CHAPITRE VIII

Audience royale.--Les neveux du chah.--Départ pour Véramine.--Campagne

de Véramine.--La masdjed djouma de Véramine.--Une kalè (forteresse)

sassanide.--Citadelle de Véramine.--Le ketkhoda rendant la

justice.--Imamzaddè Yaya.--Les reflets métalliques.--La décoration en

faïence.--Facéties royales.--Tour et mihrab mogols.--Imamzaddè

Jaffary.--Retour à Téhéran.--Le platane de Tadjrich.--Mirza Nizam de

Gaffary.

7 juin.--«Votre Majesté me permet-elle de lui présenter Madame et

Monsieur Dieulafoy, deux de mes compatriotes arrivés récemment à Téhéran

et auxquels elle a bien voulu accorder une audience? a dit le docteur

Tholozan.

--Comment! ce jeune garçon est une femme? a répondu le roi en persan.

--Oui, Majesté; Monsieur et Madame Dieulafoy sont porteurs d'une lettre

du ministre des Affaires étrangères adressée à la légation de France, et

me sont vivement recommandés par des amis communs.

--Pourquoi, Madame, me dit le roi en français, n'avez-vous pas conservé

les longues robes et les vêtements des dames européennes?

--Parce que je voyage ainsi plus facilement et que je passe toujours

inaperçue. Votre Majesté n'ignore pas combien, dans les pays musulmans,

il est difficile aux femmes de paraître en public à visage découvert: à

cet égard il me semble que les coutumes et les lois religieuses sont

encore plus scrupuleusement suivies en Perse que partout ailleurs.

--C'est exact. Quel chemin avez-vous pris pour venir à Téhéran?

--Celui de Tauris.

--Vous n'avez pas fait ce long trajet à cheval?

--Pardon, Sire, je ne saurais me tenir accroupie dans un kadjaveh et

souffrirais beaucoup de la longue immobilité conséquence de ce genre de

locomotion.

--Où allez-vous maintenant?

--A Ispahan, Chiraz, Firouzabad, et de là à Bagdad, Babylone et Suse.

--Vous mettrez des années à suivre un pareil itinéraire. Aurez-vous la

force d'effectuer ce voyage? cela me paraît bien douteux. Avant de venir

en Perse, avez-vous déjà parcouru l'Orient?

--J'ai visité l'Algérie, l'Égypte et le Maroc.

--Et partout vous avez voyagé sous ce costume?

--Le plus souvent, mais je l'ai adopté d'une manière définitive depuis

mon départ pour la Perse.

--Vous avez très bien fait. Dans nos pays une femme ne peut sortir à

visage découvert sans ameuter la population. Cela paraît vous

surprendre? Croiriez-vous par hasard que, si une Persane voilée et

revêtue de son costume national se rendait en Europe et se promenait sur

les boulevards de Paris, la foule ne se précipiterait pas sur son

passage? Les Français n'auraient cependant pas les mêmes excuses que mes

sujets, car bon nombre de ceux-ci passent souvent leur existence entière

sans voir d'autres femmes que leurs parentes les plus rapprochées.

«Savez-vous peindre? me demande le roi à brûle-pourpoint.

--Non, Sire.

--C'est dommage, j'aurais bien voulu me faire représenter à cheval. Tous

mes portraits sont détestables; j'ai fait faire mon buste à Paris, mais

les princes n'en sont pas contents.»

«Quelles sont vos occupations en France? reprend alors Nasr ed-din en

s'adressant à mon mari; étiez-vous dans l'armée pendant la guerre de

1870?

--Oui, Sire, dans l'armée de la Loire.

--Vous étiez commandé par le général d'Aurelle de Paladines, continue le

roi, qui paraît avoir très présents à la mémoire les détails de la

campagne de France. Que venez-vous faire en Perse?

--J'ai mission d'étudier les ruines des monuments élevés par Kaï Kosro,

Darab et Chapour.

--Lisez Firdouzi: vous trouverez dans le _Chah Nameh_ de précieux

renseignements. En quoi ces constructions peuvent-elles intéresser la

France?»

Puis, changeant tout à coup d'idées:

«Connaissez-vous M. Grévy? Connaissez-vous Gambetta? Comment va M.

Grévy? Je l'ai en grande amitié et désire lui faire savoir que j'ai

demandé de ses nouvelles. Quel âge avez-vous?

--Trente-sept ans.

--Vous paraissez bien plus âgé», reprend le roi avec une franchise

dépouillée d'artifice.

Le docteur Tholozan représente alors au chah que mon mari vient d'être

malade et qu'il sort pour la seconde fois.

«En ce cas, haakim (médecin), il te faut guérir ton ami: tu t'en

acquitteras à merveille.» Puis, se tournant vers nous: «Je vous reverrai

avec plaisir. N'oubliez pas de faire savoir à M. Grévy que je suis son

ami.»

Le roi indique alors d'un signe de main que l'audience est terminée.

Nous nous reculons, faisons nos trois saluts, Nasr ed-din se dirige vers

une allée transversale et continue sa promenade.

Au dire de son entourage, le chah s'est montré très affable. Les yeux du

monarque regardent franchement, et ses lèvres en souriant découvrent de

belles dents blanches. Il parle assez bien le français et n'a eu

recours, en causant avec nous, ni à son premier interprète, Saniet

Dooulet, ni au docteur Tholozan. Seulement, quand nous ne saisissions

pas très vite ses demandes et la signification de ses phrases, d'une

construction quelque peu bizarre, ses narines se relevaient avec

vivacité et produisaient une contraction des muscles de la face qui lui

donnait un aspect félin.

8 juin.--Le roi m'a fait demander de faire la photographie des enfants

de sa sœur, ses neveux les plus chéris. Je me suis empressée de me

rendre à ses désirs. Ils sont gentils tous deux et représentent bien le

type des petits princes persans: à cinq et sept ans, déjà pleins

d'orgueil et se mouvant avec cet air solennel qu'affectent les

personnages puissants ou les grands seigneurs. La fillette s'appelle

Massouine (Sainte); elle est vêtue d'une redingote de velours grenat

brodé d'or, sa tête est couverte d'un _chargat_ (foulard) de soie verte,

une rivière de gros diamants accrochée sur les tempes encadre l'ovale de

la figure, trois grosses broches en brillants forment diadème. Les yeux

sont entourés d'un large cercle noir, et les sourcils, accentués par un

trait vigoureux, se réunissent au-dessus du nez et se prolongent jusque

sous le chargat. Autour des poignets, la petite princesse porte des

perles d'un superbe orient, enfilées sur des cordes de chanvre; une

multitude de bagues parent ses petits doigts effilés. Son frère Houssein

est vêtu, comme le chah, d'une koledja de cachemire et d'un pantalon de

coutil blanc.

[Illustration: NEVEU ET NIÈCE DU CHAH.]

Les enfants ne portent pas ici, de même qu'en Europe, des costumes de

forme spéciale: garçons et fillettes sont habillés comme des hommes ou

des femmes; la mode établit seulement quelque distinction entre la

coiffure des vieillards et celle des jeunes gens. Dans certaines

provinces les gens âgés mettent le turban de préférence au kolah, et en

tout lieu se peignent la barbe avec du henné. Cette teinture donne aux

poils blancs une couleur rouge du plus singulier effet.

_Véramine_, 14 juin.--Nous avons renoncé à aller à Damghan, où se

trouvent, paraît-il, d'intéressants monuments guiznévides. Les caravanes

ont apporté de graves nouvelles: la peste bubonique s'est déclarée du

côté de Mechhed et a causé d'épouvantables ravages dans les villages.

Forcés d'abandonner notre projet, nous nous sommes dirigés vers le pays

de Véramine, situé à douze farsakhs environ de Téhéran, avant de prendre

d'une façon définitive la route du sud.

[Illustration: UNE CASE DU CIMETIÈRE GUÈBRE.]

Au sortir de la capitale on traverse d'abord les murs de l'ancienne Reï,

située au pied de la chaîne de l'Elbrouz, et, après avoir laissé sur la

droite une tour seljoucide que nous avons étudiée avec intérêt, et sur

la gauche un _dakhma_ (cimetière guèbre), où les cadavres des sectateurs

de la religion de Zoroastre sont donnés en pâture aux oiseaux de proie,

afin que, selon les rites sacrés, la pourriture humaine ne souille ni la

terre ni les eaux, nous atteignons une seconde tour, que couronnent les

débris d'une inscription coufique. Au delà des vieilles fortifications

de la ville s'étendent des jardins entourés de murailles en pisé, où se

réfugient aux approches de l'été les andérouns des grands personnages de

Téhéran. Ces installations sont très recherchées à cause du voisinage du

tombeau de chah Abdoul-Azim, signalé au loin par sa coupole dorée, ses

bois de platanes et d'ormeaux. En apercevant ce sanctuaire vénéré, les

tcharvadars se mettent à causer et déplorent l'amoindrissement des

privilèges de la religion depuis l'arrivée des Faranguis en Perse.

