Mon arrivée en Angleterre; aspect général du pays.--Mon établissement
dans _Hertford-House_, hôtel de l'ambassade.--Je présente à la
reine Victoria mes lettres de créance.--Incident de cette
audience.--Situation respective de l'aristocratie et de la démocratie
dans le gouvernement anglais.--Mon premier dîner et ma première soirée
chez lord Palmerston.--Lord Melbourne et lord Aberdeen.--Le duc
de Wellington.--Mon premier dîner chez la reine, à
Buckingham-Palace.--Lever que tient la reine au palais de
Saint-James.--Chute du maréchal Soult et avénement de M.
Thiers.--Dispositions du roi Louis-Philippe.--Situation de M.
Thiers.--Opinions diverses de mes amis sur la question de savoir si
je dois rester ambassadeur à Londres.--Raisons qui me décident à
rester.--Mes lettres à mes amis.--Commencement de la correspondance
entre M. Thiers et moi.
J'avais beaucoup étudié l'histoire d'Angleterre et la société
anglaise. J'avais souvent discuté, dans nos Chambres, les questions de
politique extérieure. Mais je n'étais jamais allé en Angleterre et je
n'avais jamais fait de diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et
tout ce qu'on a à apprendre tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux
le pays et fait soi-même le métier dont on parle.
Ma première impression, en débarquant à Douvres, le 27 février 1840,
fut une impression de contraste. A Calais, moins de population que
d'espace, peu de mouvement d'affaires, des promeneurs errants sur la
place d'armes ou sur le port, quelques groupes arrêtés çà et là
et causant tout haut, des enfants courant et jouant avec bruit;
à Douvres, une population pressée, silencieuse, ne cherchant ni
conversation ni distraction, allant à ses affaires; sur une rive, le
loisir animé; sur l'autre, l'activité préoccupée de son but. A
mon arrivée à Douvres comme à mon départ de Calais, des curieux
s'approchaient de moi; mais les uns regardaient pour s'amuser, les
autres observaient attentivement. Pendant ma route en poste de Douvres
à Londres, j'eus d'abord une impression semblable; en traversant
soit les campagnes, soit les villes, dans l'aspect du pays et des
personnes, ce n'était plus la France que je voyais; après deux heures
de voyage, cette impression avait disparu; je me sentais comme en
France, dans une société bien réglée, au milieu d'une population
intelligente, active et paisible. Sous des physionomies diverses,
c'était la même civilisation générale. On passe sans cesse, en
Angleterre, de l'une à l'autre de ces impressions; ce sont tantôt les
différences, tantôt les ressemblances des deux pays qui apparaissent.
J'arrivai à Londres vers la fin de la matinée; j'avais voyagé par un
beau soleil froid qui entra, comme moi, dans le vaste brouillard de
la ville et s'y éteignit tout à coup. C'était encore le jour, mais un
jour sans lumière. En traversant Londres, rien n'attira vivement mes
regards; édifices, maisons, boutiques, tout me parut petit, monotone
et mesquinement orné; partout des colonnes, des colonnettes, des
pilastres, des figurines, des enjolivements de toute espèce; mais
l'ensemble frappe par la grandeur. Londres semble un espace sans
limites, plein d'hommes qui y déploient continûment, silencieusement,
leur activité et leur puissance. Et au milieu de cette grandeur
générale, la propreté extérieure des maisons, les larges trottoirs,
l'éclat des carreaux de vitre, des balustrades en fer, des marteaux
de porte, donnent à la ville un air de soin et de bonne tenue qui se
passe presque de bon goût.
La première figure connue que j'aperçus dans les rues fut celle de
lady Palmerston dont la voiture croisa la mienne. J'arrivai enfin à
l'hôtel qu'occupait alors l'ambassade de France, _Hertford-House_,
dans _Manchester-Square_; grande maison entre une petite cour sablée
et un petit jardin humide, belle au rez-de-chaussée et convenablement
arrangée pour la vie officielle et mondaine, assez nue et peu commode,
au premier étage, pour la vie domestique. J'étais seul, avec le
personnel de l'ambassade; j'avais laissé ma mère et mes enfants
à Paris; mon installation fut facile. A tout prendre, l'aspect de
l'habitation et des environs me convint; j'écrivais quelques jours
après: «J'éprouve ici, le matin, une grande impression de calme.
Personne ne vient, personne ne me parle; je n'entends point de bruit;
c'est le repos de la nuit sans les ténèbres. Je suis en présence d'une
ruche d'abeilles qui travaillent sans bourdonner.»
Je vis lord Palmerston dès le lendemain, mais sans lui parler
d'affaires; la crise ministérielle qui éclatait en ce moment même à
Paris me commandait l'attente, et il l'admit de bonne grâce, en se
montrant pourtant pressé de reprendre la négociation sur les affaires
d'Orient. Le fils du comte de Nesselrode était arrivé la veille de
Saint-Pétersbourg, apportant au baron de Brünnow des instructions par
lesquelles l'empereur Nicolas l'autorisait à donner au cabinet anglais
«une très-grande latitude» pour les arrangements qui devaient amener
la conclusion. Je demandai à lord Palmerston de vouloir bien prendre
sans retard les ordres de la reine pour mon audience de réception.
