CHAPITRE XXX

Départ de Felieh.--Mohamméreh.--Huit jours sur le Karoun.--A la

dérive.--Retour à Mohamméreh.--La quarantaine et la douane

turque.--Bassorah au clair de lune à marée haute.--Bassorah à marée

basse.--Insalubrité de la ville.--La multiplicité des religions au

confluent du Tigre et de l'Euphrate.--Les chrétiens de saint Jean.

25 novembre.--Le ménage Dieulafoy est encaqué dans une cabine étroite et

basse. En nous serrant coude à coude, nous touchons les parois

latérales; en me mettant sur mon séant, je risque de défoncer le

plafond. Cette pièce constitue à elle seule la chambre à coucher, le

salon et la salle à manger de la chaloupe à vapeur mise gracieusement à

notre disposition par cheikh Meuzel.

Le mécanicien nègre qui travaillait depuis deux jours à réparer

l'embarcation vint nous annoncer hier soir que la machine fonctionnait à

merveille, et que nous pouvions nous mettre en route si tel était notre

bon plaisir. Le départ fut fixé à ce matin, mais je me suis déclarée

fort heureuse de larguer les amarres au coucher du soleil.

Toute la chaloupe est taillée dans les proportions de notre appartement.

Au centre s'élève la cabine; au-dessus de cette pièce s'étend une

terrasse garnie de coussins et surmontée d'une tente de coutil. La

machine est placée à l'arrière, la soute aux provisions à l'avant.

L'équipage se compose d'un _reïs_ ou capitaine, du mécanicien, de quatre

toufangtchis bien armés, préposés à la garde du bateau, et d'un

intendant placé à la tête du personnel.

Au sortir du canal de Felieh, sur lequel stationnent les deux bâtiments

destinés à transporter aux Indes les denrées recueillies sur les

immenses terres du cheikh, la chaloupe s'engage dans le Chat el-Arab. Le

courant trop rapide, la machine trop vaillante ne nous laissent pas le

temps d'admirer à notre gré le brillant spectacle que présente le fleuve

monstre à la tombée du jour. A droite et à gauche, les eaux opalines

sont enserrées par des forêts de palmiers et de grasses prairies où

paissent tranquillement les buffles, quand ces derniers représentants

des âges antédiluviens ne viennent pas regarder de leurs grands yeux

étonnés la chaloupe qui longe de très près la rive verte.

Le soleil s'abaisse à l'horizon et, avant de se baigner dans le fleuve,

communique aux eaux des vibrations si flamboyantes, que l'œil ne peut,

sans être ébloui, en supporter l'étincelant éclat. Puis les embrasements

de l'atmosphère pâlissent, les nuages pourpres s'éteignent, les cimes

des palmiers se confondent avec les profondeurs bleutées du crépuscule,

les silhouettes des buffles disparaissent dans les fourrés, de rares

étoiles scintillent au firmament, leur éclat diamanté devient plus

intense à mesure que le ciel s'assombrit: c'est la nuit, la nuit pleine

de majesté et de silence. Elle est venue avec cette rapidité

particulière aux climats tropicaux et nous a laissé à peine le temps

d'arriver à Mohamméreh.

Ce port, que nous avons déjà rangé en venant de Bouchyr, est situé à

l'embouchure du Karoun, immense cours d'eau qui descend des montagnes du

Kurdistan et relie par une voie de communication, trop peu fréquentée,

la Susiane au golfe Persique. Les rives du fleuve, taillées à pic,

forment des quais naturels, devant lesquels viennent s'amarrer tous les

bateaux qui apportent les blés de l'Arabistan.

Mohamméreh est actuellement le siège d'un comptoir français créé en vue

d'acheter les céréales disponibles de la Susiane. A tort ou à raison,

nos compatriotes se plaignent des difficultés de tout genre que leur

suscitent les indigènes, à l'instigation des agents britanniques,

désireux d'ôter à la compagnie l'envie de conserver un établissement qui

pourrait faire concurrence au commerce anglais.

Manchester, Manchester _for ever_!

Nous avons attendu la marée montante, dont l'influence se fait sentir à

plus de trente kilomètres en amont du port, et à minuit nous nous sommes

enfin lancés sur les flots du Karoun.

A la pointe du jour je serai à mi-chemin d'Avas. Faire en une nuit sans

peine et sans fatigue huit grandes étapes, n'est-ce point un rêve

vraiment royal?