«Autrefois, disent-ils, le criminel avait à Chah-Abdoul-Azim un refuge

inviolable, il pouvait y passer sa vie entière entretenu aux frais de la

mosquée; aujourd'hui, quand le roi l'ordonne, les mollahs ne donnent

aucune nourriture au coupable réfugié dans le sanctuaire, et le

réduisent à mourir de faim ou à quitter de lui-même cet asile

protecteur.» Pendant que nos gens se lamentent du tort fait aux

assassins, nous nous rapprochons de la montagne et suivons les premiers

contreforts du Démavend, dont la cime neigeuse, empourprée par les

rayons du soleil couchant, se détache sur un ciel de couleur orange et

sur les masses gris ardoisé de la montagne.

[Illustration: CIMETIÈRE GUÈBRE PRÈS DE TÉHÉRAN.]

A trois farsakhs de Téhéran le paysage change brusquement d'aspect; de

nombreux kanots, reconnaissables aux longues files de remblais coniques,

descendent dans la plaine jaunie par les blés déjà mûrs.

Malgré la nuit on aperçoit de tous côtés, aux rayons brillants de la

pleine lune, des villages perdus dans la verdure et des bandes

d'ouvriers occupés aux travaux de la moisson. Les hommes, armés de

faucilles, abattent de larges sillons, tandis que les femmes et les

enfants, s'avançant en foule derrière eux, forment les javelles. La

chaleur est si intense pendant le jour qu'il serait impossible aux

ouvriers de faire tomber l'épi sans l'égrener; aussi les nomades, qui à

la fin du printemps viennent offrir leurs services aux propriétaires,

passent-ils toute la journée endormis sous de larges auvents formés de

nattes de paille fixées à des perches, et commencent-ils leurs travaux

lorsque le ciel s'illumine de cette profusion d'étoiles dont les

profanes ne soupçonnent même pas l'existence dans nos contrées

brumeuses.

Sous l'influence de la fraîcheur la campagne semble rendue à la vie,

mille bruits se font entendre. Les chants des moissonneurs, les

aboiements des chiens au passage des caravanes, les hennissements des

chevaux, les monotones romances des cigales donnent à la plaine une

animation qui contraste avec le silence des villes à cette heure

avancée.

Nos muletiers, blasés sur la beauté des nuits de Perse, se sont endormis

en marchant; surprise vers une heure du matin de ne pas être encore

arrivée, je les interroge, et ils répondent à mes questions en

m'assurant qu'ils ont pris un raccourci. En langage de tcharvadar,

prendre un raccourci équivaut à perdre sa route; peu après cet entretien

nous sommes effectivement arrêtés par de petits canaux à ciel ouvert

s'entre-croisant comme les fils d'un écheveau; las de les côtoyer sans

arriver à trouver un passage guéable, et comprenant à leurs nombreux

faux pas que nos chevaux se plaignent à leur manière de cette longue

marche dans des terrains détrempés, nous prenons le parti d'atteindre un

hameau voisin signalé par les aboiements des chiens de garde.

Au bruit de notre caravane s'engageant dans la rue, les hommes montrent

prudemment au-dessus des murs l'extrémité du bonnet d'indienne rembourré

de coton dont se parent pendant la nuit les villageois, et interpellent

avec inquiétude nos domestiques.

«Que vient faire à pareille heure dans le village cette petite troupe à

la tête de laquelle nous apercevons des cavaliers armés?

--Nous avons perdu notre chemin, répliquent les muletiers, et nous

voudrions bien, de peur des voleurs, mettre nos bêtes en sûreté, au lieu

de camper dans les champs.»

Sur cette belle et tranquillisante réponse, dans laquelle il n'est même

pas question des voyageurs, on nous signale la maison du ketkhoda, la

plus vaste du village, où les mulets trouveront, paraît-il, une

hospitalité digne d'eux. Le tcharvadar frappe à la porte indiquée; elle

s'ouvre, et nous pénétrons, après avoir longtemps parlementé, dans une

galerie sombre conduisant au jardin. Sous les arbres s'étend, carrelé,

en briques cuites, un large parvis servant en été de chambre à coucher.

Prudents ou frileux, les habitants de cette demeure ne se sont pas

encore aventurés sur leurs terrasses. La nuit est si claire qu'on

distingue nettement les traits de tous les dormeurs allongés les uns

auprès des autres sur leurs couvre-pieds pliés en quatre doubles.

La meilleure place sur le dallage est mise à notre disposition; le

ketkhoda, surpris tout d'abord de nous entendre exprimer des doutes sur

la salubrité d'un aussi bel emplacement, fait ouvrir les portes du

talar. Le campement est bientôt organisé, et tout rentre dans le silence

et le calme, interrompus par notre arrivée.

15 juin.--A l'aurore Marcel donne l'ordre de se remettre en route, afin

de profiter des heures les plus fraîches de la matinée. La caravane

traverse d'abord les nombreux canaux qui, la veille, ont arrêté sa

marche et se dirige vers une bande rougeâtre signalant à l'horizon le

commencement du désert. La campagne présente en cette saison un aspect

d'une surprenante fertilité; les champs, soigneusement cultivés, sont

coupés par de grands bouquets de verdure disséminés sur tous les points

de la plaine; à perte de vue s'étendent des moissons dorées et des

plantations de pavots blancs tout en fleur. C'est le moment de la

première récolte de l'opium. Les têtes déjà mûres sont légèrement

incisées sur le côté avec un instrument tranchant, et la liqueur qui

s'en écoule est recueillie dans une tasse attachée au doigt du paysan

chargé de ce travail. Ces incisions, renouvelées trois fois de quinzaine

en quinzaine, laisseront écouler tout le suc de la plante.

[Illustration: PANORAMA DE VÉRAMINE.]

Au bout de quatre heures d'une marche difficile à travers des récoltes

que nous sommes obligés de fouler aux pieds, à la grande colère des

villageois, je distingue dans le lointain une haute tour couronnée d'un

toit conique et la coupole émaillée d'une mosquée s'élevant au-dessus

d'un fouillis de verdure sombre étendu sur plusieurs kilomètres de

longueur. C'est le village de Véramine. Bientôt après l'avoir aperçu,

nous nous engageons dans un chemin compris entre des jardins enclos de

murs de terre.

Les cerisiers, les abricotiers, les pruniers et les pêchers, serrés en

taillis impénétrables, mêlent leurs fruits si abondants, qu'ils

dissimulent en partie le feuillage sous leurs grappes colorées. Des

mûriers gigantesques sont habités par une multitude de gamins occupés à

picorer les mûres blanches et rouges, grosses comme des œufs de pigeon,

ou à les gauler légèrement et à les recueillir sur des nattes de paille

étendues tout autour des arbres; à l'abri de haute futaie s'étalent des

touffes de grenadiers aux fruits verts et aux fleurs rouge sang.

Véramine, pays essentiellement agricole, n'a pas de caravansérail

convenable; mais le docteur Tholozan n'a rien oublié et nous a pourvus

de si pressantes recommandations, que le ketkhoda s'est empressé de

mettre à notre disposition une partie de sa maison. La chaleur est

extrême au moment de notre arrivée; néanmoins, les visites de politesse

échangées, nous poussons une reconnaissance du côté de la masdjed

djouma, superbe édifice aujourd'hui ruiné et dans lequel on ne fait plus

la prière faute de trouver un emplacement où l'on puisse invoquer Allah

sans risquer de recevoir un pan de mur sur la tête. Grâce à cet état de

délabrement, il est permis aux infidèles d'entrer dans la mosquée et de

se faire écraser tout à l'aise, si cela leur est agréable.

[Illustration: LA MASDJED DJOUMA DE VÉRAMINE (VUE EXTÉRIEURE).]

Le monument est situé à quelque distance du village, au milieu de champs

aujourd'hui couverts d'une épaisse végétation de broussailles et

d'herbes piquantes.

Une façade ornée de ravissantes mosaïques de faïence de deux bleus

précède la grande cour placée au-devant de l'entrée du sanctuaire;

l'éboulement de l'une des parties latérales de la construction permet

d'embrasser d'un seul coup d'œil un édifice rappelant de très près dans

ses grandes lignes la masdjed Chah de Kazbin. La salle du mihrab,

enrichie d'admirables panneaux de fleurs en relief traités avec une

hardiesse et une sûreté de main surprenantes, attire surtout notre

attention. Comme à Kazbin, on retrouve dans l'intérieur de cette salle

les mêmes pendentifs permettant de passer sans transition brusque du

plan carré au plan octogonal et, de ce dernier, à la forme circulaire de

la coupole. Les parements de maçonnerie de briques sont rejointoyés en

blanc et ornés de joints verticaux larges de quatre centimètres, au

milieu desquels sont sculptées en creux, avec la pointe de la truelle,

des arabesques dessinant un semis à motifs multiples régulièrement

disposés et du plus heureux effet. Tout cet ensemble est imposant et

d'un goût très pur.

