CHAPITRE XXXII

Arrivée à Bagdad.--L'aspect de la ville.--Kachtis, keleks et

couffes.--Les barques babyloniennes d'après Hérodote et les bas-reliefs

ninivites.--Le consulat de France.--La vie en Chaldée.--Fondation de

Bagdad.--La porte et la tour du Talism.--Tombeaux de cheikh Omar et

d'Abd el-Kader.--Les quatre sectes orthodoxes sunnites.--Les

Wahabites.--Un jour de fête à Bagdad.--Le bouton de Bagdad.

14 décembre.--Les matelots traversent en courant le salon, qui, à ses

diverses attributions, joint aussi l'honneur de réunir l'avant et

l'arrière du _Mossoul_: nous jetons l'ancre dans le port de Bagdad. Je

me lève avec le jour, j'ouvre la porte, et à ma grande surprise

j'aperçois sur le spardeck et les cages à poulets une mince couche de

givre. C'est la première gelée blanche de l'hiver: il eût été malsain de

passer la nuit sans manteau ni couverture au milieu des maquis de

Ctésiphon.

Quel merveilleux climat que celui de l'Orient! L'hiver lui-même ne revêt

pas la terre d'une livrée de deuil; à peine modifie-t-il l'aspect du

paysage: il gèle, et Bagdad m'apparaît au milieu d'arbres toujours

verts, belle comme la fiancée du printemps.

Le ciel s'éclaire; peu à peu se montrent sur la rive droite: les

bâtiments du sérail, les casernes, les coupoles de faïence, bientôt

couvertes d'innombrables pigeons qui viennent sécher leurs ailes aux

premiers rayons du soleil; puis, les minarets élancés à rendre jaloux

les palmiers voisins; la médressè, les beaux bâtiments de la douane,

devant lesquels se pressent déjà Juifs, Arméniens et Arabes en costumes

colorés. Enfin, à l'aval du débarcadère, on aperçoit, à demi noyés dans

les brumes du Tigre, des jardins magnifiques dominés par le pavillon du

consulat d'Angleterre.

Le paysage de la rive droite est encore plus verdoyant. Les heureux

habitants de ces maisons cachées sous les konars et les palmiers

devraient passer leurs jours dans un délicieux farniente et se

désintéresser de l'administration et du commerce, concentrés dans le

sérail et les bazars. Il n'en est rien néanmoins, si j'en juge à

l'encombrement des voies de communication établies entre les deux

villes. Un pont de bateaux de largeur très variable, tordu en largeur,

tordu en hauteur, ploie sous les pas d'une multitude de femmes couvertes

d'_izzas_ rouges, bleus ou verts, d'hommes habillés de robes jaunes ou

blanches, de caravanes de chameaux, d'ânes, de mulets qui se pressent,

se foulent et forment au-dessus du tablier sans parapets une longue

bande empruntant à l'écharpe d'Iris ses plus brillantes couleurs. On ne

saurait comparer Bagdad à Constantinople, le Tigre à la Corne-d'Or;

jamais cependant je n'ai vu sur les ponts de Stamboul, au Séraskiérat ou

à Top-Hanè une population aussi bariolée jeter dans le paysage une note

plus chaude et plus gaie.

Le port de Bagdad, mieux vaut dire le fleuve lui-même, n'est pas moins

animé que le pont jeté entre les deux rives: les berges disparaissent

sous les amarres; plusieurs rangs d'embarcations de types bien

différents couvrent les eaux.

Les _kachtis_, grands bateaux à voiles appropriés au transport des

céréales, sont construits en bois de palmier et enduits, à l'extérieur,

d'une épaisse couche de bitume; très marins et faciles à réparer, il

suffit, quand survient un accident, de les calfater à nouveau pour les

remettre en état. Plusieurs de ces embarcations, la quille en l'air,

sont entre les mains des ouvriers, occupés à faire fondre le bitume et à

l'étendre brûlant sur le bois comme on coule l'asphalte sur les

trottoirs de Paris.

Les kachtis font de très longs voyages, entre Bagdad et Bassorah, et

s'amarrent presque tous en aval du pont, tandis qu'en amont se serrent

les _keleks_, spécialement utilisés à l'amont de la ville.

Lorsque les bateliers du Tigre supérieur ont à transporter un

chargement, ils remplissent d'air un certain nombre d'outres de cuir;

après les avoir liées les unes aux autres par rangées concentriques, ils

les recouvrent d'un plancher, étendent sur ces bois une épaisse couche

de bruyères, destinée à préserver la cargaison des atteintes de l'eau,

empilent leurs marchandises sur la plate-forme, et, munis de perches qui

leur servent à diriger ce radeau, ils descendent le fleuve. Bien qu'à

chaque voyage les kelekchis crèvent quelques outres, ils sortent le plus

souvent indemnes de ces aventureuses expéditions.

Arrivés à destination, les mariniers vendent le bois et les bruyères à

un prix élevé, dégonflent les outres, les chargent sur des ânes,

regagnent leur pays, et recommencent indéfiniment la même manœuvre. Le

prix de location des keleks est proportionnel au nombre des outres

employées à leur construction. Il en entre quatre-vingts dans les

radeaux destinés à des passagers; en ce cas on installe sur la charpente

une cabine ou une tente; mais cinquante suffisent pour porter des

moutons ou des marchandises, telles que volailles, dindons, fruits,

fromages en grosses meules, blés concassés avec lesquels on confectionne

de délicieux pilaus.

