Le site de Djoundi-Chapour.--Le village de Konah.--Panorama de
Chouster.--Aspect intérieur de la cité.--Misère de la population.--Le
gouverneur de l'Arabistan et son armée.
17 janvier.--De la pluie, toujours la pluie! D'incessants abats d'eau, à
peine coupés de courtes éclaircies, nous ont contraints, il y a deux
jours, de revenir de Suse à Dizfoul. La crainte de ne pouvoir, après le
déluge hivernal, franchir la rivière de Konah qui arrose la plaine
comprise entre Dizfoul et Chouster nous a décidés à repartir aussitôt
après notre arrivée. Un coin de ciel s'est montré à travers les nuages
plombés au moment où nous franchissions les portes de la ville, mais,
hélas! il n'a point tenu ses trompeuses promesses et a bientôt disparu
derrière une pluie fine et pénétrante.
La majesté de la chaîne au pied de laquelle s'allonge le chemin, la
plaine verdoyante, les cimes blanches qui se découvrent entre chaque
ondée, me font oublier les heures; mais il n'en est pas de même de nos
gens, peu sensibles aux pleureuses beautés de la nature. Les muletiers
pataugent tristement dans la boue liquide, les cavaliers d'escorte se
montrent encore plus mélancoliques et proposent de camper à l'abri d'un
buisson. Ces offres ne me tentent guère: le souvenir du _hor_ est encore
présent à mon esprit. Lassée cependant des éternelles lamentations de
nos serviteurs, je les ai engagés à s'arrêter sous une touffe d'herbe à
leur choix; la ligne du télégraphe nous servira de guide.
«Vous quitter! se sont écriés les soldats épouvantés, Allah ne le
voudrait pas: nous perdrions nos seuls défenseurs!»
La singulière escorte! Tout aussi singulière est la ligne télégraphique.
Accroché à des poteaux tordus, noueux, de hauteur inégale, le fil
d'Ariane qui nous indique la direction de Chouster caresse le sol, ou se
cache sous les buissons. Parfois les poteaux, renversés sur une longueur
assez considérable, laissent des lacunes, préjudiciables, j'imagine, à
la bonne transmission des dépêches.
Lorsque le gouvernement anglais obtint, il y a quelques années,
l'autorisation d'établir la ligne télégraphique qui traverse le royaume,
il s'engagea à placer sur ses poteaux un fil spécialement réservé au
service du chah. Des bureaux indigènes furent créés auprès des bureaux
anglais, et le télégraphe persan, réparé à chaque accident par les
agents étrangers, fonctionna avec régularité. Charmé de cette innovation
merveilleuse, ravi d'être en communication constante avec les
gouverneurs de ses provinces, Nasr ed-din donna l'ordre de construire à
ses frais une ligne particulière entre son palais et la province si
lointaine de l'Arabistan. Le nommé _Madakhel_ se mit de la partie. Aux
solides colonnes de fonte on substitua de mauvais poteaux en bois; aux
excellents appareils anglais, des machines de pacotille, et l'on ouvrit
triomphalement la ligne nationale. L'installation faite, les agents
persans se gardèrent de remédier aux avaries, si bien qu'au bout d'un an
ou deux, les poteaux étant renversés, les fils brisés, les appareils
détraqués, il devenait plus économique et surtout plus rapide de confier
les dépêches à des courriers. De cette infructueuse tentative il ne
reste plus aujourd'hui que les employés, véritables coqs en pâte, à peu
près logés, à peu près payés, et dont l'unique crainte est de voir
arriver un jour ou l'autre les ouvriers chargés de réparer la ligne. Les
agents ne sont point les seuls à se féliciter d'un accident qui leur
assure une vie douce et sans fatigue. Pendant les quelques mois utilisés
par les pseudo-télégraphistes à détraquer leurs appareils, le gouverneur
de l'Arabistan eut une existence vraiment trop dure. Sa Majesté,
constamment suspendue à son fil, ne laissait aucun repos à ce digne
fonctionnaire: tantôt c'étaient des demandes d'argent, tantôt des
contingents à lever, et sur-le-champ il fallait répondre au souverain et
satisfaire des exigences plus ou moins bizarres.
