INSCRIPTIONS CUNÉIFORMES.

En 560 avant notre ère, Cyrus monte sur les trônes de Perse et de Médie

après sa victoire sur Astyage. De ce jour la Perse est faite et prend

rang parmi les grandes puissances de l'Orient. Une architecture

nouvelle, due au caprice royal et enfantée à la suite de la conquête de

l'Ionie et de la Lydie, apparaît sur les plateaux de Mechhed Mourgab.

Aux palais de terre de ses ancêtres Cyrus substitue des édifices

hypostyles construits en pierres et en briques; il sculpte son image sur

les piliers de sa demeure et pour la première fois inscrit en langue

perse, mais en lettres cunéiformes, d'aspect analogue aux caractères

assyriens, la célèbre formule: «Moi Cyrus, roi achéménide».

Cambyse agrandit l'œuvre de son père et soumet l'Égypte. Pendant son

règne tourmenté, la caste des mages semble triompher de l'autorité

royale, et l'un d'eux, Gaumata (le Pseudo Smerdis), en profite pour se

faire couronner. Darius, fils d'Hystaspe, petit-fils du dernier roi du

Fars, descendant d'Achémènes, renverse l'usurpateur, monte sur le trône

de Cyrus et étend son autorité sur l'Asie, des rives de l'Indus jusqu'à

Chypre, de Memphis en Bactriane, de Susiane en Arménie.

Les conquêtes du chef de la seconde dynastie achéménide apparaissent

dans toutes leurs orgueilleuses conséquences sur les palais de

Persépolis et sur les tombeaux de Nakhchè Roustem. Salles hypostyles,

bas-reliefs sculptés sur la pierre dure, demeures funèbres, reflètent

les influences des arts grec et égyptien.

La littérature de cette glorieuse période nous est mal connue; cependant

la grande inscription de Bisoutoun et les parties transcrites du

testament de Darius gravé en caractères cunéiformes et écrit en trois

langues au-dessus de son tombeau ont une noble allure et ne manquent pas

de beauté, malgré la forme concise et pourtant monotone de la rédaction.

Sous Darius l'empire achéménide arrive à son apogée; il touche même à

son déclin le jour où les armées du grand roi échouent à Marathon.

Xerxès couvre encore les terrasses persépolitaines de palais dignes des

constructions édifiées sous le règne de son père, mais il procure aux

Grecs leur plus glorieux triomphe. L'Orient se meurt; le génie de

l'Occident s'est révélé.

Dès lors la puissance des Achéménides va tous les jours s'amoindrissant.

Avilis par la vie de harem et les intrigues de palais, les Artaxerxès

sont les meilleurs auxiliaires d'Alexandre et de l'invasion des

Macédoniens. Sous les derniers d'entre eux l'architecture, la langue

même, sont en pleine décadence; les écrivains royaux chargés de rédiger

les inscriptions relatant les hauts faits du souverain commettent des

solécismes et des fautes d'orthographe dont auraient rougi les plus

humbles ou les moins lettrés des scribes de Darius.

Alexandre passe comme un météore vengeur; il détruit, mais n'a point le

temps de fonder. Les Séleucides lui succèdent, anéantissent l'esprit

national et se réchauffent au rayon mourant des influences

macédoniennes. Durant cette période la vieille religion de l'Iran

subissait elle-même de graves modifications. Battu en brèche dès les

derniers Achéménides par les croyances de l'Asie occidentale, le

mazdéisme avait été pénétré plus tard par le polythéisme grec. Des

symboles nouveaux, tels que les autels du feu, remplaçaient les emblèmes

les plus caractérisés; les livres de Zoroastre étaient perdus ou brûlés;

la vieille Perse, résignée, attendait les sacrificateurs. Cette lutte

suprême, aucune nation ne fut capable de l'entreprendre. Les empires

créés sur les frontières de l'Iran par les successeurs d'Alexandre

s'étaient affaiblis au lieu de grandir en puissance, et l'Iran, revenu

de la stupeur où l'avait plongé l'invasion macédonienne, secoua le joug

étranger et reconquit son indépendance.

Alors commence la période parthe ou arsacide, la plus obscure de

l'histoire de Perse. De petits princes confédérés, et formant une sorte

de féodalité, prennent en main les nouvelles destinées du pays. Toute la

vie de la Perse se concentre sur les frontières; nous connaissons les

victoires et les revers des Arsacides, mais à peine pourrions-nous dire

les noms des souverains qui se partagent l'héritage de Cyrus.

