Départ de Felieh.--Mohamméreh.--Huit jours sur le Karoun.--A la
dérive.--Retour à Mohamméreh.--La quarantaine et la douane
turque.--Bassorah au clair de lune à marée haute.--Bassorah à marée
basse.--Insalubrité de la ville.--La multiplicité des religions au
confluent du Tigre et de l'Euphrate.--Les chrétiens de saint Jean.
25 novembre.--Le ménage Dieulafoy est encaqué dans une cabine étroite et
basse. En nous serrant coude à coude, nous touchons les parois
latérales; en me mettant sur mon séant, je risque de défoncer le
plafond. Cette pièce constitue à elle seule la chambre à coucher, le
salon et la salle à manger de la chaloupe à vapeur mise gracieusement à
notre disposition par cheikh Meuzel.
Le mécanicien nègre qui travaillait depuis deux jours à réparer
l'embarcation vint nous annoncer hier soir que la machine fonctionnait à
merveille, et que nous pouvions nous mettre en route si tel était notre
bon plaisir. Le départ fut fixé à ce matin, mais je me suis déclarée
fort heureuse de larguer les amarres au coucher du soleil.
Toute la chaloupe est taillée dans les proportions de notre appartement.
Au centre s'élève la cabine; au-dessus de cette pièce s'étend une
terrasse garnie de coussins et surmontée d'une tente de coutil. La
machine est placée à l'arrière, la soute aux provisions à l'avant.
L'équipage se compose d'un _reïs_ ou capitaine, du mécanicien, de quatre
toufangtchis bien armés, préposés à la garde du bateau, et d'un
intendant placé à la tête du personnel.
Au sortir du canal de Felieh, sur lequel stationnent les deux bâtiments
destinés à transporter aux Indes les denrées recueillies sur les
immenses terres du cheikh, la chaloupe s'engage dans le Chat el-Arab. Le
courant trop rapide, la machine trop vaillante ne nous laissent pas le
temps d'admirer à notre gré le brillant spectacle que présente le fleuve
monstre à la tombée du jour. A droite et à gauche, les eaux opalines
sont enserrées par des forêts de palmiers et de grasses prairies où
paissent tranquillement les buffles, quand ces derniers représentants
des âges antédiluviens ne viennent pas regarder de leurs grands yeux
étonnés la chaloupe qui longe de très près la rive verte.
Le soleil s'abaisse à l'horizon et, avant de se baigner dans le fleuve,
communique aux eaux des vibrations si flamboyantes, que l'œil ne peut,
sans être ébloui, en supporter l'étincelant éclat. Puis les embrasements
de l'atmosphère pâlissent, les nuages pourpres s'éteignent, les cimes
des palmiers se confondent avec les profondeurs bleutées du crépuscule,
les silhouettes des buffles disparaissent dans les fourrés, de rares
étoiles scintillent au firmament, leur éclat diamanté devient plus
intense à mesure que le ciel s'assombrit: c'est la nuit, la nuit pleine
de majesté et de silence. Elle est venue avec cette rapidité
particulière aux climats tropicaux et nous a laissé à peine le temps
d'arriver à Mohamméreh.
Ce port, que nous avons déjà rangé en venant de Bouchyr, est situé à
l'embouchure du Karoun, immense cours d'eau qui descend des montagnes du
Kurdistan et relie par une voie de communication, trop peu fréquentée,
la Susiane au golfe Persique. Les rives du fleuve, taillées à pic,
forment des quais naturels, devant lesquels viennent s'amarrer tous les
bateaux qui apportent les blés de l'Arabistan.
Mohamméreh est actuellement le siège d'un comptoir français créé en vue
d'acheter les céréales disponibles de la Susiane. A tort ou à raison,
nos compatriotes se plaignent des difficultés de tout genre que leur
suscitent les indigènes, à l'instigation des agents britanniques,
désireux d'ôter à la compagnie l'envie de conserver un établissement qui
pourrait faire concurrence au commerce anglais.
Manchester, Manchester _for ever_!
Nous avons attendu la marée montante, dont l'influence se fait sentir à
plus de trente kilomètres en amont du port, et à minuit nous nous sommes
enfin lancés sur les flots du Karoun.
A la pointe du jour je serai à mi-chemin d'Avas. Faire en une nuit sans
peine et sans fatigue huit grandes étapes, n'est-ce point un rêve
vraiment royal?
