NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT.

Difficultés de ma situation à Londres en reprenant les négociations

sur la question d'Orient.--Mes instructions.--Motifs et bases de la

politique du cabinet du maréchal Soult.--Conversation préliminaire

avec lord Palmerston.--J'apprends la formation du cabinet de M.

Thiers.--Ma première conversation avec lord Palmerston sur la

question d'Orient.--Conversation avec lord Melbourne.--Dispositions de

plusieurs membres du cabinet anglais.--Lord Holland, lord Lansdowne

et lord John Russell.--Dispositions des whigs étrangers au cabinet.

--Lord Grey.--Lord Durham.--Mes relations avec les torys.--Le corps

diplomatique à Londres.--Le baron de Bülow.--Le baron de Neumann.--Le

baron de Brünnow.--M. Van-de-Weyer, le général Alava, M. Dedel, le

comte de Pollon.--Je signale à plusieurs reprises au cabinet français

le péril de la situation et les chances d'un arrangement entre

quatre puissances et sans la France.--Instructions que me donne

M. Thiers.--Commencement d'amélioration dans notre situation.--Ma

conversation du 1er avril 1840 avec lord Palmerston.--L'ambassadeur

turc à Paris, Nouri-Efendi, arrive à Londres.--Sa note du 7 avril aux

cinq puissances.--Ma réponse.--Ouvertures que me font successivement

le baron de Bülow et le baron de Neumann.--Concession importante de

lord Palmerston.--Suspension de la négociation en attendant

l'arrivée du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi, qui vient de

Constantinople.

Ma situation, en entrant en négociation à Londres sur la question

d'Orient, était singulièrement gênée et difficile. Par la note remise

à la Porte le 27 juillet 1839, nous nous étions engagés à traiter

cette question de concert avec l'Autriche, la Prusse et la Russie

comme avec l'Angleterre, et nous avions détourné le sultan de

tout arrangement direct avec le pacha d'Égypte, lui promettant que

«l'accord entre les cinq grandes puissances était assuré.» Dès lors

cependant nous avions pris parti pour les prétentions du pacha à la

possession héréditaire, non-seulement de l'Égypte, mais de la Syrie;

et quand je fus appelé à l'ambassade de Londres, malgré les obstacles

que nous avions déjà rencontrés, nous persistions dans notre

résolution. «Le gouvernement du Roi, disait le maréchal Soult dans

les instructions qui me furent données le 19 février 1840[1], a cru

et croit encore que, dans la position où se trouve Méhémet-Ali,

lui offrir moins que l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie, c'est

s'exposer de sa part à un refus certain qu'il appuierait au besoin par

une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et peut-être

renverserait l'Empire ottoman.»

[Note 1: _Pièces historiques_, nº I.]

Ainsi liés, d'une part au concert avec les quatre autres grandes

puissances, de l'autre aux prétentions du pacha d'Égypte, nous avions

contre nous, dans la négociation, l'Angleterre qui refusait absolument

au pacha l'hérédité de la Syrie, la Russie qui voulait conserver à

Constantinople son protectorat exclusif, ou ne le sacrifier qu'en

nous brouillant avec l'Angleterre, enfin l'Autriche et la Prusse

elles-mêmes, assez indifférentes sur la question de territoire entre

le sultan et le pacha, mais décidées à suivre, selon l'occasion,

tantôt l'Angleterre, tantôt la Russie, plutôt qu'à s'unir avec nous

pour contenir les prétentions de l'une et de l'autre.

Le cabinet présidé par le maréchal Soult avait le sentiment

de l'incohérence et des embarras de cette situation, car il me

recommandait, dans ses instructions, «d'éviter soigneusement tout ce

qui tendrait à nous faire entrer dans la voie des conférences et des

protocoles; il est trop évident, d'après ce qui s'est passé en dernier

lieu, que nous aurions souvent la chance de nous y trouver isolés.»

Mais c'était là une précaution inutile; aucune des puissances

ne pensait à demander, sur les affaires d'Orient, une conférence

officielle; quand j'en parlai à lord Palmerston pour écarter cette

idée, «il n'est pas le moins du monde question, me dit-il, de

conférence, de protocole, ni de rien de semblable; vous avez

parfaitement raison; nous en serions tous embarrassés et n'en

retirerions aucun profit. Il s'agit uniquement de négocier pour

arriver à quelque arrangement dont nous soyons tous d'accord et qui

termine l'affaire.» C'était précisément dans cet accord, soit qu'il

fût ou non officiellement délibéré, que résidait le problème à

résoudre; et en se défendant de toute conférence et de tout protocole,

le cabinet français se repaissait d'une sécurité illusoire; l'absence

de ces formes diplomatiques n'atténuait en rien pour lui la difficulté

de la situation.

Toute sa politique reposait sur une triple confiance. On comptait

fermement à Paris sur la persévérance de Méhémet-Ali dans ses

prétentions à la possession héréditaire de la Syrie et sur son énergie

à les soutenir par les armes s'il était attaqué. On regardait les

moyens de coaction qui pouvaient être employés contre lui ou comme

absolument inefficaces et vains, ou comme gravement compromettants

pour la sûreté de l'Empire ottoman et la paix de l'Europe. Enfin on ne

croyait pas que la Russie consentît jamais à abandonner effectivement

son protectorat exclusif ou du moins prépondérant à Constantinople.

Fort de toutes ces confiances, le cabinet français se prêtait

volontiers à la vive pression de l'opinion publique en faveur du pacha

d'Égypte, et ne sentait aucune impérieuse nécessité d'y résister.

J'avais pour mission à Londres d'obtenir du gouvernement anglais de

grandes concessions au profit du pacha, et pour armes dans ce travail

la triple conjecture que je viens d'indiquer sur les chances de

l'avenir en cas de lutte, et la nécessité de l'union permanente de

la France et de l'Angleterre pour maintenir l'intégrité de l'Empire

ottoman et la paix de l'Europe.

Mon entrée en relation avec lord Palmerston fut facile et agréable. Il

me savait sincèrement attaché aux intimes rapports de la France avec

l'Angleterre, et dès notre première entrevue il s'empressa de me

donner à cet égard, sincèrement aussi, je crois, les plus fermes

assurances: «Les intérêts supérieurs et dominants des deux pays

finiront toujours, me dit-il, par dissiper les nuages qu'élèvent

quelquefois, entre eux, tantôt des faits accidentels, tantôt les

efforts malveillants de tels ou tels organes de la presse périodique.

Cependant, ajouta-t-il, ces nuages sont un mal réel; ce mal s'est

aggravé depuis une certaine époque, et, je l'avoue, nous-mêmes, depuis

le ministère de M. le comte Molé, nous avons cru remarquer, dans le

gouvernement français, une disposition moins amicale à notre égard

et quelque penchant vers d'autres alliés.» Je repoussai cette

supposition: «Les sentiments du Roi pour l'Angleterre sont toujours

les mêmes, lui dis-je; il n'y a eu de modifié que sa situation en

Europe envers les puissances continentales. Par l'influence du temps,

et surtout par suite des efforts et des succès du gouvernement du Roi

pour le maintien de l'ordre et de la paix, la méfiance et, pour parler

sans détour, l'éloignement que ressentaient pour lui quelques-unes de

ces puissances se sont dissipés ou du moins fort affaiblis; elles

lui ont rendu justice et ont compris de quelle importance était, pour

l'Europe, son affermissement. Elles lui ont témoigné dès lors plus

de confiance et de bon vouloir, et il s'est trouvé plus rapproché

d'elles, mais sans s'être, pour cela, éloigné de vous. Son attachement

à l'alliance anglaise est resté aussi profond, aussi sincère que dans

les premiers temps, quoique plus libre et moins exclusif. Vous

ne pensez certainement pas, mylord, que, pour être unis avec

l'Angleterre, nous devions rester isolés en Europe ou en mauvais

rapports avec les autres États.--Non, non, reprit lord Palmerston;

nous ne sommes pas jaloux à ce point; mais tant de faits ont concouru

pour nous inspirer des doutes qu'il était difficile que nous n'y

vissions que des accidents.» Il passa alors en revue les diverses

questions, petites ou grandes, qui, depuis 1836, en Europe, en

Amérique, en Afrique, s'étaient élevées entre les deux pays, et leur

avaient été des sujets de dissentiment ou d'inquiétude. Il insista

particulièrement sur les obstacles que rencontraient, de notre part,

les négociations commerciales poursuivies par le cabinet anglais soit

en Espagne, soit avec nous-mêmes. Je saisis volontiers cette occasion

d'indiquer quelles maximes dirigeaient et devaient, à mon avis,

diriger, en pareille matière, le gouvernement français: «Il y a ici,

mylord, lui dis-je, des faits impérieux auxquels, de part et d'autre,

nous devons nous résigner, des intérêts essentiellement divers que,

de part et d'autre, nous sommes chargés de protéger et obligés de

ménager. Le gouvernement du Roi est disposé et décidé à faire tous

ses efforts pour amener, entre ces intérêts, les transactions les

plus équitables, et pour seconder, par l'application des principes

libéraux, le bien-être général des deux pays; il vient de vous en

donner une preuve dans les négociations qu'il a acceptées et qui

se poursuivent pour la modification de nos tarifs mutuels. Mais

le progrès dans cette voie est difficile et doit être lent. Le

gouvernement du Roi est tenu de penser d'abord aux intérêts actuels

des manufacturiers français et de la population ouvrière qui vit du

travail qu'ils lui fournissent. Vous n'ignorez pas, mylord, qu'en

France une partie des propriétaires du sol, même sans s'associer à

aucune conspiration, à aucun projet de renversement, restent

encore, envers le gouvernement de Juillet 1830, dans une disposition

malveillante, et ne lui prêtent point la force que cette classe de

la société donne en général au pouvoir. Une autre classe, celle

des grands manufacturiers, maîtres de forges, négociants, s'est au

contraire empressée vers le gouvernement du Roi, et lui a apporté,

lui apporte en toute occasion, l'appui de son activité, de son

intelligence, de sa richesse, de son influence sociale. Il est

impossible que le gouvernement du Roi ne porte pas, aux intérêts et

aux sentiments de cette classe et de la population qui se rattache

à elle, un soin très-attentif; et ce n'est qu'après de scrupuleuses

enquêtes, des discussions approfondies et par des démonstrations

évidentes de l'intérêt général du pays qu'il peut lui imposer des

sacrifices et des efforts dont elle reconnaisse la nécessité.»

Je ne laissai passer sans réfutation ou explication aucun des griefs

que lord Palmerston venait de rappeler. Il n'insista sur aucun; aucune

aigreur prolongée n'avait percé dans ce petit résumé rétrospectif; il

avait plutôt voulu, au début de ses rapports avec moi, se débarrasser

de ses mécontentements passés que s'en prévaloir pour l'avenir; et

sa disposition me parut exempte de toute arrière-pensée malveillante,

mais empreinte d'une certaine susceptibilité générale et de quelque

doute sur le bon accord futur et solide des deux gouvernements.

Pas un mot ne fut dit, entre nous, ce jour-là, sur les affaires

d'Orient. Pressé d'aller à la Chambre des communes et de préparer

les documents qu'il avait à lui communiquer à propos de la guerre de

Chine, lord Palmerston me demanda de remettre au surlendemain, 4 mars,

notre premier et sérieux entretien sur la grande question qui était

l'objet essentiel de ma mission.

Je me rendis chez lui le surlendemain, à une heure. Je venais

d'apprendre la chute du maréchal Soult à qui j'avais adressé mes

premières dépêches, et la formation du ministère présidé par M.