Les keleks viennent de pays lointains, puisque leur construction exige

des bois de charpente très rares en Chaldée. Les petits trajets entre

Bagdad et les campagnes environnantes s'effectuent au moyen

d'embarcations de formes bien spéciales connues ici sous le nom de

_couffes_ (paniers). De tous côtés je vois pirouetter sur le fleuve des

corbeilles rondes faites en côtes de palmier et enduites de bitume. Deux

hommes les manœuvrent en leur imprimant un mouvement de rotation. Elles

n'avancent pas avec rapidité, mais elles sont très solides, déplacent un

volume d'eau considérable, si on le compare à la surface mouillée,

chavirent difficilement et n'embarquent jamais une goutte d'eau, bien

que le bordage de certaines d'entre elles, chargées de melons et de

pastèques, ne s'élève pas à plus de quinze centimètres au-dessus du

niveau de l'eau.

[Illustration: PANORAMA DE BAGDAD.]

Dans laquelle de ces catégories classerai-je les embarcations

chaldéennes décrites par Hérodote?

Pendant les loisirs de ma navigation j'ai lu et relu les passages des

histoires relatives à la marine des Babyloniens, et, les pièces du

procès sous les yeux, je condamne sans sursis ni appel toute

identification entre la barque babylonienne et le _kelek_. Je me demande

même comment certains auteurs ont pu confondre avec un radeau la

corbeille, décrite pourtant en termes précis par l'historien grec.

[Illustration: COUFFE DE BAGDAD.]

«Les Babyloniens n'ont d'autres barques que celles qui descendent le

Tigre jusqu'à la ville; elles sont rondes et toutes de cuir, car,

lorsqu'ils en ont façonné les côtés, en taillant des saules qui

croissent en Arménie au-dessus de l'Assyrie, ils étendent extérieurement

des peaux apprêtées de telle sorte qu'elles forment le fond, sans

distinguer la poupe, sans rétrécir la proue. Ces barques sont

circulaires comme des boucliers; ils les doublent en dedans de roseaux,

puis ils partent et font leur transport en descendant le fleuve. Leur

chargement consiste en marchandises diverses, et surtout en vases de

terre pleins de vin de palmier. Deux hommes se tenant debout dirigent la

barque, chacun avec une barre. L'un tire sa perche, tandis que son

compagnon pousse la sienne au fond de l'eau. On construit sur ce modèle

de grandes et de petites embarcations; les plus vastes reçoivent une

cargaison du poids de cinq mille talents. Lorsque en naviguant elles

sont arrivées à Babylone et que les mariniers ont disposé du fret, ils

vendent à l'encan les roseaux et la carcasse, puis ils chargent les

peaux sur leurs ânes et s'en retournent en Arménie, car il est

impossible de remonter le cours du fleuve à cause de sa rapidité. C'est

pour cela qu'ils ne font point leurs bateaux en bois, mais en cuir.

Lorsque les conducteurs des ânes sont de retour en Arménie, ils se

remettent à construire leurs bateaux par le même procédé.»

Hérodote parle positivement de barques; il ajoute que ces barques n'ont

ni proue ni poupe, et qu'elles sont rondes comme des boucliers. Il

décrit donc, à mon avis, un corps évidé semblable à un bateau, mais en

différant par sa forme circulaire. Afin de ne laisser à ses lecteurs

aucun doute à ce sujet, l'auteur indique même que les côtés et les

bordages sont faits en branches de saule, c'est-à-dire en bois flexible

pouvant se courber avec facilité, et en roseaux, jouant dans ce système

de construction le rôle de l'osier dans le clayonnage des corbeilles. La

forme de l'embarcation est acquise au débat: Hérodote décrit une

_couffe_ semblable à celles qui tourbillonnent sous mes yeux et que

représentaient sur leurs bas-reliefs, huit cents ans avant notre ère,

les sculpteurs assyriens.

Il y a cependant une différence entre la couffe actuelle et la barque

d'Hérodote: l'une est seulement enduite de bitume, l'autre est «couverte

de peaux préparées». Mais, de ce que ces peaux étaient enlevées dès

l'arrivée des barques à destination et rapportées à leur lieu d'origine,

faut-il conclure qu'Hérodote ait voulu dépeindre le _kelek_? Je ne le

crois pas. Le dernier des matelots grecs n'eût point employé le même mot

pour désigner des peaux apprêtées et des outres gonflées d'air: il eût

encore moins parlé de proue et de poupe à propos d'un radeau. Enfin

conçoit-on un radeau de forme circulaire? Comment assemblerait-on en ce

cas les poutres et les pièces maîtresses, et dans quel but

compliquerait-on à plaisir et sans profit une charpente qui doit par sa

nature être fort simple et qu'il est si facile de rendre solide en la

faisant sur plan rectangulaire? En définitive, je crois qu'il faut s'en

tenir à la description d'Hérodote sans y rien ajouter, sans en rien

retrancher. L'embarcation babylonienne était évidemment une couffe de

plus ou moins grandes dimensions, habillée de peaux cousues ensemble, et

qu'il était aisé de fixer sur la carcasse ou de détacher quand on

voulait vendre les bois. La couffe des bas-reliefs ninivites, sur

laquelle on voit se dessiner d'une manière très apparente de grands

panneaux carrés, répond de tous points à cette description.

Mon premier essai de navigation en canot bagdadien a été des plus

désagréables. A peine avions-nous rejoint nos bagages empilés au centre

de la couffe, que nous nous sommes mis, à notre tour, à pirouetter avec

tant de vitesse que je me suis crue un instant transformée en toupie

hollandaise; nous n'en avons pas moins atteint sans accident la rive du

fleuve. Les rameurs se sont jetés à l'eau, ont tiré l'embarcation sur la

terre ferme comme on le ferait d'une corbeille trop lourde, puis ils

m'ont tendu la main: je suis sortie de mon panier et j'ai foulé pour la

première fois le sol de la cité de Zobeïde et de Haroun al-Rachid. Le

consul de France, prévenu de l'arrivée du bateau, avait envoyé un

_cawas_ à notre rencontre. Sur l'ordre de ce brave homme, de vigoureux

hammals s'emparent des colis, et nous nous engageons à leur suite dans

les vilaines rues du quartier chrétien.