Depuis mon arrivée à Felieh j'ai pris à tâche de ne point m'habituer à
cette douce idée, tant une déception m'eût été cruelle: aujourd'hui je
crois à la chaloupe de cheikh Meuzel, je crois à la présence d'une
machine à vapeur en Perse, je crois aux mécaniciens de Bassorah; comme
saint Thomas, je crois parce que je vois.
26 novembre.--Ne me serais-je pas trop pressée de vanter la vapeur et de
médire de la gaféla? Si le mulet a ses inconvénients, il a aussi ses
avantages. Ce n'est pas tout d'imiter le lièvre de la fable: comme la
tortue il faut encore arriver.
Dès l'aurore je suis sortie de ma boîte et me suis informée auprès du
mécanicien de la distance parcourue. Cette question était d'autant moins
indiscrète que j'avais cru distinguer à plusieurs reprises un bruit
insolite dans la machine.
«Nous avons fait dix farsakhs environ, me répond-il, tout en lâchant la
vapeur et en éteignant les feux, tandis que le bateau accoste et que les
toufangtchis sautent sur la berge et fixent des amarres.
--Pourquoi nous arrêtons-nous?
--Deux tubulures de la chaudière se sont percées cette nuit, elles
laissent fuir la vapeur, je ne puis maintenir la machine en pression.»
Il faut mater les joints et vérifier quelques raccords trop sommairement
réparés à Felieh. Nous voici sur les rives désertes du Karoun, exposés
sans abri au soleil, encore bien chaud pendant le milieu du jour.
L'équipage profite de cet arrêt forcé pour cuire du pain. L'installation
du four n'est pas compliquée. Les hommes coupent des ronces
arborescentes, très abondantes le long du fleuve, y mettent le feu,
arrosent les tisons ardents avec l'eau du fleuve et, munis de ce
charbon, disposent leurs brasiers sous des plaques de fer en forme de
champignon. Le boulanger s'avance alors, portant un plat de bois rempli
de farine délayée avec une grande quantité d'eau, plonge la main dans ce
liquide et le projette sur la plaque brûlante. Bientôt saisie par la
chaleur, la pâte prend l'apparence d'une crêpe très épaisse. Le pain est
fait: il n'y a plus qu'à le saisir avec un crochet de fer et à l'exposer
au soleil afin de lui laisser perdre l'excédent d'eau qu'il pourrait
avoir conservé.
27 novembre.--A huit heures du soir nous nous sommes remis en route.
Quel trajet avons-nous parcouru? je l'ignore, car au milieu de la nuit
la pompe d'alimentation a cessé de fonctionner. Le bateau, devenu
poussif, ne marche plus que par saccades: toutes les fois que l'eau
baisse, on laisse tomber la pression et l'on remplit la chaudière à
coups de marmite, puis on allume de nouveau les feux; nous nous
installons anxieusement auprès du manomètre: au bout d'une heure
l'aiguille se met en mouvement. La pression monte, on lance le bateau à
toute vitesse, mais bientôt, hélas! le niveau d'eau nous condamne à un
nouvel arrêt, et l'on stoppe pour recommencer le même manège. C'est
idéal!
Nous en sommes à nous demander si la machine ne se permettra pas
d'éclater et si chaloupe et voyageurs n'iront pas faire une promenade
intempestive dans les airs, avant de retomber en marmelade au milieu des
flots du Karoun.
A force d'énergie et de patience, nous avons amené l'embarcation devant
un pauvre village abrité sous un bouquet de chétifs palmiers. La
machine, vient de déclarer le mécanicien, a décidément besoin de
nombreuses réparations; mieux vaut en terminer une bonne fois. Combien
de jours allons-nous passer ici?
L'équipage s'énerve, chacun essaye de faire prévaloir ses idées, de
donner des conseils; l'un veut rentrer sur-le-champ à Felieh afin de
mettre, à coups de bâton, la paix entre ses deux femmes, capables
d'incendier, en son absence, maison et mobilier; un autre ne s'attendait
pas à rester plusieurs jours hors de chez lui et n'a pas pris ses
dispositions en conséquence; le troisième se plaint de la fièvre, le
quatrième de douleurs d'entrailles. Tous insultent à dire d'expert le
mécanicien et lui font perdre le peu de jugeote que le ciel lui a
départi. Celui-là, de son côté, craignant, s'il revient en arrière,
d'être puni par le cheikh, reste sourd à toutes les remontrances, et se
venge sur la machine, qui n'en peut mais, en cognant, limant, polissant
à tort et à travers ses principaux organes. L'insubordination est à son
comble; jamais nous ne nous sommes trouvés dans une situation aussi
critique.