Aujourd'hui l'Arabistan est rentré dans le calme. Pendant la belle
saison un messager met un gros mois pour parvenir de Téhéran à Chouster,
et, quand après ce trajet il arrive à destination, le hakem conserve
tout le loisir de préparer une réponse honnête. Et puis enfin le
gouverneur a dans son jeu tous les imprévus de l'hiver. Le courrier,
obligé de traverser à pied la plus haute partie des montagnes des
Bakhtyaris, sera peut-être arrêté par les neiges et arrivera à Chouster
quand Allah s'en occupera. Étant données l'expérience du passé et la
quiétude du présent, je laisse à penser si les fils télégraphiques se
cacheront longtemps sous la poussière de l'été ou la boue de l'hiver.
Cinq heures après avoir quitté Dizfoul, la caravane passe en vue d'un
imamzaddè entouré d'arbres et de verdure. A quelque distance de ce
sanctuaire s'étendent les murs d'enceinte d'une ville comme tant
d'autres disparue, mais encore désignée sous le nom de Chahabad. Elle
devrait, paraît-il, être identifiée avec Djoundi-Chapour, fondée par le
fils d'Ardéchir Babégan après sa victoire sur Valérien, et agrandie à
l'époque de son septième successeur, Chapour Dhou'l-Aktaf. En l'année
350 elle devint le siège d'une église nestorienne, et, quand plus tard
elle s'éleva au rang des villes les plus importantes de la province, le
métropolitain qui, au dire des écrivains syriaques, avait eu jusque-là
sa résidence à Ahwaz, se transporta dans ses murs.
Sous Anouchirvan ses universités acquirent le plus grand renom; les
écoliers et les théologiens accoururent en foule, et leur présence
contribua à donner encore un nouvel essor à la cité. La décadence de
Djoundi-Chapour date du treizième siècle, époque de la grande prospérité
de Chouster. Peu après, son nom disparaissait de l'histoire du pays.
L'ancienne ville s'étendait probablement jusqu'au bord d'une rivière que
nous devons traverser à gué avant d'atteindre le bourg de Konah. Avec
ses mille bras séparés par des bancs de graviers très plats, ce cours
d'eau me rappelle les torrents des Alpes. Le courant est rapide, mais le
gué, plus aisément praticable que celui de la Kerkha au-devant d'Eïvan,
peut encore être franchi sans encombre. Vers la nuit nous atteignons la
rive droite et pénétrons dans un caravansérail veuf de ses toitures. Une
soupente noire ménagée sous un escalier offre seule un abri contre la
pluie. Maîtres et valets s'y empilent; Séropa allume le feu nécessaire à
la préparation du pilau quotidien, et, comme il n'y a ni cheminée ni
trou de dégagement pour la fumée, il ne nous reste plus qu'à fermer les
yeux et à nous étendre, la bouche au ras du sol, afin d'échapper à une
asphyxie certaine.
18 janvier.--Dieu merci, les jours se suivent et ne se ressemblent pas!
Le tonnerre, les éclairs, le vent, ayant fait rage toute la nuit, ont eu
la belle inspiration de céder la place ce matin à une aurore radieuse et
aux rayons du plus puissant des magiciens. Le joli village de Konah
m'est apparu environné de jardins, situé au milieu d'une plaine
verdoyante, entouré d'innombrables troupeaux de moutons et de vaches.
[Illustration: PRÉPARATION DU PILAU.]
Les séduisantes harmonies de la nature mettent nos gens en joie, et dès
la sortie de Konah les muletiers nous régalent de leurs pitoyables
chansons. Nos guerriers ne veulent pas être en reste de bonne humeur.
Perchés sur de hautes selles rembourrées, ils se poursuivent les uns les
autres de toute la vitesse de leurs montures et prennent la fuite tout
en déchargeant leurs fusils. Le coup de feu est lancé comme la flèche du
Parthe. Quand les chevaux, fatigués de galoper sur la terre molle,
perdent de leur ardeur, les cavaliers plantent en terre leur longue
lance et, sans en abandonner la poignée, tentent d'en faire le tour.