Le poste de consul de France est confié à M. Péretié, fils de

l'archéologue si connu auquel on doit la découverte du célèbre

sarcophage d'Echmounasar et de tant d'autres trésors scientifiques.

Notre représentant est entouré de sa femme, de ses enfants, et c'est

avec un véritable bonheur que nous retrouvons, après tant de mois

d'isolement, la vie de famille dans ce qu'elle a de plus intime et de

plus charmant. Mme Péretié a tenu à me faire accepter la chambre de ses

filles; je serai donc ce soir en possession d'un lit. Cette bonne chance

ne m'était pas échue depuis que j'ai quitté Téhéran, car je ne saurais,

en toute justice, qualifier du nom de lit l'estrade de bois blanc et les

bûches bien dignes d'un ascète mises à ma disposition par notre

excellent ami le P. Pascal. Vais-je me prélasser ce soir sur ces matelas

moelleux, dans ces draps fins et blancs!

En attendant cette heureuse fortune, les filles de Mme Péretié me

servent de cicérone et me font visiter la maison.

L'hôtel du consulat, construit par des Bagdadiens et pour des

Bagdadiens, reproduit fidèlement les dispositions générales de toutes

les maisons de la ville.

Au milieu d'une rue fort étroite s'élève un grand mur sans autre

ouverture qu'une porte fort basse. La baie est suivie d'un vestibule

coudé servant de corps de garde aux _cawas_ chargés de protéger,

d'accompagner le consul et de faire ses commissions. Au delà de cette

pièce on trouve une vaste cour, entourée des dépendances de la maison:

cuisines, écurie, sellerie. Une porte pratiquée au centre de l'aile

gauche donne accès dans une deuxième cour, autour de laquelle s'élève

l'habitation proprement dite, avec ses balcons ajourés, ses fenêtres

garnies de mosaïques de bois et de verre, et ses grandes tentes de

coutil blanc et rouge destinées à arrêter les rayons du soleil encore

vifs au milieu du jour.

Nous avons vu le plan: passons à la coupe transversale. Les chaleurs

excessives de l'été, les froids rigoureux de l'hiver obligent à chaque

saison les Bagdadiens à mettre leur installation en harmonie avec les

variations atmosphériques, et les forcent par conséquent à construire

leurs demeures de manière à résoudre quatre fois l'an ce difficile

problème.

Toutes les habitations reposent sur des caves voûtées creusées à trois

ou quatre mètres de profondeur. C'est au fond de ces souterrains, qui

portent le nom de _serdab_ et sont analogues au _zirzamin_ de la Perse,

que descendent au printemps toutes les familles riches. Elles y

transportent non seulement les objets d'un usage quotidien, mais encore

tous leurs meubles; les bois eux-mêmes seraient dévorés par les mites et

tomberaient en poussière si on les abandonnait pendant l'été dans les

pièces du premier étage ou du rez-de-chaussée. Quand les fortes chaleurs

se sont déclarées, on s'enferme au plus vite dans le serdab, ventilé par

le _badguird_ (cheminée d'aération), et l'on en sort le soir pour aller

respirer sur les terrasses un air étouffant, car à Bagdad, contrairement

à ce qui arrive en Perse, où les nuits sont toujours fraîches, la

température s'abaisse à peine de quelques degrés après le coucher du

soleil. La ville, morte tout le jour, semble revivre au crépuscule: les

dames se réunissent et se visitent de terrasse à terrasse, passent la

nuit à causer, à fumer et à savourer des _cherbets_ (sorbets); mais,

obligées, pour éviter les moustiques, de se priver de lumière, elles se

condamnent pendant toute la saison chaude à une oisiveté des plus

énervantes. A l'aurore chacun reprend le chemin de son _serdab_ et y

reste plongé pendant tout le jour dans une torpeur à laquelle les

tempéraments les plus énergiques éprouvent la plus grande difficulté à

échapper. Les froids venus, on regagne les appartements du premier étage

et, bien qu'on entretienne des feux dans les cheminées, on grelotte avec

d'autant plus de raison que l'on a été plus affaibli par les chaleurs.

Le sort des dames de Bagdad n'est guère plus enviable l'hiver que l'été:

les rues, mal aérées, se transforment en cloaques de boue au milieu

desquels il est difficile de s'aventurer avec des jupes européennes, et

sont envahies par les immondices de toute nature que des tuyaux amènent

dans des puisards à ciel ouvert creusés devant chaque maison. Quand les

pluies sont abondantes, les réservoirs sont bientôt remplis d'eau, et à

partir de ce moment les tuyaux s'égouttent directement sur le sol. Les

hommes eux-mêmes ne sauraient sortir le soir sans se faire précéder de

fanaux que les serviteurs soutiennent à vingt centimètres de terre. Je

ne m'étonne plus si la peste se déclare en ville au cœur de la mauvaise

saison, pour suspendre ses ravages dès les mois de mai ou de juin. A

cette époque il fait en Mésopotamie une température si élevée que

l'épidémie en meurt, ou en devient si paresseuse qu'il lui reste à peine

le courage de vivre au fond de son serdab.

L'automne seul a été accordé aux malheureux habitants de Bagdad en

dédommagement de la triste existence qui leur est faite durant les trois

quarts de l'année. Le temps est encore très beau, il n'y a ni pluie ni

orage; les familles riches en profitent et vont planter leurs tentes

dans les plaines de Ctésiphon et de Séleucie. La distraction la plus

goûtée pendant ces mois de villégiature est la chasse au sanglier,

chasse très émouvante, mais aussi fort périlleuse. Le maniement de la

lance, seule arme avec laquelle on attaque la bête, la nature du

terrain, percé comme un tamis par les mulots, occasionnent souvent aux

Européens de terribles accidents. Les dames ne suivent pas, en général,

ces steeple-chases dangereux et se contentent de tirer aux perdreaux ou

aux oiseaux d'eau, toujours très nombreux sur les bords du Tigre.

