LA ROUTE DES PYRÉNÉES

Après avoir obtenu des pouvoirs publics les crédits nécessaires pour

établir la _Route des Alpes_ et avoir fourni lui-même une subvention

importante, le Touring-Club s'est proposé d'établir une _Route des

Pyrénées_. Se développant de Hendaye au cap Cerbère, du pays basque au

pays catalan, cette route unirait l'Océan à la Méditerranée, en

traversant une série de paysages aussi beaux que variés; elle

présenterait une longueur totale de 734 kilomètres, dont 119, répartis

sur divers points du parcours, sont à construire.

Le projet est encore à l'étude; mais, dès maintenant, la Compagnie du

Midi a tenu à le réaliser dans la mesure possible, en créant des

services d'autocars qui font partie d'un vaste programme ayant pour but

de développer le tourisme dans toute la région pyrénéenne.

La semaine dernière, M. Guffet, chef de l'exploitation de la Compagnie

du Midi, et M. Leverve, sous-chef de l'exploitation de la Compagnie

d'Orléans, inauguraient avec quelques invités le circuit

Cauterets-Luchon-Argelès-Gazost, qui emprunte une des plus belles

parties des Pyrénées classiques: vallées de Cauterets et de Gavarnie;

cols de Tourmalet, d'Aspin, de Peyresourde; Luchon,

Saint-Bertrand-de-Cominges, d'où l'on gagne la route de plaine pour

toucher Capvern, Bagnères-de-Bigorre, Lourdes et Argelès.

[Illustration: LES PYRÉNÉES INCONNUES.--Mgr de Carsalade du Pont, évêque

d'Elne et de Perpignan dans son abbaye de Saint-Martin du Canigou (1.065

mètres).]

Dans quelques jours, deux autres services commenceront à fonctionner

dans les Pyrénées inconnues. Tous deux partiront de Font-Romeu, un des

points les plus pittoresques de notre admirable Cerdagne française. Un

des services conduira les touristes à Ax-les-Thermes: l'autre, les

mènera à Quillan en traversant le plateau sauvage du Capcir et ces

magnifiques gorges de l'Aude qui peuvent rivaliser avec les gorges les

plus célèbres des Alpes.

Au mois de septembre, les auto-cars excursionneront dans le pays basque

et emmèneront les touristes jusqu'à Pampelune.

Si, comme on l'espère, l'exploitation de ces nouveaux services donne de

bons résultats, on les multipliera dès l'année prochaine.

D'autre part, la Compagnie du Midi a résolu d'électrifier son réseau

pyrénéen et elle vient de construire à Soulom, près de

Pierrefitte-Nestalas, une usine hydro-électrique alimentée par les gaves

de Gavarnie et de Cauterets, qui fournira une partie du courant

nécessaire. A la fin de ce mois, la traction électrique sera réalisée

entre Perpignan et Villefranche. De cette curieuse petite ville

fortifiée partira la ligne de Vernet-les-Bains, qu'il est question de

prolonger jusque vers le sommet du Canigou. A travers les aulnes, les

magnolias, les châtaigniers, on arriverait ainsi devant l'admirable

abbaye de Saint-Martin-du-Canigou, monastère-château fort du onzième

siècle, campé à 1.065 mètres d'altitude, et dont les moines aménagèrent,

les premiers, les bains du Vernet.

«Il serait difficile, écrit J. d'Elne, d'imaginer un site plus

pittoresque. L'abbaye, placée comme sur une étagère, au pied d'un

immense rocher qui la domine, surplombe elle-même à pic et à une très

grande hauteur la vallée de la Ridourte. Autour d'elle, les contreforts

du Canigou décrivent un cercle étroit et l'enferment dans

d'infranchissables remparts. Une végétation luxuriante a poussé dans ce

chaos; des chênes, des châtaigniers, des bouleaux, des hêtres croissent

dans les anfractuosités et abritent sous leurs ombrages une flore

vigoureuse, remarquable par la richesse de ses formes et de ses coloris.

» La physionomie de l'abbaye s'harmonise merveilleusement avec le cadre

qui l'entoure. Son architecture est simple, rustique même. L'église,

orientée vers le levant, semble posée en l'air sur la saillie d'un roc:

on n'y peut accéder que par des escaliers.

» L'église abbatiale est, avec sa crypte, un type très curieux, et

peut-être unique, du style roman-byzantin. Elle date de la dernière

moitié du dixième siècle, et fut consacrée en 1009.

» A la Révolution, l'abbaye tomba dans le domaine national. Peu à peu

les voûtes s'effondrèrent, les murs s'écroulèrent, et, en 1835, elle

n'était plus qu'un amas de ruines.

» Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, a racheté ces ruines en

1902; peu à peu il a restauré l'antique abbaye qui, aujourd'hui

complètement reconstituée, ouvre ses portes hospitalières à la foule des

visiteurs.»

Et, chaque saison, malgré son grand âge, l'exquis prélat quitte la

crosse épiscopale pour l'alpenstock, et vient, avec une bonne grâce

inexprimable, faire aux touristes les honneurs de sa montagne, d'où il

contemple en souriant cette région privilégiée qu'il a lui-même appelée

le Paradis des Pyrénées.

Rappelons, en terminant, que deux chemins de fer transpyrénéens sont en

cours d'exécution: l'un, d'Ax-les-Thermes à Bourg-Madame, constituera la

ligne de plus courte distance entre Toulouse et Barcelone; l'autre,

d'Oloron au Somport, permettra d'aller directement de Paris à Madrid par

Pau.

Grâce à ces initiatives multiples, dues en grande partie au nouveau

directeur de la Compagnie du Midi, M. Paul, il est permis d'entrevoir à

bref délai un développement considérable du tourisme dans les Pyrénées.

Un chiffre peut, d'ailleurs, fixer les idées: la recette kilométrique du

chemin de fer de Cerdagne, naguère évaluée à 2.000 francs, atteint

actuellement 17.000 francs.

L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913 · 第 9 / 58 题