Thiers. Je dis en entrant à lord Palmerston: «Je n'ai et ne puis

encore avoir reçu, mylord, sur les affaires d'Orient et sur l'idée

que s'en forme le nouveau cabinet, aucune instruction positive.--Tant

mieux, me répondit-il, nous en causerons plus librement sur la

question même; nous avons besoin de nous tout dire.--Je m'en

féliciterai, mylord; je ne suis pas un diplomate de profession; c'est

au gouvernement intérieur de mon pays que j'ai pris quelque part;

c'est l'état des esprits dans les Chambres et dans le public que je

désire mettre sous les yeux de votre gouvernement. L'unanimité

est grande chez nous sur la question d'Orient; nos débats mêmes en

témoignent; j'ose dire que je serai en même temps, auprès de vous,

l'organe des intentions du gouvernement du Roi et de l'opinion

générale du pays. Ce n'est pas, mylord, que le gouvernement du Roi se

dirige, dans cette affaire, d'après les préjugés publics et les prenne

pour règle de sa politique; il en est de fort accrédités, de fort

bruyants auxquels il est bien loin de s'associer. Vous entendez sans

cesse parler en Angleterre des prétentions ambitieuses, des vues

d'agrandissement de la France, et vous ne partagez certainement pas,

à ce sujet, toutes les craintes dont on vous assiége. Nous aussi,

mylord, nous avons nos méfiances populaires; à nous aussi on

parle sans cesse de l'ambition et des projets d'agrandissement de

l'Angleterre; elle veut s'emparer de Candie, dominer seule en Égypte

et en Syrie. Le gouvernement du Roi sait fort bien que ces rumeurs

n'ont aucun fondement. Il est parfaitement convaincu que votre

gouvernement est trop sage pour vouloir, en Orient, autre chose que

le maintien de la paix et de l'ordre établi entre les États. Nous

regardons, mylord, l'intérêt français et l'intérêt anglais dans cette

question, je veux dire l'intérêt supérieur et dominant des deux pays,

comme semblables. Vous voulez, nous voulons comme vous que l'Empire

ottoman subsiste et tienne sa place dans l'équilibre européen.

Pour nous comme pour vous, c'est à Constantinople qu'est la grande

question; c'est la sûreté et l'indépendance de Constantinople que,

vous et nous, avons à coeur de garantir. Les événements ont élevé en

Égypte et en Syrie une autre question sur laquelle on peut croire

que nous ne sommes pas aussi unanimes; mais cette question nouvelle

n'empêche pas que celle de Constantinople ne demeure la question

première, essentielle. Ce sont les événements de Syrie qui nous

obligent à nous occuper de Constantinople; mais c'est toujours à

Constantinople qu'est, pour vous comme pour nous, la grande affaire;

c'est toujours en vue de Constantinople, et pour arriver à une bonne

solution de la question qui réside là, que toutes les autres questions

doivent être considérées et résolues. Eh bien, mylord, pour que la

question de Constantinople soit résolue comme il convient à vous, à

nous, à la paix et à l'équilibre de l'Europe, il faut que la question

d'Égypte soit résolue pacifiquement, par un arrangement agréé du

sultan et du pacha, et qui règle définitivement, de leur aveu,

leur situation réciproque. Quel doit être cet arrangement, quelle

délimitation territoriale en résultera entre les deux rivaux, ce sont

là des questions graves sans doute, mais, à nos yeux, secondaires. Que

le sultan ou le pacha possède telle ou telle étendue de territoire,

cela nous préoccupe peu; ce qui nous préoccupe beaucoup, c'est que

l'Orient ne soit pas livré aux chances d'un grand trouble, qu'on

n'y mette pas le feu en y employant la force. Pensez-y bien, mylord,

consultez le passé; tout événement, toute secousse en Orient compromet

la sûreté et l'indépendance de Constantinople en y favorisant les

progrès de l'influence que, vous et nous, souhaitons d'y restreindre.

Tout emploi de la force en Orient tourne au profit de la Russie;

d'abord, parce que c'est toujours la Russie qui paraît sur cette scène

avec les forces les plus considérables; ensuite, parce que tout

emploi de la force, toute grande secousse amène des chances qu'il est

impossible de prévoir, et dont la Russie est, plus que toute autre

puissance, en mesure de profiter. Permettez-moi, mylord, de vous

adresser une question: je sais que vous avez regardé l'arrangement

conclu à Kutahié, en 1833, comme mauvais, et je n'en veux pas discuter

en ce moment le mérite; pourtant, si on eût pu, il y a quelques mois,

avant l'explosion de la nouvelle lutte entre le sultan et le pacha,

garantir la durée de l'arrangement de Kutahié pour dix ans, pour le

reste de la vie de Méhémet-Ali, vous auriez, à coup sûr, accepté

ce _statu quo_ comme un bien réel, comme un gage de sécurité pour

l'Empire ottoman, et, par conséquent, pour l'Europe. Pourquoi? Parce

que ce qui importe avant tout à l'Europe, en Orient, c'est la paix,

l'absence de tout ébranlement qui ouvre des perspectives et des

chances à l'ambition étrangère.»

Lord Palmerston, qui m'avait écouté jusque-là avec une attention

immobile, m'interrompit à ces paroles: «Le _statu quo_ de

l'arrangement de Kutahié était impossible, dit-il; l'ambition de

Méhémet-Ali va toujours croissant; il n'a jamais pu se contenir dans

ses limites.

--«Pardon, mylord; je ne doute pas que Méhémet-Ali ne soit fort

ambitieux; mais on ne peut, dans cette dernière occurrence, le charger

du tort de l'agression.

--«Oui, je sais qu'on dit cela en France, mais on se trompe; c'est sur

le territoire turc, non sur le territoire égyptien que la bataille de

Nezib a été livrée.

--«Il est vrai, mylord; mais le territoire égyptien avait été

préalablement envahi par les Turcs; ils avaient occupé plusieurs

villages égyptiens; Aïn-Tab, où ils étaient d'abord entrés, est sur le

territoire égyptien.

--«Je ne crois pas,» dit lord Palmerston, et il alla chercher une

carte de Syrie sur laquelle nous eûmes bientôt constaté qu'Aïn-Tab

était sur la rive droite du Sed-Jour qui faisait alors la limite des

deux territoires. Lord Palmerston éleva des doutes sur l'exactitude

de sa carte: «J'ai apporté, dis-je, une excellente carte de Syrie,

publiée naguère à Gotha, et dans laquelle Aïn-Tab est aussi placé sur

la rive droite du Sed-Jour.» Lord Palmerston abandonna ce terrain de

discussion: «Peu importe, dit-il, que, ce jour-là, le sultan ou le

pacha ait été l'agresseur; dans leur situation réciproque, il ne

pouvait manquer d'y avoir un agresseur; comment contenir un vassal

ambitieux et un souverain irrité ayant leurs armées en présence, sans

frontières fortes et bien précises? Ce qui vient d'arriver devait

arriver et recommencerait toujours. Nous aurions dû le prévoir en

1833. Je l'ai dit alors et j'ai demandé qu'on prît d'autres mesures

que l'arrangement de Kutahié. Mais nous avions ici d'autres affaires

pressantes; le cabinet n'a pas voulu. Nous avons eu tort. Il ne

faut pas que nous retombions dans la même faute. Il faut que nous

prévenions le retour d'événements pareils à ceux dont nous sommes si

embarrassés. Le moyen, c'est de rendre le sultan plus fort, le pacha

plus faible, et de prévenir entre eux ce contact habituel, inévitable,

qui tente, à chaque instant, l'ambition de l'un et la vengeance de

l'autre. Pour fortifier l'Empire ottoman, il faut lui rendre une

partie des territoires qu'il a perdus; la Syrie est une province

peuplée et riche; la Porte en tirera des hommes et de l'argent; elle

résistera alors bien mieux au pacha qui, de son côté, aura bien moins

d'occasions et de moyens de l'attaquer.

--«Croyez-vous, mylord, que vous fortifierez réellement l'Empire

ottoman en lui rendant plus de territoires? Ne nous repaissons pas

d'illusions; cet Empire n'est pas mort, mais il se meurt; il tombe

en lambeaux; nous pouvons prolonger sa vie, mais non le ressusciter

effectivement. Vous ne lui rendrez pas, avec la Syrie, la force de

la gouverner et de la garder; l'anarchie, le pillage, la violence et

l'impuissance turques reprendront possession de cette province, et

vous serez responsable de son sort; vous serez obligé tantôt d'y

réprimer, tantôt d'y soutenir les Turcs. Je suppose que vous ayez

réussi; je suppose Méhémet-Ali dompté, refoulé en Égypte, croyez-vous

qu'il se résigne et qu'il renonce à son ambition que vous jugez si

indomptable? Non, mylord; il a fait ses preuves de persévérance et

d'adresse; il reprendra ses desseins; il travaillera à reconquérir la

Syrie. Les moyens ne lui manqueront pas; quand Méhémet-Ali possède la

Syrie, c'est le sultan qui y a des intelligences et qui y fomente

des rébellions; quand le sultan la possédera, ce sera le pacha qui

fomentera les rébellions, rendra précaire la domination de son rival,

et ressaisira peut-être bientôt la sienne. Au lieu d'avoir assuré la

domination de la Porte, vous aurez au contraire échauffé la lutte,

aggravé le trouble et préparé de nouveaux hasards dont la Russie sera,

comme toujours, la première à profiter.

--«Vous avez, me dit lord Palmerston, trop mauvaise opinion de

l'Empire ottoman, et vous n'êtes pas au courant de la disposition

actuelle du gouvernement russe. Un État qui est un cadavre, un corps

sans âme et qui tombe en lambeaux, ce sont là des figures auxquelles

il ne faut pas croire; qu'un État malade retrouve des territoires pour

y lever de l'argent et des hommes, qu'il remette de la régularité dans

son administration, il se guérira, il redeviendra fort. C'est ce qui

arrive déjà en Turquie; le hatti-schériff de Reschid-Pacha s'exécute;

ses bons effets se développent. Et quant à la Russie, soyez sûr que sa

disposition à se concerter avec les autres puissances sur les affaires

d'Orient est sérieuse. Je ne dis pas que le désir de nous diviser,

vous et nous, ne soit pour rien dans sa conduite; mais elle désire

aussi de ne pas rester en Orient dans la situation où elle s'est mise;

son traité d'Unkiar-Skélessi lui pèse; si des troubles éclatent en

Turquie, si Méhémet-Ali menace Constantinople, si la Porte réclame le

secours russe, aux termes du traité, l'empereur Nicolas est décidé

à l'exécuter; il croit que son honneur le lui prescrit; mais cette

nécessité ne lui plaît point; il prévoit que, ni vous, ni nous, ne le

laisserions faire, et il ne veut pas engager cette lutte; il cherche à

se placer sur un terrain moins compromettant. Il est de notre intérêt,

du vôtre, de l'intérêt de l'Europe de lui en faciliter les moyens.

Saisissons cette disposition de la Russie pendant qu'elle existe;

profitons-en pour ramener la question ottomane dans le droit public

européen. Ce sera pour nous tous un grand avantage d'avoir détruit,

sans combat, ce protectorat exclusif qui nous inspire de si justes

méfiances, et d'avoir lié par les traités la puissance qui voulait se

l'arroger.

--«Je souhaite que vous ayez raison sur l'un et l'autre point, mylord;

je souhaite que l'Empire ottoman retrouve de la force et que la Russie

renonce à le dominer en le protégeant. Mais l'abdication russe me

paraît bien douteuse, et quant à la restauration turque, les dangers

que court en ce moment l'Empire ottoman sont plus pressants que ne

seront prompts les remèdes dont vous parlez. Dans les suppositions les

plus favorables, cet Empire ne sera de longtemps en état de se suffire

à lui-même, et quand de grands désordres intérieurs lui imposeront

de grands efforts, pendant longtemps encore ce seront des forces

étrangères, c'est-à-dire des Russes qui viendront le protéger.

--«Quand les Russes viendront en vertu d'un traité et au nom de

l'Europe, le danger ne sera plus le même; et le but une fois atteint,

ils s'en iront.

--«Je crois à la vertu des traités, mylord; je crois à la loyauté

des souverains; mais je crois aussi à l'empire des situations, des

passions et d'une politique séculaire. Ce sera beaucoup sans doute que

les Russes sortent de Turquie après y être venus; mais même quand ils

en seront sortis, ce sera un grand mal qu'ils y soient venus. Et qui

vous dit qu'ils en pourront sortir promptement? Qui vous dit que la

guerre, une fois allumée en Syrie, ne durera pas plus longtemps que

vous ne l'aurez prévu? Le pacha a là une armée considérable; il peut,

même quand ses communications par mer seront interrompues, la soutenir

et la pourvoir dans le pays même et par la voie de terre. Déjà,

dit-on, il en organise les moyens à travers le désert et la Palestine;

on parle de cinq mille chameaux réunis dans ce dessein. Vous ne

débarquerez pas en Syrie des troupes anglaises; l'Autriche n'y enverra

pas les siennes; contre toutes les difficultés de cette guerre,

partout où elle éclatera, en Syrie comme dans l'Asie Mineure et

à Constantinople, ce seront des Russes qui seront chargés de la

soutenir.