Depuis mon arrivée à Felieh j'ai pris à tâche de ne point m'habituer à

cette douce idée, tant une déception m'eût été cruelle: aujourd'hui je

crois à la chaloupe de cheikh Meuzel, je crois à la présence d'une

machine à vapeur en Perse, je crois aux mécaniciens de Bassorah; comme

saint Thomas, je crois parce que je vois.

26 novembre.--Ne me serais-je pas trop pressée de vanter la vapeur et de

médire de la gaféla? Si le mulet a ses inconvénients, il a aussi ses

avantages. Ce n'est pas tout d'imiter le lièvre de la fable: comme la

tortue il faut encore arriver.

Dès l'aurore je suis sortie de ma boîte et me suis informée auprès du

mécanicien de la distance parcourue. Cette question était d'autant moins

indiscrète que j'avais cru distinguer à plusieurs reprises un bruit

insolite dans la machine.

«Nous avons fait dix farsakhs environ, me répond-il, tout en lâchant la

vapeur et en éteignant les feux, tandis que le bateau accoste et que les

toufangtchis sautent sur la berge et fixent des amarres.

--Pourquoi nous arrêtons-nous?

--Deux tubulures de la chaudière se sont percées cette nuit, elles

laissent fuir la vapeur, je ne puis maintenir la machine en pression.»

Il faut mater les joints et vérifier quelques raccords trop sommairement

réparés à Felieh. Nous voici sur les rives désertes du Karoun, exposés

sans abri au soleil, encore bien chaud pendant le milieu du jour.

L'équipage profite de cet arrêt forcé pour cuire du pain. L'installation

du four n'est pas compliquée. Les hommes coupent des ronces

arborescentes, très abondantes le long du fleuve, y mettent le feu,

arrosent les tisons ardents avec l'eau du fleuve et, munis de ce

charbon, disposent leurs brasiers sous des plaques de fer en forme de

champignon. Le boulanger s'avance alors, portant un plat de bois rempli

de farine délayée avec une grande quantité d'eau, plonge la main dans ce

liquide et le projette sur la plaque brûlante. Bientôt saisie par la

chaleur, la pâte prend l'apparence d'une crêpe très épaisse. Le pain est

fait: il n'y a plus qu'à le saisir avec un crochet de fer et à l'exposer

au soleil afin de lui laisser perdre l'excédent d'eau qu'il pourrait

avoir conservé.

27 novembre.--A huit heures du soir nous nous sommes remis en route.

Quel trajet avons-nous parcouru? je l'ignore, car au milieu de la nuit

la pompe d'alimentation a cessé de fonctionner. Le bateau, devenu

poussif, ne marche plus que par saccades: toutes les fois que l'eau

baisse, on laisse tomber la pression et l'on remplit la chaudière à

coups de marmite, puis on allume de nouveau les feux; nous nous

installons anxieusement auprès du manomètre: au bout d'une heure

l'aiguille se met en mouvement. La pression monte, on lance le bateau à

toute vitesse, mais bientôt, hélas! le niveau d'eau nous condamne à un

nouvel arrêt, et l'on stoppe pour recommencer le même manège. C'est

idéal!

Nous en sommes à nous demander si la machine ne se permettra pas

d'éclater et si chaloupe et voyageurs n'iront pas faire une promenade

intempestive dans les airs, avant de retomber en marmelade au milieu des

flots du Karoun.

A force d'énergie et de patience, nous avons amené l'embarcation devant

un pauvre village abrité sous un bouquet de chétifs palmiers. La

machine, vient de déclarer le mécanicien, a décidément besoin de

nombreuses réparations; mieux vaut en terminer une bonne fois. Combien

de jours allons-nous passer ici?

L'équipage s'énerve, chacun essaye de faire prévaloir ses idées, de

donner des conseils; l'un veut rentrer sur-le-champ à Felieh afin de

mettre, à coups de bâton, la paix entre ses deux femmes, capables

d'incendier, en son absence, maison et mobilier; un autre ne s'attendait

pas à rester plusieurs jours hors de chez lui et n'a pas pris ses

dispositions en conséquence; le troisième se plaint de la fièvre, le

quatrième de douleurs d'entrailles. Tous insultent à dire d'expert le

mécanicien et lui font perdre le peu de jugeote que le ciel lui a

départi. Celui-là, de son côté, craignant, s'il revient en arrière,

d'être puni par le cheikh, reste sourd à toutes les remontrances, et se

venge sur la machine, qui n'en peut mais, en cognant, limant, polissant

à tort et à travers ses principaux organes. L'insubordination est à son

comble; jamais nous ne nous sommes trouvés dans une situation aussi

critique.

