empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la

nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que,

si de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront

ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de

Napoléon.»

Ces belles paroles furent répétées dans le discours que prononça M. de

Rémusat en présentant, le 12 mai, à la Chambre des députés le projet

de loi qui annonçait le résultat de la négociation, et demandait un

crédit d'un million pour les dépenses de la translation et du tombeau.

L'enthousiasme fut d'abord général; ceux à qui la mesure n'inspirait

aucune inquiétude étaient vivement émus, et l'émotion gagnait ceux-là

même qui s'en inquiétaient. Mais bientôt un retour de réflexion se fit

sentir; quand la commission chargée d'examiner le projet de loi en fit

le rapport par l'organe du maréchal Clauzel, les termes de ce rapport

dépassèrent beaucoup ceux du discours du ministre de l'intérieur, et

au lieu d'un million que le gouvernement avait demandé, la commission

proposa un crédit de deux millions. Plusieurs journaux, soit par

entraînement, soit avec préméditation, tenaient un langage où perçait

une hostilité plus ou moins déguisée contre le gouvernement du Roi.

La discussion fut courte mais significative; M. de Lamartine exprima,

avec une éloquence courageuse, les appréhensions que lui inspirait

cette ovation solennelle en l'honneur «du despotisme heureux et du

génie à tout prix;» et il marqua les limites dans lesquelles les amis

de la liberté renfermaient leur adhésion. Animée du même sentiment,

la majorité de la Chambre rejeta l'augmentation de crédit qu'avait

proposée la commission: non par mesquine économie, tout le monde

savait que les dépenses de la translation et du tombeau iraient fort

au delà de la première proposition du cabinet; mais on voulait se

tenir en dehors de toute idolâtrie rétrospective, et faire acte

d'attachement à la monarchie libre en même temps qu'on rendait hommage

à la gloire du pouvoir absolu. Et le sentiment public répondit à celui

de la Chambre, car plusieurs journaux ayant essayé de recueillir, par

voie de souscription, la somme qu'elle n'avait pas voulu voter,

la tentative échoua ridiculement et ses auteurs furent obligés de

l'abandonner.

En négociant, avec le gouvernement anglais, les mesures nécessaires

à l'accomplissement de sa promesse, je me trouvai, à Londres, en

présence d'autres inquiétudes et d'autres susceptibilités suscitées

par la même cause. J'en informai aussitôt M. Thiers: «Le cabinet, lui

dis-je, trouve plus convenable pour lui-même d'envoyer ses ordres à

Sainte-Hélène par un bâtiment anglais. Il y en a un à Portsmouth tout

prêt à partir. Le capitaine sera mandé demain dimanche à Londres. On

lui donnera ses instructions et on causera avec lui. Il sera de retour

à Portsmouth mardi et mettra à la voile mercredi 20 mai. J'ai lu les

instructions officielles dont nous aurons copie authentique.

Elles sont parfaitement convenables. Elles prescrivent et règlent

l'exhumation, la translation du tombeau au lieu d'embarquement,

enfin la remise aux commissaires français et la rédaction d'un

procès-verbal. Lord Palmerston m'a donné connaissance confidentielle

des instructions particulières qui seront adressées aussi au

gouverneur de Sainte-Hélène, le major Middlemore. Elles lui ordonnent

et lui recommandent extrêmement de ne rien faire qui contienne, en

réalité ou en apparence, un démenti ou un reproche à la conduite

antérieure du gouvernement anglais pendant le séjour de Napoléon à

Sainte-Hélène. Le cabinet verrait avec un vif déplaisir tout acte,

toute parole qui donneraient aux torys sujet ou prétexte de se

plaindre ou de réclamer. Jusqu'ici les torys sont bien dans l'affaire.

Le duc de Wellington a été très-bien. Il a positivement approuvé dès

le premier moment, quand lord Melbourne lui en a parlé en confidence.

