En attendant, beaucoup en ont déjà profité. M. Flameng a si justement

saisi les attitudes particulières aux Anglo-Saxons, que, modifiât-on

leur uniforme, l’œil reconnaîtrait sans hésiter leur race. M. Devambez,

M. Dufour, M. Louis Valade, M. Sarrut-Paul, M. Le Blant, M. Lobel-Riche

s’y sont essayés. Et ceci n’est qu’un commencement. Voici tout un monde

nouveau qui s’ouvre pour les peintres. Se figure-t-on la joie d’un

Giotto, lui qui scrutait avec tant d’attention la physionomie de deux

Mongols venus en ambassade, en son temps, d’un Mantegna, qui s’attachait

si ardemment à profiler l’exotique visage de Zélim, frère du Sultan,

d’un Bellini, qui courait à Constantinople, étudier celui de Mahomet II,

d’un Rubens, qui épiait l’expression et l’extase dans un faciès de

nègre, s’ils voyaient débarquer aujourd’hui chez eux, en masse, tous ces

peuples dont ils n’ont pu que deviner les indices physiologiques par

quelques rares et fugitifs spécimens! A l’heure où l’on pouvait croire

que «tout était dit» sur l’homme et qu’on «venait trop tard»,--beaucoup

de nos vieux peintres, s’ils sont sincères, diront avec regret: «Nous

sommes venus trop tôt!»

Ainsi, la guerre apporte bien au peintre, comme au philosophe, à

l’économiste, au stratège, nombre de spectacles intéressants:--seulement,

ce ne sont point du tout les spectacles qu’ils en attendaient. Des

paysages dénudés, désolés, calmes; des ciels animés par des nuages plus

riches et plus divers; des nuits parées d’une joaillerie multicolore;

des scènes d’intérieur, de cave, en clair-obscur; des faces graves et

réfléchies d’hommes mûris par l’épreuve, ennoblis par le sacrifice;

enfin, les gesticulations surprenantes des races enfantines ou le flegme

des athlètes formés à l’école des dieux grecs: voilà quelques-uns des

thèmes nouveaux que la guerre propose aux peintres. Et lorsque les

jeunes artistes, qui sont en ce moment à vivre une Épopée, auront le

loisir de la peindre, voilà sans doute ce qu’ils peindront.

Mais, dans tout celà, où est la bataille? _Wo die Schlacht?_ Le mot

fameux de Moltke, si souvent cité et ridiculisé dans les Écoles de

guerre du monde entier, depuis 1870, s’ajuste exactement aux figurations

de la guerre moderne: ce sont des paysages, des scènes d’intérieur ou de

genre, des portraits sans doute inspirés par la guerre,--mais ce ne sont

pas des «batailles». Les belles œuvres déjà inspirées par elle évoquent

la lutte, mais ne la montrent pas. Les quelques tableaux qui la montrent

et qui ont paru au _Salon_ ne sont, jusqu’ici, que des tableaux de

circonstance. On n’y sent pas du tout l’ivresse de l’artiste en face

d’une nouvelle forme plastique ou pittoresque, devant une harmonie

inédite de couleurs,--ce que furent, par exemple, à d’autres époques,

la découverte de la Mer pour Turner, de l’Orient pour les Decamps et les

Fromentin, ou, pour Millet et Rousseau, celle de la Forêt. Ils peignent,

çà et là, une «bataille», parce que c’est un sujet d’actualité, cher au

patriotisme, attirant les regards, assuré d’une certaine curiosité

populaire, mais pas du tout parce qu’ils y ont trouvé un beau thème à

lignes ou à couleurs. La «bataille» moderne fait beaucoup pour les

écrivains, psychologues, poètes, auteurs dramatiques, moralistes,

quelque chose peut-être pour les musiciens: elle ne fait rien pour les

peintres.

Mai 1918.