30 novembre.--Ma cabine, mon mécanicien, tous mes toufangtchis pour une

gaféla! Depuis trois jours la barque est amarrée devant cet abominable

bouquet de palmiers! Les journées sont aussi monotones que le triste

paysage qui s'offre à nos yeux.

Les rives du Karoun s'élèvent d'aplomb au-dessus du fleuve; la plaine

s'étend à perte de vue, plate et unie comme les polders de la Hollande.

Seules les traces des canaux d'irrigation témoignent de l'ancienne

fertilité du pays. Aux plantations de canne à sucre a succédé depuis des

siècles une maigre végétation d'arbustes épineux et de ginériums; aux

habitants et à leurs innombrables villages, des compagnies de pélicans,

de canards sauvages et de grues, qui se cachent au milieu du jour dans

les broussailles et viennent, soir et matin, s'ébattre et pêcher sur le

fleuve.

Il faut même renoncer au plaisir de poursuivre nos voisins emplumés! les

lions, les guépards pullulent dans la plaine, et les Arabes nomades,

plus terribles que les fauves, au dire de l'équipage, guettent tout

imprudent qui s'éloigne de sa barque. Les craintes de nos gens ne sont

pas simulées: pendant tout le jour, les quatre toufangtchis, armés de

fusils à répétition, montent la garde sur la berge et vont en

éclaireurs, à cent pas à la ronde, s'assurer que nous ne serons pas

surpris. La nuit, nous mouillons en pleine rivière, afin de mettre entre

la rive et l'embarcation une barrière difficile à franchir. Je me retire

alors tout au fond de l'étroite cabine du canot, dont les minces parois

me transmettent les modulations attristantes des chacals, ces lugubres

ténors de l'Orient, et les rugissements plus sonores des fauves attirés

dans notre voisinage par les eaux du Karoun.

Et le mécanicien travaille toujours! Les toufangtchis ne sont pas restés

inactifs: ils se sont cotisés et ont offert un kran tout entier à un

derviche contemporain d'Abraham afin qu'Allah, sur sa prière, daigne

s'intéresser à la réparation de la machine. Le derviche, en

vieillissant, n'a pas pris grand crédit au ciel: nos hommes sont volés;

la machine, remise en place, perd l'eau comme un panier.

Ce voyant, Marcel donne l'ordre de revenir en arrière. La chaloupe

suivra le courant, car elle n'est pourvue ni de rames ni de voiles pour

la pousser, ni de câbles pour la haler vers Mohamméreh. Dans combien de

jours atteindrons-nous au port? Dieu seul le sait; nous ignorons

absolument en quel point du fleuve nous nous trouvons.

1er décembre.--Au retour d'une visite à un tombeau en partie détruit et

tout à fait abandonné, je me suis étendue sur le plancher de la cabine,

ma méchante humeur ne me permet pas de noircir mon cahier. Marcel est

loin d'imiter le mauvais exemple que je lui donne, mais il n'est pas

récompensé de sa patience; depuis notre départ il travaillait à tailler

une voile dans la tente de coutil: dès que cet engin a été prêt, le vent

a cessé de souffler; hélas! trois fois hélas! nos vivres tirent à leur

fin.

_Mohamméreh_, 2 décembre.--Il y avait deux jours que nous descendions

mélancoliquement le Karoun, perdant à la marée montante le chemin que

nous avions gagné à la marée descendante, quand la brise s'est levée. Le

gai bruissement du vent et le clapotis des eaux me font sortir de ma

retraite; Allah est grand et les derviches sont de saints personnages!

Pour avoir fait long feu, les prières du vieillard n'en ont pas été

moins efficaces: à l'arrière apparaît la proue d'un bateau chargé de

blé.