Il approuve tout haut depuis que la chose est publique. Il ne faut pas

que rien trouble cette harmonie, et vienne élever des récriminations

ou des questions de parti. Tenez pour certain que le cabinet met

à ceci une extrême importance. Je sais que lord John Russell

particulièrement en est très-préoccupé. On ne voit pas sans inquiétude

les anciens compagnons de la captivité de Napoléon chargés d'aller

recevoir ses cendres. On craint leurs souvenirs, la vivacité de leurs

sentiments, peut-être quelque parole amère, imprudente. On désire, on

demande qu'ils reçoivent de vous les instructions les plus précises,

les plus fortes recommandations. On le désire dans un esprit d'amitié

sincère, pour la dignité même de ce grand acte international si

noblement commencé, et qui doit s'accomplir comme il a été commencé.»

Le même esprit d'amitié sincère et de prévoyance délicate présida aux

mesures d'exécution adoptées par le cabinet français: «Tout est pour

le mieux dans ce qui vient de se passer, m'écrivit, le 23 mai, M.

Thiers; il vaut mieux que le bâtiment et le commissaire anglais nous

précèdent; nous trouverons ainsi toutes choses préparées. Je vais

choisir un commissaire qui représentera le gouvernement français et

signera le procès-verbal de remise du corps. Ce commissaire ne sera

pas un des quatre captifs qui ont accompagné Napoléon; ce ne sera ni

Bertrand, ni Gourgaud, ni Las-Cases, ni Marchand; ce sera un

employé des affaires étrangères. Ainsi rien ne pourra offusquer la

susceptibilité des torys anglais. Les quatre compagnons d'exil qui

vont chercher les restes de leur maître auront pour instruction d'être

témoins muets et impassibles de l'exhumation et de la translation

à bord. Il n'y aura pas un discours, pas une manifestation. Les

peintres, les gens de lettres, tout ce qui pourrait faire du bruit est

écarté. Le bruit se fera en France et en famille. Le cabinet anglais

n'aura pas à se repentir de sa conduite dans cette circonstance, et

nous ne l'exposerons pas à quelque sortie des torys. Nous lui devons

cette réserve en retour de son loyal empressement.»

Le choix du commissaire, le comte de Rohan-Chabot, répondit

parfaitement à la situation et à l'intention des deux cabinets. D'un

coeur aussi français que dévoué au Roi, et bien connu en Angleterre où

il résidait depuis plusieurs années comme secrétaire de l'ambassade de

France, personne ne convenait mieux pour accompagner M. le prince de

Joinville que le Roi son père avait placé à la tête de cette pacifique

expédition. Avec un tel commandant naval et un tel commissaire

diplomatique, le gouvernement français était assuré que ni la dignité

ni le tact ne feraient défaut dans cette délicate mission. J'écrivis à

M. Thiers que le cabinet anglais ne conservait plus aucune inquiétude

et qu'il donnerait toutes les instructions que nous pouvions désirer.

Un bruit s'était répandu qu'en 1821, lors de l'ensevelissement de

l'empereur Napoléon, de la chaux vive avait été mise dans le cercueil;

ce bruit fut formellement démenti: la dépêche de sir Hudson Lowe à

lord Bathurst, en date du 14 mai 1821, qui contenait tous les détails

de l'inhumation, nous fut communiquée[5], et l'exhumation, accomplie

le 15 mai 1840, en confirma pleinement l'exactitude. Lord John

Russell, chargé, comme secrétaire d'État des colonies, de tous les

ordres à donner sur les lieux mêmes, avait un moment pensé que le

cercueil, une fois exhumé, devait être livré aux commissaires français

sans être préalablement ouvert; M. Thiers m'exprima le désir que

cette ouverture pût avoir lieu afin de faire tomber, en constatant

l'identité, beaucoup de bruits absurdes. Il me chargea également de

demander que le titre d'_Empereur_, admis par lord Palmerston dans

sa note du 9 mai qui nous avait annoncé la restitution du corps, fût

conservé dans le procès-verbal qui en constaterait la remise. L'une et

l'autre autorisations furent données au gouverneur de Sainte-Hélène;