Point d'architecture, point de littérature sous ces chefs de guerre qui

firent trembler les vieux légionnaires et reculer des soldats

redoutables devant la flèche du Parthe. La léthargie intellectuelle de

l'Iran touche pourtant à sa fin. Des symptômes heureux se manifestent

déjà sous le règne des derniers rois; Vologèse essaye de réunir les

fragments des textes sacrés du magisme et de codifier la vieille

littérature religieuse. Vienne une dynastie répondant aux aspirations du

pays, et nous assisterons à la renaissance de l'Iran.

Au centre du Fars, dans la patrie des Achéménides, régnaient des

vice-rois qui commandaient au nom des Arsacides. L'éloignement de cette

province du siège du gouvernement, reporté, sous le règne des Parthes,

tout auprès des frontières occidentales, et le peu d'intérêt

qu'inspirait la vieille Perse à des souverains originaires du

nord-ouest, avaient rendu à peu près indépendants les feudataires du

sud.

L'un d'eux, Ardéchyr Babégan, le premier des Sassanides, rêve de Cyrus,

compose un arbre généalogique au sommet duquel se trouvait Achémènes,

excite les passions des nomades du Fars, rappelle aux tribus leur

glorieux passé, montre aux populations restées fidèles le magisme avili

par les souverains commis à sa défense, et se déclare indépendant. Le

nouveau roi éprouva moins de peine à vaincre son légitime souverain qu'à

soumettre les membres de sa propre famille. Il battit ses parents dans

la plaine de Firouzabad; l'atechgâ de Djour paraît être le monument

commémoratif de sa victoire et de l'avènement au trône de l'une des

dynasties les plus brillantes qui aient régné sur la Perse. La renommée

d'Ardéchyr s'étend bientôt de tous côtés. Les petits États voisins de

son empire se soumettent à sa puissance; sur le champ de bataille où il

vient de défaire l'armée d'Arduan, il est salué du glorieux titre de

_Chah in chah_ ou Roi des rois, nom que porteront désormais tous les

souverains de la Perse; les princes de l'Orient recherchent son amitié

et lui envoient des présents. Rassasié de succès et fatigué du pouvoir,

il n'attend pas que la mort lui donne un successeur et abandonne la

couronne de Djemchid à son fils Chapour.

Ardéchyr, pour monter sur le trône, s'était appuyé sur le magisme et

s'était fait le champion des antiques croyances. Sa foi était peut-être

sincère. Devançant Louis XIV de bien des siècles, il adresse, au moment

d'abdiquer, ces grandes paroles à son héritier: «Sachez, ô mon fils, que

la religion et la royauté sont deux sources qui ne peuvent exister l'une

sans l'autre, car la religion est la base de la royauté, et la royauté

la protectrice de la religion».

Il est peu de pays qui aient été plus riches et plus puissants que la

Perse au temps des Sassanides. Ctésiphon a succédé à Suse et à Babylone,

le magisme à un polythéisme plus grossier; une population compacte

couvre des plaines bénies où l'eau semble disputer au soleil le droit de

fertiliser la terre; les villes touchent les villes; les canaux

s'étendent comme les mailles d'un gigantesque filet; les guerres

entreprises contre les Romains se terminent par des victoires et la

prise de l'empereur Valérien.

Aussitôt naît une architecture nouvelle. La Perse nous a habitués à ces

soudaines explosions. En moins de quarante ans ne l'a-t-on pas vue créer

à l'usage de ses premiers rois les palais de Mechhed Mourgab et de

Persépolis? Les rois achéménides dominaient le peuple de si haut qu'ils

n'avaient pas consenti à habiter des palais faits à l'image des demeures

de leurs sujets. De même qu'ils conservaient derrière des portes de

bronze leur trésor et quelques urnes pleines d'eau du Danube, du Nil et

du Choaspe, emblèmes de l'immensité de l'empire, ils avaient confondu

dans les palais persépolitains les symboles artistiques de l'Égypte, de

la Grèce et de la Chaldée. Avec les premiers Sassanides les conditions

d'existence se modifient. Les temples bâtis à la grecque sous les

dynasties parthes et séleucides sont désertés en faveur de l'atechgâ.