30 novembre.--Ma cabine, mon mécanicien, tous mes toufangtchis pour une
gaféla! Depuis trois jours la barque est amarrée devant cet abominable
bouquet de palmiers! Les journées sont aussi monotones que le triste
paysage qui s'offre à nos yeux.
Les rives du Karoun s'élèvent d'aplomb au-dessus du fleuve; la plaine
s'étend à perte de vue, plate et unie comme les polders de la Hollande.
Seules les traces des canaux d'irrigation témoignent de l'ancienne
fertilité du pays. Aux plantations de canne à sucre a succédé depuis des
siècles une maigre végétation d'arbustes épineux et de ginériums; aux
habitants et à leurs innombrables villages, des compagnies de pélicans,
de canards sauvages et de grues, qui se cachent au milieu du jour dans
les broussailles et viennent, soir et matin, s'ébattre et pêcher sur le
fleuve.
Il faut même renoncer au plaisir de poursuivre nos voisins emplumés! les
lions, les guépards pullulent dans la plaine, et les Arabes nomades,
plus terribles que les fauves, au dire de l'équipage, guettent tout
imprudent qui s'éloigne de sa barque. Les craintes de nos gens ne sont
pas simulées: pendant tout le jour, les quatre toufangtchis, armés de
fusils à répétition, montent la garde sur la berge et vont en
éclaireurs, à cent pas à la ronde, s'assurer que nous ne serons pas
surpris. La nuit, nous mouillons en pleine rivière, afin de mettre entre
la rive et l'embarcation une barrière difficile à franchir. Je me retire
alors tout au fond de l'étroite cabine du canot, dont les minces parois
me transmettent les modulations attristantes des chacals, ces lugubres
ténors de l'Orient, et les rugissements plus sonores des fauves attirés
dans notre voisinage par les eaux du Karoun.
Et le mécanicien travaille toujours! Les toufangtchis ne sont pas restés
inactifs: ils se sont cotisés et ont offert un kran tout entier à un
derviche contemporain d'Abraham afin qu'Allah, sur sa prière, daigne
s'intéresser à la réparation de la machine. Le derviche, en
vieillissant, n'a pas pris grand crédit au ciel: nos hommes sont volés;
la machine, remise en place, perd l'eau comme un panier.
Ce voyant, Marcel donne l'ordre de revenir en arrière. La chaloupe
suivra le courant, car elle n'est pourvue ni de rames ni de voiles pour
la pousser, ni de câbles pour la haler vers Mohamméreh. Dans combien de
jours atteindrons-nous au port? Dieu seul le sait; nous ignorons
absolument en quel point du fleuve nous nous trouvons.
1er décembre.--Au retour d'une visite à un tombeau en partie détruit et
tout à fait abandonné, je me suis étendue sur le plancher de la cabine,
ma méchante humeur ne me permet pas de noircir mon cahier. Marcel est
loin d'imiter le mauvais exemple que je lui donne, mais il n'est pas
récompensé de sa patience; depuis notre départ il travaillait à tailler
une voile dans la tente de coutil: dès que cet engin a été prêt, le vent
a cessé de souffler; hélas! trois fois hélas! nos vivres tirent à leur
fin.
_Mohamméreh_, 2 décembre.--Il y avait deux jours que nous descendions
mélancoliquement le Karoun, perdant à la marée montante le chemin que
nous avions gagné à la marée descendante, quand la brise s'est levée. Le
gai bruissement du vent et le clapotis des eaux me font sortir de ma
retraite; Allah est grand et les derviches sont de saints personnages!
Pour avoir fait long feu, les prières du vieillard n'en ont pas été
moins efficaces: à l'arrière apparaît la proue d'un bateau chargé de
blé.