--«Des troupes anglaises, non; nous n'en avons pas à mettre là; des

troupes autrichiennes.... eh, eh, on ne sait pas, on ne sait pas.»

Je restais incrédule; lord Palmerston reprit: «D'ailleurs il ne serait

peut-être pas nécessaire que des Russes vinssent dans l'Asie Mineure

ou en Syrie; on pourrait débarquer en Égypte même, au coeur de la

puissance de Méhémet-Ali, un corps turco-russe; il n'a là que de

mauvaises troupes, des ouvriers; il faudrait qu'il rappelât son armée

de Syrie,» et lord Palmerston, rouvrant sa carte, me montrait comment

on pourrait occuper la basse Égypte: «Mylord, lui dis-je, nous avons

fait cette épreuve; nous savons ce qu'elle exige d'efforts et ce

qu'elle fait courir de chances; vous n'aurez pas là une meilleure

armée ni un plus grand capitaine que nous n'y avons eu en 1797.

Mais permettez-moi de revenir à la question même: pourquoi tous ces

efforts? Pourquoi faire courir à la paix de l'Orient, à la sécurité de

la Porte et de l'Europe, tant de hasards? Pour refuser l'hérédité à

un vieillard de soixante-douze ans. Qu'est-ce donc que l'hérédité

en Orient, mylord, dans cette société violente et précaire, dans ces

familles nombreuses et désunies? L'histoire de Méhémet-Ali n'est pas

un fait nouveau dans l'Empire ottoman; plus d'un pacha, avant lui,

s'est élevé, a fait des conquêtes, s'est rendu puissant et presque

indépendant. Qu'a fait la Porte? Elle a attendu; les pachas sont

morts, leurs fils se sont divisés, et la Porte a ressaisi ses

territoires et son pouvoir. C'est encore ici pour elle la meilleure

chance et la conduite la plus prudente.

--«Il y a du vrai dans ce que vous dites là; l'hérédité n'aurait

peut-être pas grande valeur. Pourtant Ibrahim-Pacha est un chef

habile, aimé de ses troupes, meilleur administrateur que son père,

dit-on; il a auprès de lui des officiers capables, des Français. Nous

nous disons tout, n'est-ce pas? Est-ce que la France ne serait pas

bien aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance

nouvelle et indépendante, qui fût presque sa création et devînt

nécessairement son alliée? Vous avez la régence d'Alger; entre vous

et votre allié d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres

États de Tunis et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie

de la côte d'Asie sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe

d'Alexandrette, serait ainsi en votre pouvoir et sous votre influence.

Cela ne peut nous convenir.»

La discussion, en se prolongeant, pénétrait ainsi plus avant; j'entrai

sans hésiter dans sa nouvelle voie: «Vous avez raison, mylord; nous

nous disons tout, et nous pouvons bien librement nous tout dire, car

nos paroles ne disposent pas de l'avenir. Ce qu'il amènera peut-être

un jour, quelles nouvelles combinaisons d'États et de politique

pourront se former tout autour de la Méditerranée, je n'en sais rien,

ni vous, mylord, ni personne. Nous pouvons amuser notre esprit à

tenter de le prévoir; mais ce n'est certainement pas sur de telles

hypothèses ni par de tels pressentiments que notre politique doit

aujourd'hui se régler. Le gouvernement du Roi ne manquera jamais à ses

devoirs envers les destinées de la France; mais il est convaincu

que le grand intérêt français est maintenant la durée de la paix,

l'affermissement de l'ordre européen, le développement régulier

des divers États contenus chacun dans ses limites. C'est là notre

politique, mylord; c'est aussi la vôtre; et, en vérité, je ne

comprendrais pas qu'en Orient nous n'agissions pas de concert lorsque,

en dehors ou au-dessus de toutes les dissidences secondaires ou

futures, nous y avons si évidemment le même intérêt et le même

dessein.»

Je m'arrêtai, et regardant fixement lord Palmerston: «Permettez-moi,

mylord, lui dis-je, de vous faire tout simplement, à brûle-pourpoint,

une question directe: Y a-t-il, dans cette affaire, quelque chose de

plus avancé que nous ne savons? On a dit ailleurs, on a du moins donné

à croire que la négociation dont nous nous occupons ici était presque

conclue, et les moyens de coaction à employer contre Méhémet-Ali

presque réglés. Y a-t-il à cela quelque chose de vrai?»

Lord Palmerston me répondit tout simplement: «Il n'y a rien,

absolument rien de plus que ce que vous savez.» Il se leva, alla

ouvrir un pupitre sur lequel il avait l'habitude d'écrire debout,

et il en rapporta deux papiers: «Voici, me dit-il, deux projets

d'arrangement, de traité, si l'on veut, entre toutes les puissances,

sur cette affaire. Le premier est de moi; c'est une pure ébauche, une

simple rédaction de mes propres idées que je n'ai pas même montrée

à mes collègues. Le second est une ébauche analogue qui me vient des

puissances du continent.» Il ne me nomma pas la puissance; mais j'eus

lieu de croire que cette seconde ébauche était d'origine autrichienne.

«Lisez-les toutes les deux,» me dit-il. Il me lut effectivement le

premier de ces projets et je lus moi-même le second. Ils étaient

conçus, en principe, dans des systèmes différents: le projet de lord

Palmerston était un traité entre les cinq puissances et la Porte

ottomane; dans le second, les cinq puissances ne traitaient qu'entre

elles, et la Porte recevait et acceptait leurs propositions. Cette

différence essentielle mise de côté, les deux projets ne différaient

pas beaucoup d'ailleurs; ils contenaient l'un et l'autre: 1º

l'engagement des cinq puissances de garantir l'Empire ottoman contre

toute nouvelle attaque du pacha d'Égypte et toute invasion au delà

du Taurus; 2º le règlement, dans ce cas, du mode d'occupation de

Constantinople et de la mer de Marmara; 3º enfin l'indication des

moyens à employer contre le pacha d'Égypte dans le cas où il se

refuserait aux injonctions du sultan et des cinq puissances. Sauf

l'emploi des flottes européennes pour intercepter les communications

entre l'Égypte et la Syrie, et pour seconder les insurrections locales

ou les débarquements des forces turques ou alliées, ces moyens

de coaction étaient très-vaguement indiqués et aboutissaient à

l'engagement de se concerter de nouveau si des mesures plus actives

devenaient nécessaires.

En lisant le paragraphe qui retirait la Syrie à Méhémet-Ali et ne

lui accordait que l'hérédité de l'Égypte, lord Palmerston me dit:

«Passons; ceci est en litige.» Là finit notre entretien. «Je suis fort

aise, me dit lord Palmerston, que nous ayons ainsi causé à fond de

l'affaire; j'attendrai maintenant que vous en ayez rendu compte au

gouvernement du Roi et qu'il vous ait transmis ses instructions.»

Quoique nouvellement arrivé à Londres et encore imparfaitement

instruit de la mesure des importances et des influences personnelles

dans le cabinet et le monde politique anglais, je savais que lord

Palmerston était bien réellement, dans les affaires étrangères, le

ministre efficace, et que c'était sur lui qu'il fallait agir pour agir

sur son gouvernement. Mais plusieurs de ses collègues, lord Melbourne

d'abord, chef du cabinet, lord Lansdowne, lord John Russell,

lord Holland se préoccupaient vivement des questions de politique

extérieure, et exerçaient, à des titres divers, sur les résolutions

du ministère et sur l'esprit de lord Palmerston lui-même, une assez

grande action. J'avais, avec quelques-uns d'entre eux, d'anciennes et

bonnes relations de société que je pris, dès les premiers jours, soin

de cultiver; mais je ne connaissais pas du tout lord Melbourne; je

venais de le rencontrer pour la première fois dans le salon de lady

Palmerston; il était naturel et convenable que j'entrasse avec lui

en rapport officiel et en matière; je lui demandai et il me donna

rendez-vous chez lui le 8 mars. Je le trouvai bienveillant pour la

France et très persuadé que le bon accord des deux pays leur importait

également à l'un et à l'autre, soit pour leur prospérité intérieure,

soit comme gage de la paix de l'Europe, leur intérêt commun. Étendu

dans son fauteuil à côté du mien, détournant la tête et penchant vers

moi l'oreille, parlant anglais et moi français, chacun à notre tour

et dans un dialogue régulier, interrompu seulement par ses rires, lord

Melbourne m'écoutait et me répondait avec ce mélange d'insouciance et

d'attention sérieuse qui indique une conviction libre plutôt qu'une

intention préméditée, et qui semble appeler et autoriser un complet

abandon. Je le mis au courant de ce que j'avais dit d'essentiel à

lord Palmerston. Comme il insistait complaisamment sur les avantages

mutuels de l'alliance: «Convenez, mylord, lui dis-je, qu'il serait

étrange que cette bonne intelligence, ce concert des deux pays n'eût

pas lieu précisément dans la question où leur intérêt dominant est

évidemment le même. Je comprends telle contrée, telle occasion où,

malgré notre alliance générale, nous pouvons avoir des intérêts

réellement divers; mais il est clair qu'en Orient nous sommes

voués, vous et nous, aux mêmes craintes, aux mêmes désirs, aux mêmes

desseins, voués à vouloir que la paix se maintienne, que l'Empire

ottoman subsiste, et que la Russie ne s'en empare pas, soit

matériellement et par voie de conquête, soit moralement et par

voie d'influence. Je ne saurais donc assez m'étonner si à propos de

questions secondaires ou lointaines, nous perdions en quelque sorte

de vue notre commune étoile, et si nous cessions de penser et d'agir

ensemble sur le théâtre même où nous y sommes le plus naturellement

appelés. A coup sûr, mylord, en ce cas, l'un ou l'autre des deux

cabinets se tromperait gravement, et manquerait à sa vraie, à sa

grande politique. Revenons constamment, en traitant des affaires

d'Orient, à cette politique générale et permanente qui fait le fond de

notre situation et de notre intérêt; que ce soit, pour nous, la pierre

de touche de toutes les combinaisons, de toutes les démarches. Je suis

sûr qu'en définitive, vous et nous, nous nous en trouverons également

bien.»

Lord Melbourne approuvait visiblement, et me répéta plusieurs fois,

dans le cours de la conversation: «Oui, nous avons au fond le même

intérêt, nous devons agir de concert; il n'y a, pour nous, rien de bon

à faire sans vous. Mais croyez-vous possible, me dit-il en se penchant

vers moi, de laisser au pacha d'Égypte la Syrie sans que la guerre qui

vient d'éclater et les embarras où elle nous jette recommencent sans

cesse? Le pacha voudra toujours s'étendre au delà de la Syrie; le

sultan voudra toujours reprendre la Syrie. C'est une situation qui

n'est pas tenante; il faut que nous y mettions fin.»

Je repris tout ce que j'avais dit à lord Palmerston pour lui démontrer

que le retrait de la Syrie, loin de rétablir entre le sultan et

le pacha une paix durable, ne ferait qu'envenimer la querelle et

accroître en Orient les chances de trouble: «Le sultan, dis-je, qui

n'a pu ni défendre ni reprendre la Syrie par ses propres forces, sera

hors d'état de la gouverner; et l'Europe, qui la lui aura rendue,

sera sans cesse compromise et obligée d'intervenir ou pour la

lui conserver, ou pour la protéger contre lui-même. Il y a là des

populations chrétiennes que les Turcs vexeront, pilleront, opprimeront

d'une façon intolérable; nous avons envers elles des devoirs

traditionnels; leurs souffrances, leurs clameurs exciteront la

sympathie européenne. L'administration de Méhémet-Ali ne manque, dans

cette province, ni de force, ni d'une certaine équité religieuse;

qu'elle reste entre ses mains; nous n'en entendrons guère parler, et

cette partie du moins de l'Orient jouira d'un peu de paix et donnera à

l'Europe un peu de sécurité.»

Lord Melbourne m'écoutait avec une attention presque curieuse, donnant

de temps en temps à mes paroles un assentiment marqué, m'adressant

quelquefois des questions qui semblaient désirer une bonne réponse,

et se montrant animé d'un sincère désir de trouver le point où nous

pourrions nous accorder. Mais rien n'indiquait qu'il entrevît lui-même

ce point d'union, et il semblait plutôt rejeté dans une indécision

favorable que ramené à notre sentiment.