Faire des signaux de détresse, recevoir une amarre, la laisser échapper

et assister avec désespoir à la fuite rapide des blanches voilures du

kachti, a été pour nos habiles matelots l'affaire d'un instant. On

allume la machine et, au risque de sauter avec elle, Marcel fait

surcharger les soupapes; le feu est poussé avec vigueur, la pression

s'élève, notre chaloupe s'élance et atteint, à bout de souffle, le

bateau, retenu par le vent contraire dans un coude du fleuve. A la

pointe du jour, remorqueur et remorqués arrivent enfin à Mohamméreh.

Nous touchons au terme de notre triste odyssée.

Le canot à vapeur va rester ici, car il est dans l'impossibilité de

remonter le Tigre jusqu'à Felieh. Quant à nous, dégoûtés à tout jamais

de la navigation du Karoun, nous n'avons qu'une idée: gagner Bassorah et

Bagdad, afin de chercher une autre voie pour pénétrer en Susiane.

Gagner Bassorah, quoi de plus simple! Les barques à rames mettent huit

heures à faire le trajet qui sépare Mohamméreh de cette ville. Le mal

est que les voyageurs et les provenances de Perse sont soumis, sous

prétexte de peste, à une quarantaine de dix jours en abordant la rive

turque.

Le lazaret où l'on entasse pêle-mêle les arrivants de tous pays comprend

quelques huttes de paille bâties sur un sol humide et marécageux. Les

voyageurs y sont si mal approvisionnés et si mal installés que, dans le

cas même où ils ne se communiquent pas les uns aux autres de maladies

contagieuses, ils sortent de cet étrange établissement affaiblis par la

fièvre et l'abstinence.

On s'explique d'autant moins l'application de mesures aussi sévères que

depuis bien des années la peste n'a point apparu en Perse, tandis

qu'elle est endémique dans le vilayet de Bagdad. La parabole de la

paille et de la poutre sera-t-elle toujours vraie?

[Illustration: TOMBEAU SUR LES BORDS DU KAROUN.]

Au dire des gens du pays, la quarantaine n'est pas le fruit du tendre

attachement que porte le sultan à ses fidèles sujets. Elle aurait une

tout autre origine et son implantation dans le vilayet de Bagdad serait

due aux fonctionnaires turcs, qui font doubler leurs appointements en

temps d'épidémie et détroussent sans pudeur les hôtes de

l'administration. Les plus gros bonnets s'adjugent le droit

d'approvisionner le lazaret, et se débarrassent ainsi de denrées

douteuses ou de vivres de rebut que nul ne consentirait à consommer,

mais que les pseudo-infectés, à moins de mourir de faim, sont encore

bien heureux d'acquérir à chers deniers. Quant aux petits employés, ils

se contentent de percevoir de temps à autre quelques beaux bakchichs et

de vendre à prix d'or la clef des champs aux voyageurs assez naïfs pour

se laisser prendre dans le traquenard sanitaire, et assez riches pour

payer leur rançon.

La nécessité de ne jamais laisser chômer le lazaret a fait propager par

les Turcs un singulier aphorisme sanitaire. A entendre les Osmanlis, la

Perse serait le foyer de toutes les infections morales et physiques,

tandis qu'en réalité les plaines malsaines et les marais de Nedjef et de

Kerbéla sont les terres natives des maladies pestilentielles. En fait,

la peste n'est jamais entrée en Perse qu'à la suite des pèlerins revenus

des tombeaux des saints imams. Quoi qu'il en soit, la perspective

d'aller passer dix jours dans des cabanes humides et empestées ne nous

charme guère; aussi bien avons-nous pris le sage parti d'éviter, coûte

que coûte, la quarantaine. Il a été décidé que, cachés au fond d'un

petit bateau, nous remonterions le Chat et que nous suivrions, au milieu

de la nuit, le canal conduisant à la ville de Bassorah, éloignée de plus

de deux farsakhs du port où stationnent les navires.

3 décembre.--Mouillés, morfondus, mais quittes de la quarantaine, nous

voici enfin au port. Soigneusement dissimulés au milieu de nos

khourdjines et de paniers de dattes, nous avons longé les rives du Chat

en nous aidant à tour de rôle de la gaffe et de l'aviron. Au droit de

chaque village on voit sortir du fleuve des claires-voies exécutées en

nervures de palmiers. Ces grillages constituent de véritables cages à

poisson. A certaines époques de l'année, les paysans font des pêches

abondantes; ne pouvant en consommer tout le produit, ils jettent les

plus belles prises dans ces parcs toujours baignés par des eaux rapides,

et se créent ainsi des réserves où ils viennent puiser les jours de

disette.

