LES FRAYEURS DE M. POMMIER

(A la campagne, M. et Mme Rambert se mettent à table pour déjeuner.)

_Mme Rambert_ (déployant sa serviette).--C'est entendu, mon ami; tu

consens à me conduire ce soir à Cernon?

_M. Rambert._--Et mon agent de change?

_Mme Rambert._--Il t'attendra ... La fête sera magnifique; il y aura

concert dans le parc, illumination sur la terrasse, joute aux flambeaux,

feu d'artifice sur la Marne ...

_M. Rambert_ (riant).--Allons, puisque tu le veux ...

_Mme Rambert_ (tendant la main à son mari).--Merci, Paul ...

(On sonne à la grille).

_Mme Rambert._--Une visite ...

_M. Rambert_ (à la fenêtre).--Ah!... M. Pommier ...

_Mme Rambert_ (fronçant les sourcils).--Lui ... c'est jour de malheur.

Je ne connais pas d'homme plus insupportable ...

_M. Rambert._--Voilà le moment de faire provision de courage.

_Mme Rambert._--C'est-à-dire de faiblesse; on devrait s'affranchir de

ces petites tyrannies ...

_M. Rambert_ (avec prière).--Hermandine ...

_Mme Rambert_.--J'ai tort, pardonne-moi ...

_Pommier_ (entrant vivement).--Je vous ai vu à la fenêtre, mon cher

Rambert ... cela va bien? moi aussi ... Tenez, François, portez ma

gibecière et mon parapluie dans ma chambre; car je viens m'installer

chez vous, mes bons amis ... Vous ne vous attendiez pas à cette

surprise, j'en suis sûr ... (A Mme Rambert). Oh! pardon, belle dame,

j'oubliais de vous demander des nouvelles de votre santé ...

(S'asseyant). Vous permettez ...

_Mme Rambert_ (d'un ton aimable).--Nous sommes très-flattés de votre

gracieuse visite, M. Pommier. Vous n'avez pas déjeuné?

_Pommier_.--Du tout; je suis parti à neuf heures.

_Mme. Rambert_.--François, un couvert ...

_Pommier_.--Ces choses n'arrivent qu'à moi ... Figurez-vous que ce

matin, en me levant, je vois ... J'en frissonne encore ...

_M. Rambert_.--Nous y voilà ...

_Pommier_.--Vous connaissez le canal qui longe mon parc ... Eh bien! on

a profilé de la nuit pour élever, à la hauteur de mes fenêtres, une

estacade qui empêche absolument l'écoulement des eaux ...

_M. Rambert_.--Je ne devine pas ...

_Pommier_.--Si l'estacade résiste, ma maison peut être emportée par

l'inondation; et de plus je serais exposé à attraper la fièvre en

respirant les miasmes pestiférés qui s'élèveront du lit du canal.

_Mme Rambert_.--C'est manifeste.

_Pommier_.--D'ailleurs, les grandes chaleurs que nous traversons

pourraient bien ramener le choléra parmi nous....

_Mme Rambert_.--Oh! certainement ...

_Pommier_ (faisant un soubresaut).--On en parle peut-être?

_Mme Rambert_.--Pas encore ... mais il a été question du _vomito ..._

_Pommier_ (pâlissant),--Le _vomito_ ... il est à Paris?

_M. Rambert_.--Non, mon cher ami; il n'a pas quitté les Antilles.

_Pommier_ (s'essuyant le front).--Ah! vous m'avez fait une peur ... car

je ne suis point un héros, moi, je l'avoue ...

_Mme Rambert_ (souriant; à part).--Cela se voit.

_Pommier_.--Vous permettez que je ferme cette fenêtre ... le vent du

nord est frais, et j'ai la poitrine si délicate ...

_Mme Rambert_.--A votre aise, M. Pommier ... nous pouvons même allumer

du feu.

_M. Rambert_ (bas à Mme Rambert).--Tu es cruelle ...

_Pommier_.--Merci, belle dame; je crois que ce n'est pas nécessaire

aujourd'hui ... (Il se rassied.)

_M. Rambert_.--Vous êtes arrivé bien tard; il y a peut-être eu un

accident au chemin de fer?

