7 décembre.--Soit à titre de collègues, soit, hélas! comme malades, nous
avons fait connaissance, depuis notre départ, avec tous les médecins
indigènes ou européens des contrées que nous traversons. Marcel et moi
sortons d'une crise douloureuse. Le docteur Aché, médecin du consulat,
s'est montré bien digne de toute la reconnaissance que nous lui avons
vouée. Il venait faire de longues visites à ses deux malades, aussi
désireux de leur remonter le moral que de leur administrer de la
quinine. Après avoir perdu plus de quinze jours soit à Felieh, soit sur
le Karoun, voir s'approcher la saison des pluies, craindre, malgré une
bonne volonté à toute épreuve, de ne pouvoir atteindre enfin au jardin
des Hespérides, sont des perspectives bien faites pour décourager de
plus patients que moi. Afin de me distraire de toutes mes
préoccupations, le docteur s'est plu à me donner des renseignements
curieux relatifs à Bassorah.
La ville, bâtie sur des alluvions de formation récente, n'est pas fort
ancienne: elle fut fondée par Omar peu après la mort de Mahomet et
devint aussitôt l'entrepôt des produits de la Chaldée et de la
Mésopotamie. Son histoire est celle des luttes perpétuelles des Turcs et
des Persans, qui la conquirent tour à tour. A la fin du siècle dernier,
elle supporta un siège de treize mois, devint la proie des _Adjémis_
(nom donné aux Persans en pays arabes) et resta aux mains des vainqueurs
jusqu'à la fin du règne du Vakil. Les successeurs de Kérim khan ne
surent point garder cette précieuse conquête: occupés à se maintenir sur
le trône de Perse, ils abandonnèrent sans combat une possession trop
lointaine et livrèrent la place aux Ottomans. Bien que depuis cette
époque la population ait à peu près diminué de moitié et qu'elle s'élève
à peine à quinze mille habitants, Bassorah n'en est pas moins demeurée
un centre commercial important, en rapport journalier avec les Indes.
Les innombrables piles de blé jetées sous la halle de la grande place
témoignent de l'activité de ce trafic. Les dattes forment aussi une des
principales richesses du pays; elles sont brunes, sucrées, très
alcooliques, et universellement appréciées. On les expédie à l'étranger
dans des paniers de sparterie très souples faits en feuilles de palmier
et cousus avec la fibre de cet arbre précieux. Le palmier, toujours le
palmier. Comment s'étonner du culte que les Orientaux professent pour un
arbre qui leur donne en même temps aliment et breuvage, bois de
construction, tapis, cordes et corbeilles? Sans vouloir soutenir, comme
un vieux conteur persan, que le palmier peut être utilisé à trois cent
soixante-trois usages différents, je conçois l'orgueil emphatique des
musulmans, qui se vantent d'en être seuls les heureux possesseurs.
«L'arbre béni, remarque Kazvini, ne pousse que dans les pays où l'on
professe la religion islamique.» Le Prophète avait déjà dit: «Honorez le
palmier: il est votre tante paternelle; il a été formé avec le reste du
limon qui servit à composer le corps d'Adam.»
[Illustration: GRANDE PLACE DU MARCHÉ AU BLÉ.]
Au dire du docteur Aché, les religions professées à Bassorah ou à
l'embouchure du Chat égaleraient en nombre les métamorphoses du palmier.
Nestoriens, Sunnites, Chiites, Babys, Wahabites, Juifs, Arméniens unis
et schismatiques, Chrétiens romains, Chrétiens chaldéens, Soubas,
Yézidis, se coudoient, sans se faire trop ouvertement la guerre. Chaque
confession a ses cérémonies particulières, assez semblables à celles qui
se célèbrent dans d'autres pays; seule la religion souba fait exception
à la règle.
Les Soubas ou Sabéens, désignés aussi sous le nom de «Chrétiens de
Saint-Jean», considèrent le précurseur comme le Messie et voient en
Jésus-Christ le successeur et l'inférieur de Saint-Jean. Ils n'ont ni
temples ni autels, et reçoivent tous les sacrements dans l'eau. Le plus
important, paraît-il, est le baptême. Les fidèles s'en approchent aussi
souvent qu'ils le désirent, mais il leur est ordonné de se faire
baptiser au moins une fois l'an, pendant les jours qui précèdent la
grande fête du Panjeah, afin d'obtenir le pardon de leurs fautes.