Faire des signaux de détresse, recevoir une amarre, la laisser échapper
et assister avec désespoir à la fuite rapide des blanches voilures du
kachti, a été pour nos habiles matelots l'affaire d'un instant. On
allume la machine et, au risque de sauter avec elle, Marcel fait
surcharger les soupapes; le feu est poussé avec vigueur, la pression
s'élève, notre chaloupe s'élance et atteint, à bout de souffle, le
bateau, retenu par le vent contraire dans un coude du fleuve. A la
pointe du jour, remorqueur et remorqués arrivent enfin à Mohamméreh.
Nous touchons au terme de notre triste odyssée.
Le canot à vapeur va rester ici, car il est dans l'impossibilité de
remonter le Tigre jusqu'à Felieh. Quant à nous, dégoûtés à tout jamais
de la navigation du Karoun, nous n'avons qu'une idée: gagner Bassorah et
Bagdad, afin de chercher une autre voie pour pénétrer en Susiane.
Gagner Bassorah, quoi de plus simple! Les barques à rames mettent huit
heures à faire le trajet qui sépare Mohamméreh de cette ville. Le mal
est que les voyageurs et les provenances de Perse sont soumis, sous
prétexte de peste, à une quarantaine de dix jours en abordant la rive
turque.
Le lazaret où l'on entasse pêle-mêle les arrivants de tous pays comprend
quelques huttes de paille bâties sur un sol humide et marécageux. Les
voyageurs y sont si mal approvisionnés et si mal installés que, dans le
cas même où ils ne se communiquent pas les uns aux autres de maladies
contagieuses, ils sortent de cet étrange établissement affaiblis par la
fièvre et l'abstinence.
On s'explique d'autant moins l'application de mesures aussi sévères que
depuis bien des années la peste n'a point apparu en Perse, tandis
qu'elle est endémique dans le vilayet de Bagdad. La parabole de la
paille et de la poutre sera-t-elle toujours vraie?
[Illustration: TOMBEAU SUR LES BORDS DU KAROUN.]
Au dire des gens du pays, la quarantaine n'est pas le fruit du tendre
attachement que porte le sultan à ses fidèles sujets. Elle aurait une
tout autre origine et son implantation dans le vilayet de Bagdad serait
due aux fonctionnaires turcs, qui font doubler leurs appointements en
temps d'épidémie et détroussent sans pudeur les hôtes de
l'administration. Les plus gros bonnets s'adjugent le droit
d'approvisionner le lazaret, et se débarrassent ainsi de denrées
douteuses ou de vivres de rebut que nul ne consentirait à consommer,
mais que les pseudo-infectés, à moins de mourir de faim, sont encore
bien heureux d'acquérir à chers deniers. Quant aux petits employés, ils
se contentent de percevoir de temps à autre quelques beaux bakchichs et
de vendre à prix d'or la clef des champs aux voyageurs assez naïfs pour
se laisser prendre dans le traquenard sanitaire, et assez riches pour
payer leur rançon.
La nécessité de ne jamais laisser chômer le lazaret a fait propager par
les Turcs un singulier aphorisme sanitaire. A entendre les Osmanlis, la
Perse serait le foyer de toutes les infections morales et physiques,
tandis qu'en réalité les plaines malsaines et les marais de Nedjef et de
Kerbéla sont les terres natives des maladies pestilentielles. En fait,
la peste n'est jamais entrée en Perse qu'à la suite des pèlerins revenus
des tombeaux des saints imams. Quoi qu'il en soit, la perspective
d'aller passer dix jours dans des cabanes humides et empestées ne nous
charme guère; aussi bien avons-nous pris le sage parti d'éviter, coûte
que coûte, la quarantaine. Il a été décidé que, cachés au fond d'un
petit bateau, nous remonterions le Chat et que nous suivrions, au milieu
de la nuit, le canal conduisant à la ville de Bassorah, éloignée de plus
de deux farsakhs du port où stationnent les navires.
3 décembre.--Mouillés, morfondus, mais quittes de la quarantaine, nous
voici enfin au port. Soigneusement dissimulés au milieu de nos
khourdjines et de paniers de dattes, nous avons longé les rives du Chat
en nous aidant à tour de rôle de la gaffe et de l'aviron. Au droit de
chaque village on voit sortir du fleuve des claires-voies exécutées en
nervures de palmiers. Ces grillages constituent de véritables cages à
poisson. A certaines époques de l'année, les paysans font des pêches
abondantes; ne pouvant en consommer tout le produit, ils jettent les
plus belles prises dans ces parcs toujours baignés par des eaux rapides,
et se créent ainsi des réserves où ils viennent puiser les jours de
disette.