et le 15 mai, au moment où la mission s'accomplit, le procès-verbal,

signé par le major Middlemore et le comte de Rohan-Chabot, fut rédigé

en conséquence. Enfin la dépêche qui contenait, pour le gouverneur

anglais, ces instructions supplémentaires fut portée à Sainte-Hélène

par le commissaire français; et lorsque, le 7 juillet 1840, la

frégate _la Belle-Poule_ mit à la voile sous les ordres de son royal

commandant, elle partit chargée de toutes les marques de bienveillance

et de confiance mutuelles que pouvaient se donner les deux

gouvernements, empressés l'un et l'autre de mettre ce dernier sceau à

la paix.

[Note 5: _Pièces historiques_, Nº IV.]

On m'écrivit de Paris qu'on s'étonnait que, dans tout le bruit que

faisait cette affaire et après la part que j'y avais prise, mon nom

n'eût pas été une fois prononcé, ni dans les Chambres ni ailleurs.

Je répondis: «J'ai été peu surpris de ne pas voir mon nom dans le

discours de M. de Rémusat, et j'ai trouvé cela convenable; il ne

devait y avoir dans ce discours, comme il n'y a en effet, que quatre

noms: le roi, Napoléon, la France et l'Angleterre. Ce que je remarque

sans surprise, c'est l'art avec lequel les journaux ministériels, ou

de la gauche, ont évité de parler de moi à ce propos. Cela m'arrivera

souvent, même quand on m'aura écrit: «Réussissez; dans cette affaire,

et nous vous en laisserons tout l'honneur.»

En même temps que nous cherchions ainsi à effacer, entre les

deux pays, les traces de leurs inimitiés, nous nous appliquions

à multiplier leurs relations pacifiques et à unir leurs intérêts

matériels. Le comte Jaubert, ministre des travaux publics, préparait

alors un projet de loi pour l'exécution du chemin de fer de Paris à

Rouen. De riches capitalistes anglais, qui jusque-là étaient restés

étrangers aux associations tentées pour nos entreprises naissantes

de grands travaux publics, annoncèrent l'intention de concourir à

celle-ci pour une somme de vingt millions. Quatre d'entre eux vinrent

me prier de soumettre, en leur nom, au gouvernement français, leur

désir de quelques modifications au cahier des charges projeté;

j'écrivis au comte Jaubert: «Si ces modifications ne sont pas

obtenues, particulièrement celle de l'art. 42 du cahier des charges,

je crois fermement que vous n'aurez pas le concours des capitaux

anglais, et qu'ainsi cette grande affaire échouera encore. Les quatre

hommes dont les noms sont au bas de cette demande sont au nombre des

meilleurs garants d'argent que ce pays-ci puisse offrir. Tout le

monde me dit qu'à eux quatre ils fourniraient sans embarras les

vingt millions dont il s'agit. L'un des quatre, M. Easthope, est

le propriétaire du _Morning Chronicle_ et membre de la Chambre des

communes. Le chemin de Rouen à part, il est bon d'être bien pour lui

et avec lui. Il est venu me voir à ce sujet. Il n'avait jamais mis le

pied à l'ambassade.» Les modifications désirées n'avaient rien que de

raisonnable; le comte Jaubert agréa les principales, et les capitaux

anglais entrèrent largement dans l'entreprise. J'intervins à plusieurs

reprises pour lever les difficultés que rencontrait l'association ou

lui procurer les facilités dont elle avait besoin. Quand la Chambre

des députés eut adopté le projet, la ville de Southampton voulut

saluer par une fête municipale l'acte législatif qui devait faire

bientôt, de son port, l'une des principales stations du commerce

anglo-français; j'y fus invité le 20 juin, avec le duc de Sussex, lord

Palmerston et beaucoup d'autres, acteurs intéressés ou spectateurs

curieux. La fête fut célébrée avec cette solennité à la fois animée et

régulière où se révèlent la satisfaction des intérêts et les habitudes

de la liberté. Dans le cours du banquet, je prononçai en anglais

quelques paroles bien accueillies[6], et je revins le jour même à

Londres, content d'avoir, le premier, pris acte publiquement de ce

nouveau gage de paix et de prospérité pour les deux pays.