L'architecture nationale, dont l'élément constitutif est la brique

employée en arceaux et en coupoles, redevient en honneur. Le grand

palais de Ctésiphon élève sur les bords du Tigre sa masse colossale

dégagée de toute influence étrangère. La construction d'ouvrages

d'utilité publique, ponts, routes, barrages, canaux, devient la

préoccupation de souverains dont les prédécesseurs avaient eu l'égoïste

et unique pensée de faire bâtir des palais. Des relations s'établissent

entre Ctésiphon et Byzance; d'une manière indirecte, Byzance emprunte à

sa rivale la coupole de Sainte-Sophie et les procédés décoratifs

recueillis par les Perses après le naufrage de la Susiane et de

l'Assyrie. La sculpture est moins personnelle que l'architecture; elle

semble avoir emprunté, suprême injure faite aux vaincus, le ciseau des

artistes romains pour graver sur les rochers de Nakhchè Roustem le

triomphe de Chapour sur Valérien, des combats de cavaliers ou des

alliances royales, tout comme celle-ci avait mis à contribution les

ingénieurs d'Occident pour construire des ponts et des barrages.

Pendant ce temps l'Avesta est traduit en langue pehlvie. Nouchirvan

récompense généreusement le médecin Barzouyeh lorsqu'il rapporte des

Indes avec le jeu d'échecs les contes populaires qui seront traduits en

langue perse et exploités dès lors par les fabulistes de l'Occident. A

la même époque viennent également des Indes le roman géographique de

Sindbad le Marin, les apologues des Sept Vizirs, tandis que la vie

aventureuse de Baharam Gour, la gloire et les revers de Perviz, thèmes

favoris des trouvères, se perpétuent dans les récits en vers des

Dihkans. La Chine elle-même s'ouvre peut-être pour la première fois à

l'Orient et échange les œuvres de ses artistes contre les objets

fabriqués par les sujets du Chah in chah.

Les siècles passent; une seconde période s'ouvre dans l'histoire de la

Perse. Le dernier des Sassanides, Yeuzdijird, bien que plus énergique

que Darius Codoman, prend la fuite devant les armées victorieuses du

commandeur des croyants, et les hordes musulmanes parcourent la Perse,

depuis les rives de l'Euphrate jusqu'à celles de l'Oxus, détruisant dans

leur fureur religieuse tous les obstacles qui semblaient devoir arrêter

leur extension.

On vit alors ces «mangeurs de lézards», ces Arabes qui demandaient de

l'argent en échange de l'or, dont ils ne soupçonnaient pas la valeur, et

troquaient contre du maïs les perles arrachées à l'étendard de Kaveh,

renverser les autels du feu et imposer, le fer en main, leurs croyances

aux vaincus.

La lutte fut vive, mais de peu de durée: Allah remplaça Aouramazda, les

Perses retrouvèrent dans le Koran les idées sur la vie future, la fin du

monde, le paradis, l'enfer, empruntées par Mahomet aux traditions juives

ou chrétiennes, et transportèrent en masse leur mythologie, dives,

djinns et génies, dans la religion nouvelle.

Pendant plus de deux siècles l'Iran est administré comme une province du

vaste empire des califes. Son histoire fait nécessairement partie de

celle du vainqueur et y tient même une place insignifiante. Elle prend

quelque intérêt quand les gouverneurs, sentant trembler le trône de

leurs maîtres, se révoltent, se déclarent indépendants et héréditaires,

quittes à s'humilier plus tard devant le pouvoir, si leurs tentatives

ont été prématurées.

En Perse, le pouvoir des califes, tout comme celui des gouverneurs

indigènes nommés par leur soin, n'eut jamais ni éclat ni solidité.

Cependant deux grandes créations sont à signaler: l'une est toute

littéraire, l'autre religieuse. Déjà, sous le règne de Nasr le Samanide,

était né un genre de poésie légère, le ghazel et le qasida, empruntés à

la littérature arabe. Vienne Mahmoud le Guiznévide, qui profite des

désordres de l'Iran pour le conquérir, et le fier sauvage de

l'Afghanistan, vite apprivoisé au contact de ses nouveaux sujets,

présidera à l'âge d'or de l'épopée iranienne. Il chargera Firdouzi de

continuer en langue persane les récits empruntés à des documents pehlvis

réunis sous ses prédécesseurs, et le _Chah Nameh_ ou Livre des Rois

verra enfin le jour. C'est dans ce poème merveilleux, où la vérité

côtoie trop souvent la fable, que les peuples asiatiques apprennent une

histoire de la Perse embellie de fictions et de licences poétiques.