_Pommier_.--Je l'ignore; du reste cela ne m'intéresse guère, car j'ai

juré de ne plus employer ce mode de locomotion, depuis que j'ai lu, dans

un journal anglais, l'effrayante statistique des accidents arrivés sur

les voies ferrées pendant l'année ...

_M. Rambert_ (l'interrompant).--Vous avez pris votre voiture?

_Pommier_.--Je ne me sers pas de mes chevaux en été, dans la crainte des

taons ... Je suis venu sur un chariot conduit par des boeufs; c'est

moins prompt, mais plus sûr ...

_Mme. Rambert_.--Personne ne pourra vous contester le monopole de la

prudence ... Voulez-vous accepter des radis?

_Pommier_.--Mille grâces, madame, les crudités sont un vrai poison pour

les gens nerveux.

_Mme. Rambert_.--Alors je vous offrirai du saucisson ...

_Pommier_ (vivement).--Du saucisson ... Comment, vous persistez à braver

les animaux meurtriers que ce perfide aliment renferme.

_M. Rambert_.--Vous croyez donc sérieusement aux trichines?

_Pommier_.--Si j'y crois ..., comme à toutes les vérités prouvées par la

science ... Si vous le permettez, je prendrai un peu de rôti ...

_Mme. Rambert_ (jetant un regard à son mari).--Arrêtez, M. Pommier, mais

ce rôti ...

_Pommier_ (inquiet).--Eh bien?

_Mme. Rambert_.--Il a été bardé de lard ...

_Pommier_ (philosophiquement).--Je me contenterai alors d'un oeuf à la

coque.

_M. Rambert_ (à part).--Hermandine est sans pitié ...

_Pommier_ (se levant tout à coup).--Hum!... le ciel s'obscurcit d'une

façon inquiétante ... Voilà de gros nuages noirs qui ne me disent rien

de bon ... Votre paratonnerre est-il en bon état?...

_Mme. Rambert_.--Pas trop ... le conducteur est rompu ...

_Pommier_ (soucieux).--Vous avez tort de négliger ces choses-tà ...

_M. Rambert_ (à part).--Oui, c'est une idée. (Haut, sortant.) Veuillez

me pardonner, messieurs, mais j'ai quelques ordres à donner à la cuisine

...

_Pommier_ (se rasseyant).--Ces chaleurs ne sont pas naturelles; il y a

là-dessous quelque dangereuse perturbation atmosphérique.

_M. Rambert_.--C'est possible, mais je ne me suis jamais mieux porté.

_Pommier_.--Oh! la sécheresse engendrera indubitablement la disette, les

épidémies et une foule d'autres fléaux ...

_M. Rambert_ (à part).--Décidément Hermandine a raison, la conversation

de M. Pommier manque de charme.

_Pommier_ (faisant un soubresaut).--Un éclair!.. (On entend deux

détonations du côté de la cuisine.) Ah!... qu'est-ce que c'est, mon

Dieu!...

_Mme. Rambert_ (accourant).--Ciel!... quel accident!

_M. Rambert_ (vivement).--Que se passe-t-il?

_Mme. Rambert_ (bas à son mari).--Tais-toi ... (Haut.) Deux flacons de

pétrole viennent de faire explosion dans la cave ...

_Pommier_ (se relevant en proie à un grand trouble).--Du pétrole?...

_Mme. Rambert_.--Si le feu se communique au baril, je crains pour la

maison ...

_Pommier_ (poussant un cri de terreur).--Ah!... nous sommes perdus?...

(Il s'élance vers l'antichambre.) Ma gibecière, mon parapluie!... (Il

saisit ses bagages et se précipite dehors en s'écriant.) Faites comme

moi ... sauvez-vous ... adieu!...

_Mme. Rambert_ (riant à gorge déployée).--Ah! ah! bon voyage M. Pommier

... Ah! ah! j'en mourrai ...

_M. Rambert_ (vivement).--Explique-toi donc?

_Mme. Rambert_.--Ah! ah!... j'ai dit au jardinier de mettre le feu à

deux pétards ...

_M. Rambert_.--Ainsi, l'histoire du pétrole?

_Mme. Rambert_.--Mon ami, pardonne-moi, je tiens à aller à Cernon ...

Jean Bruno.

L'Illustration, No. 1599, 18 Octobre 1873 · 第 23 / 30 题