[Note 6: _Pièces historiques_, Nº V.]

Huit jours auparavant, un incident fort inattendu avait montré à quel

point, de l'une à l'autre rive de la Manche, le mal comme le

bien était contagieux. Le 10 juin, entre six et sept heures de

l'après-midi, au moment où la reine Victoria, seule avec le prince

Albert, passait en calèche le long de _St. James's Park_, deux coups

de pistolet furent tirés sur elle. Arrêté à l'instant par les passants

qui se trouvaient près de lui, l'auteur de l'attentat, Édouard Oxford,

était un jeune homme de dix-huit ans, qui avait à peine l'air d'en

avoir quinze, employé comme garçon cabaretier dans une taverne

d'_Oxford Street_. Soudainement répandu dans Londres, le bruit

de l'attentat suscita un mouvement général d'indignation mêlée de

surprise et d'une sorte de honte triste; l'Angleterre se croyait à

l'abri de tels crimes et de tels dangers. Je dînais ce jour-là chez

sir Robert Inglis, le plus décidé, le plus respectable et le plus

bienveillant tory que j'aie rencontré. J'allai en sortant de chez lui,

dans un salon whig, chez lord Grey, où l'on faisait de la musique.

Je trouvai partout la même impression. La reine, grosse en ce moment,

avait montré un courage ferme et simple; on était touché du mouvement

qui l'avait portée à se faire conduire sur-le-champ chez sa mère, la

duchesse de Kent; on racontait, on écoutait avidement les détails qui

arrivaient de moment en moment. J'écoutais comme les autres, tantôt

la conversation, tantôt la musique; et en écoutant, je pensais à

ces quelques têtes couronnées, partout le point de mire de ces

frénétiques, inconnus de nombre comme de nom, dont les sombres

passions fermentaient à côté de ces plaisirs frivoles. On parlait de

l'assassin lui-même au moins autant que de la reine: «Qu'est-ce que ce

jeune homme? De quelle classe? A-t-il l'air bien élevé? Est-il beau?

Comment parle-t-il? Que dit-il de ses motifs?» J'assistais avec un

sentiment pénible à cette explosion d'une curiosité aussi vive dans

les salons que dans les rues: «C'est précisément là, me disais-je, ce

que veulent ces fanatiques pervertis, un théâtre, un public, paraître

et briller au grand soleil, eux petits et obscurs. Sous quel régime

et dans quel pays aura-t-on assez de sens moral et politique pour les

laisser à leur niveau, et ne pas leur donner ce qu'ils cherchent?»

Le lendemain matin 11 juin, plusieurs membres du corps diplomatique

accoururent chez moi, me demandant s'il ne serait pas convenable

que nous fissions en commun, auprès de la reine, une démarche qui

témoignât des sentiments que nous inspirait l'attentat dont elle

venait d'être l'objet. De concert avec eux, j'écrivis sur-le-champ à

lord Palmerston:

«Mon cher vicomte, plusieurs membres, du corps diplomatique, entre

autres, M. le baron de Bülow, M. de Hummelauer et M. le comte de

Pollon qui sont chez moi, et le général Alava qui vient de m'en

écrire, me témoignent un vif désir qu'il y ait pour eux quelque

manière d'exprimer à la reine l'intérêt profond que leur a inspiré le

triste événement d'hier, et la part qu'ils prennent à la joie de

son peuple. Je viens vous demander ce que nous pouvons faire, et par

exemple s'il vous paraîtrait convenable de prendre les ordres de Sa

Majesté, et de solliciter, pour le corps diplomatique, une audience où

il pût lui offrir, ainsi qu'à S. A. R. le prince Albert, l'expression

de ses sentiments. Veuillez, mon cher vicomte, me répondre à ce sujet,

car nous serons, en attendant votre réponse, dans une immobilité qui

nous déplaît.»