Jamais je n'ai contemplé un paysage plus riche que celui des rives du
Chat au-dessus de Felieh: des palmiers superbes s'élèvent au-dessus les
uns des autres comme s'ils faisaient assaut de vigueur et d'élégance; le
sol, couvert d'une herbe touffue, est coupé de canaux animés par des
troupeaux de buffles qui nagent paisiblement, l'extrémité de la tête
hors de l'eau.
Quatre heures après avoir quitté Mohamméreh, nous abandonnions la rive
droite; le belem traversait le fleuve et venait atterrir devant un épais
bouquet de bananiers. De là on apercevait au loin les mâts de plusieurs
navires à l'ancre dans le port. Le bois était désert et ce rivage peu
fréquenté; cependant deux barques chargées de paysans ont passé près de
nous.
«Où vas-tu? que portes-tu? ont demandé des curieux au patron de notre
minuscule bateau.
--Je vais vendre des dattes à Bassorah.»
Et les barques se sont éloignées sans que les passagers nous aient
aperçus. Le vif désir de brûler la quarantaine ne nous a pas seulement
condamnés à ne bouger ni pied ni patte de toute la journée, nous avons
aussi renoncé à dîner, afin de ne point déplacer le chargement, et nous
nous sommes contentés de quelques dattes généreusement offertes par nos
matelots.
A minuit le belem se remet en marche; il longe, en se dissimulant le
long de ses bordages, une frégate turque abandonnée, laisse à bâbord un
navire de la _British Indian_ et le stationnaire du consulat
d'Angleterre, et pénètre enfin dans le canal el-Acher.
Il faut redoubler de prudence et avancer à la gaffe: nous passons au
milieu du cordon sanitaire!
Mais voici bien une autre histoire: nos gens ne se sont pas fait
scrupule de duper les agents de la quarantaine, mais ils nous déclarent
que leur conscience leur défend de frauder la douane. Sans tenir compte
de mes protestations, un des nègres saute sur la rive et ramène un lot
de huit ou dix individus à mine de forbans. Les nouveaux venus se
précipitent dans le belem, au risque de le faire couler, et se mettent
en devoir de forcer les serrures de nos colis, sous prétexte qu'ils
contiennent des fusils et des munitions. Ne sachant à quelle sorte de
gens nous avons affaire, nous nous opposons à toute inspection.
[Illustration: CANAL EL-ACHER A BASSORAH.]
«Menez-les au lazaret», s'écrie le chef de la bande.
A ce mot magique c'est à qui, du mari et de la femme, se précipitera de
meilleure grâce, détachera les cordes et, le sourire aux lèvres,
présentera aux douaniers la clef de chaque caisse.
Notre empressement, appuyé d'un bon bakchich, touche nos persécuteurs:
ils daignent reconnaître que les niveaux d'eau, les mires et les
lunettes n'ont rien de commun avec des fusils américains; l'un d'eux
avise un bocal d'hyposulfite de soude.
«Voilà de la quinine, me dit-il en persan, donnez-m'en, au nom d'Allah!»
Je me montre généreuse. Un autre saisit un pain de savon, le flaire, le
lèche avec délices, proteste qu'il n'a jamais rien goûté de si _chirin_
(doux, sucré), et, sur ma permission, le fait disparaître dans ses
vastes poches; un troisième, plus pratique, a jeté son dévolu sur mes
chaussures, mais les laisse, faute de pouvoir y faire pénétrer son gros
orteil; un quatrième prend des crayons et des couleurs pour enluminer un
Koran. Tant bien que mal, les colis sont remis en état, et, tout heureux
de sortir à si bon compte des griffes des douaniers, nous entrons dans
le canal de Bassorah.
Libre de regarder à droite et à gauche, car tout péril est maintenant
écarté, et tranquille aux rayons argentés d'une lune radieuse, je jouis
du spectacle féerique qui se déroule sous mes yeux.