En montant sur les maçonneries éboulées, on atteint une galerie sans

parapet qui fait le tour de la coupole.

[Illustration: LA MASDJED DJOUMA DE VÉRAMINE (VUE INTÉRIEURE). (Voyez p.

141.)]

De ce point le regard embrasse toute la plaine. Au sud, du côté du

désert, se présente la lande sans bornes, rouge comme le soleil

couchant; au nord, entre la mosquée et la montagne, on aperçoit les murs

de terre d'une immense _kalè_ (forteresse); autour de cette enceinte,

sur un rayon de sept à huit kilomètres, s'étend une ceinture de forts

détachés, comparables aux ouvrages disposés en avant de nos places de

guerre. Le village lui-même est dominé par une citadelle en assez bon

état de conservation et sans doute utilisée dans l'ancien système de

défense. Il serait intéressant de pousser plus loin notre promenade,

mais la nuit tombe et nous devons mettre notre vie en harmonie avec

celle des villageois. En été chacun ici se couche et se lève avec le

soleil; le soir on sort des maisons les couvre-pieds, les oreillers et

les couvertures, on les étend sur les terrasses ou dans les jardins et

l'on s'endort dès que la nuit est close. A l'aube, les rayons du soleil

et les mouches réveillent les plus paresseux; à quatre heures toute la

population du village est sur pied et vaque à ses occupations jusqu'à

huit heures du matin. La chaleur devient alors si intense qu'on se

retire dans les maisons, où l'on s'abandonne aux douceurs du sommeil. Ce

repos est sacré, et l'après-midi on doit même s'interdire de donner des

ordres aux domestiques, toujours plus mécontents d'être dérangés pendant

leur sieste que durant le repos de la nuit. Vers le soir l'air se

rafraîchit et la vie reprend son cours normal.

16 juin.--A l'aurore, les chevaux sont sellés; nous allons visiter la

kalè centrale. C'est une vaste enceinte rectangulaire bâtie en matériaux

de terre crue et flanquée de tours défensives, distantes de trente

mètres les unes des autres. La forme des matériaux n'est plus apparente,

et les murs de terre paraissent construits, comme ceux de Kouyoundjik ou

de Khorsabad, avec des briques posées encore humides les unes au-dessus

des autres et agglomérées au point de composer une masse compacte. Ce

procédé de construction n'ayant jamais à ma connaissance été employé par

les musulmans, nous nous trouvons sans doute en présence d'un ouvrage

sassanide plus ancien que les remparts de Reï. D'après les traditions

locales, l'origine de cette fortification remonterait au temps de

Féridoun, héros favori des anciens poètes persans dont le nom légendaire

a été chanté par Firdouzi. Ces renseignements sont peu concluants; je

dois cependant m'en contenter, car on ne découvre à l'intérieur de

l'enceinte ni mur ni tumulus dont l'examen ou les fouilles puissent

fournir des données certaines sur l'âge et l'histoire de la

fortification. Marcel incline à croire que cette kalè, pourvue de kanots

qui amenaient en tous points une eau fraîche et limpide, est un ancien

camp retranché. Tout autour de l'enceinte nous visitons les forts isolés

que nous avons aperçus hier du haut de la masdjed djouma. Situés sur des

tumulus très élevés et composés de quatre tours massives flanquant des

courtines fort épaisses à leur base, ces ouvrages étaient destinés à

compléter un système de défense formidable dirigé contre les invasions

venues du Khorassan. Le plus grand d'entre eux et le mieux conservé se

trouve dans le village; il est de forme carrée et construit en matériaux

de terre; l'inclinaison considérable donnée aux parements extérieurs des

tours et des courtines rappelle le front des pylônes primitivement

élevés en briques crues et auxquels les Égyptiens conservèrent des

formes devenues hiératiques quand ils construisirent en pierre les

temples de leurs dieux.

[Illustration: LA CITADELLE DE VÉRAMINE.]

La citadelle de Véramine était entourée d'un large fossé et d'un chemin

couvert dont on ne retrouve pas de traces dans les autres ouvrages. Les

murs, d'origine très ancienne, ont été revêtus d'un parement de briques

crues à une époque postérieure à la construction des forts isolés. Il

est donc à supposer que la citadelle ne différait en rien des autres

kalès, et que les défenses accessoires furent élevées par les

Seljoucides ou leurs premiers successeurs afin de rendre imprenable la

résidence du gouverneur de la contrée. Le nom de _kasr_ (château) donné

au fort semble confirmer cette hypothèse.

17 juin.--La température est très élevée. Bien que le soleil fût près de

l'horizon quand nous sommes allés tirer aux cailles et aux alouettes, si

nombreuses dans les champs de blé, le vieux Phébus nous a mis en un tel

état, que nous avons fait serment de ne plus affronter à l'avenir la

chaleur du jour.

A peine de retour au logis, un bruit confus se fait entendre; des cris,

des imprécations retentissent au dehors, et notre habitation, en général

si tranquille, est envahie. C'est aujourd'hui que le ketkhoda rend la

justice.

L'_ourf_ ou loi coutumière est appliquée par le roi, mais le monarque

délègue son autorité à ses lieutenants, aux gouverneurs de province, aux

percepteurs d'impôts et aux chefs de village chargés de juger les cas de

simple police. Les ketkhodas ont le droit d'infliger de légères

punitions, telles que la bastonnade, ou d'imposer des amendes. Si la

faute est grave, le coupable doit être conduit devant le gouverneur de

la province, dont les pouvoirs sont plus étendus; toutefois ces hauts

personnages ne peuvent condamner à la peine de mort, ce droit étant

réservé au chah et, sous la réserve d'une délégation spéciale, aux

princes de sang royal. La procédure dans les affaires sans gravité est

très simple; les jugements sont rapidement rendus, mais les frais, nuls

en apparence, deviennent souvent très onéreux à cause des _pichkiach_

(présents) que les parties envoient aux juges dans l'espoir de les

corrompre.

La cour de la maison du ketkhoda sert de prétoire; au milieu se trouve

une plate-forme carrelée, flanquée à droite et à gauche de deux petits

jardins, dont l'un ne forme qu'un énorme bouquet de passe-roses et

l'autre une touffe de grenadiers chargés de fleurs. A cinq heures du

soir on ouvre un kanot, l'eau inonde le parterre; un serviteur saisit

alors une sébile de bois, arrose la plate-forme, où l'on ne pourrait

s'asseoir, tant elle est brûlante, si l'on n'avait soin de prendre cette

précaution préliminaire, et, dès que le carrelage est sec et bien

balayé, il apporte un tapis de feutre brun et un ballot de couvertures

enveloppées dans une toile de coutil. Le ketkhoda descend du talar,

s'accroupit sur le feutre, appuie son dos contre les literies et invite

le _mirza_ (secrétaire) à s'asseoir à ses côtés. Vis-à-vis du principal

juge prennent place deux conseillers, installés comme lui. Des

domestiques allument les _lalès_ (candélabres surmontés d'une tulipe de

verre destinée à empêcher le vent d'éteindre les bougies), luxe

superflu, car la lune ne va pas tarder à paraître et donnera une telle

clarté, qu'il ne sera pas besoin de lumière artificielle pour lire et

écrire tout à l'aise. Ces préparatifs terminés, les plaignants sont

amenés à la barre. Le demandeur parle le premier, développe son affaire

dans un discours modéré, entremêlé toutefois de quelques perfides

insinuations à l'adresse de son adversaire; celui-ci garde tout en

écoutant une parfaite indifférence et, quand son tour est venu, plaide

avec un calme parfait. La cause est entendue. Le ketkhoda, après avoir

consulté ses conseillers, applique la loi et rend un jugement

généralement sans appel; les deux adversaires, se départant alors de

leur bonne tenue, se retirent en s'injuriant, et terminent la querelle à

coups de poing dès qu'ils ont franchi la porte du jardin.

Les petits procès auxquels nous assistons sont peu variés: ils roulent à

peu près tous sur des vols de volailles, ou bien sur l'inexécution de

contrats passés entre des propriétaires et des ouvriers engagés à

l'année. Ces misérables valets, après s'être fait entretenir tout

l'hiver, ont abandonné leur maître au moment de la moisson afin de

gagner double paye ailleurs. Les sentences me semblent équitables. Celui

qui a volé une poule est condamné à en rendre deux en échange; s'il n'a

pas de poules, il remettra à la partie lésée quatorze chaïs (quatorze

sous), valeur de ces intéressants volatiles. J'étais loin de me douter

de ce prix modeste lorsque je réglais les comptes de notre _achpaz

bachy_ (cuisinier en chef).