L'épopée était le produit d'une renaissance nationale, la tragédie

devait naître de querelles religieuses. A la mort de Mahomet, Omar avait

été déclaré commandeur des croyants au détriment d'Ali, considéré par

les Persans comme légitime successeur du Prophète. Le neveu du fondateur

de l'islamisme, contraint d'attendre successivement la fin d'Omar,

d'Abou-Bekr et d'Othman, avant d'arriver au pouvoir suprême, n'avait pu

assurer le trône à ses descendants.

Après lui ses fils, Hassan et Houssein, n'échappèrent pas à la vengeance

des familles détrônées et périrent misérablement tous deux dans les

plaines de Médine et de Kerbéla. De leur sang répandu naîtra le schisme

chiite, de leurs querelles avec les califes un drame pieux, qui formera

au dix-huitième siècle l'élément constitutif du théâtre dramatique. A

partir de cette époque la scission est complète entre les Sunnites et

les Chiites; la vénération de ces derniers pour Ali devient une sorte de

culte; ses vertus, ses exploits, le massacre de ses fils sont les

uniques objets de leur dévotion et de leur piété:

«Qui était plus empressé à la paix, plus riche en science, qui avait une

famille, une postérité plus pure?

«Qui proclamait l'unité de Dieu, alors que le mensonge associait à Dieu

des idoles et de vains simulacres?

«Qui tenait d'un pied ferme au combat quand la déroute était générale,

et se prodiguait dans le danger quand chacun était avare de sa vie?

«Qui était plus juste dans ses arrêts, plus équitable dans sa

mansuétude, plus sûr dans ses menaces et ses promesses?

«... Pleurez, mes yeux; que vos larmes se mêlent à mes soupirs; pleurez

la famille du Prophète!»

Ruiné, vaincu, asservi par les Arabes, l'Iran était demeuré mort pour

les arts, depuis la conquête musulmane jusqu'à l'avènement des

Guiznévides. Des peuples malheureux, des princes sans cesse occupés à

guerroyer, devaient laisser tomber en ruine les palais de Sassan et se

contenter de mesquines demeures de terre. Mahmoud le Guiznévide reprend

les traditions royales, mais il élève ses grands monuments à Delhi, sa

capitale. Seuls le minaret de Véramine et les tombeaux dispersés dans le

Khorassan peuvent nous donner l'idée d'un art sobre, élégant et

majestueux.

Ce ne sont plus ces constructions hybrides des puissants Achéménides, ce

ne sont pas les massifs palais des rois sassanides, mais des monuments

en briques, qui empruntent tout leur mérite au soin extrême avec lequel

ils sont exécutés, à la beauté de leurs formes, à une solidité capable

de défier le temps, si ce n'est les envahisseurs. C'est vraiment le type

du bel art persan; l'architecture ira se modifiant à chaque siècle et

selon les pays où le conquérant la transportera, mais elle affirmera ses

anciennes traditions jusque dans les charmants tombeaux de la plaine du

Mokattam.

Le onzième siècle amène au trône la famille des Seljoucides. Elle était

déjà forte et nombreuse sous le premier Guiznévide, cette tribu tartare,

et Mahmoud put avoir de son vivant comme une vision de l'avenir.

«Quelles forces pourriez-vous amener à mon secours? demanda-t-il, avant

d'entreprendre une campagne, à l'ambassadeur de Michel, le chef

seljoucide.

--Envoyez-moi ce trait, dit celui-ci en présentant au prince une des

deux flèches qu'il tenait à la main, et il paraîtra cinquante mille

chevaux.

--Est-ce tout? demanda Mahmoud.

--Envoyez encore celle-ci, et vous aurez encore cent mille guerriers,

ajouta-t-il en offrant une seconde flèche.

--Mais, reprit le monarque, en supposant que je fusse dans un extrême

embarras et que j'eusse besoin de toutes vos forces?

--Alors, répliqua l'ambassadeur, envoyez-moi cet arc, et deux cent mille

cavaliers seront à vos ordres.»

Alp Arselan (le Lion Conquérant) met le sceau à la gloire de la dynastie

en écrasant l'armée byzantine dans l'Azerbeïdjan et en s'emparant de

Romain-Diogène, l'époux de l'impératrice Eudoxie. Son fils Malik chah

étend les limites de l'empire, et chaque jour on prononce son nom de la

Mecque à Samarkand, de Bagdad à Kachgar. Jamais empire plus vaste ne

jouit d'une paix plus complète. Le sort des paysans est amélioré par la

création de nombreux canaux; d'intéressantes observations astronomiques

amènent des modifications dans le calendrier; des mosquées, des collèges

embellissent toutes les villes importantes. Il faut faire honneur à

cette époque brillante du charmant tombeau à toiture pyramidale de

Narchivan, de l'imamzaddè Yaya, de la première mosquée de Véramine, de

l'admirable médressè de Kazbin et, peut-être aussi, du Khan Orthma et de

la médressè de Bagdad, aujourd'hui transformée en douane.