Lord Palmerston me répondit quelques heures après:

«Mon cher ambassadeur, je suis encore au conseil; nous sommes occupés

à examiner les témoins sur l'attentat d'hier. Je crains que nous

n'aurons pas fini jusqu'à cinq heures; et il faut alors que je me

rende à la Chambre des communes. Je vous écrirai demain matin pour

vous dire à quelle heure et où je pourrai vous recevoir.»

Il me donna rendez-vous le lendemain 12 juin, à six heures, et d'après

la conversation que nous eûmes ensemble, je fis porter, le jour même,

chez tous les membres du corps diplomatique, cette note:

«J'ai vu lord Palmerston à six heures. Il m'a remercié de la demande

que je lui avais adressée d'après l'avis d'un grand nombre de

membres du corps diplomatique. Il m'a dit qu'après avoir consulté

les personnes compétentes et les précédents, notamment ce qui s'était

passé lors des tentatives d'assassinat contre George III, George IV

et Guillaume IV, le cabinet avait reconnu que le souverain n'avait

jamais, en pareille occasion, reçu le corps diplomatique en masse et

comme corps. Mais il a ajouté que la demande serait mise sous les yeux

de la reine qui en serait, il pouvait me l'assurer, vivement touchée.»

Dans ma première impression, je n'avais pas assez bien présumé du bon

sens anglais, gouvernement et peuple, juges et jurés. Quand Édouard

Oxford fut traduit, le 9 juillet, devant la cour d'assises, la

procédure et les papiers trouvés chez lui ne permirent pas de mettre

en doute le caractère politique de son fanatisme; il appartenait à une

association dite _la Jeune Angleterre_, petite imitation des grandes

sociétés secrètes du continent: «Il y a deux choses sûres, disaient

les personnes chargées d'instruire l'affaire; c'est qu'il n'est pas

fou et qu'il n'est pas seul.» Mais en même temps tout indiquait que

cette association était peu nombreuse, sans but précis, et que

la contagion qui l'avait suscitée n'était ni bien ardente ni

très-répandue. Il y eut un soin instinctif et général pour ne pas

donner à l'incident ni à l'homme plus d'importance et d'éclat qu'ils

n'en avaient réellement: après les interrogatoires et un court débat

conduits par le grand juge, lord Denman, avec une équité scrupuleuse,

quand la question définitive de la culpabilité d'Édouard Oxford

fut posée, le jury répondit: «Coupable, et en même temps point sain

d'esprit.»--C'est-à-dire, fit observer le baron Alderson, l'un des

juges, non coupable, vu qu'il n'est pas sain d'esprit.--Oui, mylord,

répondit le chef du jury; c'est notre intention.--En ce cas, dit

le procureur général, je demande humblement à Vos Seigneuries

l'application au prévenu de l'acte rendu par le Parlement dans la

40e année du roi George III, qui ordonne que toute personne acquittée

comme n'étant pas saine d'esprit restera en prison sous le bon plaisir

du roi.» Telle fut en effet l'issue légale de la poursuite, et

Édouard Oxford, puni et mis hors d'état de nuire sans être grandi, fut

promptement oublié.