Quel doit être le découragement des malheureux fonctionnaires condamnés

à vivre dans ce pays, qu'ils ont été habitués à voir miroiter à travers

le prisme magique des _Mille et une Nuits_!

15 décembre.--Les délices de Capoue m'ont empêchée de dormir: les

oreillers de plume, les épais matelas, les draps fins et blancs ne sont

plus faits pour moi. Je me bats avec les uns, je m'étouffe sur les

autres, je les entraîne tous dans une mêlée générale: bref, j'ai passé

une nuit abominable, et, si je n'avais craint les indiscrétions des

serviteurs, j'aurais couru chercher mon lahaf dédaigné: ce vieux

compagnon d'infortune ne dissimule à mes os aucune des inégalités du

sol, mais j'en ai si bien pris l'habitude que, dès mon retour en France,

je sacrifierai à mon couvre-pied les lits et leurs inutiles garnitures.

A l'aube je descends dans la cour; à peine m'ont-ils aperçue, que les

_cawas_ du consulat revêtent leurs brillants uniformes et s'apprêtent à

me servir de guides. J'avais hâte de faire une première reconnaissance

des rues et des places et de rechercher les traces de Zobeïde. Hélas!

elles sont bien profondément ensevelies sous l'épaisse couche de

décombres et de ruines que les invasions et les sièges ont accumulés sur

Bagdad.

Les auteurs occidentaux et orientaux ne s'accordent guère sur le sens

étymologique du nom de la ville. D'après ceux-là, Bagdad signifierait

«Donné par Dieu» ou «Présent de _Bag_» (vieille idole chaldéenne); si

l'on en croyait au contraire les Arabes, Bagdad (Jardin de Dad) serait

ainsi appelée en souvenir de Dad, sage ermite qui aurait vécu il y a de

longs siècles dans un enclos planté par lui sur l'emplacement de la

ville des califes; à moins encore que Bagdad ne veuille dire simplement

«jardin donné».

Quoi qu'il en soit, la découverte d'un monument en briques sigillées au

nom de Nabuchodonosor prouve qu'une ville s'élevait jadis sur la rive

gauche du Tigre. Elle avait probablement disparu quand le calife Abou

Djafar Abdallah el-Mansour, le deuxième monarque abbasside, jeta en l'an

145 de l'hégire les fondements de sa capitale.

El-Mansour, après avoir fait construire Bagdad, vint l'habiter et lui

donna le surnom de Dar es-Salam (Séjour de la Paix). Jamais parrain ne

fut plus mal inspiré en baptisant sa filleule, soit dit en passant.

En même temps que la ville s'élevait sur la rive gauche, la rive droite

se peuplait de maisons et de jardins; deux beaux ponts réunirent bientôt

les deux berges du fleuve, assurent les chroniques; Bagdad devint

rapidement la riche et puissante métropole du monde musulman, le foyer

d'une civilisation d'autant plus rayonnante que l'Europe, à cette

époque, était plongée dans l'ignorance et la barbarie. Les descriptions

laissées par les vieux auteurs arabes tiennent du merveilleux: les

palais, les bains, les collèges, ne se comptaient plus; la population

était si dense que près d'un million de personnes assistèrent aux

funérailles du célèbre docteur Ibn Hambal, chef de l'une des quatre

grandes sectes orthodoxes. L'esprit des Bagdadiens était cependant mutin

et querelleur; trois califes abbassides durent fixer leur résidence à

Samara, qu'ils avaient fait bâtir à dix lieues de leur capitale, afin de

fuir une population trop remuante.

Les luttes intestines qui avaient ruiné Séleucie amenèrent la décadence

de la puissance des califes. Les Bouides en 949, les Seljoucides en

1055, assiégèrent Bagdad et y entrèrent de vive force; mais le «Séjour

de la Paix» ne souffrit jamais autant de la guerre qu'en 1258: pris par

Houlagou, petit-fils de Djandjis-Khan, il fut livré aux hordes tartares

et mogoles, et vit périr avec le dernier de ses califes plus de

quatre-vingt mille personnes. Tombée au pouvoir de Tamerlan en 1392,

Bagdad perdit à cette époque presque tous les édifices dont l'avaient

dotée les Abbassides, et acquit, en revanche, une pyramide colossale

élevée avec les crânes de ses enfants. En 1406, après la mort du

conquérant, elle essaya de relever ses murailles, mais tomba tour à tour

aux mains des dynasties des Moutons noirs, des Moutons blancs et de chah

Ismaël le Sofi, qui venait de reconquérir l'Iran sur les usurpateurs

mogols. Tour à tour aux Perses et aux Ottomans, elle devint enfin la

capitale d'une province turque et fut gouvernée par des pachas jusqu'à

l'époque où l'aga des janissaires révoltés la livra, en 1624, à Abbas le

Grand.

L'émoi fut très vif à Constantinople quand on connut la perte de la

seconde ville de l'empire; à plusieurs reprises des troupes furent

dirigées sur la Mésopotamie: toutes les tentatives demeurèrent

infructueuses.

[Illustration: PORTE DU TALISM A BAGDAD.]