J'avais là une question à résoudre d'avance; en présentant au roi
Guillaume IV ses lettres de créance, M. de Talleyrand lui avait
adressé, le 6 octobre 1830, un petit discours politique; lorsque,
en février 1835, il remplaça à Londres M. de Talleyrand, le général
Sébastiani ne prononça point de discours. Que devais-je faire? Le roi
Louis-Philippe m'avait témoigné son désir que je saisisse la première
occasion de rappeler à la reine Victoria les rapports intimes
qu'il avait eus avec le duc de Kent, son père; dans un discours de
réception, ce souvenir eût naturellement pris place. Je priai lord
Palmerston de me dire ce qui, dans son opinion, conviendrait le mieux
à la reine. Il me répondit que ma réception serait une pure formalité
officielle, et me donna clairement à entendre que la reine aimerait
mieux n'avoir à répondre à aucun discours. Je résolus donc de m'en
abstenir. Dès le lendemain, 29 février, je reçus, à une heure dix
minutes, un billet de lord Palmerston, me disant que la reine me
recevrait ce jour même, à une heure. J'envoyai sur-le-champ chez lui,
pour bien constater le retard et mon innocence. Je m'habillai en toute
hâte, et j'étais, un peu avant deux heures, à Buckingham-Palace. Lord
Palmerston y arrivait au même moment que moi; les ordres de la reine,
me dit-il, lui étaient parvenus tard; on ne les lui avait pas remis
tout de suite; heureusement, la reine avait d'autres audiences qu'elle
avait données en nous attendant. Mais au moment d'entrer, point de
maître des cérémonies pour m'introduire; sir Robert Chester, prévenu
aussi tard que moi, n'avait pas été aussi preste que moi; lord
Palmerston fit l'office d'introducteur. La reine me reçut avec une
bonne grâce à la fois jeune et grave; la dignité de son maintien la
grandit: «J'espère, madame, lui dis-je en entrant, que Votre Majesté
sait mon excuse, car je serais inexcusable.» Elle sourit, comme peu
étonnée de l'inexactitude. Mon audience fut courte: le roi, la reine,
la famille royale, les relations du roi avec le duc de Kent, la
surprise que je ne fusse jamais venu en Angleterre, en firent les
frais. Comme je me retirais, lord Palmerston, qui était resté avec
la reine un moment après moi, me rejoignit en hâte: «Vous n'avez pas
fini; je vais vous présenter au prince Albert et à la duchesse de
Kent; sans cela, vous ne pourriez leur être présenté qu'au prochain
lever, le 6 mars, et il faut au contraire que, ce jour-là, vous soyez
déjà de vieux amis.» La double présentation eut lieu; je fus frappé de
l'esprit politique qui perçait, quoique avec beaucoup de réserve,
dans la conversation du prince Albert. Au moment où je traversais le
vestibule du palais pour aller reprendre ma voiture, le maître des
cérémonies, sir Robert Chester, y entrait, descendant de la sienne
et pressé de s'excuser envers moi, non sans quelque humeur, de son
involontaire inutilité. Je dînai ce même jour chez lord Palmerston, et
la soirée fut employée à me faire faire connaissance avec une partie
de cette aristocratie anglaise qu'on a coutume de regarder, bien plus
que cela n'est vrai, comme le gouvernement du pays.
Depuis trois quarts de siècle, deux mots puissants, _liberté_,
_égalité_, sont le ferment qui soulève et fait bouillonner notre
société française, je pourrais dire toute la société européenne.
Par un concours de causes dont l'examen serait ici hors de
saison, l'Angleterre a eu cette fortune que, dans le travail de sa
civilisation, c'est surtout vers la liberté que se sont portés ses
efforts et ses progrès. La lutte s'est établie, non entre les classes
diverses et pour élever les unes en abaissant les autres, mais entre
le pouvoir souverain et un peuple jaloux de défendre ses droits et
d'intervenir dans son gouvernement. L'esprit d'égalité a eu, dans
cette lutte, sa place et sa part; le mouvement ascendant de la
démocratie a puissamment contribué à la grande Révolution qui, de
1640 à 1688, a agité et transformé l'Angleterre; un moment même,
les classes démocratiques ont envahi la scène, changé la forme du
gouvernement et touché à la domination directe; mais ce n'a été là
qu'une crise superficielle et passagère; l'esprit de liberté était
le vrai mobile du pays: c'était entre la royauté absolue et le
gouvernement libre que se livrait le combat; une grande portion de
l'aristocratie soutenait la cause des libertés publiques, et le
peuple se groupait de bon coeur autour d'elle comme autour d'un allié
nécessaire et d'un chef naturel. La Révolution d'Angleterre a été,
de 1640 à 1660, bien plus aristocratique, et en 1688, bien plus
démocratique qu'on ne le croit communément; la démocratie a paru
dominante en 1640 et l'aristocratie en 1688; mais à l'une et à l'autre
époque, ce sont l'aristocratie et la démocratie anglaises, animées
du même esprit et intimement unies, qui ont fait ensemble, pour la
défense ou le progrès de leurs libertés communes, l'un et l'autre de
ces grands événements.