La littérature ne le cède pas à l'architecture. Dès le onzième siècle

fleurit la poésie lyrique. Khakany fait sa cour à sultan Mahmoud et nous

laisse une peinture, écrite en termes obscurs, de la cour des

Seljoucides. Nizami compose le poème encore si célèbre _Kosro et Chirîn_

et un ouvrage didactique, _l'Iskender Nameh_. L'homme de cour écrit des

panégyriques exagérés, l'homme pieux se lance dans le mysticisme et

atteint aux plus étranges conceptions du soufisme, vieille doctrine qui

enseigne à attendre la suprême béatitude de l'abnégation de soi-même, du

mépris absolu des biens d'ici-bas et de la constante contemplation des

choses célestes.

Par un étrange contraste, Omar Kheyyam, le précurseur de Gœthe et de

Henri Heine, publie ses immortels quatrains, singulier mélange de

dénégation amère et d'ironie sceptique, et célèbre en termes réalistes

le plaisir et les charmes de l'ivresse.

L'Envari Soheïli dépeint sous les plus vives couleurs la misère du

Khorassan après le passage de la tribu de Ghus.

«En ces lieux où la désolation a fixé son trône, y a-t-il quelqu'un à

qui sourie la fortune ou que la joie accompagne? Oui, c'est ce cadavre

qu'on descend dans la tombe. Y a-t-il une femme intacte là où se

commettent chaque jour d'odieuses violences? Oui; c'est cette enfant qui

vient de sortir du sein de sa mère.»

«La mosquée ne reçoit plus notre peuple fidèle; il nous a fallu céder

aux plus vils animaux les lieux saints. Convertis en étables, ils n'ont

plus ni toits ni portiques. Notre barbare ennemi ne peut lui-même faire

proclamer son règne à la prière; tous les crieurs du Khorassan ont été

tués, et les chaires sont renversées.

«Une mère tendre aperçoit-elle tout à coup parmi les victimes de cette

foule d'assassins un fils chéri, la consolation de ses yeux: depuis

qu'ici la douleur manifeste est devenue un crime, la crainte sèche la

larme prêle à couler; la terreur étouffe les gémissements, et la mère

épouvantée n'ose demander comment est mort son enfant.»

Avec Toghal, second fils de Malik chah, finit la dynastie des

Seljoucides de Perse (1193). Les Atabeks, petits seigneurs féodaux,

profitant de la faiblesse de leurs maîtres, régentent les principales

provinces de l'empire. L'un d'eux, un Atabek du Fars, bâtit la célèbre

masdjed djouma de Chiraz sur l'emplacement d'un palais achéménide. Les

vertus de son fils Abou Beker ben Sade ont pour chantre l'immortel

Saadi, l'auteur du _Gulistan_ (la Roseraie) et du _Bostan_ (le Verger).

Saadi est un soufi, mais un soufi dont la morale est pure et tolérante.

Le douzième siècle s'enorgueillit encore de deux autres écrivains: l'un,

Attar, compose un traité allégorique en cent mille vers, _le Colloque

des Oiseaux_, et un traité de morale, le _Pend Nameh_, où il prêche

l'humilité, la patience et la modération dans les désirs. Le second,

Hafiz, le chantre enthousiaste du vin et de l'amour, confond volontiers

la beauté plastique et la perfection idéale. Les luttes entre les

Atabeks conduisent jusqu'à Djengis khan (1221). A en croire les auteurs

persans, la horde conquérante laissa le pays en ruine. Des villes

entières furent saccagées, les bibliothèques changées en écuries, les

livres saints détruits et enfin, suprême sacrilège, les feuillets du

Koran jetés en litière aux chevaux.

Djengis khan s'occupa néanmoins du bonheur de ses peuples. Il codifia

les coutumes et les usages locaux et donna des institutions civiles et

militaires, dont ne s'écartèrent guère ses successeurs.