Ce fut à l'instigation d'un derviche que la guerre reçut une impulsion

nouvelle. Sultan Mourad faisait, un vendredi, la prière solennelle à la

mosquée, quand un pèlerin demanda à lui parler. Le voyageur arrivait de

Bagdad et frémissait encore à la pensée que la ville des califes était

aux mains des Persans infidèles: «Tu te caches au fond de ton harem,

indigne successeur du Prophète, pendant que des animaux impurs se

vautrent dans ton héritage! Sais-tu seulement que des Chiites détestés

ont détruit le tombeau d'Abd el-Kader?» Ému par cette violente

apostrophe, le commandeur des croyants jura sur le Koran de reprendre la

ville et de reconstruire le monument du saint docteur. Il tint parole,

se mit en campagne l'année suivante, parut sous les murs de Bagdad

dix-neuf jours après avoir quitté Scutari, disent ses panégyristes, et,

après un siège des plus brillants, reçut la soumission de la place.

Mais, le lendemain de la reddition, les habitants refusèrent d'évacuer

leurs demeures avant midi, comme l'exigeait le vainqueur. Mourad,

redoutant une trahison, ordonna à ses soldats d'entrer dans le «Séjour

de la Paix» et d'en massacrer les défenseurs. Trente mille Chiites

furent passés au fil de l'épée. A la suite de cet exploit sanguinaire un

traité fut conclu: les Persans cédèrent aux Turcs tout le territoire de

Bagdad et reçurent en retour la province d'Érivan.

Les assiégeants envahirent la place par une porte qui est encore debout.

Une inscription commémorative gravée au-dessus de ce témoin muet de la

victoire de Mourad rappelle le triomphe des troupes ottomanes: «_Le 24

décembre 1638_, sultan Mourad est entré à Bagdad par la porte du Talism,

après un siège de quarante jours.»

La baie, illustre désormais, fut murée et n'a jamais été ouverte depuis

cet événement. Elle desservait un superbe donjon construit en briques et

relié à la courtine voisine au moyen d'un pont fortifié, que battaient

deux tours flanquantes. Une belle frise, incrustée tout en haut de cet

ouvrage défensif, porte une longue épigraphe faisant suite à un verset

du Koran:

«Alors les fondations de la maison furent élevées par Ibrahim et Ismaïl.

«Seigneur, exauce nos prières, c'est toi qui entends et qui sais tout.

«Cette construction fut ordonnée par notre seigneur et maître l'imam

Abou'l-Abbas Ahmed el-Nassir ed-din Allah, émir des croyants, à qui le

monde entier doit obéissance; l'esclave d'Allah, l'ornement de

l'univers, la preuve de l'existence de Dieu, l'émir que le monde entier

doit suivre et aider.

[Illustration: TOUR DU TALISM.]

«Salut soit sur lui et sur ses aïeux purs et vertueux! Que ses

invocations guident toujours les croyants sur le chemin du salut et de

la justice, où ils doivent tous le suivre et l'aider!

«La tour a été terminée en l'année 628 (1230 de l'ère chrétienne).

«Que le salut de Dieu soit sur notre seigneur et prophète Mohammed,

ainsi que sur sa bonne et pure famille!»

Quelles singulières analogies existent entre la fortification musulmane

du Moyen Age et la fortification française de la même époque! Il est

impossible, en regardant la grande tour du Talism, de ne point la mettre

en parallèle avec le donjon de Couci; mêmes corbeaux destinés à

supporter les hourds, mêmes baies servant de dégagement à ces ouvrages

de charpente, mêmes meurtrières ouvertes sur toute la hauteur de la

tour, mêmes escarpes et contrescarpes défendues par des chemises

extérieures, mêmes plafonds nervés réunis par des voûtains ogivaux. Si

ce n'était la substitution de l'ogive iranienne à l'ogive occidentale et

des caractères arabes aux caractères gothiques, je me croirais au pied

de l'enceinte d'une ville française du Moyen Age.

Une seule différence existe entre les ouvrages militaires des musulmans

et ceux des chrétiens, et elle est très frappante. Soit que le temps,

sous le ciel de l'Orient, s'imprime sur les édifices en traits moins

sévères que dans nos climats brumeux, soit que le caractère propre de

l'architecture persane n'ait guère changé depuis huit cents ans, la tour

du Talism, antérieure à des fortifications françaises similaires, garde

un aspect de jeunesse qui pourrait la faire croire née d'avant-hier et

bombardée d'hier, tandis que les remparts de Couci, de Carcassonne,

d'Avignon, même après la restauration qu'on leur a fait subir, semblent

d'une époque d'autant plus reculée que nos idées sur les formes

architecturales et le mode de construction se sont modifiées

profondément depuis le treizième siècle.

Tout auprès et à l'intérieur des fortifications s'étend un cimetière

immense, placé sous la protection du tombeau de cheikh Omar. Le monument

funéraire est surmonté d'une toiture en forme d'éteignoir, ornée à

l'extérieur de côtes saillantes dessinant les alvéoles qui tapissent

l'intérieur de la voûte. En se dirigeant du côté de la ville, on longe

ensuite une rue relativement belle, et l'on atteint ce célèbre tombeau

d'Abd el-Kader que sultan Mourad fit serment de reconstruire quand il se

décida, dans la mosquée de Stamboul, à conduire ses armées sous les murs

de Bagdad.

[Illustration: TOMBEAU DE CHEIKH OMAR.]

Une coupole aplatie, percée d'une multitude de petites ouvertures,

recouvre la mosquée. Je vois accolé à cette lourde masse un autre dôme,

de forme plus élégante, revêtu de faïences colorées et traitées dans le

style persan du temps des rois sofis. Il abrite la salle du tombeau.

La grande cour est entourée d'arcades, campements gratuits offerts aux

voyageurs pauvres et aux derviches. Plus loin se trouve une médressè.

Ces dernières constructions, comme les deux minarets élevés à l'entrée

de l'enceinte, sont bâties depuis peu d'années.