Leur union dans l'intérêt et sous le drapeau libéral a eu deux
résultats excellents: l'aristocratie n'a été ni souveraine ni
anéantie; la démocratie n'a été ni impuissante ni souveraine. La
société anglaise n'a pas été bouleversée de fond en comble; le pouvoir
n'est pas descendu des régions où il doit naturellement résider, et il
n'y est pas resté isolé et sans communication avec le sol où sont ses
racines. Les classes élevées ont continué de diriger le gouvernement
du pays, mais à deux conditions: l'une, de gouverner dans l'intérêt
général et sous l'influence prépondérante du pays lui-même; l'autre,
de tenir leurs rangs constamment ouverts et de se recruter, de
se rajeunir incessamment en acceptant les nouveaux venus d'élite
qu'enfante et élève le mouvement ascendant de la démocratie. Ce n'est
point là le gouvernement aristocratique de l'antiquité ou du moyen
âge; c'est le gouvernement libre et combiné des diverses forces
sociales et des influences naturelles qui coexistent au sein d'une
grande nation.
La part de la démocratie dans cette alliance s'est, de nos jours,
fort accrue, mais sans que l'alliance ait été rompue et l'aristocratie
dépossédée de son rôle; c'est encore entre ses mains qu'est en général
le pouvoir; elle fait toujours les affaires du pays; mais elle les
fait de plus en plus selon l'impulsion et sous le contrôle du pays
tout entier. Tout en conservant son rang social, elle est aujourd'hui
serviteur et non maître; elle est le ministre habituel, mais
responsable, de l'intérêt et du sentiment public. L'aristocratie
gouverne, la démocratie domine, et elle domine en maître très-redouté
et quelquefois trop docilement obéi.
Dès mes premiers pas dans la société anglaise, je fus frappé de cet
état des esprits et des institutions en Angleterre. Les convives
que je rencontrai à dîner chez lord Palmerston, le 29 février,
appartenaient presque tous à la haute aristocratie, le duc de Sussex,
quatrième fils du roi George III et oncle de la reine, les ducs de
Norfolk et de Devonshire, lord Carlisle, lord Albemarle, lord
Minto. Je vis passer devant moi dans la soirée beaucoup d'hommes
considérables des divers partis, des whigs en grande majorité, mais
aussi des torys et des radicaux, depuis lord Aberdeen jusqu'à M.
Grote. J'entrai avec plusieurs en conversation courte; mais entre gens
curieux les uns des autres, il ne faut pas beaucoup de paroles pour
révéler le caractère général des dispositions et des idées. Je trouvai
tous mes interlocuteurs, bien qu'à des degrés inégaux, très-modestes,
je pourrais dire timides envers l'opinion et le sentiment populaires,
et plus préoccupés de les bien reconnaître pour les suivre qu'aspirant
à les diriger. Évidemment, les prétentions et l'indépendance
aristocratiques ne tiennent là plus guère de place dans la pensée et
la conduite des hommes publics.
Parmi ceux avec qui j'entrai ce jour-là en relation, deux surtout,
lord Melbourne et lord Aberdeen, attirèrent, l'un ma curiosité,
l'autre ma sympathie: Lord Melbourne, le moins radical des whigs,
impartial par bon sens et par indifférence, épicurien judicieux,
égoïste avec agrément, gai avec froideur, et mêlant une autorité
naturelle à une insouciance qu'il prenait plaisir à afficher. «Cela
m'est égal» (_I don't care_), était son mot habituel; il avait inspiré
à la jeune reine autant de goût que de confiance; il l'amusait en
la conseillant, et il avait avec elle une liberté affectueuse qui
ressemblait presque à un sentiment paternel. Lord Aberdeen, le plus
libéral des torys, esprit grave et doux, droit et fin, élevé et
modeste, pénétrant et réservé, imperturbablement équitable; coeur
profondément triste, car il avait été frappé coup sur coup dans ses
affections les plus chères, mais resté tendre et d'un commerce plein
de charme sous des dehors froids et une physionomie sombre. J'étais
loin de prévoir, en le rencontrant, quels liens d'affaires et d'amitié
devaient bientôt nous unir; mais je ressentis, et je puis dire que
nous ressentîmes, l'un pour l'autre, un prompt et naturel attrait.