Pendant la lune de miel de mon ambassade, c'est-à-dire tant que la

question d'Orient n'eut pas ostensiblement désuni les deux pays, j'eus

deux occasions obligées de paraître et de parler devant le public

anglais, devant des publics très-différents. J'étais populaire à

Londres; depuis Sully et Ruvigny, j'étais le premier ambassadeur

français protestant qu'on y eût vu; mes études historiques m'avaient

valu l'estime des lettrés; politiquement, on me connaissait à la fois

comme libéral et comme conservateur; les whigs me savaient gré de mon

attachement aux principes du gouvernement libre, et les torys de ma

résistance aux tendances anarchiques. C'était à mes propres travaux

que je devais ce que j'avais acquis de bonne situation et de bon

renom. Les classes diverses et les divers partis me témoignaient la

même faveur. Le lord maire de Londres, sir Chapman Marshall, vint

m'inviter, pour le 20 avril, au grand banquet de la Cité. Je me

trouvai là au milieu de la bourgeoisie de Londres qui prenait plaisir

à déployer ses magnificences et ses sentiments. La seule circonstance

remarquable de la réunion fut qu'aucun des membres du cabinet whig n'y

parut. La dernière fois qu'ils étaient venus au dîner de la Cité, ils

y avaient été fort mal reçus et à peu près sifflés. Lord Melbourne

s'en était tiré très-dignement; mais ni lui ni ses collègues ne se

souciaient de recommencer. Lord Palmerston, à qui je dis le matin même

que j'irais, me répondit que les ministres n'iraient pas, et pourquoi.

Leur absence fut remarquée, mais sans étonnement, et leur santé fut

portée avec une froideur décente. Tous les témoignages d'empressement

et de faveur me furent réservés. Quand le lord maire eut porté

ma santé et celle des autres ministres étrangers, j'y répondis en

anglais, par un petit discours accueilli avec une satisfaction,

cordiale et bruyante[7]. Dans tous les _toasts_ portés après celui-là,

chaque orateur se crut obligé de me faire un compliment, et

ce compliment était un remercîment amical. «Bizarre spectacle,

écrivais-je le lendemain à Paris, que celui d'un dîner d'il y a trois

siècles! Les cérémonies, les costumes, _the loving cup_ et le bassin

d'eau de rose passant, l'une de lèvre en lèvre, l'autre de main en

main, tout cela m'a amusé et intéressé. Mais les hommes m'intéressent

toujours infiniment plus que les choses; et j'oublie tous les

spectacles du monde pour des yeux qui s'animent en m'écoutant et

des figures graves et timides qui me parlent avec une émotion

bienveillante.»

[Note 7: _Pièces historiques_, Nº VI.]

Quelques jours après, le 2 mai, je pris part à une réunion

très-différente. C'était le dîner anniversaire de l'Académie royale

pour l'encouragement des beaux-arts, à l'ouverture de leur Exposition.

Rien ici n'avait le caractère des anciens temps et des longues

traditions; l'Académie royale était d'origine récente; elle avait été

fondée en 1768 par le roi George III; sir Josuah Reynolds avait

été son premier président, et le bâtiment qu'elle occupait dans

_Trafalgar-Square_ ne datait que de 1834. Tout était nouveau,

l'institution, l'édifice, et aussi le goût public. L'assemblée

ne ressemblait pas plus que le lieu et les moeurs au dîner de

_Mansion-House_; c'était l'aristocratie anglaise au lieu de la

bourgeoisie de la Cité, l'aristocratie de toute opinion, et les

savants, les lettrés, les artistes l'accueillant et accueillis par

elle dans le Palais des arts, avec une mutuelle dignité. Le corps

diplomatique avait été, selon l'usage, invité à cette réunion,

et c'était à moi de répondre, en son nom, au _toast_ porté en son

honneur. On était un peu curieux de m'entendre, curieux aussi de

savoir si je parlerais en français ou en anglais. Je reçus, à cet

égard, des avis divers; lord Granville me fit dire, de Paris, qu'il

lui semblait préférable que je parlasse anglais; mon impression fut

différente; outre que le français m'était beaucoup plus commode, il me

parut qu'un ambassadeur de France devait parler sa langue partout où

il pouvait être compris, et j'avais chance de l'être dans la réunion

de l'Académie royale, du moins de la plupart des assistants; je

ne l'aurais été presque de personne au dîner de la Cité. A la Cité

d'ailleurs on n'avait vu, dans mon médiocre anglais, que ma bonne

volonté; à l'Académie royale, on verrait surtout mon mauvais accent.

Je répondis donc au toast porté aux étrangers: «Le corps diplomatique

est vivement touché, messieurs, de votre noble et bienveillante

hospitalité, et je suis heureux d'avoir, en ce moment, l'honneur

d'être l'organe de ses sentiments de reconnaissance et de sympathie.

