GASTON LA TOUCHE

Le peintre Gaston La Touche, dont maintes compositions égayèrent de leur

mouvement irrésistible, de leur délicate ironie, de leurs couleurs

chantantes, les pages de ce journal, vient d'être emporté prématurément,

dans la nuit de samedi à dimanche dernier, par une foudroyante attaque,

en pleine vigueur, en plein talent, en plein succès, à l'âge de

cinquante-neuf ans.

Né à Saint-Cloud où--dans une maison souriante, hospitalière à quiconque

tenait l'ébauchoir, le pinceau ou la plume, sans parler de nombre

d'admirateurs vite devenus des amis--s'est écoulée à peu près toute sa

vie, Gaston La Touche était le Parisien, dans le sens le meilleur du

mot, brillant, spirituel, et d'une bienveillance de coeur qui remettait

à chaque instant dans les mémoires la boutade d'un boulevardier célèbre,

s'émerveillant que l'un de ses amis, avec tant d'esprit, fût si bon:

c'est lui--l'intéressé le rappelait gentiment au lendemain de sa

mort--qui, n'ayant à se louer qu'à demi d'un article panaché de louanges

et de réserves, adressait, bon enfant, mais prompt à la riposte, à son

critique la moitié de sa carte de visite avec ces mots: «Pour une moitié

de compliments, une moitié de remerciements.»

Gaston La Touche, en effet, n'avait pas rencontré sans lutte la vogue.

D'abord, il s'était cherché longtemps. Élève d'Edouard Manet, dont son

oeuvre, en sa dernière période, apparaît si lointaine, il avait un

moment essayé de la sculpture, puis, au renouveau du succès de

l'eau-forte et de la pointe sèche, grava des planches curieuses.

Mais ses dons natifs, son tempérament, sa nature de vrai peintre, de

lettré, d'artiste, allaient se manifester surtout plus tard, après des

années d'ardent et consciencieux labeur, dans ces toiles si décoratives

d'allure, si ingénieuses d'invention, si allègres de couleur, que le

public, après la critique, avait pris bien vite l'habitude de désigner

de ce titre pimpant: «fêtes galantes». C'était les placer directement

sous l'égide du suave et frémissant Watteau. L'instinct des foules, ici,

ne se trompait pas: Gaston La Touche était de la' pure lignée des

classiques français du dix-huitième siècle, des Fragonard, des Lancret

et du grand poète de l'_Embarquement pour Cythère_. Il l'était dans son

âme, plus que dans sa manière d'interpréter, car nulle trace de

pastiche, au fond, ne se peut relever dans ces oeuvres vibrantes,

chaudes, pleines de belle humeur, de vie, mais bien de leur temps. Il

n'oubliait point qu'il avait fréquenté l'atelier Manet, et les audaces

de coloriste de M. Albert Besnard l'avaient séduit au passage.

Ses sujets favoris étaient, sous de nobles futaies dorées par l'automne,

des baigneuses lascives, livrant des corps ambrés aux caresses d'un

sombre bassin où des jets d'eau égrènent leurs pierreries multicolores;

des nymphes souples, dont un faune indiscret venait troubler les ébats,

ou bien le passage de quelque cortège de théâtre, de quelque mascarade

en chaises à porteurs, en palanquins hindous; ou encore, dans de

précieux salons aux ors éteints, quelque Cydalise désoeuvrée, rêveuse,

lutinant un sapajou favori, ou mirant dans «l'eau morte par l'ennui dans

son cadre gelée» d'un vieux miroir terni, des atours de bal paré. Mais

le peintre apportait à varier ces thèmes, souvent proches parents, tant

d'ingéniosité, de fantaisie inventive, et, dans l'exécution, une si

parfaite habileté qu'on éprouvait en les rencontrant le plaisir sans

cesse renouvelé de la découverte.

L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913 · 第 42 / 58 题