* * * * *

TABLE DES MATIÈRES

LEUR ART

CHAP. I.--La peinture allemande et Bœcklin 4

CHAP. II.--Les arts décoratifs et la Künstler

Kolonie 27

CE QU’ILS N’ONT PU DÉTRUIRE

CHAP. I.--Ce qu’ont voulu les donateurs 54

CHAP. II.--Ce qu’ont fait les artistes 73

LES RUINES

CHAP. I.--Ypres et les Flandres 98

CHAP. II.--La cathédrale de Reims 109

LA CARICATURE ET LA GUERRE

CHAP. I.--Chez les Alliés 126

CHAP. II.--En Allemagne 154

CHAP. III.--Chez les neutres 180

CHAP. IV.--Les traits communs à toutes

les caricatures 201

LA NOUVELLE ESTHÉTIQUE DES BATAILLES

CHAP. I.--Le terrain 226

CHAP. II.--L’action 238

CHAP. III.--L’homme 251

* * * * *

IMPRIMERIE LAHURE. 9, RUE DE FLEURUS, PARIS.

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS

BIBLIOTHÈQUE VARIÉE, FORMAT IN-16

A 3 FR. 50 LE VOLUME

QUESTIONS D’ART ET D’ESTHÉTIQUE

=BERGER= (C.): _L’École française

de peinture depuis ses origines

jusqu’à la fin du règne de

Louis XIV._ 1 vol.

=BERTAUX= (Em.): _Etudes d’histoire

et d’art._ 1 vol.

=BOPPE= (A.): _Les peintres

du Bosphore._ 1 vol.

=CHEVRILLON= (A.): _La pensée de

Ruskin._ 1 vol.

=COUYBA= (Ch.): _Les Beaux-Arts et

la Nation._ 1 vol.

=FILON= (A.): _La caricature en

Angleterre_, avec 8 photog. 1 vol.

=GAULTIER= (P.): _Le rire et la

caricature_, avec 16 planches hors

texte. 1 vol.

Ouvrage couronné par l’Académie française.

--_Le Sens de l’Art_, avec 16 planches

hors texte. 1 vol.

Ouvrage couronné par l’Académie des Sciences

morales et politiques.

--_L’idéal moderne._ 1 vol.

--_Reflets d’histoire._ 1 vol.

=GEBHART= (E.): de l’Académie française:

_Sandro Botticelli._ 1 vol.

=JUGLAR= (L.): _Le style dans les

arts et sa signification historique._ 1 vol.

Ouvrage couronné par l’Académie française.

=LAFENESTRE= (G.), de l’Institut:

_La vie et l’œuvre de Titien._ 1 vol.

--_Saint François d’Assise et Savonarole_,

inspirateurs de l’Art italien. 1 vol.

=LAPAUZE= (H.): _Mélanges sur l’art

français._ 1 vol.

=LARROUMET= (G.), de l’Institut:

_Etudes de littérature et d’art_, 3e

et 4e séries. 2 vol.

_L’art et l’Etat en France._ 1 vol.

_Petits portraits et notes d’art._ 2 vol.

=LA SIZERANNE= (R. de): _La peinture

anglaise contemporaine_, ses

origines préraphaélites, ses maîtres

actuels, ses caractéristiques,

3e édit. 1 vol.

Ouvrage couronné par l’Académie française.

=LA SIZERANNE= (R. de) (Suite):

_Ruskin et la religion de la beauté_,

6e édition, avec 2 portraits. 1 vol.

_Le Miroir de la Vie_ (Essais sur

l’évolution esthétique). 2 vol.

_Les questions esthétiques contemporaines_:

I. L’Esthétique du fer.--II.

Le Bilan de l’impressionnisme.--III.

Le Vêtement moderne dans

la statuaire.--IV. La Photographie

est-elle un art?--Les Prisons

de l’art. 1 vol.

=LEMONNIER= (H.): _L’Art français

au temps de Richelieu et de Mazarin._ 1 vol.

Ouvrage couronné par l’Académie française.