Quant à l'ouvrier qui a manqué à ses engagements, il rentrera chez le

maître qui l'a nourri toute l'année ou recevra des coups de bâton: il a

le choix.

La séance devient maintenant tout à fait attachante. A l'audience

précédente, une cause des plus graves a été appelée: un jardinier du

village, nommé Kaoly, est allé, la semaine dernière, porter à Téhéran

plusieurs charges de fruits et de concombres. Puis, ayant repris le

chemin de Véramine avec plusieurs collègues, il a eu la maladresse de se

laisser voler son vêtement pendant le voyage. Dès son retour au village,

Kaoly s'est rendu chez le magistrat pour lui faire part de ses soupçons:

«J'ai fait route avec Rezza, Ali, Houssein, Ismaïl et Yaya; je me suis

endormi pendant que les ânes se reposaient, et au réveil j'ai cherché en

vain ma belle koledja; seuls mes compagnons peuvent avoir dérobé cet

habit.»

Immédiatement appelés, les paysans sont arrivés fort émus et ont cherché

à prouver leur innocence.

Le ketkhoda a ordonné à son mirza de couper cinq jeunes pousses de même

longueur à un grenadier, arbre magique comme chacun sait, et a prescrit

aux accusés de les rapporter à la prochaine audience. «La branche,

a-t-il ajouté, s'allongera entre les mains du coupable.»

Ce soir, tous les assistants attendent avec un vif intérêt la solution

de cette affaire. Les cinq prévenus sont introduits, remettent leur

pousse de grenadier au juge; celui-ci les soumet à un examen attentif,

puis, prenant la parole:

«Yaya, tu es un coquin, tu as volé la koledja.

--Grâces soient rendues à Dieu, ce n'est pas vrai!

--Tu mens, puisque tu as coupé un morceau de ta branche, espérant éviter

ainsi qu'elle ne devînt plus longue que celles de tes compagnons. Kaoly,

rends-toi avec un _golam_ (soldat) au domicile de Yaya; le voleur te

rendra ton vêtement et reviendra ensuite recevoir vingt coups de bâton.»

Sur cette juste sentence, la séance est levée, on ferme les portes, et

le ketkhoda, afin de réparer ses forces, fait apporter le dîner. Après

avoir vu Thémis dans tout l'appareil de sa gloire, nous allons l'admirer

dépouillée de prestige et mangeant avec ses doigts.

Les serviteurs placent sur le sol un _madjmoua_ (plateau circulaire de

la grandeur d'une table); les plats posés au milieu sont peu nombreux,

mais d'aspect réjouissant.

Au centre s'élève une volumineuse montagne de pilau mêlé d'herbes fines,

de courges coupées en morceaux, et accompagné de lait aigre; des

croquettes de mouton font pendant à des volailles nageant dans une sauce

destinée à humecter le riz; entre ces deux plats on a disposé, d'un

côté, une pile de concombres, et, de l'autre, des couches de pain minces

comme des crêpes, superposées sur vingt ou trente épaisseurs. Les

verres, les assiettes, les couteaux, les carafes, les fourchettes sont

choses inconnues: à peine y a-t-il à Téhéran cinq ou six grands

personnages sachant se servir de ces instruments civilisés.

On raconte même à ce sujet que, trois mois avant son premier voyage en

Europe, le chah se fit donner des leçons de fourchette; son éducation

ayant été des plus laborieuses, il eut la fantaisie d'amuser l'andéroun

aux dépens de ses ministres, et les invita, dans ce but, à venir dîner

au palais. L'étiquette persane exigeant que le roi mange seul, il ne

pouvait présider au festin et s'était caché avec ses favorites derrière

un paravent, à travers les joints duquel on pouvait suivre des yeux les

péripéties du banquet.

[Illustration: IMAMZADDÈ YAYA. (Voyez p. 148.)]

Les convives arrivèrent à l'heure dite, tout heureux de goûter aux

merveilles de la cuisine royale; mais la cigogne invitée chez le loup ne

fit pas plus triste figure que les Excellences en constatant que le

dîner, préparé à l'européenne, devait être mangé avec des fourchettes.

Les ministres firent d'abord bonne contenance, s'assirent et mirent la

meilleure volonté du monde à couper avec les couteaux et à maintenir au

moyen de fourchettes les viandes placées sur leurs assiettes; ils

s'encourageaient les uns les autres et enviaient le sort de leurs

collègues assez habiles pour se régaler sans se piquer la langue ou les

lèvres. Le roi et ses femmes se réjouissaient à la vue de l'embarras

général, quand l'une d'elles, voulant prendre la place de sa compagne,

heurta le paravent. Un bruit épouvantable fit retourner tous les

assistants: l'écran s'était abattu. Sauve-qui-peut général: les femmes

non voilées ramènent par un mouvement instinctif leurs jupes sur leur

figure sans songer aux suites de cette imprudente manœuvre, tandis que

les convives, désireux de prouver à leur souverain la pureté de leurs

intentions, mettent d'abord leur main devant leurs yeux, puis se jettent

la face contre terre et se glissent sous la table.

A Véramine on mange avec les doigts, préalablement lavés au-dessous

d'une aiguière. Tous les convives, maîtres et serviteurs, s'agenouillent

en rond autour du plateau, relèvent leur manche droite jusqu'au coude,

appuient le bras gauche sur leur poitrine de manière à retenir les

vêtements et portent la main au plat avec une égale précipitation.

Chacun prend autant de pilau que la paume de sa main peut en contenir,

serre le riz en le pétrissant, saisit ensuite dans tous les plats les

morceaux de viande qu'il préfère, les fait glisser avec le pilau, forme

de ce mélange une boule, qu'il trempe parfois dans du lait aigre, et,

quand elle est à point, ouvre une large bouche et engloutit cet étrange

amalgame, presque sans le diviser avec les dents. Si la boule est trop

volumineuse, on voit les dîneurs allonger le cou à la manière des chiens

qui s'étranglent, afin de comprimer l'œsophage et de faire glisser la

pâtée au fond de l'estomac.

[Illustration: TOUR DÉCAPITÉE A VÉRAMINE. (Voyez p. 149.)]

Il n'est pas dans les habitudes de causer ou de boire pendant les repas.

Que deviendrait la part du bavard ou du paresseux?

Quand le dîner, dont la durée n'a pas dépassé dix minutes, est fini, les

bassins et le plateau sont emportés, et l'on fait passer un saladier

rempli de _serkadjebin_ (vinaigre aromatisé avec de l'eau de roses), que

l'on prend dans de profondes cuillers de bois délicatement travaillées,

puis chacun lave ses mains, fume un kalyan, fait la prière, étend ses

couvertures à terre, s'allonge et s'endort. Qu'un doux sommeil et des

songes heureux soient le partage des juges de Véramine!

18 juin.--Ce matin nous avons visité l'imamzaddè Yaya, un des monuments

les plus intéressants de la contrée, mais aussi le seul qui soit fermé

et gardé.

Il est lambrissé à l'intérieur de belles faïences à reflets métalliques.

Quelques parties de ce revêtement ont été dérobées et vendues à Téhéran

à des prix très élevés; à la suite de ces vols, l'entrée du petit

sanctuaire a été interdite aux chrétiens, et cette défense est d'autant

mieux observée que les chapelles sanctifiées par les tombeaux des imams

sont, aux yeux des Persans, revêtues d'un caractère plus sacré que les

mosquées elles-mêmes. Nous faisons exception à la loi commune, le chah

ayant bien voulu, dans l'intérêt des études de Marcel, nous autoriser à

franchir le seuil du sanctuaire. A la vue de l'ordre royal, le ketkhoda

a chargé son frère de nous accompagner; sa présence n'a pas été inutile.

Au moment où nous sommes arrivés, la garde de la porte était confiée à

des paysans armés de bâtons, entourant un mollah coiffé du turban blanc

réservé aux prêtres.

L'imamzaddè Yaya a été construit à trois époques différentes; la mosquée

est seljoucide et date du douzième siècle, mais elle comprend dans son

ensemble un petit pavillon très ancien à toit pointu dont les formes

rappellent l'Atabeg Koumbaz de Narchivan. Cette enclave remonte sans

doute au temps des Guiznévides, ainsi que l'indique le travail fait pour

raccorder les diverses parties du monument et souder entre elles les

maçonneries anciennes et nouvelles. Toutes les faïences à reflets

métalliques du mihrab, du lambris et du tombeau ont été posées bien

après la construction du deuxième imamzaddè, et l'on a dû, afin de les

placer, détruire une partie de la décoration primitive. Cette

constatation est du plus haut intérêt, car elle détermine d'une manière

positive l'époque exacte à laquelle furent produits en Perse les plus

beaux reflets métalliques. Si je m'en rapporte aux renseignements pris à

Téhéran et à notre impression personnelle, il n'est pas possible

d'obtenir des émaux plus purs et plus brillants que ceux de l'imamzaddè

Yaya.