Bien que les chevaux persans soient très souples et habitués de bonne
heure à cette passe brillante, il est très difficile de l'exécuter au
galop, et à diverses reprises nous avons été juges du tournoi sans avoir
eu de vainqueur à couronner.
A quatre heures, après avoir franchi la cime d'une crête rocheuse et
dépassé une porte naturelle, nous apercevons à l'horizon la ville de
Chouster, bâtie sur les bords d'un beau fleuve, le Karoun, et précédée
d'un pont sassanide. Bientôt je distingue les coupoles d'émail, les
toits pointus de blancs imamzaddès, le minaret décapité de la masdjed
djouma et enfin, sur la gauche, dominant le cours du fleuve, l'antique
château _Selasil_. Derrière ses murs, si l'on en croit une légende
encore vivace, vécut pendant dix ans le prisonnier de Chapour, le
malheureux empereur Valérien. Quand son vainqueur montait à cheval, il
était forcé de prêter en guise de marchepied son épaule, couverte
naguère de la pourpre romaine. Plus tard, cette humiliation ayant cessé
de satisfaire Chapour, la peau du césar fut tannée, empaillée et portée
comme un trophée au-devant des armées sassanides.
Le pont de Chouster sert aussi de barrage. Il n'est point bâti en ligne
droite: les fondations, jetées de façon à profiter d'affleurements de
rochers, décrivent des courbes fantaisistes. N'en déplaise à Marcel,
j'aime assez cette façon de rompre en visière avec les vieilles
coutumes.
Les plus petits ponts de l'Iran, attribués par les traditions autant au
miracle qu'à l'invention humaine, ont tous leurs légendes. Un ouvrage
long de plus de cinq cents mètres, jeté sur un fleuve impétueux, était
bien de nature à surexciter l'imagination populaire. Firdouzi lui-même a
chanté le pont de Chouster, et nos muletiers n'ont eu garde de le
parcourir sans nous en signaler l'origine.
«Si tu es un habile constructeur, dit Chapour à Baranouch, captif roumi,
tu jetteras à cette place un pont semblable à une corde; car nous
retournerons à la terre, mais le pont restera par l'effet de la science
donnée par Dieu à notre guide; quand tu feras ce pont long de mille
coudées, tu demanderas dans mon trésor tout ce qu'il faut pour cela.
Exécute dans ce pays par la science des savants roumis de grandes
œuvres, et, quand le pont ouvrira un passage vers mon palais, passe-le
et sois mon hôte tant que tu vivras, en joie et en sécurité, et loin du
mal et du pouvoir d'Ahriman.»
«Le savant Baranouch se mit à l'œuvre et termina ce pont en trois ans.
Lorsqu'il fut achevé, le roi sortit de Chouster et passa dans son palais
en toute hâte.»
Comme sa rivale Djoundi-Chapour, Chouster fut fondée ou du moins
agrandie et embellie par le grand Chapour. Le roi sassanide, grâce au
concours des captifs romains, régularisa le cours du Karoun, suréleva
les eaux derrière des digues savamment construites, creusa des canaux,
des dérivations et, ces travaux terminés, défricha les terres
environnantes.
Le sol du Khousistan (ancien nom de l'Arabistan persan) était
extraordinairement fertile; il rendit au centuple les dépenses faites
pour le mettre en culture. Le blé, le coton, la canne à sucre y
prospérèrent à souhait; si l'on en croit le vieil auteur persan Hamed
Allah Moustofi, la vie devint même à si bon marché que pendant les
disettes elle y était moins dispendieuse qu'à Chiraz dans les années
d'abondance.
Plus fertile que le Fars et l'Irak, la Susiane devait tenter la
convoitise des Arabes. Les habitants de Chouster opposèrent aux
envahisseurs la plus opiniâtre résistance. A la suite d'une bataille,
les soldats de Bassorah et de Kouffa s'avancèrent jusqu'aux portes de la
ville, et l'hormuzan, chef persan préposé à la défense, contraint de
ramener ses troupes en arrière, perdit en un seul jour plus de onze
cents des siens. Six cents prisonniers furent passés au fil de l'épée.