Jamais je n'ai contemplé un paysage plus riche que celui des rives du

Chat au-dessus de Felieh: des palmiers superbes s'élèvent au-dessus les

uns des autres comme s'ils faisaient assaut de vigueur et d'élégance; le

sol, couvert d'une herbe touffue, est coupé de canaux animés par des

troupeaux de buffles qui nagent paisiblement, l'extrémité de la tête

hors de l'eau.

Quatre heures après avoir quitté Mohamméreh, nous abandonnions la rive

droite; le belem traversait le fleuve et venait atterrir devant un épais

bouquet de bananiers. De là on apercevait au loin les mâts de plusieurs

navires à l'ancre dans le port. Le bois était désert et ce rivage peu

fréquenté; cependant deux barques chargées de paysans ont passé près de

nous.

«Où vas-tu? que portes-tu? ont demandé des curieux au patron de notre

minuscule bateau.

--Je vais vendre des dattes à Bassorah.»

Et les barques se sont éloignées sans que les passagers nous aient

aperçus. Le vif désir de brûler la quarantaine ne nous a pas seulement

condamnés à ne bouger ni pied ni patte de toute la journée, nous avons

aussi renoncé à dîner, afin de ne point déplacer le chargement, et nous

nous sommes contentés de quelques dattes généreusement offertes par nos

matelots.

A minuit le belem se remet en marche; il longe, en se dissimulant le

long de ses bordages, une frégate turque abandonnée, laisse à bâbord un

navire de la _British Indian_ et le stationnaire du consulat

d'Angleterre, et pénètre enfin dans le canal el-Acher.

Il faut redoubler de prudence et avancer à la gaffe: nous passons au

milieu du cordon sanitaire!

Mais voici bien une autre histoire: nos gens ne se sont pas fait

scrupule de duper les agents de la quarantaine, mais ils nous déclarent

que leur conscience leur défend de frauder la douane. Sans tenir compte

de mes protestations, un des nègres saute sur la rive et ramène un lot

de huit ou dix individus à mine de forbans. Les nouveaux venus se

précipitent dans le belem, au risque de le faire couler, et se mettent

en devoir de forcer les serrures de nos colis, sous prétexte qu'ils

contiennent des fusils et des munitions. Ne sachant à quelle sorte de

gens nous avons affaire, nous nous opposons à toute inspection.

[Illustration: CANAL EL-ACHER A BASSORAH.]

«Menez-les au lazaret», s'écrie le chef de la bande.

A ce mot magique c'est à qui, du mari et de la femme, se précipitera de

meilleure grâce, détachera les cordes et, le sourire aux lèvres,

présentera aux douaniers la clef de chaque caisse.

Notre empressement, appuyé d'un bon bakchich, touche nos persécuteurs:

ils daignent reconnaître que les niveaux d'eau, les mires et les

lunettes n'ont rien de commun avec des fusils américains; l'un d'eux

avise un bocal d'hyposulfite de soude.

«Voilà de la quinine, me dit-il en persan, donnez-m'en, au nom d'Allah!»

Je me montre généreuse. Un autre saisit un pain de savon, le flaire, le

lèche avec délices, proteste qu'il n'a jamais rien goûté de si _chirin_

(doux, sucré), et, sur ma permission, le fait disparaître dans ses

vastes poches; un troisième, plus pratique, a jeté son dévolu sur mes

chaussures, mais les laisse, faute de pouvoir y faire pénétrer son gros

orteil; un quatrième prend des crayons et des couleurs pour enluminer un

Koran. Tant bien que mal, les colis sont remis en état, et, tout heureux

de sortir à si bon compte des griffes des douaniers, nous entrons dans

le canal de Bassorah.

Libre de regarder à droite et à gauche, car tout péril est maintenant

écarté, et tranquille aux rayons argentés d'une lune radieuse, je jouis

du spectacle féerique qui se déroule sous mes yeux.