Les faïences à reflets métalliques peuvent se diviser en trois classes:

les premières sont à peine jaunes; celles de la seconde catégorie ont la

teinte du laiton; les dernières, plus foncées, ont la couleur du cuivre

rouge. Pour qu'une plaque soit vraiment belle, il faut que le reflet

soit de couleur uniforme et franchement métallisé; lorsque la cuisson

n'est pas complète, les oxydes ne se réduisent pas et la brique reste

pâle; quand, au contraire, l'intensité du feu a été trop vive, l'émail

est brûlé, la brique devient brune et terne. Aussi de tous les reflets

ceux qui se rapprochent des deux extrêmes, tout en restant métalliques,

sont les plus estimés. La teinte la plus claire paraît même la plus

prisée des Persans.

[Illustration: MIHRAB A VÉRAMINE.]

La réunion de toutes ces qualités dans les étoiles, les croix ou les

membres d'architecture composant le lambris, le sarcophage et le mihrab,

donne une inappréciable valeur artistique aux carreaux et aux frises de

Véramine, qui l'emportent comme coloris et comme émail sur les faïences

hispano-mauresques et sur les faïences italiennes ainsi qu'un original

sur une copie. Les revêtements de la salle du tombeau ont été posés

après la chute de la dynastie des Seljoucides et sont, par conséquent,

contemporains de la domination des Atabegs de l'Azerbeïdjan, ou des

premiers Mogols, maîtres de la Perse dès le milieu du treizième siècle.

19 juin.--L'intérêt spécial qui s'attache aux monuments de la contrée

est dû aux remarquables spécimens de l'architecture persane groupés

autour du village. On peut étudier ici, dans toutes ses manifestations,

l'histoire de l'art monumental au Moyen Age, c'est-à-dire depuis

l'avènement de la dynastie des Seljoucides jusqu'à la chute des Mogols.

Il n'est pas jusqu'à la petite tour décapitée, à laquelle est joint un

délicieux modèle de mihrab encadré d'une inscription en faïence bleu

turquoise gravée sur un fond de terre cuite, qui ne serve de transition

toute naturelle entre les monuments mogols et ceux qui furent construits

plus tard sous les dynasties des Moutons Blancs et des Moutons Noirs,

spécialement représentés par la mosquée Bleue de Tauris.

Depuis longtemps Marcel est revenu de cette idée préconçue, emportée

pour ainsi dire avec ses bagages, que la décoration de faïence d'un bon

style était exécutée au moyen de carreaux appliqués en revêtement. Le

carreau est une œuvre de décadence.

Le plus ancien monument que nous ayons visité, c'est-à-dire le petit

pavillon guiznévide joint à l'imamzaddè Yaya, ne présente dans sa

décoration aucune trace d'émail. Tous les ornements superficiels sont

exécutés en briques entières, posées de champ.

Sous les Seljoucides, le caractère de la construction change peu; on

commence néanmoins à voir apparaître dans les parements quelques rehauts

de faïence bleu turquoise appliqués directement sur la tranche des

briques; mais ces rehauts sont encore très rares et distribués avec

parcimonie.

Vers 1350 les dessins se compliquent et les couleurs se multiplient;

enfin, à l'époque où nous reporte la tour de Véramine, on intercale dans

les frises des briques carrées, sur lesquelles sont tracées en relief

des lettres émaillées, afin de simuler, sans grande dépense, le travail

très délicat exécuté jusqu'alors en mosaïque.

La construction de la mosquée Bleue de Tauris ouvre une ère nouvelle à

la décoration; les combinaisons géométriques ont perdu toute valeur

artistique par la complication même de leur tracé; les architectes, en

quête de nouveauté, substituent aux lignes droites qui servaient à

composer les mosaïques une ornementation plus libre, puisant surtout

dans le règne végétal ses formes élémentaires; mais, s'ils modifient les

tracés, ils ne touchent point au système, c'est-à-dire que chaque

pétale, chaque fleur sont découpés dans des briques épaisses juxtaposées

les unes à côté des autres de manière à former une véritable

marqueterie. La décadence commence sous les Séféviehs.

Pendant le règne de chah Tamasp, le restaurateur malheureux du tombeau

de chah Khoda Bendeh et de la masdjed Chah à Kazbin, les briques sans

émail, jugées indignes de figurer dans les édifices royaux, ne sont plus

utilisées qu'à titre de matériaux ou dans les encadrements. La

conséquence de cet emploi abusif des surfaces émaillées se fait bientôt

sentir. A la mosaïque, trop coûteuse pour être exécutée sur de grandes

superficies, on substitue des carreaux plats sur lesquels on reproduit

au pinceau les dessins formés autrefois par la juxtaposition des

fragments colorés; déjà à Tauris les maîtres mosaïstes ont ajouté au

bleu clair, au bleu foncé et au blanc le noir, le jaune feuille morte et

le vert; sous le règne de chah Abbas, en même temps que l'usage des

carreaux de faïence se généralise, la palette du décorateur se complète;

les panneaux perdent peu à peu la sobriété de tons et de lignes qui les

a distingués jusque-là, les bonnes traditions tombent en oubli, le goût

s'abâtardit. De transition en transition les peintres arrivent à

composer soit de grands panneaux à fond blanc avec fleurs roses et

rouges, soit des tableaux de bataille où le valeureux Roustem perce de

ses flèches acérées les diables et les dives, soit enfin, dans les

palais du roi et de ses fils, ces abominables soldats plus grands que

nature, dont le dessin et la coloration barbares attestent la chute

absolue d'un art autrefois si brillant et si décoratif.

Ainsi, il faut bien en prendre son parti, ces carreaux de faïence, que

beaucoup d'artistes considèrent à l'heure actuelle comme le dernier mot

de la décoration persane, sont des productions de la décadence. Il

suffit d'ailleurs d'examiner les merveilleux chefs-d'œuvre de l'art du

Moyen Age pour n'avoir plus de doute à ce sujet.

En revenant à Véramine, nous passons sur la principale place du village;

l'animation est grande: c'est jour de marché; les paysans des environs

sont venus vendre leur blé, apporté à dos de mulet dans de grandes

sacoches de poil de chèvre; d'autres villageois ont amené des ânes

chargés de poules attachées au bât par les deux pattes; les femmes de

tribu, à peu près dévoilées, mais fort sauvages, offrent aux passants

des œufs ou des cucurbitacées; enfin, un peu plus loin, se trouve

l'important marché aux bestiaux, où l'on vend des moutons de tout âge,

des chèvres et de ravissants petits ânes gris zébrés de noir. Quelques

bergers descendus des montagnes qui forment le bassin de la mer

Caspienne se sont étendus à l'ombre d'un mur de terre. Leurs traits durs

et leur peau noire rappellent ceux des tribus turcomanes originaires

d'Astérabad; ils sont vêtus d'une koledja de coton vert pomme, coiffés

d'un kolah de drap brun et tiennent à la main le bâton des pasteurs.

[Illustration: BERGERS D'ASTÉRABAD. (Voyez p. 153.)]

Chaque jour nous constatons avec surprise des analogies d'habitudes et

des similitudes de caractère entre les paysans persans et les habitants

de nos villages méridionaux. Ce sont, avant de traiter une affaire, les

mêmes cris, le même marchandage, la même manière chez l'acheteur de

relever ses manches et de soulever l'un après l'autre chaque mouton afin

de connaître son poids, le même système de déprécier la valeur des

animaux qui lui plaisent le plus, la même habitude du vendeur de

demander le triple de la valeur de sa bête alors que l'acheteur en offre

le quart, et que tous deux savent à cinq centimes près à quel prix ils

s'accorderont. Enfin, toujours comme dans nos campagnes, quand l'achat

est conclu, les deux parties se donnent la main et ratifient ainsi leurs

conventions verbales.

L'existence est fort douce à Véramine. L'_achpaz Bachy_ (cuisinier en

chef) tire un parti sortable de nos approvisionnements, et tous les

matins, au retour de nos longues excursions, nous trouvons le logis

frais et la table chargée d'abricots, de prunes et de magnifiques

cerises. Le soir, quand, après le coucher du soleil nous rentrons les

poches pleines de cailles et de geais bleus tués dans les champs et les

vergers, il prépare de délicieux kébabs assaisonnés de verjus. Sur ses

conseils nous nous sommes décidés à boire du _maçt_ (lait fermenté),

auquel nous avions préféré jusqu'ici l'eau, certainement malsaine par

les fortes chaleurs. Depuis cette innovation très goûtée de Marcel, le

maçt entre sous toutes les formes dans nos aliments: maçt à la soupe,

maçt dans les verres, maçt partout, et malgré cet abus nous apprécions

tous les jours davantage ce délicieux laitage.