Malgré le courage des Arabes et leur barbarie, le siège menaçait de
traîner en longueur, quand un Iranien se présenta au camp des
assiégeants. Il promettait en échange de sa grâce de se convertir à
l'islamisme et de guider les ennemis au cœur de la cité.
[Illustration: PONT DE CHOUSTER.]
Abou Mouça, le chef arabe, fut trop heureux d'accepter ses offres. Le
transfuge, accompagné d'un soldat de la tribu des Beni Cheïban, traversa
le petit Tigre (Karoun), et parvint à une anfractuosité de rochers d'où
l'on dominait la ville et le camp de l'hormuzan. Dès le retour de
l'éclaireur, Abou Mouça désigna quarante hommes, commandés par Mikhrah
ben Thawr, les fit escorter à distance par un peloton de deux cents
soldats, et leur ordonna de partir la nuit sous la conduite du renégat.
Les Arabes escaladèrent les remparts, tuèrent les sentinelles et
pénétrèrent dans la ville tandis que l'hormuzan, surpris, s'enfermait à
l'intérieur de la citadelle, où étaient amoncelés tous ses trésors. Le
lendemain, dès l'aube, Abou Mouça, ayant passé le fleuve à la tête de
ses troupes, envahit Chouster. Devançant les habitants de Missolonghi,
les Persans saisirent leurs femmes et leurs enfants, les égorgèrent et
les précipitèrent dans le fleuve plutôt que de les exposer aux outrages
de l'ennemi.
L'hormuzan demanda grâce, mais Abou Mouça refusa de la lui accorder
avant d'avoir consulté le calife; entre-temps il fit massacrer tous les
défenseurs de la citadelle qui refusèrent de déposer les armes.
La capitale de Chapour n'était pas au bout de ses vicissitudes: aux
Arabes succédèrent les Mogols. Bagdad prise, Houlagou khan ordonna à
Timour Beik de s'emparer de Chouster.
Les habitants de la ville vinrent au-devant du général avec des vivres,
des présents, et firent leur soumission. Le chef tartare défendit à ses
soldats de commettre la moindre violence; malgré les conseils d'un
atabek du petit Lour qui l'accompagnait et lui reprochait sa faiblesse
envers les vaincus, il traita les suppliants avec la plus grande
humanité: Chouster ne devait pas subir deux fois les horreurs d'une
prise d'assaut.
Délivrée des sièges et des guerres, la capitale du Khousistan tombait
aux mains des théologiens. Au commencement du neuvième siècle de
l'hégire, l'émir Nedjm ed-din Mahmoud el-Amali, de la famille d'Ali,
était venu à Chouster et y avait épousé la fille d'Yzz ed-douleh, chef
des chérifs de cette contrée. Fixé désormais auprès de son beau-père, il
consacra tous ses soins à la propagation de la foi chiite; une partie
des citoyens répondirent à son appel. Enfin, sous les premiers monarques
sefevis, Seïd Nour Allah Mir'achi, chef de la noblesse des Alides,
termina l'œuvre de prosélytisme commencée par Nedjm ed-din, et dès lors
Chouster rivalisa de zèle et d'intolérance avec Koum et Kerbéla. C'est à
cette fervente piété qu'il faut attribuer les nombreuses mosquées et les
tombeaux construits dans tous les quartiers de la ville.
Moins pompeux en appareil que le roi sassanide inaugurant l'œuvre de son
ingénieur, nous franchissons le Karoun et entrons à Chouster. Une grande
rue bordée de boutiques où se vendent des limons et des dattes se
présente d'abord. Le mouvement des allants et venants, mais surtout la
foule qui se groupe autour des Faranguis, lui donne une animation
factice. Échappés à la curiosité populaire, nous suivons un labyrinthe
de ruelles bordées de maisons ruinées pour la plupart, et atteignons
enfin le palais du gouverneur de la ville, le seïd Assadoullah khan.