«Permettez-moi, mylord, lui dis-je en finissant, de réduire la

question à sa plus simple expression. De quoi s'agit-il? D'accorder

ou de refuser la possession héréditaire de la Syrie à un vieillard de

soixante-douze ans, qui désire l'hérédité parce qu'il n'a maintenant

rien de plus à désirer, mais qui n'a, bien s'en faut, aucune certitude

de la transmettre effectivement à sa famille, et de fonder là une

dynastie et un État. Si on la lui accorde, si on lui propose une

transaction qu'il puisse accepter, on s'assure la paix en Orient

tant qu'il vivra et on court, après sa mort, les chances de cette

confusion, de ces querelles entre ses héritiers, de ces retours

vers le centre de la foi musulmane qui ont toujours accompagné,

dans l'Empire ottoman, la disparition de ces grandes existences

personnelles soudainement créées et qui ont bien plus de brillants

rayons que de fortes racines. Si on refuse à Méhémet-Ali la Syrie

héréditaire, si on entreprend de la lui retirer par la force, on

suscite en Orient de nouveaux troubles; on allume une nouvelle guerre

dont il est impossible de prévoir les conséquences ni la durée, et qui

aura pour résultat d'accroître, dans ces contrées, la prépondérance de

la Russie, car de quelque façon qu'on s'y prenne, quelques limitations

qu'on y apporte, ce sera toujours par la présence russe, par des

forces russes qu'il faudra accomplir ce qu'on aura résolu et soutenir

ce qu'on aura fait.»

Je m'arrêtai. Lord Melbourne, toujours enfoncé dans son fauteuil,

gardait le silence comme s'il écoutait encore. Puis il me regarda en

souriant et sans me répondre. Je le laissai l'esprit préoccupé et

un peu troublé dans son insouciance, mais pas sérieusement alarmé ni

convaincu. Je me heurtais contre les assurances de lord Palmerston qui

promettait à ses collègues une victoire facile sur Méhémet-Ali et

une large complaisance diplomatique de la Russie, avec peu de chances

qu'on eût besoin de lui demander, sur les lieux mêmes, un concours

actif et compromettant.

Parmi les collègues de lord Palmerston, lord Holland, lord Lansdowne,

lord John Russell et lord Minto étaient ceux avec qui j'avais les

relations les plus fréquentes et les plus libres. Lord Holland, d'un

esprit charmant, d'un coeur généreux et d'un caractère aussi aimable

que son esprit, était l'ami déclaré de la France, l'hôte bienveillant

des visiteurs français en Angleterre, le partisan persévérant de

l'alliance des deux pays, et il se plaisait à manifester, en toute

occasion, ses sentiments. Il m'accueillit, et lady Holland autant

que lui, avec l'empressement le plus gracieux; je retrouve, dans une

lettre que j'écrivais le 22 mars à Paris: «Lady Holland m'a invité à

dîner pour mercredi. J'étais engagé. Pour dimanche. J'étais engagé.

Je crois qu'il faudra attendre leur retour à Kensington. Ils

iront bientôt. Lord Holland en meurt d'envie. Dans sa maison de

_South-Street_, il a à peine une chambre. Il fait sa toilette dans la

salle à manger. Et pas un coin pour mettre des livres, des papiers; il

a tout son bagage dans un petit coffre qu'il transporte dans la salle

à manger, dans le salon, partout avec lui. Lady Holland tient

beaucoup à cette petite maison, qui est, m'a-t-on dit, sa propriété

personnelle.» Dès qu'ils furent établis à Kensington, ce fut à

_Holland-House_ que j'allai chercher et que je trouvai les plus nobles

plaisirs de la conversation et de la vie sociale. Lord Lansdowne et

lord John Russell étaient moins expansifs, mais également sincères

dans leurs libérales et bienveillantes dispositions envers la France:

je dînais avec eux, le 28 mars, chez lord Normandy; nous venions

d'apprendre le vote favorable de la Chambre des députés pour le

cabinet de M. Thiers dans la question des fonds secrets: «Eh bien, me

dirent-ils tous deux ensemble du ton le plus amical, il faut finir

à présent cette affaire d'Orient; il faut la finir de concert.» Les

whigs n'avaient point de chef plus considérable, plus éclairé, plus

honoré que lord Lansdowne; et lord John Russell, par son inépuisable

facilité et son infatigable énergie, grandissait tous les jours dans

son parti; le vieux poëte Rogers l'appelait _our little giant_ (notre

petit géant). Une circonstance inattendue me donna avec lord Minto un

lien particulier: je rencontrai chez lui, un soir, son beau-frère, sir

John Boileau, que je ne connaissais point, mais qui vint à moi avec un

empressement affectueux, me disant qu'il était issu d'un gentilhomme

protestant français, parti de Nîmes après la révocation de l'édit de

Nantes, et réfugié en Angleterre, où ses descendants avaient trouvé

la prospérité avec la liberté. Il avait, en partant, laissé dans sa

patrie un de ses frères en bas âge qui y avait continué sa famille,

toujours protestante et unie à la mienne par des liens de parenté et

d'amitié. Cette rencontre, qui me fut en 1840 une agréable surprise,

est devenue pour moi et tous les miens, en 1848, la source d'une

profonde et très-douce intimité.

J'avais ainsi, dans le sein même du cabinet, des amis qui désiraient

sincèrement que ma négociation aboutît à une solution pacifique des

affaires d'Orient et au maintien de l'alliance entre nos deux pays;

mais ils tenaient encore plus au succès de leur politique et de leur

ministère; et je ne me faisais point d'illusion sur la valeur de la

bienveillance qu'ils me témoignaient et de l'appui qu'ils avaient

l'air de me donner. J'écrivais le 7 avril au duc de Broglie: «Il y a

ici du progrès, et je le dis à Thiers et à Rémusat; mais soyez sûr que

j'en dis bien autant qu'il y en a; lord Palmerston est excessivement

engagé, et le travail même qui se fait dans un sens contraire au sien

l'engage quelquefois encore plus, car il se défend. J'ai beau y mettre

un soin infini, être extrêmement bien pour lui et avec lui, ne rien

dire à personne qu'après le lui avoir dit à lui-même, m'abstenir de

toute pratique cachée, de toute conversation intempestive, me refuser

même quelquefois à la faveur que me témoignent les hommes qui ne sont

pas de son avis; en dépit de tous mes ménagements, il voit, il

sent que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des idées

différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé s'élèvent, se

répandent, et modifient ou du moins ébranlent les convictions et

les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente. Quelquefois ébranlé

lui-même, il travaille à se raffermir. Il agit, il fait agir auprès

de ses collègues ébranlés. Si j'ai du temps, je ne désespère de rien;

mais aurai-je du temps? Rendez-vous bien compte de ma situation: tout

le monde est aux pieds de l'Angleterre; tout le monde offre de faire

ce qui lui plaît; nous seuls nous disons _non_, nous qui nous disons

ses amis particuliers. Et c'est au nom de notre amitié, pour maintenir

notre alliance que nous lui demandons de ne pas accepter ce que

lui offrent tous les autres. Nous avons raison; mais ce n'est pas

commode.»

«Ajoutez à cela les méfiances contractées depuis quatre ans, et qui

sont profondes, plus profondes que je ne soupçonnais. Et sachez bien

que lord Palmerston est influent, très-influent dans le cabinet, comme

tous les hommes actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent

qu'il n'a pas raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à

ce qu'il fait, il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi,

prendre de la peine. Bien peu d'hommes s'y décident.»

En dehors du cabinet, parmi les whigs ses amis, la faveur ne me

manquait pas non plus, et j'avais, dans la conversation, beaucoup

d'alliés. Le plus illustre des whigs, le chef du cabinet qui, neuf ans

auparavant, avait proposé et accompli la réforme parlementaire, lord

Grey revint à Londres quelques semaines après mon arrivée. Je le

rencontrai pour la première fois chez lord Lansdowne. Sa figure, son

accent, ses manières me plurent infiniment; la tête haute, l'air digne

et doux, le regard languissant mais prêt à s'animer si quelque chose

l'eût intéressé, des restes de beauté jeune sous la tristesse et

l'ennui de la vieillesse. Il me témoigna le désir de me revoir et de

causer avec moi: «Nous ne devons pas nous séparer de vous, me dit-il;

sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Son beau-frère,

M. Ellice, membre très-actif de la Chambre des communes, causeur

très-spirituel et maître de maison très-hospitalier, s'empressait à

me rendre tous les bons offices qui pouvaient contribuer, pour moi,

à l'agrément de la vie de Londres ou au succès de ma mission de bonne

entente entre nos deux pays. Nous nous promenions souvent ensemble.

Il me conduisit un jour à Putney, chez le gendre de lord Grey, lord

Durham, naguère ambassadeur à Saint-Pétersbourg, puis gouverneur

général des possessions anglaises dans l'Amérique septentrionale,

maintenant hors des affaires et malade à la mort; enfant gâté du

monde, spirituel, populaire, encore jeune et beau, blasé sur les

succès et irrité des épreuves de la vie. Nous causâmes de la Russie,

de l'Orient, du Canada; la conversation le ranimait un moment; mais

il retombait brusquement dans le silence, ennuyé même de ce qui

lui plaisait, et subissant avec une fierté triste et nonchalante la

maladie qui le minait comme les échecs politiques et les chagrins

domestiques qui l'avaient frappé. Il m'aurait vivement intéressé

si, dans son orgueilleuse mélancolie, je n'avais reconnu une forte

empreinte d'égoïsme et de vanité.

Les torys ne m'accueillirent pas moins bien que les whigs. Ces deux

grands partis n'étaient pas alors aussi désorganisés et effacés

qu'ils le sont maintenant; l'ardente animosité suscitée par le bill de

réforme s'était pourtant un peu calmée; les torys revenaient à la

cour où la reine recommençait à les inviter. Lord Melbourne le lui

conseillait avec une modération libérale, l'engageant spécialement à

bien traiter sir Robert Peel, «chef d'un parti puissant, disait-il,

et de plus fort capable et fort galant homme, avec qui il faut que la

reine soit en bons rapports.» Il est, je crois, convenable, et utile

pour un ambassadeur de se tenir en dehors des divisions de parti dans

le pays où il réside, et de ne pas accepter tous les petits jougs

de société qu'elles imposent; cette indépendance, exercée avec

intelligence et mesure, lui devient un gage d'influence comme de

dignité. Je reconnus bientôt que je pouvais, sans inconvénient, me

prêter au bon accueil des torys; dès mon arrivée, presque tous les

hommes importants du parti étaient venus me voir; quelques jours

après, j'en rencontrai plusieurs à dîner chez sir Robert Peel;

j'entrai librement en relation avec eux. Lord Londonderry fut le seul

que je m'abstins de visiter; son langage contre le gouvernement

de Juillet était violent; le général Sébastiani et personne de

l'ambassade française n'était allé chez lui. Je restai fidèle à cette

tradition.