Son petit-fils Houlagou (1258) prend Bagdad à l'instigation de son

ministre Nasr ed-din. Ce parfait conseiller, doublé d'un astrologue

accompli, avait lu dans les astres que la maison d'Abbas tomberait

devant celle de Djengis.

Le règne du petit-fils d'Houlagou est brillant pour la Perse. Gazan khan

est juste et sage, il fait revivre en les réformant les institutions de

Djengis, rétablit un bon système de perception des revenus publics,

impose des règlements aux auberges et aux caravansérails, réprime le vol

et fixe la valeur des monnaies. Son influence s'étend même à l'extérieur

de son royaume. Bien que, suivi de cent mille de ses soldats, il ait

embrassé la religion musulmane, il lie des relations diplomatiques avec

le pape Boniface VIII et, en haine des Turcs, engage le souverain

pontife à lancer la chrétienté dans une nouvelle croisade.

Gazan khan était un constructeur habile; il ne reste malheureusement

plus que des ruines informes de la mosquée élevée par ses ordres à

Tauris. Au milieu des décombres on retrouve quelques carreaux estampés,

des mosaïques de briques mêlées à des émaux turquoise ou bleu ladj

verdi, couleurs introduites sous les Mogols dans la décoration

monochrome inaugurée à l'époque de Mahmoud le Guiznévide et conservée

par les architectes des rois seljoucides. C'est vers la même époque,

sans doute, que fut construite cette belle mosquée de Narchivan dont la

splendide tour permet à peine de soupçonner toute la magnificence.

Le frère de Gazan khan (1303) lègue à sa patrie la plus belle création

architecturale de la Perse mogole: le tombeau de chah Khoda Bendè, qui

domine encore de sa masse et de sa splendeur l'emplacement de Sultanieh.

Si l'on croit les traditions, cette mosquée funéraire n'eût été que l'un

des nombreux monuments de cette ville éphémère.

Les Mogols sont emportés dans la tourmente tartare, et, pour tout

édifice, Tamerlan (1393) (Timourlang, Timour le Boiteux) élève sur son

passage des pyramides de têtes humaines. «Un jour de combat, répétait-il

à ses soldats, est un jour de danse. Les guerriers ont pour salle de

fête un champ de bataille. L'appel aux armes et le son des trompettes

sont leurs chants et leur musique, et le vin qu'ils boivent est le sang

de leurs ennemis.» Que devint la Perse écrasée sous le talon du

vainqueur? Les habitants de Kandahar, de Kaboul et d'Hérat, réduits à la

mendicité, émigrent au loin; Sultanieh est prise et ruinée; les

provinces soumises n'échappent pas au pillage et leurs habitants au

massacre.

Les nombreux descendants de Tamerlan se disputent le pouvoir; puis la

Perse est déchirée par les querelles des princes turcomans, appartenant

aux dynasties des Moutons Blancs et des Moutons Noirs, ainsi nommés des

béliers blancs ou noirs représentés sur leurs étendards. Entre deux

combats, l'un de ces princes, Djehan chah (1404), élève cette

merveilleuse mosquée de Tauris, le chef-d'œuvre de la décoration persane

arrivée à son apogée. Non seulement les émaux turquoise et ladj verdi

s'adjoignent, comme dans les édifices des Mogols, à la mosaïque de

brique, mais les faïences découpées forment une véritable polychromie où

les blancs, les noirs, les bleus sont relevés par un très léger appoint

de vert et de jaune. Enfin les mosaïstes, au lieu de s'en tenir aux

formes géométriques, composent de gracieux dessins et forment de

véritables tableaux sertis dans un cadre de briques rosées. C'est de ce

parfait modèle que s'inspireront les rois sofis lorsqu'ils élèveront les

palais et les mosquées d'Ispahan.

Les productions littéraires des treizième, quatorzième et quinzième

siècles sont nombreuses. Katibi, disciple de Nizami, compose une

charmante fantaisie, _le Narcisse et la Rose_; Rachid ed-din écrit une

histoire des Mogols; Moustofi de Kazbin établit une chronologie

musulmane; Djami, soufi convaincu, donne le roman de _Yousef et

Zouleïka_; Absal nous fait connaître l'état des esprits à la fin du

Moyen Age dans son ouvrage _les Effluves de l'intimité et de la

sainteté_.

Les guerres intestines des dynasties turcomanes ont bientôt lassé la

Perse et préparent les voies à des rois paisibles qui semblent avoir

pour unique souci le rétablissement de la paix intérieure. Les Sofis

tiraient leur nom de celui de leur ancêtre Sofi ed-din (Pureté de la

foi), qui vivait à Ardébil sous le règne de Tamerlan et jouissait dans

tout l'Islam d'un immense renom de vertu.