Lorsqu'on y pénètre, on suit d'abord un vestibule sous lequel sont
paisiblement assis des brigands et des assassins, les pieds enchaînés,
mais en relations aimables avec tous les serviteurs du khan. La prison
franchie, je coupe en diagonale une cour réservée au corps de garde; je
gravis quelques marches et traverse un jardin planté de palmiers, à
l'extrémité duquel s'élève un vaste talar. Cette pièce, recouverte d'une
voûte, s'ouvre sur une terrasse spacieuse.
Nul paysage mieux fait pour surprendre et charmer le regard ne pouvait
s'offrir à ma vue. Vis-à-vis de moi, à quelque deux cents mètres, se
dresse une haute muraille de rochers rougeâtres dont la tête semble
supporter la plaine verdoyante, tandis que ses pieds, plongés au fond
d'un gouffre, baignent dans les flots du Karoun. Je me penche afin de
mieux suivre des yeux les méandres du fleuve et je constate que le
palais d'Assadoullah khan est fondé sur des rochers à pic pareils à ceux
qui me font face, et que le torrent s'écoule entre de gigantesques
Portes de Fer. L'espace compris entre les deux murailles n'est point
tout entier couvert par les eaux: à gauche s'étendent des alluvions
plantées de palmiers magnifiques. Malgré leurs dimensions, les arbres
disparaîtraient dans la profondeur de l'abîme, et leur feuillage vert se
confondrait avec la teinte sombre des eaux, n'étaient des bouquets
d'orangers chargés de fruits d'or.
[Illustration: PALAIS DU SEÏD ASSADOULLAH KHAN. (Voyez p. 677.)]
19 janvier.--Si l'on en croit une tradition musulmane, celui qui durant
sa vie se sera malhonnêtement enrichi aux dépens de son prochain
paraîtra devant le juge suprême les épaules écrasées sous le poids de
ses biens mal acquis: d'où je conclus que, le jour où le gouverneur de
l'Arabistan sonnera à la porte du palais infernal, il sera contraint de
prier les démons de l'aider à porter une charge en disproportion avec
les forces humaines. Depuis hier nos oreilles sont rebattues de
lamentations et de plaintes. Les exactions s'entassent sur les
malversations comme Pélion sur Ossa; la province est misérable:
négociants et petits tenanciers sont réduits aux plus dures extrémités,
les impôts ont doublé, les maisons tombent en ruine, et leurs
propriétaires ne peuvent les relever; les paysans abandonnent la terre
qui ne leur donne plus de pain noir à manger; les riches cultivateurs ne
plantent plus ni palmiers ni cannes à sucre; les tribus émigrent vers la
montagne avec leurs troupeaux; les canaux sont comblés, les villages
désertés, et le chahzaddè augmente tous les jours les charges qui pèsent
plus durement sur le peuple en raison de la disparition des nomades et
de la ruine de la province. Comment remédier à cet état de choses? Les
plus hardis n'ont même pas la ressource de faire monter leurs plaintes
jusqu'aux pieds de Sa Majesté, les timides n'oseraient élever leurs yeux
vers Hechtamet saltanè, un prince du sang, un oncle du roi, un seigneur
puissant et cruel. Mais tous à l'envi, mollahs, seïds, mirzas, viennent
nous prier d'être l'interprète de leurs doléances dès que nous serons
éloignés de l'Arabistan.
[Illustration: GRANDE RUE A CHOUSTER.]
Qui entend deux cloches entend deux sons. Je tremblais la fièvre lorsque
Marcel est allé présenter ses devoirs au chahzaddè, et n'ai pu jouer mon
rôle dans cette cérémonie; dès son retour, mon mari m'a conté sa visite.
Le hakem de l'Arabistan lui a donné à entendre que ses administrés sont
d'enragés fanatiques, très entichés de leur noblesse religieuse, avares,
menteurs, inintelligents et d'une bonne foi des plus douteuses. A qui
donner tort ou raison? Il faudrait habiter depuis longtemps le pays pour
savoir qui ment le mieux, du gouverneur ou des gouvernés. Chouster, je
dois en convenir, est loin d'être prospère. Partout des quartiers morts,
des maisons en ruine acquises en toute propriété par Hadji Laïlag, le
«pèlerin aux longues jambes». Deci delà quelques chambres s'ouvrent
encore sur les rues boueuses et laissent voir dans un demi-jour attristé
un métier primitif. L'outil sert aux tisserands à confectionner ces
tapis ras spéciaux aux fabriques de Chouster, ou l'étoffe de coton à
carreaux blancs et bleus qui signale les femmes de moyenne condition
quand elles sortent de chez elles; mais en général le silence et
l'inaction s'appesantissent sur la ville. Un seul quartier fait
exception à la règle et conserve encore du mouvement et de l'activité.