Je suis à Venise, mais dans une Venise tropicale, au ciel sans nuages,
aux maisons perdues sous des touffes de palmiers géants, d'orangers
couverts de fruits, de bananiers aux larges feuilles, d'_acacia
nilotica_ aux fleurs embaumées. Tantôt les maisons plongent brusquement
dans le canal, tantôt au contraire elles sont bordées d'un quai étroit;
des barques élégantes, plus légères encore que des gondoles, sont
amarrées devant les portes des plus belles habitations. A mes pieds, de
la verdure, des fleurs, des fruits, des eaux calmes et brillantes;
au-dessus de ma tête, le firmament avec ses scintillantes et
innombrables escarboucles!
La barque accoste. Après avoir traversé une place couverte d'une halle
qui abrite de grands tas de blé, entre lesquels circulent des gardiens
munis de lanternes, les guides frappent à la porte du consulat; il est
grand temps de trouver une chambre close et de nous débarrasser de
vêtements aussi mouillés par la rosée que si nous avions fait un
plongeon dans le canal el-Acher, afin d'échapper aux agents de la
quarantaine.
4 décembre.--Suivant qu'on visite Bassorah à marée haute ou à marée
basse, on traverse un paradis ou un réseau d'égouts. Quand je suis
sortie ce soir, les canaux étaient à sec: les eaux, en se retirant,
avaient laissé à découvert des boues infectes et des détritus de toute
espèce; les belems, entourés d'ordures, ressemblaient à des épaves
échouées sur la vase; des odeurs miasmatiques envahissaient l'air et
faisaient oublier le charme des palmiers et des bosquets d'orangers.
A l'infection consécutive au flux et au reflux des eaux, aux chaleurs
humides et très intenses du climat, causes premières de l'insalubrité de
la ville, il faut en joindre une troisième, due à l'incurable apathie de
l'autorité turque. Les digues du Tigre s'étant rompues il y a quelque
soixante ans en amont de Bassorah, les eaux inondèrent la plaine et
formèrent un marécage immense, alimenté tous les ans par les crues
hivernales du fleuve. Depuis cette époque néfaste, la fièvre sévit
pendant toute l'année et décime la population. Allah kerim! ce n'est
peut-être pas un grand mal.
Si l'archéologue ne trouve rien à glaner dans les rues d'une ville
relativement moderne, le coloriste est mis en joie par l'animation des
bazars grossièrement édifiés, mais encombrés d'une population aux
costumes bariolés. Les Turques substituent au _tchader_ des Persanes
l'_izza_, grande pièce de soie bleue, rose, blanche, jaune, rayée d'or
ou d'argent. Sous l'izza apparaissent parfois la chemisette de gaze
brodée de lourdes fleurs métalliques, la petite veste ronde, la grosse
ceinture fermée par deux énormes demi-sphères d'or enrichies de
pierreries et les bottes en cuir canari qui nous sont apparues à Bouchyr
pour la première fois. Les Arméniennes ont adopté les jupes à traîne
taillées à la mode franque, et balayent de leurs plis mal drapés les
rues uniformément poudreuses de la ville. A l'exemple des musulmanes,
les chrétiennes ne sortent jamais à visage découvert: les unes jettent
sur leur figure un voile de crin noir, les autres des mouchoirs de soie
colorée. En revanche elles montrent avec orgueil à l'œil curieux des
passants leurs bijoux les plus éclatants attachés sous l'izza à la
racine des cheveux, ou les plaques incrustées de roses et de mauvais
brillants dont elles parent journellement leurs poignets et leur
poitrine. Quant à leur chaussure, elle heurte les yeux d'une façon si
désespérante, qu'il faut posséder un grand fond de générosité pour
pardonner aux élégantes de Bassorah des bottines bleues ou vertes à
boutons de cuivre ou de cristal, produits caractéristiques du
Royaume-Uni.
Si les dames chrétiennes ont abandonné une partie de l'ajustement
national pour adopter les modes _franques_, les hommes ont fait le
sacrifice complet du costume oriental: tous sont vêtus de pantalons d'un
gris jaune tirant sur le rouge violacé, et d'ignobles jaquettes coupées
dans un drap de couleur encore plus indécise. Ce malencontreux
accoutrement leur fait perdre le prestige que conservent encore les
Arabes vêtus d'abbas bruns rayés d'or ou de soie, et coiffés de grands
foulards que retiennent autour du crâne des cordes de poil de chameau ou
des torsades de laine serrées de distance en distance par des fils
d'argent.