A l'heure où le soleil s'abaisse sur l'horizon, j'ai détaché le rideau

noir placé devant la porte et je suis allée me promener au jardin. Ma

surprise a été extrême en me sentant brûlée par une brise de feu. Le

ciel est pourpre, et sur le désert le vent va se lever. Je monte sur la

terrasse; le spectacle est étrange et terrible tout à la fois: on sent

qu'un trouble grave va se produire dans les éléments.

Le village, que domine la haute tour seljoucide surmontée d'un toit

pointu semblable à ceux qui devaient recouvrir autrefois la tour de

Narchivan, est encore dans le calme, mais la teinte sombre des feuilles

paraît se décomposer; les terrasses plates ou les coupoles de terre

revêtent une couleur cuivrée, l'air est lourd, étouffant; de tous côtés

les troupeaux de vaches et de moutons, poussés par l'instinct de la

conservation, accourent s'abriter dans le village; les bergers excitent

les animaux retardataires, les chassent devant eux à grands coups de

fouet, tandis que les chiens, abandonnant leurs maîtres, se précipitent

vers le chenil de toute la vitesse de leurs jambes.

Bientôt la couleur du ciel se modifie; de rouge sang elle devient

violette; enfin de grands nuages noirs pareils aux tourbillons de fumée

d'un incendie gigantesque s'élèvent dans les airs. Véramine est à plus

de quinze kilomètres de la steppe, et cependant quelques minutes

suffisent pour apporter jusqu'ici un violent courant d'air. Je descends

au plus vite de la terrasse afin de ne pas être renversée par le

tourbillon; les serviteurs crient à tue-tête de fermer les portes; je

suis leur conseil, et à peine ai-je eu le temps de barricader les

ouvertures, qu'un ouragan terrible semble vouloir écraser la terrasse.

Quelques instants se passent; j'entr'ouvre la porte: il fait presque

nuit, et du ciel tombe une pluie de sable fin. Peu à peu le jour

revient, l'ouragan est passé; mais quel désastre a subi le pauvre

jardin! Les grenadiers, qui ont le plus vigoureusement supporté la

tourmente, sont tout gris; leurs fleurs fanées et leurs fruits gisent à

terre mêlés au sable; on n'aperçoit même plus les passe-rose, renversées

dès le premier coup de vent. De tous côtés les branches d'arbres

cassées, les feuilles arrachées, les ustensiles de ménage oubliés sur

les terrasses, jonchent le sol. Quelques paysans sortent de leurs

maisons, constatent les dégâts et se lamentent en voyant les abricotiers

dépouillés de leurs fruits; d'autres se félicitent d'avoir terminé la

moisson: si l'ouragan avait surpris le blé encore debout, les épis,

chauffés par le soleil, se seraient égrenés en se heurtant les uns

contre les autres, et la récolte eût été perdue.

Les suites de la tourmente auraient pu être désastreuses. La plaine de

Véramine alimentant presque exclusivement la capitale, Téhéran sera

réduit à la famine quand, après un cataclysme atmosphérique, l'eau

viendra à manquer, ou lorsque les sables du désert recouvriront les

champs de leur couche stérile. Dans ce pays privé de canaux, de routes

et de chemins de fer, une grande ville est à la merci de la fertilité

des contrées voisines.

Le ketkhoda est allé hier à la ville; son premier domestique s'appuie ce

soir sur la pile de couvertures et s'apprête à rendre la justice avec le

sérieux et la dignité de Sancho Pança. Un boulanger est introduit. Il

vient se plaindre de n'avoir pas été payé depuis longtemps par un de ses

clients.

«Aga, ajoute-t-il en terminant, cet homme prend tous les jours sa

provision de pain chez moi; vous comprenez quelle serait ma perte si

vous ne l'obligiez pas à acquitter sa dette. Sa conduite est d'autant

plus scandaleuse et d'un mauvais exemple dans le village, qu'il se vante

de jeter une partie de ma marchandise.

--Combien de pains achètes-tu chaque jour? a demandé le juge au paysan.

--Six.

--Qu'en fais-tu?

--J'en garde un, j'en rends deux, je prête les deux autres et je jette

véritablement le dernier.

--Explique-toi et ne te joue pas de mon autorité.

--C'est bien simple; j'ai dit: «je garde un pain», je le mange; «j'en

rends deux», je les donne à mon père et à ma mère; «j'en prête deux

autres», ceux-ci sont destinés à mes enfants; «celui que je jette» est

la part de ma belle-mère.»

Le juge a souri d'un air protecteur et a promis au paysan de songer à

lui.

Mais voici bien une autre affaire. Quel motif amène notre tcharvadar

devant le tribunal? C'est bien le garçon le plus bête qu'ait vu naître

la Perse. Les serviteurs du ketkhoda lui jouent toute espèce de mauvais

tours, l'envoient chercher de l'eau à l'heure de la sieste, l'expédient

au bazar demander de la graisse de genou de cigogne pour frictionner un

de ses mulets boiteux, et rient ensuite de sa complaisance et de sa

sottise.

Hier je l'ai entendu se quereller avec des paysans; ce soir on profite

de l'absence du ketkhoda et on l'engage à se plaindre à son suppléant.

«J'ai prêté à Houssein la corde toute neuve qui me sert à attacher la

paille de mes chevaux, raconte-t-il en larmoyant, et aujourd'hui, quand

j'ai voulu la réclamer, il m'a répondu:

--Mon bon ami, je suis désolé de ne pouvoir te la rendre: je l'ai

étendue dans mon grenier et j'ai mis de l'orge à sécher dessus.»

Là-dessus l'audience a été levée au milieu des explosions d'une folle

gaieté.

Il est intéressant de constater la différence de caractère qui existe

entre les Arabes, généralement sérieux et calmes, et les Persans, pleins

d'humour et d'entrain. La gravité des grands personnages est plus

étudiée que réelle, et les facéties les plus excentriques ont toujours

du succès quand elles sont spirituelles; le roi et ses femmes

n'échappent pas plus que les gens du peuple à la contagion générale et

se laissent aller de temps en temps à satisfaire leurs plus drolatiques

fantaisies.

Nasr ed-din n'a-t-il pas exigé cet hiver qu'un de ses ministres, obèse

comme un Turc, patinât sur un des bassins glacés du palais, afin de se

réjouir au spectacle de ses chutes et de ses cabrioles?

Dernièrement, une des femmes les plus puissantes de l'andéroun royal,

peu enthousiaste de l'intrusion d'officiers européens dans l'armée

persane, a fait peindre sur sa robe une multitude de soldats vêtus à la

dernière mode. A la première visite du chah, elle s'est allongée et

s'est roulée sur les tapis.

«Quelle mouche te pique? a demandé le roi surpris.

--Boussole de l'univers, successeur d'Alexandre, roi des rois, vois donc

le cas que je fais de ton armée farangui», a répondu la princesse en

riant aux éclats.

«Quel est le plus grand monarque, de chah Abbas ou de moi? demandait

l'autre jour Nasr ed-din à son entourage.

--Chah Abbas fut un glorieux conquérant, mais Votre Majesté l'emporte en

puissance et en générosité sur Darius et Alexandre lui-même.

--Vous vous trompez: chah Abbas fut plus habile que moi, car il sut se

garder des imbéciles et des fripons faits à votre image.»

20 juin.--Depuis une semaine nous avons parcouru le territoire de

Véramine, remettant à la fin de notre séjour une excursion au célèbre

imamzaddè Jaffary, dont parlent avec respect tous les paysans. Il est

situé à trois farsakhs (dix-huit kilomètres) du village.

Nous sommes partis ce matin à deux heures. Au jour, grâce à la limpidité

de l'air, j'aperçois un point bleu sur une colline très éloignée: c'est

la coupole de l'imamzaddè; dès lors, sûrs de la direction à suivre, nous

abandonnons notre intelligent tcharvadar, enlevons au galop des chevaux

bien reposés, et entrons bientôt dans un joli hameau groupé autour d'une

mosquée entourée de cyprès qui rappellent les arbres magnifiques des

cimetières d'Eyoub ou de Scutari.

Le sanctuaire date de chah Abbas, le site est ravissant, mais, au point

de vue architectural, l'édifice n'a rien de bien remarquable.

En route nous nous sommes décidés à partir ce soir même pour Téhéran.

Tous les préparatifs achevés, les khourdjines et les mafrechs chargés

sur les mulets, nous avons quitté à regret l'hospitalière maison du

ketkhoda.

21 juin.--Vers deux heures du matin, notre petite caravane arrive sans

encombre aux ruines de Reï. Comme les portes de Téhéran sont fermées la

nuit, les domestiques nous engagent à attendre le jour dans de jolis

jardins, où l'on donne à toute heure le thé, le kalyan et un gîte au

voyageur.