Il s'étend le long du fleuve même, à l'aval d'un ouvrage sassanide
servant à la fois de pont et de barrage. Les eaux du Karoun,
emmagasinées derrière la digue, alimentent une longue suite de moulins
étagés où sont fabriquées, à très bas prix, toutes les farines de la
région. A part l'industrie meunière, le commerce de la province de
Chouster et son agriculture sont morts et bien morts. Et cependant,
quelle devait être la richesse de ce pays, irrigué jadis avec une
science dont témoignent encore aujourd'hui les ruines d'anciens ouvrages
sassanides. Comme il serait facile de rendre à cette capitale de
l'Arabistan sa prospérité évanouie! Il suffirait de mettre les terres en
culture et d'ouvrir des voies de communication avec Ispahan et le golfe
Persique: mais un pareil effort ne saurait être demandé aux habitants et
moins encore au gouverneur. La plupart des barrages sont détruits; les
dérivations, sauf le Chetet, que l'on traverse en entrant à Chouster
quand on vient de Dizfoul, sont comblées; la province, traversée par
l'un des plus beaux fleuves de l'Orient, n'a point d'eau à répandre sur
les plaines desséchées et ne donne de récoltes que dans la zone comprise
entre le Karoun et sa dérivation.
[Illustration: RUELLE A CHOUSTER. (Voyez p. 679.)]
La peste de 1832, jointe à une administration défectueuse et trop
indépendante du pouvoir central, a fait du pays le plus riche du monde
l'un des plus pauvres et des plus malheureux.
20 janvier.--Les plaintes et les témoignages de mécontentement échappés
hier à Hechtamet saltanè, la peine qu'il prétend éprouver à entretenir
sur un pied convenable la maison d'un homme de son rang lorsqu'il a
prélevé sur de maigres impôts les redevances à fournir au roi, ne l'ont
pas privé du plaisir, gratuit j'en conviens, de se faire photographier à
la tête de ses troupes et dans tout l'éclat de sa gloire militaire.
Rendez-vous avait été pris, et ce matin je devais aller au palais; mais
depuis deux jours la fièvre ne m'a pas laissé de répit; les accès
violents ont fait place à un malaise ininterrompu; l'appétit, ce sauveur
de toutes les misères, a disparu; avec la force physique est morte aussi
la résistance morale. Bref, au moment de partir, je n'ai pas eu le
courage de me mettre sur mon séant. Marcel a pris l'appareil et s'est
dirigé vers la forteresse.
[Illustration: LES MOULINS DE CHOUSTER.]
Il était accompagné de Mirza Bozorg, le secrétaire intime de Son
Excellence, un Choustérien aux traits superbes. Le guide de mon mari est
coiffé d'un turban de gaze bleue lamée d'or, spécial aux riches
habitants de la ville qui ne peuvent revendiquer le droit de couvrir
leur tête du turban de deuil conservé par les descendants chiites de
Mahomet en souvenir du massacre de Hassan et de Houssein.
La kalè Selasil, demeure officielle du gouverneur de l'Arabistan, est
bâtie sur un plateau rocheux au pied duquel s'écoule la dérivation du
Karoun, désignée sous le nom de Chetet. Des constructions d'origine
sassanide la défendent du côté de la ville. Seules les parties
inférieures des murs sont bâties en pierres, tandis que les crêtes et
les courtines élevées sur la place d'armes sont de réfection récente et
construites en terre cuite. A en juger d'après la facilité avec laquelle
on se fraye un chemin à travers les fortifications, ces murs seraient,
en temps de guerre, d'un médiocre secours pour les défenseurs de la
citadelle. Comme l'entrée du palais s'ouvrait sur un marécage boueux
jauni par les ordures des chevaux campés autour de la porte, et qu'il
était impossible à des piétons d'arriver sans se souiller jusqu'à la
demeure du gouverneur, le mirza a ordonné à quatre soldats de pratiquer
une brèche à la muraille, et c'est par cette ouverture que Marcel et
l'homme au turban de soie ont fait leur entrée dans la forteresse des
Chapour.