Dans ce premier flot de rencontres et de visites, je n'avais pas vu le
plus considérable des hommes considérables de l'Angleterre, le duc
de Wellington. Il n'était pas à Londres. La première fois que je le
rencontrai, son aspect me surprit; je le trouvai vieilli, maigri,
rapetissé, voûté, fort au delà des exigences de son âge; il regardait
avec ces yeux vagues et éteints où l'âme près de s'enfuir semble ne
plus prendre la peine de se montrer; il parlait de cette voix courte
et chancelante dont la faiblesse ressemble à l'émotion d'un dernier
adieu. La conversation une fois engagée, toute sa ferme et précise
intelligence était là, mais avec fatigue et soutenue par l'énergie
de sa volonté. Il s'excusa de n'être pas encore venu chez moi,
selon l'usage: «J'étais à la campagne, me dit-il, j'ai besoin de la
campagne.» La décadence physique était frappante à côté de la vigueur
morale et de l'importance publique encore intactes.
Le jeudi 5 mars, je dînai pour la première fois chez la reine. Ni
pendant le dîner, ni dans le salon après le dîner, la conversation ne
fut animée et intéressante; tout sujet politique en était écarté; nous
étions assis autour d'une table ronde, devant la reine établie sur un
canapé; deux ou trois de ses dames essayaient de travailler à je ne
sais plus quels ouvrages; le prince Albert jouait aux échecs; nous
soutenions assez péniblement, lady Palmerston et moi, un entretien
languissant. Je remarquai, au-dessus des trois portes du salon,
trois portraits: Fénelon, le czar Pierre le Grand et la fille de lord
Clarendon, Anne Hyde, la première femme de Jacques II. Je m'étonnai
de ce rapprochement de trois personnages si parfaitement incohérents.
Personne n'y avait fait attention, et personne n'en put dire la
raison. J'en trouvai une: on avait choisi ces portraits à la taille;
ils allaient bien aux trois places.
Le lendemain 6 mars, la reine tint un lever au palais de Saint-James;
longue et monotone cérémonie qui pourtant m'inspira un véritable
intérêt. Je regardais avec une estime émue le respect profond de tout
ce monde, gens de cour, de ville, de robe, d'église, d'épée, passant
devant la reine, la plupart mettant un genou en terre pour lui baiser
la main, tous parfaitement sérieux, sincères et gauches. Il faut cette
sincérité et ce sérieux pour que ces anciens habits, ces perruques,
ces bourses, ces costumes que personne, même en Angleterre, ne porte
plus que pour venir là, ne fassent pas un effet un peu ridicule. Mais
je suis peu sensible au ridicule des dehors quand le dedans ne l'est
pas.
Au moment même où je commençais ainsi à m'établir à Londres, j'avais à
résoudre la question de savoir si j'y resterais, si je devais vouloir
y rester. Le cabinet qui m'avait appelé à cette ambassade tombait à
Paris; le maréchal Soult, M. Duchâtel, M. Passy, M. Dufaure donnaient
leur démission. Le rejet, par la Chambre des députés, de la dotation
qu'ils avaient proposée pour M. le duc de Nemours, rejet prononcé
sans discussion et par un vote indirect qui ressemblait fort à une
surprise, les avait offensés autant qu'affaiblis. Le Roi essaya
vainement de les retenir. Ils avaient un juste sentiment des
difficultés de la situation et des faiblesses de la majorité qui
venait de leur manquer, par imprévoyance plutôt qu'à dessein: «Quand
je devrais me retirer seul, je me retirerais,» disait M. Duchâtel. Le
cabinet du 12 mai 1839 s'était formé courageusement contre une émeute;
il se retira, le 29 février 1840, devant un échec parlementaire qu'un
débat hardiment provoqué lui aurait peut-être épargné.
Ce ne fut certainement pas sans quelque déplaisir que le Roi fit
appeler alors M. Thiers, et le chargea de former un cabinet. Il lui en
coûtait de prendre pour premier ministre l'un des principaux chefs de
la coalition. C'était le rejet de la dotation de M. le duc de Nemours
qui ouvrait à M. Thiers la porte du pouvoir. Le Roi craignait, de
sa part, dans les affaires extérieures, des dispositions un peu
trop belliqueuses et aventureuses. Ceux qui font de ces sentiments
personnels un tort constitutionnel au roi Louis-Philippe sont de
pauvres moralistes et de bien superficiels politiques; une couronne
placée sur la tête d'un homme ne supprime pas en lui la nature
humaine, et pour ne pouvoir gouverner que de concert avec les Chambres
et par des ministres responsables, un roi ne devient pas une machine.