Je suis à Venise, mais dans une Venise tropicale, au ciel sans nuages,

aux maisons perdues sous des touffes de palmiers géants, d'orangers

couverts de fruits, de bananiers aux larges feuilles, d'_acacia

nilotica_ aux fleurs embaumées. Tantôt les maisons plongent brusquement

dans le canal, tantôt au contraire elles sont bordées d'un quai étroit;

des barques élégantes, plus légères encore que des gondoles, sont

amarrées devant les portes des plus belles habitations. A mes pieds, de

la verdure, des fleurs, des fruits, des eaux calmes et brillantes;

au-dessus de ma tête, le firmament avec ses scintillantes et

innombrables escarboucles!

La barque accoste. Après avoir traversé une place couverte d'une halle

qui abrite de grands tas de blé, entre lesquels circulent des gardiens

munis de lanternes, les guides frappent à la porte du consulat; il est

grand temps de trouver une chambre close et de nous débarrasser de

vêtements aussi mouillés par la rosée que si nous avions fait un

plongeon dans le canal el-Acher, afin d'échapper aux agents de la

quarantaine.

4 décembre.--Suivant qu'on visite Bassorah à marée haute ou à marée

basse, on traverse un paradis ou un réseau d'égouts. Quand je suis

sortie ce soir, les canaux étaient à sec: les eaux, en se retirant,

avaient laissé à découvert des boues infectes et des détritus de toute

espèce; les belems, entourés d'ordures, ressemblaient à des épaves

échouées sur la vase; des odeurs miasmatiques envahissaient l'air et

faisaient oublier le charme des palmiers et des bosquets d'orangers.

A l'infection consécutive au flux et au reflux des eaux, aux chaleurs

humides et très intenses du climat, causes premières de l'insalubrité de

la ville, il faut en joindre une troisième, due à l'incurable apathie de

l'autorité turque. Les digues du Tigre s'étant rompues il y a quelque

soixante ans en amont de Bassorah, les eaux inondèrent la plaine et

formèrent un marécage immense, alimenté tous les ans par les crues

hivernales du fleuve. Depuis cette époque néfaste, la fièvre sévit

pendant toute l'année et décime la population. Allah kerim! ce n'est

peut-être pas un grand mal.

Si l'archéologue ne trouve rien à glaner dans les rues d'une ville

relativement moderne, le coloriste est mis en joie par l'animation des

bazars grossièrement édifiés, mais encombrés d'une population aux

costumes bariolés. Les Turques substituent au _tchader_ des Persanes

l'_izza_, grande pièce de soie bleue, rose, blanche, jaune, rayée d'or

ou d'argent. Sous l'izza apparaissent parfois la chemisette de gaze

brodée de lourdes fleurs métalliques, la petite veste ronde, la grosse

ceinture fermée par deux énormes demi-sphères d'or enrichies de

pierreries et les bottes en cuir canari qui nous sont apparues à Bouchyr

pour la première fois. Les Arméniennes ont adopté les jupes à traîne

taillées à la mode franque, et balayent de leurs plis mal drapés les

rues uniformément poudreuses de la ville. A l'exemple des musulmanes,

les chrétiennes ne sortent jamais à visage découvert: les unes jettent

sur leur figure un voile de crin noir, les autres des mouchoirs de soie

colorée. En revanche elles montrent avec orgueil à l'œil curieux des

passants leurs bijoux les plus éclatants attachés sous l'izza à la

racine des cheveux, ou les plaques incrustées de roses et de mauvais

brillants dont elles parent journellement leurs poignets et leur

poitrine. Quant à leur chaussure, elle heurte les yeux d'une façon si

désespérante, qu'il faut posséder un grand fond de générosité pour

pardonner aux élégantes de Bassorah des bottines bleues ou vertes à

boutons de cuivre ou de cristal, produits caractéristiques du

Royaume-Uni.

Si les dames chrétiennes ont abandonné une partie de l'ajustement

national pour adopter les modes _franques_, les hommes ont fait le

sacrifice complet du costume oriental: tous sont vêtus de pantalons d'un

gris jaune tirant sur le rouge violacé, et d'ignobles jaquettes coupées

dans un drap de couleur encore plus indécise. Ce malencontreux

accoutrement leur fait perdre le prestige que conservent encore les

Arabes vêtus d'abbas bruns rayés d'or ou de soie, et coiffés de grands

foulards que retiennent autour du crâne des cordes de poil de chameau ou

des torsades de laine serrées de distance en distance par des fils

d'argent.

La Perse, la Chaldée et la Susiane · 第 39 / 155 题