--_L’Art français au temps de

Louis XIV_ (1661-1690) avec 35

gravures. 1 vol.

--_L’Art moderne._ 1 vol.

=MARECHAL=: _Rome_, souvenirs d’un

musicien. 1 vol.

--_Paris_, souvenirs d’un musicien 1 vol.

=MARTHA= (C.), de l’Institut: _La

délicatesse dans l’art_. 1 vol.

=MICHEL= (É.), de l’Institut: _Nouvelles

études sur l’hist. de l’art_. 1 vol.

=MOREAU-VAUTHIER= (Ch.): _Gérôme,

peintre et sculpteur, l’homme

et l’artiste_. 1 vol.

=POMAIROLS= (Ch. de): _Lamartine_,

étude de morale et d’esthétique. 1 vol.

=ROLLAND= (Romain): _Musiciens

d’autrefois_. 1 vol.

--_Musiciens d’aujourd’hui._ 1 vol.

--_Le Théâtre de la Révolution._ 1 vol.

--_Le Théâtre du peuple._ 1 vol.

--_Les Tragédies de la Foi._ 1 vol.

=ROUJON= (H.): _Artistes et amis des

arts_. 1 vol.

=RUSKIN= (J.): _La religion de la

beauté_. 1 vol.

--_Pages choisies_ 1 vol.

=SOURIAU= (P.): _L’imagination de

l’artiste_. 1 vol.

=TAINE= (H.), de l’Académie française:

_Philosophie de l’art_. 2 vol.

=TIERSOT= (J.): _Hector Berlioz_ et la

Société de son temps. 1 vol.

82.709--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9. à Paris.--3-1919

NOTES:

[1] Georg Fuchs. Le Vestibule de la Maison de Puissance et de Beauté.

_Deutsche Kunst und Dekoration_, Darmstadt, 1902.

[2] Rosenhagen. _Trübner_, Leipzig, 1909.

[3] John Ruskin. _Fors Clavigera_, vol. IV.

[4] Prof. Kuno Francke. «The Kaiser and his people.» _Atlantic

Monthly_, octobre 1915.

[5] Georg Fuchs. Le Vestibule de la Maison de Puissance et de Beauté.

_Deutsche Kunst und Dekoration_, Darmstadt, 1902.

[6] Karl Scheffer. _L’Industrie d’art en Allemagne._ Catalogue

officiel de la section allemande. Exposition universelle de Bruxelles,

1910.

[7] Ceci est l’opinion généralement admise. Mais M. de Mély, auquel

on doit tant de précieuses découvertes de signatures de Primitifs

et d’hypothèses hardies dans tous les domaines de l’Histoire de

l’Art, est d’un tout autre avis. Pour lui, il n’y a pas, là, _IOH

LEMAIRE INA_. Il y a: _LEMAIRE INAE_, c’est-à-dire, mal écrit par les

tapissiers coutumiers de véritables interversions de lettres: _IEAN_.

Quant à _IOH_, M. de Mély affirme qu’on n’a jamais, en aucun temps, pu

le lire sur la bordure, parce qu’il n’y a pas place pour de semblables

lettres. De plus, ce Lemaire était, selon M. de Mély, un artiste en

même temps qu’un homme de lettres, au moins un miniaturiste, et il a

pu donner les cartons de ces tapisseries. Cette hypothèse ne modifie

en rien les données de la présente analyse. Quel que soit l’artiste,

ou le lettré, qui a composé les cartons de ces tapisseries, il a été

obligé de suivre les injonctions des donateurs dans l’agencement

général de ses tableaux, et au contraire il a donné libre carrière à

ses fantaisies d’artiste dans le détail.

[8] Cf. le _Miroir de la Vie_, 1re série, 1902.

[9] Toutes ces légendes et les caricatures qui les illustrent ont déjà

été signalées, traduites et reproduites par les Anglais eux-mêmes

dans leurs journaux ou leurs magazines, notamment dans la _Review of

Reviews_, ou bien ont paru dans des magazines américains circulant en

Angleterre.