Tout ce qu'on a droit de lui demander et d'attendre de lui, c'est
qu'il accepte, en dernière analyse, les conseillers que les Chambres
lui présentent, et qu'après les avoir acceptés, il ne travaille
pas, sous main, à les contrecarrer et à les renverser. Le roi
Louis-Philippe n'a jamais manqué ni à l'un ni à l'autre de ces
devoirs; il portait quelquefois trop de pétulance dans l'expression
de ses sentiments propres, mais il n'en faisait point la règle de sa
conduite publique; il n'a jamais repoussé le voeu clair des majorités
parlementaires; il a toujours été loyal, même envers les cabinets qui
ne lui plaisaient pas: «Je signerai demain mon humiliation,» disait-il
un peu indiscrètement à M. Duchâtel le 28 février 1840; et le
lendemain 29, comme M. Thiers était embarrassé à trouver un ministre
des finances convenable, «cela ne fera pas de difficulté, dit le Roi;
que M. Thiers me présente, s'il veut, un huissier du ministère; je
suis résigné.» Il l'était bien réellement, car peu de jours après, le
11 mars, un homme à qui il portait une entière confiance, le général
Baudrand, premier aide de camp de M. le duc d'Orléans et l'un de mes
plus sûrs amis, m'écrivait à Londres: «Le Roi est déjà effrayé de voir
son nouveau ministère renversé; il redoute les crises ministérielles,
et ne voudrait pas qu'on détruisît l'édifice sans avoir les matériaux
tout prêts pour reconstruire.»
Envers le Roi comme envers les diverses fractions des Chambres dont
l'appui lui était nécessaire, M. Thiers se conduisit avec tact et
mesure. Sa situation était compliquée et difficile; il n'était le
représentant et le chef d'aucune opinion, d'aucun groupe capable de
suffire seul à former et à soutenir le gouvernement; pour avoir la
majorité dans les Chambres, il avait besoin de rallier autour de lui
des partis et des hommes très-divers, des conservateurs, des libéraux
et des doctrinaires, des membres de la coalition contre M. Molé et des
adhérents à M. Molé, des défenseurs de la politique de résistance
et des avocats de la politique de concession, le centre gauche, une
partie du côté gauche et une partie du centre droit; il ne pouvait se
former un cabinet et se faire une armée qu'en recrutant partout et en
semant la désorganisation dans tous les anciens rangs. Il y procéda
hardiment et avec une finesse pleine d'abandon. Il alla trouver
d'abord le duc de Broglie, et lui offrit tout ce qu'il voudrait dans
le ministère; puis le maréchal Soult, à qui il proposa de refaire,
avec quelques éléments nouveaux, le cabinet qui venait de tomber. Par
des raisons et dans des dispositions très-diverses, le duc de Broglie
et le duc de Dalmatie se refusèrent à ses offres. M. Thiers pressa
alors leurs amis et les miens de s'unir aux siens dans le cabinet
futur, se disant même prêt à renoncer à la présidence du conseil si
l'on pouvait trouver une combinaison plausible pour le suppléer. Il
fut, avec le Roi, également coulant et sans exigence ni impatience:
au dehors, la question d'Espagne était assoupie, et il acceptait en
principe la politique jusque-là suivie dans la question d'Orient; au
dedans, il ne demandait ni grande innovation constitutionnelle,
ni grands changements administratifs. Je présume qu'en faisant des
avances si diverses, il prévoyait que plusieurs ne seraient pas
agréées, et que, dans son âme, il se rendait bien compte des
conséquences de son entrée au pouvoir et des voies nouvelles dans
lesquelles il placerait le gouvernement; il a trop d'esprit pour ne
pas savoir ce qu'il fait et où il va; mais il ne témoignait point de
longue préméditation, point de prétention pressée; il ne se proposait
que de donner satisfaction aux intérêts et aux désirs nouveaux
qui, depuis la chute du cabinet du 11 octobre 1832, avaient changé,
disait-on, l'état des partis et des esprits. Il voulait entrer en
transaction et même en alliance avec cette opposition du côté gauche
qu'il avait naguère si vivement combattue; mais il promettait, et il
se promettait sans doute à lui-même, de la contenir et de l'assouplir
encore plus que de la satisfaire.
Je suivais de loin, avec une vive préoccupation, ce travail
d'enfantement ministériel où ma cause politique et ma situation
personnelle étaient également intéressées. Mes amis me tenaient au
courant de toutes ses phases; mais leurs appréciations étaient aussi
diverses que leurs dispositions. Dégagé de tout embarras dans le
passé et de toute ambition dans l'avenir, le duc de Broglie regardait
l'entrée de M. Thiers aux affaires, par conséquent la prépondérance du
centre gauche et une certaine mesure d'alliance avec le côté gauche,
comme inévitables, du moins pour quelque temps; il craignait peu
que M. Thiers se livrât tout à fait, ou qu'on ne pût pas, au besoin,
l'arrêter sur cette pente, et il aida à la formation du cabinet en
engageant quelques-uns de nos amis communs à y entrer, comme le leur
offrait M. Thiers, pour en modifier le caractère et la direction. M.