Le désordre de la première cour défie toute description. Elle est
entourée de casernes appuyées contre les murs d'enceinte, et envahie par
les soldats de la garnison. Au delà de cette singulière place d'armes se
présente un canal de dérivation creusé à même le roc et mis en
communication directe avec le Karoun. En cas de siège les défenseurs
pouvaient ainsi s'approvisionner d'eau au cœur même de la citadelle.
L'édifice qui couronne aujourd'hui le plateau ne rappelle en rien le
château antique des princes sassanides: c'est un simple pavillon compris
entre des emplacements de jardins. Arbres, fleurs, gazons, brillent
également par leur absence. Les salles, les talars sont blanchis à la
chaux; le sol, sans dallage, est dissimulé sous des nattes de paille et
de tapis; les portes de bois blanc ont pour unique fermeture ces chaînes
de fer que l'on enfile à un crochet planté dans la partie supérieure du
chambranle. En revanche, du haut des balcons construits en surplomb
au-dessus du fleuve, on jouit d'un admirable point de vue sur le Karoun,
le Chetet, les montagnes des Bakhtyaris et trois ou quatre imamzaddès
aux coupoles bleues, bâtis non loin de la célèbre Digue de l'Empereur
(_Bendè Kaiser_), dont les ruines sont encore signalées par le remous
des eaux.
Le hakem attendait avec impatience l'arrivée de mon mari. Afin de se
donner une figure séduisante, il avait, la veille au soir, ordonné à son
_hakim bachy_ (médecin en chef) de lui cautériser les paupières;
celui-ci avait largement profité de l'autorisation et mis les yeux de
son maître en marmelade. Néanmoins on est toujours beau quand on est
Kadjar et que l'on figure à la tête d'un régiment. Cinq ou six cents
hommes, le plus grand nombre en guenilles, les plus élégants vêtus de
ces uniformes en drap de rebut, vendus, dirait-on, à la Perse par tous
les fripiers d'Europe, envahissent bientôt la cour et le jardin. Le
kolah d'astrakan décoré d'une plaque de cuivre sur laquelle se détachent
en relief le lion et le soleil, le ceinturon aux mêmes armes, donnent
seuls quelque unité au costume de cette horde qui a la prétention d'être
une armée.
Une heure se passe à faire mettre les hommes sur deux rangs et à
reléguer au second les plus sales ou les plus fantaisistes. Puis les
chefs commandent quelques mouvements difficiles: «Portez armes!--Arme
bras.--Reposez armes.--En place, repos.» Et entre ces divers ordres,
donnés dans un langage mi-parti iranien, mi-parti français et exécutés
d'ailleurs avec une lenteur et une indépendance de mouvements vraiment
charmantes, chaque officier reçoit des mains d'une ordonnance placée
derrière ses talons un kalyan tout allumé. Il met son épée entre les
jambes, tire consciencieusement quelques bouffées de tabac, regarde
s'envoler la fumée et rend enfin la précieuse pipe à son serviteur. Le
brave garçon ne la laissera pas inactive.
Les grandes manœuvres ayant pris fin, le hakem se place en avant de ses
troupes. Attention! mon mari opère lui-même. Un défilé, véritable
débandade, termine la fête. L'état-major, félicité par le chahzaddè sur
la bonne tenue et l'instruction des hommes, vient, la figure rayonnante
de fierté, s'asseoir sous le talar. Que la Russie veille à ses
frontières quand il aura à sa disposition les canons commandés en
Europe!
[Illustration: MIRZA BOZORG. (Voyez p. 683.)]
[Illustration: IMAMZADDÈ ABDOULLA BANOU. (Voyez p. 686.)]