«Que désires-tu? lui dit un jour le maître de l'Asie.

--Que vous mettiez en liberté les prisonniers amenés de Turquie», lui

fut-il répondu.

Les fils de ceux que cheikh Sofi avait ainsi sauvés élevèrent plus tard

au trône les descendants du vertueux Ardébilain.

Chah Ismaël (1502) tenait de son ancêtre une fervente piété et, comme

lui, il était persuadé de la légitimité des droits d'Ali et de ses fils.

A son instigation le chiisme devient une religion d'État et une forme

nouvelle du patriotisme. Sous son successeur chah Tamasp, Pir Bodak

khan, un Kadjar, est nommé gouverneur de la province de Kandahar; pour

la première fois apparaît dans l'histoire le nom de cette tribu dont les

descendants occupent le trône de Perse depuis près d'un siècle.

Avec chah Abbas le Grand (1585) s'ouvre la période la plus glorieuse de

la Perse moderne. L'empire du roi sofi n'a pas l'étendue de celui de

Darius, mais des guerres victorieuses assurent l'unité et la

tranquillité du pays. La richesse et la prospérité se manifestent par la

construction d'innombrables monuments; palais, mosquées, médressès,

ponts, routes et caravansérails couvrent le royaume. Malgré les ruines,

funeste et unique héritage de l'invasion afghane, on ne peut encore

aujourd'hui demander à un tcharvadar le nom du fondateur d'un monument,

qu'il ne vous réponde avec la plus parfaite assurance: «_Malè chah

Abbas_» (C'est l'œuvre de chah Abbas).

Beaucoup construire ne veut pas dire bien construire; néanmoins les

édifices élevés par le grand Sofi et ses successeurs seraient encore

debout si la rage des envahisseurs ne s'était assouvie sur eux. Les

palais d'Ispahan, sauf les Tcheel Soutoun, sont renversés et ruinés;

heureusement leur destination pieuse a sauvé les mosquées et la médressè

Maderè Chah. Quoique grands et magnifiques, les monuments de chah Abbas

témoignent de la décadence de l'art. Combien sont plus beaux et plus

purs de style le tombeau de chah Khoda Bendè à Sultanieh et la mosquée

de Djehan chah à Tauris! Non seulement les édifices sofis sont moins

bien bâtis que leurs devanciers, mais ils sont aussi décorés avec moins

de soin. Le maître émailleur a dû renoncer aux belles mosaïques ajustées

avec une précision qui rappelle les œuvres des Vénitiens et couvrir des

surfaces immenses de carreaux de faïence appliqués les uns au-dessus des

autres de façon à vêtir sans délai les nombreux squelettes préparés par

les maçons royaux.

La décadence se fait aussi sentir dans l'agencement des couleurs. Le

jaune, employé jusque-là en très légers rehauts, prend une place

importante sur la palette du peintre; le rose et le vert font également

leur apparition, et dès les successeurs de chah Abbas on sent la

tendance qui mènera la polychromie persane aux mièvreries roses et

jaunes caractéristiques des palais bâtis à Chiraz par Kérim khan, et

enfin aux panneaux bariolés des grandes portes élevées de nos jours à

Téhéran.

La littérature persane n'est pas florissante à la cour des Sofis. «Les

poètes ne sont plus que des courtisans, de brillants perroquets

mordillant du sucre du bout de leur bec.»

A la fin du dix-huitième siècle Mohammed-Aga, l'eunuque Kadjar, saisit

de sa puissante main le trône chancelant. Son administration sévère, son

énergie rendent à la Perse la prospérité que lui donnent tous les

gouvernements forts. Pas de palais, pas de mosquées, pas de littérature

sous le règne d'un prince avare par tempérament et, par principe,

ménager à l'excès des deniers royaux et de l'encre des poètes.

Fattaly chah, son neveu, se montre aussi large et aussi généreux que son

oncle l'était peu. Il peuple le harem, bien délaissé depuis l'avènement

de son prédécesseur, de milliers de concubines, et, pour loger ces

troupeaux de femmes indisciplinées, il construit à Téhéran, la capitale

de la dynastie nouvelle, à Ispahan et dans les principales villes du

royaume, des palais sans style et sans beauté, indignes d'abriter la

majesté du roi des rois.