A quelques pas du tombeau d'Abd el-Kader on me montre un autre monument

funéraire; sur notre droite, des minarets appartenant à la mosquée de

cheikh Yousef; à gauche, la porte de la masdjed Abd er-Rahman. J'en

passe, et des plus saints, car il serait aussi long d'énumérer les

édifices consacrés au culte qui se rencontrent ici dans chaque rue, que

de compter les églises et les chapelles de Rome.

16 décembre.--J'aurais désiré mettre à profit nos pèlerinages aux

mosquées et aux tombeaux, pour approfondir les subtilités qui

distinguent les rites orthodoxes sunnites, mais l'extrême difficulté que

j'éprouve à dire quelques mots d'arabe me rend ce travail très ardu,

d'autant plus que mon interprète, en sa qualité de fidèle chiite, n'est

guère porté à faciliter mes investigations.

Comme toutes les religions nouvelles, l'islamisme, à ses débuts,

traversa une longue période de crise. Les textes n'étaient pas fixés,

les traditions restaient incertaines, et le dogme devenu plus tard la

pierre d'angle de la foi musulmane, l'origine sacrée du Koran, était

discuté par les plus fervents disciples du Prophète. Au milieu de ce

chaos religieux, les doctrines de Mahomet eussent peut-être succombé

s'il n'était apparu successivement quatre docteurs qui donnèrent une

version définitive de tous les textes sacrés et prouvèrent à leurs

adeptes que le livre de la loi avait été dicté par Dieu lui-même: «Allah

seul était capable de parler une langue aussi pure que l'arabe dans

lequel est écrit le livre révélé».

Le premier en date des docteurs de la loi musulmane, Abou Hanifa, naquit

en Perse vers l'an 700 et vint de bonne heure s'établir à Bagdad. Ses

disciples sont les Baloutches, les Afghans et les Turcs. Malik, le

docteur de Médine (795), avait fait adopter ses doctrines par les

Africains; Ach-Chafi (820), qui descendait, comme Mahomet, de la tribu

de Koraïch, vivait à Médine, tandis que Ibn Hambal (855), le docteur de

Bagdad, recrutait ses partisans parmi les Arabes.

Bien que les chefs des sectes orthodoxes aient toujours été d'accord sur

toutes les questions de dogme, et que les divergences qui existent entre

leurs doctrines reposent seulement sur les diverses manières

d'interpréter quelques textes religieux ou législatifs, leurs disciples

se distinguent les uns des autres par l'esprit qui les anime. Les

Hambalites, les derniers venus au monde musulman, forment une secte

sévère, puritaine, intolérante. Sous le règne des Abbassides ils

révolutionnèrent Bagdad au nom de la religion, et suscitèrent de

nombreuses insurrections. Véritables sectaires, leurs prêtres

s'introduisaient dans les maisons, cassaient les vases contenant du vin,

battaient les chanteurs, brisaient les instruments de musique et

rossaient leurs coreligionnaires suspects de tiédeur. Les Hanafites, en

revanche, ont hérité de leur maître un esprit large et libéral; les

Malékites et les Chafféites ont des opinions modérées.

Malgré le zèle et la foi de leurs défenseurs, les doctrines orthodoxes

triomphèrent péniblement. Aux premiers temps de l'Islam les dissensions

religieuses dégénérèrent même en combats. L'ardeur des partis était

extrême, les luttes sanglantes; Ibn Hambal, le dernier des docteurs, eut

un bras cassé dans un de ces mouvements populaires.

Les questions religieuses paraissent aujourd'hui laisser l'esprit public

fort en repos, mais pas un Sunnite, il est vrai, ne se refuse à

confesser la céleste origine du Koran.

Les points de doctrine sur lesquels reposent les dernières hérésies

musulmanes sont bien autrement délicats. La plus célèbre de toutes les

sectes nouvelles, celle qui a causé le plus d'émoi dans l'Islam et

occasionné les guerres civiles les plus graves, est connue sous le nom

de wahabisme.

[Illustration: TOMBEAU D'ABD EL-KADER. (Voyez p. 571.)]

Son chef, Wahab, sorte de réformateur puritain, commença ses

prédications en 1740. Le succès en fut prodigieux; ses partisans

s'enhardirent, prirent prétexte de la réforme religieuse pour engager

une guerre civile, et, fidèles aux vieilles traditions de l'Islam,

convertirent, le sabre en main, les paisibles habitants du Nedj. En 1785

ils osèrent s'attaquer aux caravanes de pèlerins qui se rendaient à la

Kaaba; quelques années plus tard ils s'emparèrent de la Mecque, de

Médine, pillèrent Kerbéla, le sanctuaire chiite, et pendant dix ans

défendirent aux musulmans, sous prétexte d'indignité, de pénétrer dans

les lieux saints.

Ce fut un deuil public.

En 1813 le sultan s'émut enfin. Les fauteurs de l'hérésie furent chassés

du Hedjaz par une armée égyptienne, et le gouvernement turc reconquit la

pierre noire et la tombe du Prophète.

Les Wahabites, encore nombreux en Chaldée, y vivent très surveillés: non

que leur doctrine soit bien damnable, mais parce qu'on redoute toujours

de voir se renouveler un scandale pareil à celui qui attrista l'Islam au

commencement de ce siècle.

[Illustration: MOSQUÉE ET RUE A BAGDAD.]

Rien de pareil n'est à attendre des Persans, et cependant il n'est pas

d'infidèle qui ne soit à Bagdad en meilleure situation que les sujets du

chah. Ils y restent néanmoins, attirés par le voisinage de Nedjef et de

Kerbéla où reposent leurs grands patrons Ali et Houssein, les légitimes

et infortunés successeurs du Prophète, ou peut-être même afin de

bénéficier du passage des innombrables caravanes venant de toutes les

contrées chiites: caravanes de vivants se rendant aux tombeaux des

imams, caravanes de morts en quête d'une dernière demeure en terre

sanctifiée.