Duchâtel s'inquiétait davantage de ce premier pas hors de la politique
que nous avions soutenue et vers celle que nous avions combattue;
dans sa prévoyance, ce seraient les situations, bien plus que les
intentions, qui détermineraient en définitive les conduites, et il se
préparait, de concert avec le gros du parti conservateur, à résister
à l'alliance que le nouveau cabinet négociait avec l'ancienne
opposition. M. Villemain et M. Dumon partageaient le sentiment de
M. Duchâtel. M. de Rémusat au contraire était prêt à s'associer à M.
Thiers, se flattant de maintenir et de rajeunir à la fois, dans cette
association, la politique que, depuis 1830, il avait courageusement
servie, mais qu'il trouvait un peu vieillie et languissante: «Je ne
me dissimule, m'écrivait-il, aucune objection, aucun danger, aucune
chance de revers, et, ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de
cruels; mais je me sens un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de
ressources, que cette occasion périlleuse m'excite à mettre enfin
en valeur, et il y a en moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien
profondément caché, que ceci tente irrésistiblement.» M. Duvergier de
Hauranne, champion passionné, et aussi désintéressé que passionné, de
la coalition, et son beau-frère le comte Jaubert, qui s'était fait un
juste renom par ses hardies et piquantes agressions ou résistances à
la tribune, étaient dans les mêmes dispositions que M. de Rémusat. De
toutes les fractions de la Chambre des députés, mes amis particuliers,
les doctrinaires, étaient la plus divisée; et dans les lettres
qu'ils m'écrivaient tous les jours, les uns m'engageaient à rester
ambassadeur à Londres avec le nouveau cabinet qui le souhaitait
vivement; les autres, avec plus de réserve, me laissaient entrevoir
leur désir que je donnasse ma démission, et que je revinsse
m'associer, dans la Chambre, à leur attitude de méfiance et bientôt
probablement d'opposition.
Pour mon compte et dans le fond de ma pensée, je n'hésitai pas un
moment. Si M. Thiers fût entré seul au pouvoir, appuyé sur le centre
gauche et accepté par le côté gauche, j'aurais sur-le-champ quitté
Londres pour aller reprendre à Paris ma place dans la défense de notre
politique si évidemment abandonnée. Mais M. Thiers protestait contre
l'idée d'un tel abandon; il avait offert au duc de Broglie des
combinaisons qui en auraient absolument écarté la crainte; il pressait
quelques-uns de mes amis de s'unir à lui, et ceux qui s'y montraient
disposés me donnaient des assurances positives de leur résistance à
une pente dont ils reconnaissaient le péril. J'écrivis, le 4 mars, à
M. Duchâtel:
«Mon cher ami, j'ai attendu, pour vous écrire, que tout fût fini. _Le
Moniteur_ m'apportera ce matin le cabinet. Tout bien considéré, je
crois devoir rester. Je le crois dans l'intérêt de notre cause et de
notre parti, dans le mien propre.
«Il est clair que le danger est la pente vers la gauche, c'est-à-dire
vers la réforme électorale et la dissolution de la Chambre des députés
au dedans, vers la guerre au dehors. Quant à la guerre, j'occupe
ici la position décisive. C'est ici seulement que la politique qui
pousserait ou qui se laisserait pousser à la guerre, ou à ce qui
amènerait la guerre, pourrait chercher quelque point d'appui. Tant
que cette position est à nous, nous sommes en mesure d'avertir et
d'arrêter. L'Angleterre est, en fait de politique extérieure, un pays
à la fois égoïste et téméraire. Il peut s'engager dans des mesures par
lesquelles il ne serait pas du tout compromis lui-même, mais qui nous
compromettraient fort, nous, sur le continent. Vous en avez vu un
exemple dans la question d'intervention en Espagne. C'est ici qu'il
faut et qu'on peut défendre la politique de la paix.
«Quant au dedans, voici ce que m'écrit Rémusat:--«Le ministère
est formé sur cette idée: point de réforme électorale, point de
dissolution. D'ailleurs il est évident qu'il aura, quant aux noms
propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les
apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
réponds de la réalité sur tous les points essentiels.»--Vous comprenez
qu'en lui répondant je prends acte de ces mots:--Point de réforme
électorale, point de dissolution;--à ces conditions seules, je puis
rester. Il faut qu'en restant je sois une garantie pour la politique
de conservation, et que ma retraite, si elle doit arriver un jour,
soit un signal décisif.
«Des choses je viens aux personnes.»
«Je ne me fais aucune illusion sur ce qui vient de se passer et
sur son péril. Mais je ne puis équitablement, raisonnablement,
honorablement, me retirer parce qu'un cabinet arrive, formé sous
l'influence du duc de Broglie, contenant Rémusat et Jaubert, et me
retirer avant aucun acte, sur le seul indice de certains noms propres.
Je n'ai jamais manqué à mes amis. Tous le savent. Au moment où ils
paraissent se diviser, je ne manquerai pas plus aux uns qu'aux autres.