Nulle part, à coup sûr, ils ne sont plus naturels, ni mieux placés que

dans cette enceinte et dans cette solennité. Il y a bien des siècles,

quand l'empereur Vespasien conçut le dessein de réunir dans un même

lieu tous les chefs-d'oeuvre des arts que la conquête avait amassés

dans Rome, il choisit le temple de la Paix. Il voulut que tous les

peuples, oubliant leurs anciennes inimitiés, pussent jouir ensemble de

ce beau spectacle. Rien ne se convient mieux que la paix et les arts.

Il y a entre eux une naturelle et puissante harmonie. Quiconque en

douterait n'aurait qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe en Europe

depuis vingt-cinq ans. On ne saurait dire que ces années aient été

pour les arts une époque de grande et originale création, ni qu'elles

aient produit beaucoup de ces chefs-d'oeuvre nouveaux qui rendent un

siècle illustre entre les siècles. Cependant l'intelligence et le goût

des arts se sont répandus, ont pénétré dans des lieux et parmi des

hommes qui, jusque-là, y étaient demeurés étrangers. En parcourant

l'Allemagne, la France, et sans doute aussi l'Angleterre, on voit

s'élever partout, dans les provinces comme dans les capitales, une

foule de monuments, grands ou petits, ambitieux ou modestes. Les

statues des grands hommes viennent peupler les places publiques. Si

quelque exposition analogue à celle-ci s'ouvre quelque part, la

foule y accourt. La peinture, la sculpture, la musique, tous les

arts entrent dans les goûts, dans les moeurs, deviennent presque

populaires. C'est un grand bonheur, messieurs, à cette époque et dans

l'état des sociétés modernes; que feriez-vous, que ferions-nous, dans

toutes nos patries, de tous ces hommes, de ces millions d'hommes qui

s'élèvent incessamment à la civilisation, à l'influence, à la liberté,

s'ils étaient exclusivement livrés à la soif du bien-être matériel

et aux passions politiques, s'il ne songeaient qu'à s'enrichir ou à

débattre leurs droits? Il leur faut encore d'autres intérêts,

d'autres sentiments, d'autres plaisirs. Non pour les détourner de

l'amélioration de leur condition et du progrès de leurs libertés; non

pour qu'ils soient moins actifs et moins fiers dans la vie sociale;

mais pour les rendre capables et dignes de leur situation plus

élevée, capables et dignes de porter plus haut, à leur tour, cette

civilisation vers laquelle ils montent en foule. Et aussi pour

satisfaire en eux ces penchants, ces instincts de notre nature

auxquels ne suffisent ni le bien-être matériel ni même les travaux et

les spectacles de la liberté politique. Comme les lettres, comme les

sciences, les arts ont cette vertu; ils ouvrent, à l'activité et aux

jouissances des hommes, une belle et large carrière. Ils répandent des

plaisirs brillants et pacifiques. Ils animent et calment en même

temps les esprits. Ils adoucissent les moeurs sans les énerver. Ils

rapprochent et unissent dans une satisfaction commune des hommes

d'ailleurs fort divers de situation, d'habitudes, d'opinions, de

volontés. Ce n'est donc pas pour vous seuls, messieurs, pour votre

plaisir à vous seuls que vous cultivez, que vous encouragez les arts.

L'Académie royale, son institution, ses expositions ont une plus

grande portée; un mérite vraiment social. Nous nous félicitons d'être

associés aujourd'hui à ses solennités. Nous sympathisons avec ses

travaux et ses espérances. Dans une telle réunion, en présence de ces

chefs-d'oeuvre, sous l'empire du sentiment qu'ils nous inspirent, nous

sommes vos hôtes, messieurs, mais il n'y a ici point d'étrangers.»

A l'accueil que reçurent ces paroles, je ne pus pas douter qu'elles

n'eussent été comprises et approuvées.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 5) · 第 12 / 67 题