Bien que les quartiers de la rive gauche soient en communication directe

avec la route de l'Iran, les Persans habitent presque tous la petite

ville de Kâzhemeine, bâtie à près de six kilomètres de Bagdad _gadim_

(l'ancienne), sur la rive droite du fleuve, autour du tombeau de l'imam

Mouça.

Avant d'atteindre Kâzhemeine, où elles font généralement une station,

les caravanes sont donc obligées de traverser toute la ville sunnite, et

ce n'est point une des moindres occupations des gamins que de guetter

leur arrivée, afin de jouer à de pauvres hères harassés de fatigue

quelques tours de leur façon.

Mieux que partout ailleurs on peut juger sur la place du Meïdan, la plus

belle et la plus fréquentée de Bagdad et où s'élève la charmante mosquée

d'Akhmet Khiaïa, de l'intensité de la haine qui divise les Sunnites et

les Chiites.

Quand débouche, de la porte d'Orient, un long convoi de Persans morts ou

vivants, ceux-là ficelés dans des tapis et attachés par paquets de

quatre, ceux-ci huchés sur les vastes poches qui contiennent tout leur

mobilier de voyage, on voit des nuées d'enfants charger les

retardataires en poussant des cris féroces, leur enlever soit une

couverture mal attachée, soit une aiguière suspendue aux paquetages,

soit un kalyan ou un pot à beurre, et s'enfuir à toutes jambes, les uns

au bazar, les autres dans la caserne qui occupe tout un côté du Meïdan.

Si les pèlerins sont des gens pratiques et ont eu le soin de ne rien

laisser traîner sur les flancs de leur monture, les polissons,

désappointés, se munissent de petits cailloux et les lancent dans les

jambes des chevaux. Les malheureuses bêtes ripostent, détachent des

ruades, et, à la grande joie des badauds, renversent à terre colis et

cavaliers.

Les Chiites, bien entendu, doivent prendre leur mal en patience et ne

pas se bercer du vain espoir d'obtenir justice; se plaindre aux

autorités ou aux gens de police serait peine perdue: ils s'exposeraient

aux railleries des hommes, après avoir souffert des injures et des

rapines des enfants.

17 décembre.--C'est aujourd'hui jour de fête. Dès l'aurore nous avons

été réveillés par le joyeux carillon de l'église des Carmes et, peu

après, nous nous sommes rendus à la messe, accompagnés du personnel

catholique du consulat. L'église, grande, bien tenue, solidement

construite, est desservie par une mission française établie depuis de

longues années en Mésopotamie. Les Pères dirigent aussi une école très

prospère installée dans des bâtiments qui viennent d'être terminés. Les

élèves appartiennent à toutes les religions confessées à Bagdad, et

paraissent, quelle que soit leur croyance, témoigner un grand respect à

leurs maîtres. La plupart reçoivent une instruction élémentaire, mais

étudient d'une manière fort sérieuse la langue française. Je ne me

réjouirais pas outre mesure d'être saluée au bazar d'un: «Bonjour,

Mossiou», au lieu d'un _Good morning, Sir_, ou d'un _Salam_, si je ne

savais combien l'enseignement donné par les Carmes à plusieurs

générations d'enfants contribue à rehausser le prestige dont la France

jouit encore à Bagdad et à Mossoul, prestige bien atteint dans la

majorité des pays que nous avons traversés au cours de nos lointaines

pérégrinations.

Les Révérends Pères ont pour auxiliaires de leur œuvre morale et

civilisatrice les Sœurs de Saint-Joseph. L'instruction donnée aux jeunes

Turques est plus sommaire que celle des garçons; elle consiste surtout

en leçons de couture et de repassage, leçons bien précieuses, car filles

pauvres et filles riches sont également incapables d'employer utilement

les dix doigts que la nature a pourtant octroyés aux Orientales tout

comme aux femmes d'Occident.

Les ressources de la communauté sont malheureusement aussi insuffisantes

que les bâtiments sont exigus. Pendant la belle saison on réunit les

enfants dans les cours, mais, quand viennent les pluies, les Sœurs sont

obligées, faute de locaux, de renvoyer chez leurs parents une partie de

leurs pensionnaires. Combien je me prends à regretter, en voyant tout le

bien qu'on pourrait faire ici avec un peu d'argent, le superflu de tant

d'œuvres d'une utilité quelquefois contestable!

[Illustration: PLACE DU MEÏDAN A BAGDAD.]

Les Pères et les Sœurs se louent beaucoup de l'intelligence et des bons

sentiments de leurs élèves, mais ils se désolent de ne pouvoir

accueillir les tout jeunes enfants avant qu'ils aient pu subir

l'influence délétère de leur famille.

Les pauvres Sœurs surtout ont une tâche bien ardue et parfois bien

écœurante. Les petites marmottes confiées à leurs soins feraient rougir

un régiment de dragons et témoignent, même par leurs jeux, que la vie,

avec son cortège de joies et de misères, ne leur réservera aucune

surprise.

[Illustration: MOSQUÉE D'AKHMET KHIAÏA, SUR LE MEÏDAN. (Voyez p. 576.)]

La Sœur surveillante d'une classe de fillettes, dont la plus âgée avait

à peine sept ans, fut appelée au parloir la semaine dernière, pendant la

récréation. Quelle fut sa surprise de trouver, à son retour, toutes ses

élèves fort affairées auprès d'une gamine à demi nue, qui poussait des

cris de paon, tandis que les autres s'empressaient pour la secourir.

«Que faites-vous donc, mes enfants? Que signifie cette mauvaise tenue?»

Alors la fillette qui paraissait jouer, après la malade, le principal

rôle, saisissant un bébé de porcelaine soigneusement pomponné:

«C'est fini, ma sœur: khanoum a bien souffert, mais elle vient de mettre

au monde un beau garçon, que je suis heureuse de vous présenter.»