On frappe, la porte s'ouvre, les chevaux sont enfermés, et l'hôte

s'empresse de nous choisir un logis. Après avoir allumé sa lampe, il me

prie de le suivre et se dirige vers l'intérieur du jardin. Arrivé sur

une petite esplanade soigneusement battue, il pose sa lumière et

s'apprête à se retirer.

«Avant d'aller chercher le thé, lui dis-je, donnez-moi une chambre où je

puisse déposer mes armes et dormir en toute tranquillité.»

L'hôte reprend sa lampe et me conduit alors tout au bout du jardin, sur

une nouvelle terrasse, entourée d'arbres au pied desquels coule en

murmurant une eau fraîche et limpide. Comment ne pas me déclarer

satisfaite? je suis dans l'appartement le plus somptueux, le mieux

ombragé et le moins aéré de tout l'établissement. Il faut s'accoutumer à

coucher à la belle étoile; les mafrechs sont apportés, les lahafs

(couvre-pieds) jetés à terre, et je m'endors bientôt du sommeil du

juste.

L'étape a duré dix heures; à son lever, le soleil ne saurait interrompre

mon repos. Ses rayons, tamisés par la verdure placée au-dessus de ma

tête, parviennent d'abord fort adoucis, puis ils se font jour à travers

les interstices du feuillage et me brûlent le visage; le charme est

rompu: il est impossible de dormir plus longtemps. Cela serait d'autant

moins facile qu'il vient d'arriver quelques _demoiselles de Téhéran_

dont les rires et les cris aigus retentissent sous les bosquets. Je ne

suis pas fâchée d'apprendre que:

Les rendez-vous de bonne compagnie

Se donnent tous dans ce charmant séjour,

et que l'Étoile du berger se lève en Perse avec le soleil.

A sept heures nous quittons ce jardin hospitalier aux amours, où le

mobilier des chambres et l'entretien des constructions sont si peu

coûteux, et laissons aux groupes joyeux le loisir de se divertir tout à

leur aise, loin des regards indiscrets.

Nous voici à la porte de Téhéran. Elle est surmontée d'un grand panneau

de faïence sur lequel on a retracé en couleurs criardes les exploits de

Roustem. Nous passons devant les douaniers et prenons la direction du

quartier européen. Cette entrée est vraiment indigne d'une capitale dont

l'accroissement a été si considérable depuis quelques années. Il faut

traverser de longs bazars larges de quatre mètres à peine, dont le sol

est semé de puits communiquant avec les kanots d'arrosage. Les mendiants

et les enfants qui grouillent sur les tas d'ordures; les convois de

fourrage vert arrêtés par toutes les bêtes qui les croisent, au grand

mécontentement des propriétaires du foin, les chiens écrasés, les gens

que frôlent les roues des voitures, se mêlent dans un chaos

indescriptible, accompagné des injures et des imprécations échangées

entre les écraseurs et les écrasés.

Le bazar devient même dangereux pour les cavaliers et les piétons quand

les voitures des fonctionnaires persans ou des représentants

diplomatiques s'engagent dans ses voies étroites, où les cochers, déjà

empêchés de guider leurs attelages, sont forcés d'éviter avec le même

soin les puits et les montagnes de décombres. Malgré toutes ces

difficultés, une voiture, c'est la règle, doit toujours marcher au grand

trot, et tout bon Téhéranien serait très humilié si son automédon

ralentissait la vitesse quand il se présente des obstacles. Le maladroit

qui se sera fait écraser s'en prendra à lui seul ou à Allah de sa

mauvaise chance. Ce ne sont point en tout cas les sergents de ville qui

viendraient mettre un peu d'ordre dans la bagarre: ils ont bien d'autres

intérêts à sauvegarder.

Un vol de soixante tomans (six cents francs) a été commis il y a

quelques jours dans une légation: un domestique nègre sur lequel

pesaient de graves soupçons a été livré à la justice. Celle-ci, après

avoir interrogé l'accusé, a déclaré les charges insuffisantes et l'a

fait relâcher. A peine libre, le nègre a avoué le larcin au chancelier

et lui a appris en même temps que les soixante tomans lui avaient été

confisqués en échange de sa liberté. Dévaliser les voleurs est, on le

conçoit, une occupation trop lucrative et trop absorbante pour laisser à

la police le loisir de songer à la sécurité publique. Aussi bien, quand

un Persan est volé, a-t-il deux préoccupations: éviter d'abord que les

agents ne soient instruits de sa mésaventure et obtenir, si l'affaire

s'ébruite, qu'ils ne prennent pas sa cause en main. Il a ainsi quelque

chance de retrouver les objets perdus; tandis qu'il est sans recours

quand le produit du vol a eu le temps de passer des mains des larrons

dans celles des policiers. Lorsque le service de la sûreté consent à

rester neutre, la personne lésée engage un certain nombre d'espions; ils

parcourent les bazars, les bains et surtout les petits établissements où

les gens du peuple vont boire du thé, de l'arak, fumer le kalyan, et

finissent par surprendre, au milieu des confidences de gens abrutis par

l'ivresse, des renseignements qui les mettent sur la trace des voleurs.

Chacun étant autorisé à se faire justice, il suffit alors de quelques

coups de bâton pour obtenir la restitution des objets dérobés.

[Illustration: IMAMZADDÈ JAFFARY. (Voyez p. 155.)]

23 juin.--Nous avons traversé Téhéran, où la chaleur est accablante (45

degrés à l'ombre dans le jardin des Sœurs). Les légations ont abandonné

la ville et se sont réfugiées au fond de jolis villages placés dans les

gorges boisées des contreforts de l'Elbrouz: les Anglais à Zergendeh,

qui leur appartient en toute propriété, les Français et les Turcs à

Tadjrich, les Russes à Goulhec. Tous ne forment qu'une seule famille: on

le voit bien à la manière dont ils s'entre-déchirent.

Le chargé d'affaires de France, le comte de Vieil-Castel, qui représente

notre pays avec une incontestable dignité, nous ayant engagés, avant

notre départ, à aller passer quelques jours à sa campagne, nous nous

sommes fait un plaisir d'accepter cette invitation. Le campement de la

légation est situé à la tête d'un vallon où règne une fraîcheur

délicieuse. Les soirées sont presque froides, et dans le talar, ouvert à

tous les courants d'air et traversé par un ruisseau descendant de la

montagne, la température ne s'élève guère au delà de 25 degrés

centigrades aux heures les plus chaudes de la journée.

De charmantes propriétés entourent le village de Tadjrich. C'est d'abord

le Bag Firdouz, appartenant au gendre du roi. Au milieu d'un grand

jardin planté de platanes magnifiques s'élève un palais inachevé mais

déjà délabré. Les murs du talar sont divisés en panneaux sur lesquels un

barbouilleur italien a reproduit des scènes de danse empruntées à la

chorégraphie européenne, tandis que, dans un petit salon très retiré,

l'artiste, soucieux de donner aux Persans une juste idée des mœurs

occidentales, a représenté un monsieur vêtu d'un pantalon nankin et d'un

veston gris, coiffé d'un chapeau rond posé sur l'oreille, exécutant un

cavalier seul devant une demoiselle dont la tenue est des moins

correctes. Le palais peut donner une juste idée de la vie persane,

splendeur et misère combinées. Ainsi les lambris du salon sont en

superbe agate rubanée, les portes en mosaïques de cèdre et d'ivoire; en

revanche, le sol des pièces, formé de terre battue, est démuni du plus

vulgaire carrelage. Cette résidence n'est pas entretenue et menace

ruine; dans dix ans les toitures seront éboulées, et dans vingt ans le

palais sera détruit.

[Illustration: MIRZA NIZAM DE GAFFARY.]

Les platanes de Bag Firdouz ne sont pas les plus renommés du pays. Un de

ces arbres, compris dans l'enceinte de la mosquée de Tadjrich, est connu

dans la Perse entière sous le nom de _tchanarè Tadjrich_ (platane de

Tadjrich). Les chiffres ne sauraient donner une idée de sa taille

extraordinaire et surtout du développement du tronc qui mesure quinze

mètres de circonférence. On ne peut malheureusement apprécier sa

hauteur: les branches, grosses comme d'énormes arbres, s'étendant

au-dessus de bâtiments assez élevés pour les cacher. L'arbre de Tadjrich

est en réalité la véritable mosquée; les fidèles font la prière sous son

ombrage, les mollahs y rassemblent les enfants à instruire, et des

marchands de thé ou d'eau fraîche trouvent encore la place d'installer

entre les plus grosses racines leurs tasses, leur samovar et leurs

cruches.