Je ne me séparerai de personne sur des préventions, des présomptions,
des craintes, des dangers même. Le jour où les actes viendront, s'ils
viennent justifier les craintes et faire éclater les dangers, ce
jour-là, je me séparerai hautement et sans hésiter. A ne parler que de
moi, je ne suis pas fâché, je vous l'avouerai, de me trouver un peu en
dehors des luttes de personnes et des décompositions de partis: nul ne
s'y est engagé plus que moi, dans l'intérêt commun et sans retour sur
moi-même; il me convient de m'en reposer. Si quelque autre combinaison
de gouvernement me semblait possible, je pourrais la chercher; pour le
moment, je n'en vois aucune, et je ne crois pas qu'il soit utile,
pour le pays et pour nous-mêmes, ni honorable et conséquent après la
coalition, d'aggraver encore, sans nécessité absolue et évidente, ce
fardeau d'incompatibilités et d'impossibilités qui a tant pesé sur
nous.
«Si je ne me trompe, mon cher ami, toute la portion modérée,
patriotique, étrangère à toute intrigue, de l'ancien parti de
gouvernement (et c'est de beaucoup la plus considérable) doit se
rallier autour de nous. C'est, dans le présent, une force immense;
dans l'avenir, un succès presque certain. Gardez cette position. Je
vous y aiderai d'ici, car je la garderai également. Nous n'avons pas,
ce me semble, de meilleure ni de plus sûre conduite à tenir.»
M. Duchâtel a de premières impressions très-vives, et s'abandonne
quelquefois un peu vivement, en paroles, à ses premières impressions;
mais à l'heure de la réflexion sérieuse et de la résolution
définitive, je ne connais point de jugement ni d'honneur plus sûr
que le sien. Il avait laissé paraître quelque désir que je revinsse
sur-le-champ à Paris prendre ma place dans la lutte qu'il prévoyait;
mais il comprit et approuva pleinement mes raisons pour rester
à Londres, et il m'en donna une assurance à laquelle j'attachais
beaucoup de prix.
J'avais également à coeur de m'expliquer sans réserve avec M. de
Rémusat, prévoyant, comme il le prévoyait lui-même, que la voie dans
laquelle il entrait pourrait bien un jour compliquer tristement des
relations qui me resteraient chères, même quand elles cesseraient
d'être intimes. Je lui écrivis le 5 mars:
«Mon cher ami, j'ai attendu _le Moniteur_ pour vous répondre. J'y
ai bien pensé; je reste à mon poste. J'y reste sérieusement. Je
concourrai loyalement. Je ne me séparerai pas, sur le seul indice des
noms propres et à cause de l'embarras des situations, d'un cabinet où
vous êtes, et que le duc de Broglie a tant contribué à former. Votre
pente est périlleuse; elle l'est surtout à cause de votre propre
nature à vous, de ce goût aventureux dont vous me parlez vous-même,
et qui ne peut guère trouver sa satisfaction que vers la gauche.
Croyez-moi; il y a par moments de la force à prendre dans la gauche,
jamais un point d'appui permanent. Elle ne possède ni le bon sens
pratique ni les vrais principes, les principes moraux du gouvernement,
et moins du gouvernement libre que de tout autre. Elle n'a de quoi
satisfaire et soutenir ni l'homme d'affaires ni le philosophe. Elle
ébranle et énerve, au lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre
social, les intérêts réguliers et les croyances morales. Elle peut
donner, elle a donné quelquefois des secousses utiles et glorieuses;
son influence prolongée, sa domination abaissent et dissolvent, tôt
ou tard, le pouvoir et la société. Vous me dites que le ministère
se forme sur cette idée: point de réforme électorale, point de
dissolution. Permettez-moi d'en prendre acte, car j'en ai besoin pour
moi-même. Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de
lui.»
Ce ne fut pas seulement à mes intimes amis, aux principaux acteurs
politiques que je fis ainsi bien connaître les motifs et les limites
de ma résolution; je voulus que le gros du parti conservateur, les
spectateurs et les juges de la lutte parlementaire en fussent aussi
positivement informés; et j'écrivis, le 8 mars, à l'un des plus
éclairés, M. Molin, député du Puy-de-Dôme: «Mon cher collègue, après
y avoir bien pensé, je me suis décidé à rester, quant à présent, à mon
poste. Il arrivera l'une de ces trois choses: ou le cabinet luttera
contre le vice de son origine et de sa pente; dans ce cas, j'aiderai,
dans cette lutte, à la bonne cause; je pèserai du bon côté: ou le
cabinet succombera bientôt sous sa mauvaise position; dans ce cas,
j'aurai fait preuve de modération et d'équité; je serai resté un peu
en dehors de ces luttes de personnes, de ces décompositions de partis,
de ces incompatibilités, impossibilités, séparations et alliances
précaires dans lesquelles je me suis engagé, depuis quelques années,
plus vivement que nul autre, et qui nous ont tant embarrassés et
lassés, le pays et nous-mêmes. Ou bien, enfin, le cabinet vivra en
marchant du côté où il penche, et dans ce cas, dès que les actions
iront à gauche, je me séparerai de lui, et j'irai reprendre ma place
sur mon banc et ma part dans le combat. Les ministres m'ont écrit:
«Le ministère s'est formé sur cette idée: point de réforme électorale,
point de dissolution.» J'ai pris acte de ces paroles, en disant que
c'était là le seul drapeau sous lequel je pusse et voulusse agir. Je
reste donc, inquiet et en observation, pour défendre ici la politique
de la paix, tant que la politique de l'ordre ne me paraîtra pas, au
dedans, encore plus compromise et encore plus nécessaire à défendre.