Essayez de faire un cours de jardinage et de parler de choux pommés à

ces sages-femmes de sept ans!

Quelles louanges seraient à la hauteur du dévouement des pauvres

religieuses qui viennent se heurter à tant de misères morales? Elles

arrivent de Beyrouth à Bagdad par le désert, voyagent pendant

vingt-quatre jours à cheval, elles que les règles monastiques n'ont

pourtant pas préparées à ces exercices équestres, passent les nuits sous

les voûtes effondrées de caravansérails ouverts à tous les vents, et en

définitive perdent toujours leur santé, et souvent la vie, dans ce rude

apprentissage de la vie nomade.

La communauté de Bagdad possède cinq Sœurs. Deux d'entre elles sont

arrivées ici dans un tel état d'épuisement, qu'elles n'ont jamais pu se

rétablir et s'acclimater; les trois autres élèvent cinq cents enfants,

et on leur demande encore d'ouvrir un dispensaire.

[Illustration: DAME JUIVE DE BAGDAD.]

Après l'office du dimanche, beaucoup de chrétiens et de chrétiennes

profitent de ce qu'ils sont en grande toilette pour faire quelques

visites. Le consul de France est naturellement au nombre des

privilégiés. A peine étions-nous de retour de la messe que les

réceptions ont commencé.

Les hommes étaient introduits dans le cabinet officiel, les dames

entraient chez Mme Péretié. Toutes portent, quand elles sortent, de

grands izzas de soie lamée d'or ou d'argent qui les enveloppent de la

tête aux pieds et leur donneraient grande tournure si elles consentaient

à ne pas exhiber leur toilette d'apparat. Les jeunes femmes se coiffent

d'une toque ornée de broderies et d'un gros gland; le long des joues

pendent de lourdes nattes attachées sans malice à la coiffure; les

matrones recouvrent la toque d'un petit foulard tombant en pointe sur le

front. Mères et filles ont de longues jupes de soie sans caractère, des

vestes de velours ou de brocart ouvertes sur une chemise de gaze

surchargée de massives broderies d'or, et sont parées de bijoux à faire

envie à Notre-Dame del Pilar: colliers, broches, ceintures,

ferronnières, boucles d'oreilles si pesantes qu'il faut les accrocher à

la toque à côté des nattes de cheveux, bracelets, bagues accumulées sur

les doigts jusqu'à la dernière phalange, font l'orgueil et la joie des

opulentes citoyennes de Bagdad.

Que dirai-je de la beauté des Chaldéennes? Hélas! comme celle des

chrétiennes, des musulmanes ou des israélites, elle a un cruel ennemi:

il n'est pas venu aujourd'hui une seule femme dont le visage ne parût

avoir été aspergé d'acide sulfurique. Les amoureux déçus, je me hâte de

le proclamer, restent étrangers à ces ravages, dus à une maladie

spéciale: le bouton de Bagdad ou d'Alep.

Le bouton apparaît d'abord sous la forme d'un point blanc, dur et de la

grosseur d'une tête d'épingle. Il reste ainsi pendant trois mois, puis

rougit, gonfle, suppure et se recouvre enfin d'une croûte épaisse qui

laisse à nu, en se détachant, la chair corrodée et mangée comme par un

chancre. Le bouton, lorsqu'il est seul, est mâle; s'il s'étend et se

divise en nombreuses pustules, il est désigné sous le nom de «bouton

femelle», galant qualificatif! Tous les habitants de Bagdad, y compris

les chats et les chiens, portent les traces indélébiles de ce vilain

mal. Les étrangers prennent eux-mêmes plus ou moins vite le germe de la

maladie: les uns passent plusieurs années sans en être atteints, les

autres voient le fatal point blanc apparaître dès le lendemain de leur

arrivée. On a d'ailleurs fait la remarque que, si les indigènes ont la

face ravagée, les Européens atteints le sont généralement à la surface

du corps.

Il n'existe pas encore de remède préventif ou curatif contre le bouton

de Bagdad. Quelques médecins anglais avaient eu l'espoir de le faire

avorter par des cautérisations, mais à ce traitement ont succédé des

plaies de si mauvaise nature qu'ils recommandent aujourd'hui de laisser

le bouton se développer tout à son aise. C'est encore le meilleur moyen

d'avoir des cicatrices peu apparentes. Les émollients, que sont toujours

tentés de mettre les Européens, ramollissent la peau et agrandissent les

plaies, au point qu'on peut y loger une pièce de cinq francs en argent;

les emplâtres violents préconisés à Bagdad pour faire tomber les croûtes

creusent les chairs et leur laissent longtemps une teinte violacée.

Les traces du bouton de Bagdad sont surtout désagréables à des yeux

européens; ici, tous les visages étant plus ou moins déparés, on estime

que les coutures laissées par ce vilain mal n'ont jamais gâté un joli

visage.

La réception terminée, nous nous sommes mis à table.

On a beaucoup causé de Mossoul, des ruines de Khorsabad et de

Kouioundjik. Marcel serait bien désireux d'aller en Assyrie, mais le

Père prieur des Carmes de Mossoul, récemment arrivé au consulat, l'a

détourné de ce projet. Les fouilles sont depuis longtemps interrompues,

les palais ensevelis sous les sables du désert. Si l'on veut jamais

revoir dans leur ensemble les demeures des Sargon et des Sennachérib, il

faudra les exhumer à nouveau. Telle n'est pas notre intention.

[Illustration: DAME CHALDÉENNE DE BAGDAD.]

[Illustration: CARAVANE CHARGÉE DE POISSONS DE TOBIE. (Voyez p. 585.)]

La Perse, la Chaldée et la Susiane · 第 43 / 155 题