[10] C’est ainsi que toutes les caricatures signalées ici ont été

reproduites dans des périodiques anglais à grand tirage, ou dans des

magazines américains très lus en Angleterre. Les légendes ont été

soigneusement traduites en anglais.

[11] Ceci, qui fut publié dans la _Revue des Deux-Mondes_, en

février 1916, montre assez quelle était déjà la tendance générale

des Américains, qu’une grande partie de la presse française et de

l’opinion s’obstinaient cependant à représenter comme neutres ou même

favorables à l’Allemagne.

[12] Dans le texte hollandais, les deux mots sonnent à peu près de

même.

[13] Ceci a paru en 1915.

[14] C’était précisément avant l’entrée en scène de la Roumanie.

[15] Ceci a été écrit et a paru dans la _Revue des Deux Mondes_, en

mai 1916, à une époque où une partie importante de l’opinion française

taxait les États-Unis de germanophilie.

[16] En mai 1916.

[17] Il est bon de le rappeler: tandis que la Révolution russe a été

d’abord acclamée, en France, comme un événement favorable à l’Entente,

elle était attendue et prophétisée en Allemagne, depuis longtemps,

comme devant affaiblir la force militaire russe.

[18] Cf. sur les anticipations de la guerre actuelle _L’Esthétique

des Batailles_, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août 1895

et dans le _Miroir de la Vie_, Hachette, 1902; et les _Peintres de

la Nuit_, _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1909 et _Craintes et

espérances pour l’Art_, _ibid._, 1er juin 1911.

[19] Cf. la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1909, _Les Peintres

de la Nuit_: «Dans la guerre moderne, on escompte, afin d’atténuer

l’effet des armes à trop longue portée, la complicité de l’ombre.

Quand nous voyons, dans les Expositions, ces énormes réflecteurs

braqués comme des mortiers sur le ciel il ne faut point nous fier

à leur apparence débonnaire. Ces rayons blêmes, qui tournent

nonchalamment, seront les regards de l’armée pour l’assaut de nuit;

ces fines voies lactées seront des chemins ouverts aux obus. Il y a

une correspondance, quoique tout à fait fortuite, entre ces nécessités

de la vie moderne et sa moderne beauté. En s’y attachant, l’Art

éveillera donc tout un monde nouveau, non seulement de sensations,

mais d’idées.»

[20] Cf. la _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1911, _Craintes

et espérances pour l’Art_: «Le peintre ne peut donc montrer deux

armées aux prises. Il pourrait se borner à montrer les gestes d’un

seul parti, mais les gestes particuliers au combat se réduisent à

fort peu de chose. Ils ne diffèrent plus sensiblement des gestes d’un

mécanicien, d’un arpenteur, d’un affûteur ou d’un cavalier ordinaire,

en pleine paix. Les uniformes mêmes pâlissent. _Le tableau de bataille

n’est donc plus qu’un paysage animé par des fumées, bouleversé par des

retranchements, traversé par des ambulanciers, des télégraphistes,

des automobiles, des bicyclistes_: il peut y avoir, là, des sujets

pittoresques, mais sans rien qui montre la lutte ou la bataille.»

Typographical errors corrected by the etext transcriber:

Grutzner=> Grützner {pg 6}

Darmstatd=> Darmstadt {pg 32}

la grande coupure historisque=> la grande coupure historique {pg 95}

de l’ébraemsent=> de l’ébrasement {pg 110}

Tandis que Jules Simon, revevenant=> Tandis que Jules Simon, revenant

{pg 121}

crispé de de terreur=> crispé de terreur {pg 166}

même non seulelement=> même non seulement {pg 181}

Un troisième point, sur leque=> Un troisième point, sur lequel {pg 206}

dans un facies de nègre=> dans un faciès de nègre {pg 261}

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 15 / 15 段