PETIT GUIDE DU PARISIEN HORS PARIS

X...-les-Bains.

C'est une petite ville d'Auvergne,--une petite ville presque neuve,

édifiée autour de quelques sources très anciennes, bien plus âgées

encore que le très vieux petit village aux toits roux qui la surplombe,

et qui lui a donné son nom. Les gens des villes viennent là réparer

leurs fatigues et, disent-ils, chercher du repos. Sont-ils sincères, et

les gens des villes sauraient-ils vivre en un lieu où vraiment on se

repose?

Je ne le crois pas; et la preuve que j'ai raison de ne pas le croire,

c'est que la Direction du Casino, qui s'y connaît, s'évertue depuis un

mois à organiser autour de cette foule avide de silence et de

tranquillité le plus de bruit possible. Or, loin qu'on l'en blâme, on

lui reprocherait plutôt de manquer d'audace; de ne point offrir, à cette

clientèle de citadins fatigués, de suffisantes occasions de se fatiguer

davantage. Dès le matin, les «malades» de X...-les-Bains sont, dans le

jardin de l'Établissement, guettés par un orchestre. Avant le déjeuner,

musique; et musique, après. Le soir, nouveau déchaînement de

l'orchestre, autour d'un panneau lumineux où défilent les actualités

«mondiales» de la semaine; c'est ce qu'on appelle un _cinéma-concert_.

Tout à côté, le petit théâtre a ouvert ses portes: opéra-comique,

opérette, vaudeville et mélodrame s'y succèdent ingénieusement... Et

comme nous sommes ici pour nous reposer, on a corsé, si je puis dire,

d'émotions supplémentaires celles du spectacle. A chaque entr'acte, une

sonnette retentit, et tout le monde sait ce que cela veut dire: c'est

l'appel des «petits chevaux» vers lesquels, en attendant les trois coups,

se précipitent nos malades. Est-ce tout? Mais non. Il y a la

concurrence. A côté et hors du Casino, il y a le Kursaal qui a, lui

aussi, son orchestre à jet continu, son cinéma, ses spectacles... Et je

rencontre ici des Parisiens qui, le plus sérieusement du monde, se

plaignent que cette ville manque de «distractions». Qu'est-ce qu'il leur

faut, juste ciel! et est-il possible que la maladie et le besoin de

repos rendent injuste à ce point?

Pour moi, j'ai fui les musiques, les spectacles et les petits chevaux,

et c'est à la montagne que j'ai demandé de me donner des «distractions».

Elle en procure d'exquises, et de tellement inattendues.. On grimpe...

doucement, et bientôt, on a quitté la grand'route où les autos soulèvent

la poussière et répandent leurs fumées. Il fait bon. Le chemin, bordé de

champs de fraises, est presque doux. Il mène, en s'élevant toujours, au

hameau de B... dont j'aperçois là-bas le petit cimetière, le clocher,

les maisonnettes trapues, toutes grises, faites de roches cassées. Et

l'on a l'impression d'entrer ici dans du silence. Avez-vous remarqué que

le calme trop grand des lieux _habités_ a quelque chose d'inquiétant et

d'hostile? La plaine, la mer, les bois appellent le silence et il semble

que ce silence ajoute à leur grandeur; au contraire, l'esprit souffre de

ne percevoir aucun signe de vie, nul bruit humain dans des lieux qui ont

été justement créés pour la vie et pour le bruit: une ville, un village,

un hameau... Tout se tait. Les chemins sont déserts. A peine ce décor de

tristesse s'anime-t-il, çà et là, d'un cri d'oiseau, d'un murmure de

source. Et, tout de même, voici qu'au tournant d'un sentier, deux

figures apparaissent: c'est un petit gamin dont la face pâlotte se

montre à la fenêtre close d'une chaumière; et, plus loin, c'est, au bord

d'une fontaine, une très vieille femme qui savonne un peu de linge, avec

des gestes las. Elle porte de grosses lunettes bleues, derrière

lesquelles sourit avec une espèce de bonhomie tendre sa vieille figure.

Nous nous sommes dit bonjour, et nous causons. Elle m'explique qu'à

cette heure-ci, tout le monde est aux champs, et qu'on ne rencontre au

village que les malades et les infirmes. Et elle rit, en disant cela.

Elle dit qu'il faut bien qu'il en soit ainsi, et que «chacun a son

tour».

... Une autre vieille. C'est là-haut, dans la forêt que je la trouve,

essuyant avec un chiffon le sang qui coule du doigt qu'elle vient

d'écorcher en cassant une branche de bois mort. Elle a tendu sur le

chemin deux cordes à l'aide desquelles une enfant qui l'accompagne

l'aide à lier le chargement de branches qu'elles vont traîner jusqu'au

hameau. Dure besogne; car la petite fille a dix ans à peine, et la

grand-mère (toute menue et toute cassée) en a soixante-quinze; mais

quoi? même au prix d'un peu plus de fatigue et de misère, ne vaut-il pas

mieux venir chercher son bois pour rien dans la montagne que de le payer

au marchand quarante-quatre sous le quintal? La vieille femme dit ces

choses d'une voix chevrotante et douce. Elle non plus ne se plaint pas;

et peut-être jamais l'idée ne lui est-elle venue qu'elle eût pu être

autre chose au monde que la pauvre petite créature qu'elle est...

[Illustration: Le peintre Gaston La Touche dans son jardin de

Saint-Cloud.--_Phot. H. Manuel._]

L'heure s'avance. J'ai repris, à travers les sapins, le chemin de la

ville, je retourne vers les tziganes, les _palaces_ et les petits

chevaux. Un homme grimpe à pas lourds la côte que je descends. Il est

jeune encore, proprement vêtu de vêtements pauvres. Des jambières de

cuir sont attachées au-dessus de ses gros souliers; et il porte en

bandoulière un objet étrange: une cage à mailles noires si fines, si

serrées qu'on n'aperçoit pas, tout d'abord, ce qu'elle contient. Un

petit cadenas ferme la cage. Je lui dis bonjour, et lui demande ce qu'il

porte là. Il me montre... et je recule. Ce sont des vipères _vivantes_.

En petites phrases brèves et correctes, l'homme m'explique qu'il y a, à

la ville voisine, une Faculté des Sciences où l'on a besoin de

vipères... mais de vipères vivantes. Et, comme c'est un gibier rare et

que, pour chasser ce gibier-là, «il ne faut pas avoir peur», on le paye

assez bien...

... Le soir, au Casino, j'ai mal écouté la musique. Je pensais aux

leçons de résignation, de sagesse, de courage que ces humbles m'avaient

données. Je me disais qu'ils sont, en France, des millions d'êtres

humains qui, chaque jour, à leur insu, nous les donnent, ces leçons-là;

et qu'il est bien fâcheux que le Paysan français ne soit pas encore

classé par Baedeker au nombre des spectacles... qu'il faut voir!

L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913 · 第 39 / 58 题