La sculpture des Kadjars n'est pas supérieure à l'architecture. Fier de

son aspect viril, Fattaly chah veut lutter de réclame avec les

souverains sassanides, et, sur tous les rochers où les Chapour ont gravé

leurs exploits, il fait sculpter des bas-reliefs consacrés à la

glorification éternelle de ses avantages physiques. Un hiératisme

particulier préside à ces compositions. A part les figures princières

que les artistes paraissent avoir étudiées en vue de les rendre

ressemblantes, les personnages ne varient ni dans leur attitude, ni dans

leur action. Telles j'ai vu les peintures du palais du Négaristan, tels

je retrouve les bas-reliefs dispersés sur les rochers qui bordent la

route de Téhéran à Chiraz.

Mohammed chah vit paisiblement, et sous son règne la Perse n'a guère à

souffrir que des intrigues fomentées par ses innombrables frères.

Avec Nasr ed-din éclate un grand mouvement religieux, le babysme, qui

tend à la rénovation morale du pays. Pour la première fois la Perse

entre franchement en communication avec les nations civilisées. Des

envoyés intelligents et sans fanatisme se plient aux coutumes de

l'Occident et s'installent à poste fixe en pays chrétiens. Les étrangers

établis dans l'Iran sont bien reçus et bien traités, les voyageurs

eux-mêmes n'ont à accuser des difficultés qu'ils rencontrent à chaque

pas que le climat et la nature d'un pays peu peuplé et dénué de tout

moyen de transport pratique. L'empire est uni: les tribus du Fars, du

Loristan, de l'Arabistan sont soumises, si ce n'est obéissantes; ce

pays, à peu près sans armée, tout à fait sans police, vit tranquille,

grâce à la terreur qu'inspire une répression prompte et énergique.

Le roi lui-même ne craint pas d'affronter l'Occident; s'il ne rapporte

pas de son double voyage une idée bien nette de nos mœurs et de notre

civilisation, il n'en éprouve pas moins, en regagnant sa capitale, le

désir de faire entrer son peuple dans une voie nouvelle et de se

rapprocher de ces Occidentaux dont il vient d'apprécier le talent et le

savoir. Une première tentative ne pouvait avoir un plein succès. Le roi

lutte contre un clergé puissant soumis à un chef étranger, et contre des

préjugés plus puissants encore que les prêtres; comment à lui seul

imposerait-il des réformes qui doivent, pour être durables, devenir

l'œuvre des siècles? Cette rénovation sera la gloire de ses successeurs;

mais qu'ils se gardent surtout, le jour où ils seront acculés au

progrès, de suivre le procédé turc et d'adopter par lambeaux une

civilisation incompatible avec les mœurs des peuples musulmans. Mieux

vaut un Oriental avec tous ses préjugés, mais son honnêteté native, que

ces métis qui vont perdre en Europe leurs vertus nationales et

rapportent de leur voyage le manteau hypocrite dont ils couvrent leurs

vices afin de se faire pardonner une excursion en pays infidèles.

* * * * *

Au moment de livrer mes notes à l'impression, je me sens prise du désir

de donner une conclusion à ce long voyage. Malgré les réelles

jouissances que j'ai éprouvées en parcourant les monuments si

remarquables de la Perse, en me réchauffant aux rayons de son soleil, en

rêvant sous un ciel étoilé et brillant comme un dôme d'argent, en

admirant ses bosquets de platanes, ses forêts d'orangers, ses bois de

palmiers et de grenadiers, ses déserts sauvages et ses plaines fertiles,

je n'oserais pas souhaiter pareil bonheur à mon plus mortel ennemi (en

supposant que j'aie mérité d'avoir de mortels ennemis). Que l'infortuné

s'aventure tout le long de la ligne du télégraphe anglais de Téhéran à

Chiraz, je le lui permettrai encore, mais que sa mauvaise étoile ne

l'amène jamais dans le Fars, dans le Khousistan ou sur les rives

maudites du Karoun, ces terres d'élection des fièvres paludéennes.

J'ai payé par l'absorption de deux cents grammes de quinine le plaisir

de conter mes aventures: si je fais volontiers mon deuil de la note du

pharmacien, je regretterai longtemps mes forces perdues et mes yeux

affaiblis.

_Vale._

Jane DIEULAFOY.

[Illustration: FAUCONNIER, SUR UNE PLAQUE DE FAIENCE PERSANE.]

La Perse, la Chaldée et la Susiane · 第 57 / 155 题