Les Soubas se confessent et doivent donner une petite offrande avant de
recevoir l'absolution. Ils sont monogames et ne pratiquent pas la
circoncision. Toutes les semaines, le prêtre bénit du pain sans levain,
le saupoudre de sésame, en consomme une partie et distribue le reste aux
nouveaux baptisés.
Les distinctions subtiles entre les objets ou les êtres purs ou impurs
paraissent être poussées chez les Chrétiens de Saint-Jean jusqu'à la
folie. Les prêtres sont mariés, mais il est défendu à leur femme de
toucher aux objets leur appartenant; ils doivent eux-mêmes préparer
leurs repas et faire leur ménage. Il est interdit à tout fidèle de
manger de la chair de bœuf, de buffle, de chèvre ou de chameau,
considérée comme impure en raison d'un défaut des plus bizarres tenant à
la conformation de ces animaux; seuls l'agneau mâle et le mouton sont
consommés par les Soubas: encore faut-il qu'ils soient égorgés de la
main du prêtre suivant certains rites. Toutes les denrées alimentaires
doivent être lavées avec soin et placées ensuite dans des plats de
faïence ou de cuivre. Les purifications ordonnées après le mariage et
les naissances sont minutieusement réglées; mais il ne saurait être
question de la mort, car rien n'égale l'horreur que les cadavres
inspirent aux Soubas et l'égoïsme sauvage auquel les entraîne à cet
égard la pratique des prescriptions religieuses.
Quand un chrétien de Saint-Jean est sur le point de rendre l'âme, ses
parents vont au cimetière, creusent une fosse et y déposent le
malheureux, afin de n'avoir pas à se souiller en le touchant après sa
mort; puis, agenouillés autour de la tombe, ils attendent, en
sanglotant, son dernier soupir. Quelques pelletées de terre jetées sur
le corps achèvent trop vite peut-être des funérailles commencées si
prématurément. L'âme doit paraître devant Dieu dans un délai de quarante
jours. Pendant ce temps les parents et les amis se rassemblent matin et
soir à la maison mortuaire et assistent à un repas béni par le prêtre et
composé d'agneau, de poisson et de fruits; puis on demande à chaque
convive des prières pour le salut du trépassé. De semblables cérémonies
seraient bien coûteuses, s'il n'était d'usage d'offrir des cadeaux à la
famille du défunt.
A part la barbarie qu'ils montrent envers les agonisants, les Soubas
sont doux et humains. Ils travaillent les métaux avec habileté et
joignent à une intelligence très vive une probité à toute épreuve. Fort
attachés à leur religion, ils sont restés rebelles à toutes les
prédications des Carmes de Mossoul et aux arguments des pasteurs
protestants, quelque prix qu'aient mis ces derniers à récompenser les
conversions.
«Le campement de la tribu souba est-il éloigné de Bassorah? ai-je
demandé.
--Vous n'êtes pas encore debout, a répondu le docteur, et vous avez déjà
la fantaisie de courir chez les Chrétiens de Saint-Jean! Le voyage ne
serait pas de longue durée si vous pouviez le faire à vol d'oiseau, mais
en cette saison la plaine située à l'ouest de la ville est couverte par
les eaux sur une étendue considérable, et vous mettriez plus de huit
jours avant d'avoir tourné le marécage qui nous sépare de la tribu
souba. Du reste, le trajet fût-il moins long, que je m'opposerais de
toutes mes forces à votre projet. Ne trouvez-vous pas assez fiévreux
l'air de Bassorah?»
Adieu, Soubas, vendanges sont faites! Y a-t-il lieu de me désoler? La
pensée qu'on pourrait me mettre de mon vivant dans la tombe refroidit ma
curiosité.
[Illustration: DAME CHRÉTIENNE DE BASSORAH. (Voyez p. 544.)]
[Illustration: TOMBEAU D'ESDRAS. (Voyez p. 552.)]