Notre compagnon habituel dans nos promenades est un descendant de l'une

des plus anciennes familles religieuses de l'Iran, Mirza Nizam de

Gaffary, ancien élève de l'école Polytechnique et de l'école des Mines,

où il a laissé les plus brillants souvenirs. Tout travail devenant

impossible pendant les grandes chaleurs de l'été, il a abandonné la

route du Mazendéran, dont le roi vient de lui confier la construction

après l'avoir rappelé de son exil, et s'est installé dans une charmante

maison de campagne située à quatre ou cinq kilomètres de la légation.

Mirza Nizam représente le véritable type de la jeune Perse. Doué de

cette brillante intelligence particulière à un grand nombre d'Iraniens,

il a sur ses compatriotes l'avantage d'avoir fait de fortes études. Une

vivacité et une rapidité de conception, contraires au caractère

oriental, doivent le conduire à une haute situation. Elle ne sera jamais

au-dessus de son mérite; si le valyat règne un jour, il le devra

certainement à la fermeté de son ancien précepteur, que l'influence

désastreuse du clergé n'a pu parvenir à lui faire oublier.

[Illustration: LE PLATANE DE TADJRICH.]

13 juillet.--Ce matin nous avons reçu une lettre ornée de tous les

sceaux du _naïeb saltanè_ (lieutenant du royaume), le dernier fils du

roi. Après l'avoir retournée dans tous les sens, Marcel s'est décidé à

l'envoyer au mirza de la légation, afin de lui laisser le temps de

l'étudier tout à l'aise, avant de nous en faire connaître le contenu.

Cette dépêche, parfait modèle d'écriture élégante, est, comme tous les

chefs-d'œuvre de la calligraphie persane, parfaitement indéchiffrable.

Elle est écrite en _chékiastè_ (écriture brisée). En bon français ce mot

signifie qu'il entre à peine un élément de chaque lettre dans la

composition des mots. Les Persans supprimant déjà les voyelles, je

laisse à penser combien leur correspondance est difficile à lire.

«Moi, disait à un de ses collègues un écrivain public établi dans une

des boutiques les mieux achalandées du bazar, je gagne beaucoup

d'argent; d'abord on me paye fort cher mes chefs-d'œuvre épistolaires,

car j'ai une très belle main, et je suffis à peine aux exigences de ma

nombreuse clientèle; puis les personnes auxquelles mes œuvres sont

adressées, ne trouvant personne capable de les déchiffrer, viennent me

chercher et me payent à leur tour afin d'en connaître le contenu.

--Tu es bien heureux! lui répondit avec envie son collègue; malgré ma

bonne volonté, je n'ai pu jusqu'ici arriver à un aussi beau résultat:

mon chékiastè est admirable et on me prie aussi de le lire; mais, comme

je n'ai jamais pu en venir à bout, il ne m'a pas été possible de faire

double bénéfice.»

Le mirza de la légation est un digne émule de Champollion: au bout d'une

heure d'étude, il a pu, sans le secours de ses confrères de Téhéran,

nous lire la prose du naïeb saltanè.

Les fleurs les plus délicates de la rhétorique arabe, les formules les

plus raffinées de la politesse orientale se combinent dans de vaines

phrases. Un post-scriptum fort court, placé au coin de la page, explique

seul le motif de ce modèle de style. Le lieutenant du royaume, voulant

doter la province de Saveh de travaux importants, désire avoir l'avis de

Marcel.

Le docteur Tholozan, avant d'accompagner le roi aux grandes chasses

d'été, s'est chargé de nous conduire au palais du naïeb saltanè.

15 juillet.--L'audience ayant été fixée à ce jour, nous avons quitté

Tadjrich à six heures et nous nous sommes rendus à Téhéran. La route

était encombrée d'une foule de personnages allant à Sultanabad faire

leurs adieux au roi au moment de son départ annuel pour la montagne.

Quelques-uns d'entre eux, empilés dans des voitures d'ailleurs fort mal

tenues, sont accompagnés de cavaliers vêtus avec un luxe douteux. Puis

viennent d'innombrables mulets de charge, destinés aux transports des

bagages de la cour, des approvisionnements du personnel admis à

l'ennuyeux et fatigant honneur d'accompagner Sa Majesté dans ses

déplacements, et enfin les nombreuses tentes des ministres, des

officiers et des courtisans. Chacun doit se faire suivre des objets

nécessaires à son installation, se préoccuper de ses vivres, de ses

serviteurs et se tenir toujours prêt à régler sa marche sur les

mouvements du camp royal. C'est quelquefois fort difficile, le bon

plaisir de Sa Majesté modifiant d'un moment à l'autre toutes les

prévisions. Le roi donne souvent le soir des ordres qu'il contredit à

son réveil, et les voyageurs séparés des convois ne trouvent pas même à

se ravitailler dans les villages.

Pendant le Ramazan, la difficulté et la fatigue que l'on éprouve à

suivre les chasses s'accroissent encore. La loi religieuse exemptant le

chah du jeûne diurne, à condition qu'il délègue à sa place un de ses

officiers, Sa Majesté, bien repue, traîne à sa suite une troupe

famélique et semble se plaire à lui faire effectuer, l'estomac creux,

des courses d'une longueur démesurée. S'il fixe son départ à deux heures

de l'après-midi, et que l'étape soit en outre d'une certaine durée, le

soleil est déjà couché depuis longtemps quand les gens de l'escorte

parviennent à organiser leur campement et à retrouver leurs cuisiniers

et leurs vivres.

Il arrive aussi que Nasr ed-din, ayant mal passé la nuit, prolonge son

repos jusqu'au soir, tandis que depuis cinq heures du matin les

officiers et les courtisans sont en selle et les femmes accroupies dans

leurs kadjavehs. Malgré les ennuis et les fatigues inhérents à ce

voyage, les grands personnages sont tout heureux d'obtenir

l'autorisation d'accompagner Sa Majesté: ils peuvent ainsi lui présenter

des requêtes auxquelles ses ministres l'empêcheraient de faire droit si

elles lui étaient adressées à Téhéran, et ramassent toujours quelques

miettes tombées de la table royale.

[Illustration: PALAIS DU PRINCE ROYAL.]

Avant de franchir les portes de la ville, notre voiture croise

l'équipage de l'imam djouma de Téhéran. Ce prêtre puissant a épousé, il

y a quelques années, une fille du chah. Quatre mouchteïds en réputation

sont entassés avec lui dans une vaste calèche à six chevaux menée à la

Daumont par trois mollahs d'importance secondaire, revêtus néanmoins de

la longue robe et coiffés du turban blanc des membres du clergé

national. Chacun de ces singuliers automédons, armé d'une longue lanière

de cuir tressé, mène au galop la paire de chevaux confiée à ses soins.

Se représente-t-on sérieusement l'archevêque de Paris se servant, en

guise de postillons, des respectables chanoines de Notre-Dame?

Après nous être rendus à la jolie maison moitié persane moitié

européenne du docteur Tholozan, où nous attendent un carrosse et une

nombreuse troupe de cavaliers chargés de nous escorter, nous prenons la

direction du palais du prince royal, situé, comme celui du chah, dans

l'enceinte de l'Arc.

[Illustration: MAISON DU DOCTEUR THOLOZAN A TÉHÉRAN.]

Je traverse d'abord plusieurs salles encombrées de domestiques

paresseusement accroupis sur leurs talons, et je pénètre enfin dans un

grand salon meublé à l'européenne. Des serviteurs apportent, selon

l'usage, des rafraîchissements et, après quelques minutes d'attente,

j'aperçois une troupe de trente ou quarante personnes à la tenue

obséquieuse, marchant sur les pas du naïeb saltanè. Le dernier fils du

roi, son enfant préféré, était, il y a quelques années, un assez joli

garçon, mais aujourd'hui il est envahi par un embonpoint précoce et

paraît âgé de quarante ans, bien qu'en réalité il en ait vingt-six. «Les

années et la laideur de sa femme, racontent les médisants, l'ont vieilli

de bonne heure.»

L'ordre persan enrichi de magnifiques brillants orne le cou du prince;

en guise d'épaulettes il porte des pattes dorées recouvertes de légères

guirlandes de feuillage exécutées en diamants.

Arrivons au fait. Le naïeb saltanè, informé de notre prochain départ

pour Ispahan, a prié mon mari de se détourner de sa route et d'aller

visiter un barrage construit sous chah Abbas aux environs de Saveh. Cet

ouvrage, percé à sa base, n'est d'aucune utilité; le prince désirerait

le faire réparer afin d'augmenter les revenus de la province dont il est

gouverneur.

Marcel, peu soucieux de se charger d'une pareille corvée, n'a pas osé

répondre par un refus à la demande du fils du roi et a accepté sans

empressement de dresser le projet de restauration.

[Illustration: MOLLAHS ET PAYSANS DE VÉRAMINE. (Voyez p. 153.)]

[Illustration: BARRAGE DE SAVEH. (Voyez p. 175.)]

La Perse, la Chaldée et la Susiane · 第 16 / 155 题