Les représentants des puissances étrangères qui formaient à Londres le

corps diplomatique avaient pour moi, comme affaire et comme société,

beaucoup d'importance. Je n'y trouvai pas les deux principaux, le

prince Paul Esterhazy et le comte Pozzo di Borgo, ambassadeurs l'un

d'Autriche, l'autre de Russie; le premier était en congé à Vienne et

le second malade à Paris. Ils étaient remplacés, le prince Esterhazy

par un chargé d'affaires, le baron de Neumann, et le comte Pozzo di

Borgo par le baron de Brünnow, ministre de Russie à Darmstadt, envoyé

à Londres, comme je l'ai déjà dit, en mission extraordinaire et

spéciale pour les affaires d'Orient. Parmi les grandes puissances

continentales, la Prusse seule avait, en ce moment, à Londres un

ministre titulaire, le baron de Bülow, homme d'esprit, éclairé, fort

au courant des affaires de l'Europe, plus libéral et plus bienveillant

pour la France qu'il ne voulait le paraître, mais préoccupé de sa

santé avec une inquiétude que tantôt il s'efforçait de cacher, tantôt

il affichait tristement; le vent, le brouillard, la pluie, le soleil,

le froid, le chaud, le monde, la solitude, tout l'agitait, tout lui

faisait mal; il était évidemment dans un état nerveux pénible qui

menaçait de devenir et qui, plus tard, lorsqu'il fut ministre des

affaires étrangères à Berlin, devint en effet très-grave. Dès mon

arrivée à Londres, il vint me voir souvent, bientôt presque amical et

prenant plaisir à parler d'histoire, de philosophie, de littérature

aussi bien que de politique, avec une étendue de connaissances et

d'idées qui ne manquaient ni de précision ni de finesse. Le baron

de Neumann était un serviteur confidentiel du prince de Metternich,

intelligent, prudent, discret avec solennité, évitant surtout de

compromettre sa cour et lui-même, et portant, je crois, bien autant

de goût à mon cuisinier qu'à ma conversation. La relation du baron

de Brünnow avec moi était plus significative et plus compliquée: seul

dans le corps diplomatique et contre l'usage, il ne vint pas me voir

pendant près de six semaines après mon arrivée; nous nous rencontrions

dans le monde; il se fit présenter à moi chez lord Clarendon, et le 17

mars, au lever de la reine, il me présenta lui-même le fils du comte

de Nesselrode; nous échangions quelques paroles, mais toujours

point de visite. Je rendais froideur pour froideur, impolitesse pour

impolitesse; un soir, chez lady Palmerston, je passai, à plusieurs

reprises, devant M. de Brünnow sans le voir. Vers la fin de mars, il

commença à s'excuser, auprès de nos amis communs, de n'être pas encore

venu chez moi, donnant pour prétexte, dit-il au baron de Bülow et à

M. de Bourqueney, qu'il n'avait à Londres point de caractère bien

déterminé; il était toujours ministre de Russie à Darmstadt; il

regrettait l'embarras que cette circonstance avait mis dans nos

rapports; mais dès qu'il aurait présenté ses lettres de créance à la

reine Victoria, il viendrait me faire visite. Il me l'annonça lui-même

le 8 avril, dans le salon d'attente du palais de Saint-James, et il

vint en effet le lendemain s'acquitter, envers moi, d'une politesse

officielle que sans doute les instructions de son maître lui avaient

jusque-là interdite. Frivole marque de l'humeur impériale.

Les représentants des autres puissances continentales, le général

Alava, ministre d'Espagne, M. Van de Weyer, ministre de Belgique, M.

Dedel, ministre de Hollande, le comte de Bjoernstierna, ministre

de Suède, le baron de Blome, ministre de Danemark, le comte Pollon,

ministre de Sardaigne, me témoignèrent, dès les premiers jours, un

empressement amical ou curieux, et prirent bientôt l'habitude de

venir souvent s'entretenir chez moi. Les représentants des grandes

puissances tiennent en général trop peu de compte de la diplomatie

de second ordre, et des informations comme de l'appui qu'ils en

pourraient recevoir. Peu engagés directement dans les grandes

questions du jour, et exposés à en subir les conséquences plutôt qu'à

y prendre une part active, les agents des puissances secondaires

sont des spectateurs à la fois intéressés et impartiaux, attentifs

à observer les faits et libres d'esprit dans les jugements qu'ils en

portent. Le général Alava était un loyal Espagnol, aimé en Angleterre

et point hostile ni méfiant envers la France; M. Van de Weyer était un

interprète spirituel, discret et bien placé dans la société anglaise,

du roi Léopold et de sa pensée politique sur les affaires européennes;

M. Dedel représentait avec une franchise et une convenance parfaites

la vieille aristocratie républicaine de la Hollande, toujours habile

et digne, même depuis qu'elle a cessé d'être puissante en Europe;

le comte de Pollon était un gentilhomme éclairé et d'un esprit

très-cultivé, libéral avec modestie. J'eus constamment à me

louer, pendant mon ambassade, de mes rapports avec ces diplomates

tranquilles, et leur commerce m'éclaira plus d'une fois sans me

compromettre jamais.

J'informais avec soin mon gouvernement de tout ce qui se passait dans

ce foyer anglais de la politique européenne; je rendais à M. Thiers,

et dans mes dépêches officielles et dans mes lettres particulières,

un compte exact de mes observations, de mes conversations, de mon

attitude, de l'état des esprits, soit dans le cabinet, soit dans le

public, et des craintes comme des espérances que je ressentais. Dès

le 12 mars, quinze jours après mon arrivée à Londres, en lui racontant

mes premiers entretiens avec lord Palmerston, je lui écrivis: «Je suis

maintenant convaincu que lord Palmerston n'a aucun dessein de rien

faire ni de rien décider avant l'arrivée du plénipotentiaire turc;

nous avons donc du temps. Mais je dois faire observer dès aujourd'hui

à Votre Excellence que cet avantage deviendrait peut-être un danger si

nous nous laissions aller à supposer que, parce qu'il ne se fait

rien à présent, il ne se fera rien plus tard, et que nous serons

définitivement dispensés de prendre une résolution parce que nous n'en

sommes pas pressés immédiatement. Plus j'observe, plus je me persuade

que le cabinet britannique croit les circonstances favorables pour

régler les affaires d'Orient, et veut sérieusement en profiter. Il

aime beaucoup mieux agir de concert avec nous; il est disposé à nous

faire des concessions pour établir ce concert. Cependant, si, de

notre côté, nous n'arrivions à rien de positif, si nous paraissions

ne vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les difficultés

en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par quelque

résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous et

avec d'autres, plutôt que de ne rien faire. Le temps peut nous

servir beaucoup pour amener ce cabinet au plan de conduite et aux

arrangements qui nous paraissent sages et praticables; mais si

nous n'employions pas le temps à marcher effectivement vers un tel

résultat, je craindrais fort, je l'avoue, qu'en définitive il ne

tournât contre nous.»

Quatre jours après, le 16 mars, au sortir d'un long entretien avec

lord Palmerston qui m'avait annoncé le consentement de la Russie

à l'admission du plénipotentiaire turc dans la négociation et la

prochaine arrivée de ce plénipotentiaire, je dis à M. Thiers: «Ce sont

là deux faits graves, dont l'origine est bien antérieure à mon arrivée

à Londres et qui modifient l'état de l'affaire. Il se peut que ces

deux faits soient entravés ou annulés par quelque incident nouveau,

et nous nous retrouverons alors dans la situation d'attente où nous

étions naguère. Mais s'ils se réalisaient, comme lord Palmerston me

l'a dit, il pourrait arriver qu'au lieu de négociations prolongées,

nous nous vissions bientôt en face de la solution et de ses

difficultés.» Et le lendemain, 17 mars, dans une lettre particulière,

en appelant toute l'attention de M. Thiers sur ma dépêche du 16,

j'ajoutai: «Il est possible que nous puissions rentrer dans la

politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées, au bout

de laquelle nous entrevoyons, en Orient, le maintien du _statu quo_;

mais il se peut aussi que les événements se précipitent et que nous

nous trouvions bientôt obligés de prendre un parti. Si cela arrive,

l'alternative où nous serons placés sera celle-ci: Ou nous mettre

d'accord avec l'Angleterre en agissant avec elle dans la question de

Constantinople et en obtenant d'elle, dans la question de Syrie, des

concessions pour Méhémet-Ali; ou nous retirer de l'affaire, la laisser

se conclure entre les quatre puissances, et nous tenir à l'écart

en attendant les événements. Je n'affirme pas que, dans ce cas, la

conclusion entre les quatre puissances soit certaine; de nouvelles

difficultés peuvent survenir; je dis seulement que cette conclusion me

paraît probable, et que, si nous ne faisons pas la tentative d'amener

entre nous et l'Angleterre, sur la question de Syrie, une transaction

dont le pacha doive se contenter, il faut s'attendre à l'autre issue

et s'y tenir préparés.»

Ce n'était pas à M. Thiers seulement que j'exprimais mes pronostics

et mes inquiétudes; le général Baudrand m'écrivait le 30 mars: «Le

Roi m'a demandé hier si j'avais reçu de vos nouvelles; sur ma réponse

négative, ce prince m'a dit: «Je vois que M. Guizot est bien accueilli

à Londres par les hommes de tous les rangs de la société, et qu'il

y jouit d'une juste considération. J'espère que cette considération

s'accroîtra encore; je trouve seulement que, dans ses dernières

lettres au président du conseil, M. Guizot paraît trop préoccupé des

dispositions de l'Angleterre qui lui semblent douteuses envers nous.

Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront, sur les

affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous.

Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront

jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres puissances

sans que la France soit une des parties contractantes. Je voudrais que

notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.» Je répondis

sur-le-champ au général Baudrand: «Je voudrais bien avoir la même

sécurité que le Roi vous a témoignée. J'espère qu'on ne fera rien sans

nous, et j'y travaille; mais ce n'est qu'une espérance et le travail

est difficile. La politique anglaise s'engage quelquefois légèrement

et bien témérairement dans les questions extérieures. Dans cette

affaire-ci d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent

les penchants de l'Angleterre, et se montrent prêtes à faire ce

qu'elle voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons

_non_. Les autres ne songent qu'à plaire; nous, nous voulons être

raisonnables, au risque de déplaire. Ce n'est pas une situation bien

commode, ni parfaitement sûre. On peut y réussir avec de la bonne

conduite et du temps; je crois qu'on aurait tort de s'y confier. Il

faut toujours craindre quelque coup fourré et soudain.»

M. Thiers ne se méprenait pas sur les périls de cette situation; il

m'écrivait, le 21 mars:

«Si lord Palmerston veut absolument prendre une mesure contre le

pacha, avec trois cours du continent au défaut de quatre, s'il en est

ainsi, un peu plus tôt, un peu plus tard, les propositions Brünnow

seront signées, sous une forme ou sous une autre. Cette situation n'a

été créée ni par vous ni par moi. Nous n'y pouvons rien.» C'était à

la note du 27 juillet 1839, par laquelle les cinq grandes puissances

avaient détourné le sultan de l'arrangement direct avec le pacha,

en lui promettant leur accord et leur action commune, que M. Thiers

faisait remonter le mal: «A l'origine, m'écrivait-il le 16 juillet, on

aurait pu tenir une autre conduite; mais depuis la note du 27 juillet

1839, il n'est plus temps. Vous pouvez juger maintenant si j'avais

raison de dire aux ministres du 12 mai que cette note était la plus

grande faute qu'on pût commettre. C'est l'ornière dans laquelle le

char a échoué, et de laquelle nous n'avons encore pu l'arracher.» M.

Thiers attribuait, je crois, à cette note plus d'importance qu'elle

n'en avait réellement; quand la France ne s'y serait pas associée,

quand la démarche européenne aurait été faite auprès de la Porte,

en juillet 1839, par quatre grandes puissances au lieu de cinq, elle

aurait également empêché tout arrangement direct du sultan avec le

pacha, et le concert qui, en juillet 1840, s'établit, sans nous, entre

les quatre autres puissances, aurait seulement commencé un an plus

tôt. Quoi qu'il en soit, M. Thiers entreprit de lutter sans bruit

contre les vices de la situation dont il héritait, qu'il ne voulait

pas accepter pleinement, et qu'il ne croyait pas pouvoir répudier

ouvertement. Dans cet espoir, il me donna deux instructions

principales: la première, de gagner du temps, de dire que nous

n'avions point d'opinion absolue, point de parti pris, de discuter les

politiques diverses, de démontrer les inconvénients de celle que

lord Palmerston voulait faire prévaloir, et de retarder ainsi toute

résolution définitive; la seconde, de me refuser à toute délibération

commune avec les quatre puissances, de n'avoir en quelque sorte de

rapports officiels qu'avec les ministres anglais, et de dégager ainsi

le gouvernement français des liens que la note du 27 juillet 1839 lui

avait imposés. Il s'appliquait à bien établir qu'il ne négociait, sous

main, entre la Porte et le pacha, aucun arrangement direct, et que la

France ne manquait point aux obligations de concert européen qu'elle

avait contractées; mais il espérait qu'avec le temps, sous le

poids des périls et des embarras de la situation, en présence des

difficultés sans cesse renaissantes du concert entre les cinq cours,

le sultan et le pacha finiraient en effet par s'arranger directement;

ou bien que, de guerre lasse, les puissances elles-mêmes se

résigneraient à accepter et à garantir, entre la Porte et son vassal,

le maintien du _statu quo_; ce qui était, à son avis, la meilleure des

combinaisons.