C'est là, si je ne me trompe, la position qui convient à mes amis à
Paris, comme à moi ici. Une hostilité soudaine, déclarée, un parti
pris de renverser le nouveau cabinet en l'empêchant absolument de
marcher, quand il contient quelques-uns des nôtres, hommes d'esprit et
d'honneur, et avant qu'il ait rien fait, une telle hostilité, dis-je,
me paraîtrait une politique mauvaise en soi et peu convenable pour
nous. Nous avons toujours offert de soutenir le gouvernement qui
voudrait marcher avec nous. Celui-ci penche vers la gauche, et bien
des causes l'y pousseront. D'autres causes aussi, les nécessités du
pouvoir, l'instinct de sa propre conservation le ramèneront vers nous.
Je me fie un peu, je l'avoue, à l'incorrigible nature de la gauche
pour espérer qu'elle nous renverra les hommes mêmes qui sont arrivés
poussés par son souffle. Restons fermes dans notre camp; mais n'en
sortons pas pour attaquer, et n'en fermons pas les portes à qui
voudrait y entrer. Peut-être réussirons-nous à reformer ainsi, dans
la Chambre, une majorité gouvernementale. C'est le but que nous avons
poursuivi, à travers des situations bien diverses, depuis la chute du
cabinet du 11 octobre; c'est encore aujourd'hui, à mon avis, celui que
nous devons poursuivre.»
J'étais pleinement en droit de donner à mon attitude et à ses motifs
la publicité qui devait résulter de toute cette correspondance, car je
m'en étais, dès le premier moment, nettement expliqué avec M. Thiers
lui-même. Le lendemain même de la formation du cabinet, le 2 mars,
avant que j'eusse fait connaître à personne ma résolution de rester
à Londres, il m'avait écrit: «Mon cher collègue, je me hâte de vous
écrire que le ministère est constitué. Vous y verrez, parmi les
membres qui le composent, deux de vos amis, Jaubert et Rémusat, et
dans tous les autres, des hommes auxquels vous vous seriez volontiers
associé. Nos fréquentes communications depuis dix-huit mois nous ont
prouvé, à l'un et à l'autre, que nous étions d'accord sur ce qu'il y
avait à faire, soit au dedans, soit au dehors. En partant de Paris,
vous m'avez déclaré, dans la salle des conférences, que votre
politique extérieure était la mienne. Je serais bien heureux si, en
réussissant tous les deux dans notre tâche, vous à Londres, moi
à Paris, nous ajoutions une page à l'histoire de nos anciennes
relations; car, aujourd'hui comme au 11 octobre, nous travaillons
à tirer le pays d'affreux embarras. Vous trouverez en moi la même
confiance, la même amitié qu'à cette époque. Je compte en retour sur
les mêmes sentiments. Je ne vous parle pas d'affaires aujourd'hui. Je
ne le pourrais pas utilement. J'attends vos prochaines communications
et les prochaines délibérations du nouveau conseil pour vous
entretenir de la mission dont vous êtes chargé. Ce n'est qu'un mot
d'affection que j'ai voulu vous adresser aujourd'hui, au début de nos
relations nouvelles.»
Je lui répondis sur-le-champ, le 5 mars: «Mon cher collègue, je crois,
comme vous, qu'il y a à tirer le pays de graves embarras. Je vous y
aiderai d'ici, loyalement et de mon mieux. Nous avons fait ensemble,
de 1832 à 1836, des choses qu'un jour peut-être, je l'espère, on
appellera grandes. Recommençons. Nous nous connaissons et nous n'avons
pas besoin de beaucoup de paroles. Vous trouverez en moi la même
confiance, la même amitié que vous me promettez et que je vous
remercie de désirer. Nous nous sommes assurés, en effet, dans ces
derniers temps, que nous pouvions marcher ensemble au même but.
Rémusat m'écrit que «le cabinet s'est formé sur cette idée: point de
réforme électorale, point de dissolution.» J'accepte ce drapeau,
le seul sous lequel je puisse agir utilement pour le cabinet,
honorablement pour moi. Si quelque circonstance survenait qui me
parût devoir modifier nos relations, je vous le dirais à l'instant et
très-franchement. Je suis sûr que vous me comprendriez, et même que
vous m'approuveriez.
«Je ne vous parle pas ici d'affaires. Vous avez reçu hier le compte
rendu de ma première conversation avec lord Palmerston. Je vous en
transmettrai aujourd'hui une seconde. Je vous aurai dit alors tout ce
que j'ai vu jusqu'ici, et vous me direz ce que vous en pensez.»