Cette politique avait le grave défaut d'être plus compliquée et plus

exigeante, au fond, qu'elle ne voulait le paraître: elle marchait à

son but par des voies lentes et indirectes; et ce but, s'il eût été

atteint, eût été, pour les quatre puissances, surtout pour le cabinet

anglais, un éclatant échec. Tout l'espoir de M. Thiers se fondait sur

la double confiance que Méhémet-Ali résisterait énergiquement à toute

combinaison qui lui enlèverait la Syrie, et que tous les moyens de

coaction qu'on tenterait contre lui seraient vains. Sa conviction sur

ces deux points était si profonde qu'il regardait la politique de lord

Palmerston à l'égard de l'Orient comme une politique d'aveuglement et

de ruine: «On perdra ce qu'on veut sauver, m'écrivait-il; on expose

l'Empire turc à la dissolution par une incertitude prolongée, et

l'Empire égyptien à l'agression par des provocations imprudentes.» Et

l'état des esprits en France, dans les Chambres comme dans le public,

mettait cette confiance du cabinet français dans Méhémet-Ali bien à

l'aise, car on lui faisait un devoir de soutenir la cause égyptienne;

la fortune du pacha semblait un gage assuré de sa force comme de son

énergie; il avait frappé les imaginations; il excellait à caresser

les intérêts et les personnes. Il y avait là une de ces illusions

précipitées qui s'emparent quelquefois des peuples, et que

l'expérience, la plus rude expérience, peut seule dissiper.

J'avais encore ma part de cette illusion; je m'en méfiais pourtant et

je commençais à sentir vivement le faible de la politique que

j'étais chargé de défendre. Je m'efforçais de faire partager à mon

gouvernement mon impression en lui signalant, tantôt le péril prochain

d'une solution adoptée et imposée, sans nous, par le concert des

quatre autres puissances, tantôt le grave inconvénient de notre

tendance à laisser de côté les trois puissances continentales pour ne

traiter sérieusement qu'avec l'Angleterre seule. En répondant le 16

avril à la dépêche du 14, dans laquelle M. Thiers me donnait cette

instruction, je lui dis: «Il y aurait plus d'inconvénient que

d'avantage à faire, de la dépêche que Votre Excellence vient

de m'adresser, un usage officiel. Je crois que, si j'en donnais

communication, même partielle et par simple voie de lecture, à lord

Palmerston, elle le porterait peut-être à des résolutions extrêmes,

comme contenant, non un refus de nous associer à des conférences,

ce qu'il ne demande point, mais un refus de continuer à négocier de

concert avec les quatre puissances, par simple voie de conversation et

dans l'unique but de se mettre d'accord sur quelque arrangement. Lord

Palmerston met, à ce concert, une extrême importance; soit parce que

son amour-propre y est engagé, soit parce qu'il le regarde comme le

seul moyen de profiter de la disposition de la Russie à abandonner

le protectorat exclusif de Constantinople, et à prendre simplement sa

place dans le protectorat européen. Le cabinet anglais ne demandera

pas mieux, je pense, que de nous voir traiter de cette grande affaire

surtout avec lui et par son entremise; la position qui lui est faite

par là lui convient, et nous pouvons, de notre côté, en tirer parti.

Mais la cessation de toute communication sur la question d'Orient avec

les trois autres puissances continentales, l'abandon officiel de

tout travail pour amener, entre elles et nous, un concert efficace,

embarrasseraient, irriteraient, non-seulement l'Autriche et la Prusse

qui se montrent en ce moment bien disposées, mais peut-être le cabinet

anglais lui-même, et altéreraient la situation actuelle dans ce

qu'elle a de favorable.»

Notre situation en effet était alors en voie d'amélioration. Beaucoup

de gens, dans les Chambres et dans le public anglais, se montraient

de plus en plus frappés du prix de notre alliance, de la nécessité

de faire des sacrifices pour la maintenir, et du danger que tout

arrangement conclu sans nous ne fût inefficace et ne tournât au profit

de l'influence russe. Je connaissais bien les dissentiments intérieurs

du cabinet, les efforts de lord Holland pour que la politique anglaise

se rapprochât de la nôtre, les incertitudes croissantes de lord

Melbourne, les hésitations naissantes de lord Lansdowne, peut-être

même de lord John Russell. Je savais que, parmi les radicaux de la

Chambre des communes et les whigs les plus voisins des radicaux,

l'idée de se séparer de la France pour s'unir à la Russie, et de

risquer une guerre en Orient et toutes les dépenses comme toutes les

chances de la guerre, pour arracher la Syrie à Méhémet-Ali, inquiétait

et choquait de plus en plus beaucoup d'hommes influents. Mais si je me

fusse hâté d'intervenir dans ce travail, si j'eusse donné le moindre

prétexte à supposer que je voulais le fomenter pour l'exploiter,

non-seulement il se serait arrêté, mais il aurait probablement fait

place à une réaction en sens contraire. Je crus donc devoir laisser

le mouvement à son cours naturel, et ne pas chercher à le pousser trop

vite ou à en profiter trop tôt. Je me tins fort tranquille; je n'allai

avec personne au-devant de la conversation; je ne l'acceptai même pas

toujours quand on me l'offrait, et les occasions ne m'en manquaient

pas. Le lundi 30 mars, j'étais au bal chez la reine. Lord

Palmerston, passant avec moi dans un salon voisin de la galerie

de Buckingham-Palace, se montra clairement disposé à entrer en

conversation sur l'Orient. Je crus qu'il valait mieux me tenir encore

à l'écart, et le laisser aux prises avec le travail purement anglais

qui se faisait autour de lui. Quelques bruits me revenaient pourtant

qu'il paraissait croire, ou du moins qu'il affectait de dire qu'on

avait tort de s'inquiéter, qu'on n'en serait pas réduit à se séparer

de la France, qu'au dernier moment, plutôt que de rester seule, elle

accepterait les arrangements proposés. Il ajoutait, me disait-on, que,

pourvu que lord Melbourne, lord John Russell et lui demeurassent bien

unis, ce résultat était assuré. Ces bruits prenaient d'heure en heure

plus de consistance. Il me parut dès lors évident que lord Palmerston

lui-même était préoccupé de la disposition des esprits et des

dissentiments intérieurs du cabinet; si je continuais à éluder plutôt

qu'à chercher la conversation avec lui, il m'attribuerait l'intention

formelle de diriger contre lui ce petit travail, et en prendrait

beaucoup de méfiance et d'humeur; le moment était donc venu d'essayer

d'attirer lord Palmerston lui-même dans le mouvement qui nous était

favorable, au lieu de paraître l'en exclure, et la légère inquiétude

qu'il ressentait tournerait peut-être à notre profit si, après l'avoir

laissé naître, je venais moi-même la dissiper en reprenant avec lui la

question comme si son avis seul devait la décider; enfin il me

parut que le moment était venu aussi de bien marquer de nouveau,

conformément à mes instructions, la limite de notre politique, et de

ne laisser à lord Palmerston aucun espoir de nous entraîner dans

la sienne. Je lui écrivis donc, le 1er avril, que je désirais

m'entretenir avec lui, et ce même jour, vers quatre heures, je me

rendis au Foreign-Office où il m'attendait.

Nous causâmes d'abord, et très-amicalement, très-confidemment,

du cabinet anglais et de ce qui faisait sa force réelle dans une

situation sans cesse menacée et en apparence si précaire. Lord

Palmerston me parla beaucoup de l'Irlande, de ses progrès dans les

voies de l'ordre et du bien-être général, de l'impossibilité absolue

de la gouverner comme on la gouvernait autrefois: «On en est bien

convaincu en Angleterre même, me dit-il, plus convaincu qu'on n'en

veut convenir; si le Parlement était dissous, nous n'aurions rien à

en craindre; nous gagnerions quelque chose dans les bourgs et nous

ne perdrions pas dans les comtés.» Je remarquai cette parole que rien

n'avait provoquée, mais sans y attacher grande importance; c'était

l'expression d'un sentiment et non l'indication d'un dessein.

Comme la conversation tombait: «Mylord, lui dis-je, j'ai désiré causer

avec vous, non que j'aie rien de nouveau à vous dire, non que je

désire recevoir de vous une réponse à ce que je pourrai vous dire; je

vous prie d'avance au contraire de ne pas me répondre. Mais au moment

où Nouri-Efendi vient d'arriver et où la négociation va recommencer,

je tiens beaucoup à ce que vous sachiez exactement ce que nous

pensons, où nous en sommes, ce que nous pouvons et ce que nous ne

pouvons pas accepter. Vous m'avez fait l'honneur de me témoigner

quelque confiance; je serais désolé que vous pussiez jamais me

reprocher de vous avoir laissé un moment dans le doute sur les

intentions du gouvernement du Roi. S'expliquer bien complétement,

dire au commencement ce qu'on dira à la fin, c'est, à mon avis,

la meilleure preuve de sincérité et le plus sûr gage de bonne

intelligence que se puissent donner des alliés.»

Lord Palmerston approuva fort; il était évidemment bien aise de me

voir rentrer avec lui en conversation; il attendait curieusement ce

que j'allais lui dire; je continuai:

«Eh bien, mylord, nous sommes convaincus que le seul bon arrangement

en Orient, le seul efficace, c'est un arrangement pacifique, équitable

envers les deux parties, accepté librement par toutes les deux. Nous

sommes convaincus en même temps qu'un tel arrangement est possible. Et

pour aller droit au fait, nous pensons que si le pacha, en obtenant,

toujours à titre de vassal, l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie,

restituait à la Porte Candie, les villes saintes et le district

d'Adana, ce serait là une transaction raisonnable, et que la Porte

devrait accepter. Remarquez bien, mylord, que ceci n'est point de ma

part une proposition, et que je ne demande de la vôtre aucune réponse.

Je ne veux que vous dire bien nettement ce qui nous paraîtrait sage et

ce que nous pourrions appuyer. Au delà de ces limites, nous ne voyons

qu'impossibilité et danger. Toute tentative de contraindre le pacha à

rendre la Syrie est, à nos yeux, d'abord inefficace, ensuite pleine de

péril pour l'équilibre et le repos de l'Europe, car elle ne peut avoir

que deux effets: le premier, d'allumer en Orient la guerre civile; le

second, d'y accroître l'influence russe. Nous ne saurions donc nous

y associer; et si, ce qu'à Dieu ne plaise, une pareille tentative

pouvait être commencée, nous serions forcés, après avoir loyalement

dit à nos alliés ce que nous en pensons, de nous tenir à l'écart, n'en

acceptant, pour notre compte, ni les embarras ni les périls.»

Lord Palmerston m'écoutait avec une extrême attention et en silence.

Je m'arrêtai un moment; il ne prit point la parole; je repris: «Je

vous le répète, mylord, bien loin de vous demander une réponse,

je désire que vous ne me répondiez pas, et que vous veuilliez bien

réfléchir de nouveau, à part vous, sur cette grande affaire, sur

toutes les chances qui l'accompagnent et sur l'idée que nous nous en

formons. Toutes les fois que j'ai eu l'honneur de vous en entretenir,

vous m'avez paru justement préoccupé du désir de rendre à l'Empire

ottoman quelque ensemble, quelque force, pour qu'il fût en mesure

de servir lui-même, et par son propre poids, de barrière contre la

Russie. C'est dans cette vue que vous vous êtes montré si frappé de

l'importance de remettre entre les mains du sultan les villes saintes,

seul symbole du lien religieux dans un Empire où le lien religieux est

presque le seul qui subsiste encore. Ce que vous m'avez dit à ce sujet

m'a beaucoup frappé, et nous croyons qu'en effet les villes saintes

doivent être restituées au sultan. Mais cette restitution, mylord, ne

signifie rien si elle n'est qu'une apparence. En même temps que vous

remettrez au sultan le symbole de l'unité religieuse du mahométisme,

il faut que vous rétablissiez cette unité elle-même; il faut que tous

les musulmans se retrouvent ensemble et agissent de concert. Or, si

vous prétendez enlever la Syrie au pacha, vous ferez précisément le

contraire; vous diviserez profondément les musulmans; vous mettrez

entre eux la guerre civile. Au moment même où vous rétablirez en

apparence l'unité religieuse de l'Empire turc, vous la détruirez en

réalité; vous rendrez au sultan les clefs d'un tombeau, et vous lui

ferez perdre les armées de son plus puissant vassal.»

«Quel vassal que le pacha! s'écria lord Palmerston.

«Oui, mylord, un vassal très-ambitieux, sans doute, et qui a besoin

d'être contenu, mais qui a su aussi, dans l'occasion, se contenir

lui-même et prêter à son suzerain un très-utile appui. Avec

quelles troupes, avec quels trésors le sultan a-t-il lutté contre

l'insurrection grecque? Avec les troupes et les trésors du pacha.

C'est le pacha qui a soutenu alors l'intérêt musulman. Et il l'a

soutenu loyalement, énergiquement. Et si la Porte a perdu la Grèce,

c'est vous, c'est nous, mylord, c'est l'Europe qui la lui a fait

perdre, quand le pacha travaillait à la lui conserver. Ce que

Méhémet-Ali fit dans ce temps-là, il le ferait encore s'il était

content de sa situation et de ses rapports avec le sultan. Qu'un

arrangement se fasse aujourd'hui qui satisfasse à ses justes

espérances tout en lui imposant, envers la Porte, de justes devoirs,

il remplira ses devoirs quand le jour en viendra; il a prouvé qu'il

savait le faire. L'Empire ottoman aura retrouvé ainsi, en lui, un

appui efficace, et vous aurez vraiment rendu à cet Empire, dans les

limites et aux conditions aujourd'hui possibles, l'unité que vous lui

souhaitez avec tant de raison.»

Lord Palmerston persista à combattre ces idées, qui pourtant le

frappaient; il rechercha toutes les différences qu'on pouvait signaler

entre la situation de Méhémet-Ali lors de l'insurrection grecque et

sa situation en 1840. Il insista sur l'importance de la Syrie pour

l'Empire ottoman, non-seulement à cause des ressources que cet Empire

en pouvait tirer, mais parce que, entre les mains du pacha, elle

coupait les territoires du sultan et ne lui laissait, avec ses

provinces orientales, que des communications difficiles et précaires.

Il reprit ses arguments habituels sur la nécessité de relever la Porte

et de ne pas consacrer les prétentions d'un vassal ambitieux. «Est-il

donc impossible, me demandait-il, de faire comprendre à la France

que là aussi est son grand et véritable intérêt?--La France le

croit, mylord, lui répondis-je, et il n'est pas nécessaire de l'en

convaincre; mais elle ne se forme pas, nous ne nous formons pas la

même idée que vous de l'état des faits en Orient et des moyens

d'y atteindre notre but commun. Là est notre dissidence, et nous

donnerions beaucoup pour qu'elle cessât, car, au fond, je ne me

lasserai pas de le répéter, il n'y a de diversité entre nous, en

Orient, que pour des intérêts secondaires; le grand, le véritable

intérêt est le même, comme vous le dites, pour vous et pour nous.»

Arrivé à ce point, loin de rien faire pour soutenir la discussion,

je la laissai languir et tomber. De la part de lord Palmerston, elle

avait été molle et incertaine; tout en persistant dans sa politique,

il se sentait dans une situation un peu embarrassée et avec une

conviction un peu troublée. Il ne voulait ni adhérer aux idées

que j'exprimais, ni les écarter absolument. Il me savait gré de la

confiance amicale de mon langage, peut-être même de la netteté de

mes déclarations, et sans me rien céder, il hésitait à m'opposer des

déclarations également nettes. Je n'eus garde de le jeter dans la

polémique, et je sortis le laissant, je crois, assez préoccupé de

notre entretien. Il ne m'avait rien dit qui m'autorisât à penser que

ses intentions fussent changées ou près de changer; mais depuis que

nous discutions ensemble cette grande affaire, c'était la première

fois que la possibilité d'un arrangement qui donnât à Méhémet-Ali

l'hérédité de la Syrie comme de l'Égypte en ne rendant à la Porte que

l'île de Candie, le district d'Adana et les villes saintes, s'était

présentée à lui sans révolter son amour-propre et sans qu'il la

repoussât péremptoirement.

Je rendis compte immédiatement à M. Thiers de cet entretien; mais tout

en lui faisant entrevoir des chances plus favorables, je les trouvais

moi-même si incertaines que je m'empressai d'ajouter: «Je prie Votre

Excellence de ne pas donner à mes paroles plus de portée qu'elles

n'en ont dans mon propre esprit. Je la tiens exactement au courant

de toutes les oscillations, bonnes ou mauvaises, d'une situation

difficile, complexe, où le péril est toujours imminent, et dans

laquelle, jusqu'à ce jour, nous avons plutôt réussi à ébranler nos

adversaires sur leur terrain qu'à les attirer sur le nôtre.»

Le 7 avril au soir, je trouvai, en rentrant chez moi, une note

du plénipotentiaire turc, Nouri-Efendi, datée du même jour et qui

demandait la reprise de la négociation. Nouri-Efendi était ambassadeur

ordinaire de la Porte à Paris et venait à Londres en mission spéciale

et temporaire. «S'il est chargé de résoudre la question, me disait M.

Thiers en m'annonçant son départ, nous avons le temps de la réflexion,

et nous ne serons pas devancés par un résultat inattendu et précipité.

Je dois vous avertir qu'il m'a dit, à moi, qu'il n'avait ni pouvoirs

ni instructions. Il a insisté pour avoir, auprès de vous, des

recommandations très-vives; il voulait, disait-il, se diriger par vos

conseils. J'ai accueilli tout cela avec une politesse démonstrative,

mais sans y compter beaucoup. Cependant Nouri-Efendi, étant destiné

à retourner à Paris, veut bien vivre avec vous. Il est possible qu'il

veuille notre faveur plutôt que celle de l'Angleterre. Vous

pouvez donc tirer quelque parti de cette circonstance.» La note de

Nouri-Efendi ne répondait guère à cette attente: évidemment rédigée

par un Européen et probablement concertée, plus ou moins directement,

avec lord Palmerston, elle avait pour principal objet de représenter

la France comme étroitement liée aux quatre autres puissances, et

l'hérédité de l'Égypte comme la seule concession que la Porte voulût

faire à Méhémet-Ali. Nouri-Efendi se déclarait «muni de l'autorisation

nécessaire pour conclure et signer, avec MM. les représentants des

cinq cours, une convention, laquelle aurait pour but d'aider le sultan

à faire exécuter cet arrangement;» et c'était à la note du 27 juillet

1839 que le plénipotentiaire turc rattachait sa demande, comme à la

source et à la règle de toute la négociation[2].

[Note 2: _Pièces historiques_, Nº II.]

Je répondis sur-le-champ à Nouri-Efendi par un simple accusé de

réception et en lui disant que je m'empressais de porter sa note à la

connaissance de mon gouvernement. Deux jours après, j'étais allé voir

lord Palmerston pour d'autres affaires: «Eh bien, me dit-il comme je

sortais, nous avons tous reçu une note de Nouri-Efendi.--Oui, mylord,

je l'ai transmise sur-le-champ à mon gouvernement.--Elle m'a paru

assez bien rédigée; en tous cas, c'est un point de départ.»

Je ne répondis rien. Le surlendemain, 12 avril, j'appris à

_Holland-House_ que les quatre plénipotentiaires d'Angleterre,

d'Autriche, de Prusse et de Russie, avaient, non pas officiellement,

mais de fait, concerté leurs réponses, qu'elles étaient à peu près

identiques, qu'elles ne se bornaient point à un accusé de réception

pur et simple, et qu'ils regrettaient que la mienne ne fût pas

semblable à la leur, et qu'elle fût partie auparavant. Je reçus, le

lendemain matin, ce billet de lord Palmerston: «Mon cher ambassadeur,

voici copie de la réponse que j'ai donnée à la note de Nouri-Efendi.

N'est-ce pas que vous répondrez à peu près dans le même sens?»

La réponse anglaise ne limitait pas expressément à l'hérédité de

l'Égypte, comme le faisait la note turque, les concessions de la

Porte à Méhémet-Ali; mais elle se rattachait également aux engagements

primitifs et communs des cinq puissances, déclarant que «le

gouvernement britannique était prêt à concerter, avec Nouri-Efendi, et

d'accord avec les représentants d'Autriche, de France, de Prusse et de

Russie, les meilleurs moyens de réaliser les intentions amicales que

ces plénipotentiaires des cinq puissances avaient manifestées, au

nom de leurs cours respectives, à l'égard de la Porte, par la note

collective du 27 juillet 1839.»

J'avais, par ma réserve, bien pressenti les intentions et ménagé la

situation du gouvernement du Roi. M. Thiers, en me répondant, jugea

sévèrement la note de Nouri-Efendi. Sa première impression fut de

ne pas prendre au sérieux un document dans lequel, sans tenir aucun

compte des incidents survenus dans la négociation depuis le 27

juillet 1839, on se bornait à reproduire purement et simplement une

argumentation si souvent et si victorieusement repoussée: «Comme il

serait superflu, me dit-il, de prolonger indéfiniment un pareil débat,

nous ne répondrons pas à la note dont il s'agit.» Il reconnut bientôt

que le complet silence amènerait une rupture inopportune, et n'était

pas nécessaire pour assurer l'indépendance de notre politique; et je

fus autorisé à répondre, le 28 avril, à Nouri-Efendi par une note qui,

sans aucun rappel de la note du 27 juillet 1839, sans aucun engagement

collectif, se bornait à déclarer que «conformément aux instructions

que j'avais reçues du gouvernement du Roi, j'étais prêt à rechercher,

avec les représentants des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne,

de Prusse et de Russie, les meilleurs moyens d'amener en Orient un

arrangement qui mît un terme à un état de choses aussi contraire au

voeu commun des cinq puissances qu'aux intérêts de la Porte ottomane.»

Ni la demande ni les réponses ne faisaient faire encore à la

négociation aucun progrès; mais le mouvement y était rentré. Dès qu'on

avait su Nouri-Efendi arrivé à Londres, et avant la remise de sa note,

le baron de Bülow était venu me voir: «Tout ce que nous désirons,

m'avait-il dit, c'est que la France ne se sépare pas des autres

puissances dans cette affaire; c'est presque la seule instruction que

j'aie reçue de mon roi. N'y aurait-il pas quelque moyen terme qui mît

à couvert, pour tout le monde, les anciens engagements, les situations

personnelles, et qui pût devenir, entre le sultan et le pacha, la base

d'un arrangement pacifique? Il faut chercher des combinaisons variées,

quelques petites concessions de plus, de l'une et de l'autre part,

quelques modifications dans la forme ou dans la qualification de la

domination du pacha, en un mot un terrain un peu nouveau sur lequel

nous puissions nous réunir.»

La même idée s'était laissé entrevoir dans la conversation de quelques

membres du corps diplomatique, étrangers à l'affaire, mais qui m'en

parlaient quelquefois. Je ne l'avais ni accueillie ni repoussée. Je

m'étais borné à redire, comme à lord Palmerston et à lord Melbourne,

que le gouvernement du Roi n'avait, quant à la distribution des

territoires et à la forme des dominations en Orient, point de système

personnel ni de résolution irrévocable, et que son seul principe

fixe était le maintien de la paix par une transaction agréée des deux

parties. Après la note de Nouri-Efendi, les insinuations devinrent

plus précises et plus pressantes; le baron de Bülow revint me

chercher: «Il ne m'appartient pas, me dit-il, de rien proposer, de

rien indiquer même directement; mon gouvernement est, de tous, le plus

étranger à la question; mais il désire beaucoup, beaucoup, qu'elle

soit résolue de concert entre les cinq puissances. Il y a des

embarras; il faut que ce qu'on fera se rattache à la note commune

du 27 juillet 1839, et satisfasse, dans une certaine mesure, à ses

promesses; il faut que la dignité, que la situation de tous soient

ménagées, et que chacun puisse accepter la transaction sans se donner

à lui-même un démenti. Pourquoi n'accorderait-on pas, par exemple,

à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et le gouvernement viager de la

Syrie? Voilà une transaction possible. Peut-être y en a-t-il d'autres.

Je répète qu'il ne m'appartient pas de les proposer; mais il faut les

chercher; nous finirons par en adopter une.»

J'écoutais attentivement; je répondais d'une façon générale et peu

significative; M. de Bülow continua: «Eh mon Dieu, l'hérédité même

de la Syrie accordée au pacha qui rendrait à la Porte l'Arabie et le

district d'Adana, cela même ne serait peut-être pas impossible si nous

étions sûrs qu'en cas de refus du pacha, vous serez effectivement avec

nous pour l'obliger à en finir, et que nous ne nous retrouverons pas

dans la situation où nous sommes aujourd'hui. La crainte de retomber

dans cette situation, même après avoir cédé, c'est peut-être là ce qui

embarrasse et retient le plus lord Palmerston. L'empereur de Russie

répète sans cesse qu'il ne met pas grande importance à telle ou telle

distribution des territoires entre le sultan et le pacha, et qu'il est

prêt à accepter celle qui conviendra aux autres puissances; mais que,

lorsqu'une fois on aura décidé, la décision doit être efficace, et

qu'il ne veut pas s'exposer au ridicule de l'Europe impuissante contre

le pacha. Et l'Autriche elle-même, quoiqu'elle n'ait aucun goût

pour les moyens de coaction, le jour cependant où l'on se serait mis

d'accord sur une transaction, l'Autriche la voudrait efficace et le

dirait. Ne vous y trompez pas: si nous étions sûrs que, l'arrangement

une fois convenu, les cinq puissances seront bien unies pour peser sur

le pacha de manière à le lui faire accepter, il est probable que, sur

l'arrangement même, nous serions plus faciles.»

Deux jours plus tard, le 15 avril, ce fut le plénipotentiaire

autrichien, le baron de Neumann, qui vint me voir. J'étais sorti. Il

revint deux heures après, et me confirma tout ce que le baron de Bülow

m'avait dit de ses dispositions. Il alla plus loin. Il me témoigna

un vif désir que des instructions positives m'arrivassent, et que les

autres plénipotentiaires pussent bien savoir quel arrangement aurait

décidément l'approbation du gouvernement du Roi. J'allais prendre la

parole; M. de Neumann continua: «Nous regardons comme indispensable,

me dit-il, que le sultan ne reste pas dans l'état d'humiliation

et d'impuissance auquel il est réduit, qu'il recouvre une certaine

étendue de territoire, qu'il obtienne des sûretés contre les nouveaux

desseins ambitieux que pourrait former le pacha, que les villes

saintes, par exemple, rentrent sous sa domination, que Candie lui

soit rendue, que la restitution du district d'Adana le remette en

possession des défilés du Taurus....» Je continuais d'écouter; M. de

Neumann s'arrêta là: «Nous n'avons, quant à nous, dis-je alors, aucune

objection à cet arrangement; nous le trouvons raisonnable et nous

pensons que, si la proposition en était faite, le pacha devrait

l'accepter.--Mais la proposition pourrait en être faite par la Porte

elle-même, reprit M. de Neumann; c'est avec la Porte que nous avons

traité et que nous traitons; c'est à elle que nous avons adressé

ensemble la note du 27 juillet 1839; nous ne connaissons que la

Porte; nous sommes derrière elle. Si le sultan proposait au pacha

l'arrangement dont nous parlons, en lui accordant l'hérédité de

l'Égypte et lui laissant la Syrie comme il la possède aujourd'hui,

les cinq puissances n'auraient rien à faire que de déclarer

qu'elles approuvent cette transaction et qu'elles l'appuieront de

concert.--J'ignore tout à fait, monsieur le baron, lui dis-je, si

le pacha se contenterait de garder la Syrie comme il la possède

aujourd'hui, et s'il ne persisterait pas à en réclamer l'hérédité

comme celle de l'Égypte. Le gouvernement du Roi ne met, pour son

propre compte, que peu d'importance à la distribution des territoires

entre les deux parties; mais il en met beaucoup à ce que la

transaction soit agréée de toutes deux et demeure pacifique; or

rien ne nous autorise à penser que le pacha soit disposé à céder sur

l'hérédité de la Syrie.»

M. de Neumann n'approuva et ne contesta rien à cet égard; cependant

son silence avait assez l'air de dire que l'hérédité même de la Syrie

n'était pas, à ses yeux, une concession impossible à faire faire par

la Porte si du reste l'arrangement dont nous venions de parler était

approuvé et efficacement soutenu par les cinq puissances. Il reprit:

«Mon gouvernement désire autant que le vôtre le maintien de la paix en

Orient; il est fort peu enclin à l'emploi des moyens de contrainte; il

en connaît, comme vous, les difficultés et les périls; ce qui importe,

c'est qu'il y ait arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement

efficace ne peut avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord.

L'empereur mon maître et le roi de Prusse le désirent également.

Qu'une transaction agréée par vous soit donc proposée; elle peut

l'être de plusieurs manières; nous serons fort disposés à l'appuyer,

et lord Palmerston lui-même y sera amené. Soyez sûr que la question

est près de sa maturité, et que le moment approche de s'entendre

définitivement.»

Peu après m'avoir fait ces ouvertures, les deux plénipotentiaires

allemands allèrent, avec le plénipotentiaire russe, passer quelques

jours à Stratfieldshaye, et demander conseil au duc de Wellington

dont l'opinion avait toujours, auprès des cours de Vienne, de

Saint-Pétersbourg et de Berlin, beaucoup de poids. On m'avait dit

que le duc était assez vif contre le pacha d'Égypte et favorable à

l'emploi des moyens de contrainte. Il n'en était rien; les conseils

du duc de Wellington furent au contraire modérés; il dit aux

plénipotentiaires continentaux que, dans l'arrangement à intervenir,

les limites des territoires importaient assez peu, qu'il fallait qu'il

y eût un arrangement, un arrangement agréé des cinq puissances, que

toute séparation de l'une d'elles serait un mal plus grave que telle

ou telle concession territoriale, et que c'était là surtout ce qu'il

fallait éviter. A leur retour de Stratfieldshaye, MM. de Neumann et de

Bülow me témoignèrent les mêmes dispositions qu'avant leur départ.

Dans ces entretiens des deux plénipotentiaires allemands, rien

ne m'avait indiqué s'ils avaient déjà parlé à lord Palmerston des

concessions dont ils me faisaient entrevoir la possibilité, et s'ils

l'avaient trouvé disposé à s'y prêter. En rendant compte à Paris de

leurs ouvertures, je demandai des instructions précises sur la suite

que j'y devais donner. Le cabinet ne vit dans ces ouvertures qu'un

symptôme de l'embarras et de l'hésitation des deux puissances

continentales qui voulaient naguère encore imposer au pacha d'Égypte

des conditions si dures; les perpétuelles tergiversations par

lesquelles avait été marquée, depuis un an, la politique du cabinet

de Vienne ne permettaient pas, m'écrivit-on, d'attacher beaucoup de

valeur à ce retour si incomplet vers des idées plus raisonnables, et

le seul principe auquel l'Autriche fût restée fidèle dans cette grande

question était évidemment la volonté absolue de ne pas nous donner

raison contre les autres cabinets, alors même que nos intérêts

étaient, au fond, d'accord avec les siens. D'ailleurs les nouvelles

de Constantinople donnaient lieu de croire que les espérances que la

Porte avait fondées sur les négociations de Londres commençaient à

s'évanouir; elle ne comptait plus guère sur un prochain accord des

puissances pour forcer Méhémet-Ali à abandonner ses prétentions;

et comme l'épuisement des ressources de l'Empire ottoman ne lui

permettait pas d'accepter un _statu quo_ indéfini, les idées de

conciliation et les chances d'arrangement direct entre le sultan et

le pacha regagnaient peu à peu du terrain. Je ne fus donc chargé

de donner aux tentatives de la Prusse et de l'Autriche aucun

encouragement.

Mais des ouvertures à la fois plus limitées et plus pressantes ne

tardèrent pas à m'arriver. Je reçus le 5 mai une nouvelle visite du

baron de Neumann; il venait, me dit-il, non pas m'apporter, sur les

affaires d'Orient, une proposition du cabinet autrichien, mais me

dire quelles étaient, dans la pensée de ce cabinet et d'après les

instructions qu'il venait d'en recevoir, les bases sur lesquelles on

pourrait s'entendre, et en faveur desquelles il était prêt à insister

de toute sa force auprès de lord Palmerston, avec l'espoir de les lui

faire accepter. Ces bases seraient un partage de la Syrie entre le

sultan et le pacha; partage dans lequel le pacha conserverait tout le

territoire compris au sud et à l'ouest d'une ligne partant de Beyrouth

et allant rejoindre la pointe septentrionale du lac de Tibériade,

c'est-à-dire la plus grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre,

y compris cette place même, et presque jusqu'aux frontières des

pachaliks de Tripoli et de Damas.

C'était là une addition considérable à la concession que, le 30

octobre 1839, lord Palmerston avait faite un moment au général

Sébastiani, car cette première concession ne comprenait ni la partie

septentrionale du pachalik de Saint-Jean d'Acre ni surtout cette place

même. Et sur notre hésitation à l'accepter, lord Palmerston s'était

empressé de retirer son offre, évidemment moins étendue que celle que

le baron de Neumann venait m'apporter.

Sans faire au plénipotentiaire autrichien aucune observation, je lui

demandai si ce serait à titre héréditaire que ces territoires seraient

concédés au pacha. Il ne pouvait, dit-il, me répondre à cet égard

avec certitude; il y aurait là encore, auprès de lord Palmerston,

une grosse difficulté; cependant il croyait qu'on arriverait à la

concession de l'hérédité, pour cette partie de la Syrie comme pour

l'Égypte. Il ajouta qu'il avait fait, la veille, à lord Palmerston la

même ouverture, et que lord Palmerston l'avait engagé à m'en parler,

disant qu'il m'en parlerait aussi. Le baron de Neumann finit par me

dire que, si Méhémet-Ali n'acceptait pas cet arrangement, l'Autriche,

sans fournir aucunes troupes, était disposée à unir son pavillon à

celui de l'Angleterre et de la Russie dans l'emploi des moyens de

contrainte maritime, et que lord Palmerston lui avait paru décidé à

pousser l'affaire jusqu'au bout, quand même l'Angleterre en resterait

seule chargée.

Je vis lord Palmerston le surlendemain, et il me parla le premier, en

y adhérant positivement, de l'ouverture que le baron de Neumann

venait de me faire. L'abandon de la forteresse de Saint-Jean d'Acre à

Méhémet-Ali lui coûtait évidemment beaucoup; il s'en dédommagea en

me disant, ce que je savais déjà, que, pour cet arrangement et si le

pacha s'y refusait, l'Autriche consentait à concourir aux moyens de

contrainte en joignant son pavillon aux pavillons de l'Angleterre

et de la Russie. Il me développa alors son plan de contrainte, qui

consistait dans un triple blocus d'Alexandrie, des côtes de la

Syrie et de la mer Rouge. Il se montra persuadé qu'un tel blocus,

obstinément prolongé, s'il le fallait, forcerait le pacha à céder,

sans qu'il y eût aucune nécessité de faire une campagne de terre et

d'y employer des troupes russes. Il était, me dit-il, très-décidé

à poursuivre vigoureusement ce moyen si les nouvelles bases

d'arrangement n'étaient pas acceptées. Je fis quelques observations

sans entrer en discussion. Au point où l'affaire était parvenue, la

discussion suscitait plus d'obstination qu'elle ne pouvait résoudre de

difficultés. Le moment d'ailleurs était peu favorable; je voyais lord

Palmerston à la fois vivement contrarié d'abandonner Saint-Jean d'Acre

et rendu très-confiant par l'adhésion de l'Autriche à l'emploi des

moyens de contrainte. Je me bornai à persister dans le système que

j'avais jusque-là soutenu, en disant que j'avais déjà transmis ces

nouvelles ouvertures au gouvernement du Roi, que j'attendais sa

réponse, et que, dans tous les cas, il aurait besoin de temps pour

voir si le succès d'un tel arrangement pouvait être amené par

les voies pacifiques, qu'il regardait toujours comme les seules

praticables et efficaces.

Le temps ne devait pas manquer au gouvernement du Roi pour délibérer

sur la résolution qu'il avait à prendre. La Porte n'avait fait aller

Nouri-Efendi de Paris à Londres que pour prendre acte de l'admission

de son plénipotentiaire dans la négociation; elle y voulait avoir un

agent plus capable et qui, venant de Constantinople, fût mieux informé

de l'état des affaires en Orient et pût mieux éclairer les diplomates

d'Occident sur les chances de succès de leurs diverses combinaisons.

On annonça l'arrivée prochaine de Chékib-Efendi, l'un des plus

intelligents confidents de Reschid-Pacha. La question d'Orient fut

ainsi quelque temps suspendue; et d'autres affaires, beaucoup moins

graves mais d'un vif intérêt momentané, devinrent pour quelques

semaines, entre Paris et Londres, le principal objet d'attention et de

négociation.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 5) · 第 10 / 67 题