UNE ESTANCIA SOLITAIRE

Trois grandes rivières, le Salado, le Vermejo et le Pilcomayo, arrosent

le Gran Chaco. Toutes prennent leur source dans les montagnes des Andes,

et après avoir coulé au sud-est dans une direction presque parallèle,

elle débouchent à des distances inégales dans le Parana et le Paraguay.

On connaît peu ces cours d'eau; le Salado a été partiellement exploré

pendant ces dernières années. Il constitue la frontière méridionale du

Chaco, et l'une de ses rives est suivie par quelques voyageurs, mais

seulement dans la portion supérieure qui arrose les districts colonisés

de Santiago et de Tucuman. Du côté de son embouchure, sa rive

méridionale elle-même n'est pas sûre, car les sauvage du Chaco la

franchissent souvent dans leurs expéditions pillardes.

On connaît moins le Vermejo que le Salado, et moins encore le Pilcomayo

que le Vermejo. L'un et l'autre peuvent être approchés avec sécurité

dans leurs eaux supérieures, au milieu de la section inhabitée des États

argentins et de la république de Bolivie, mais dès qu'ils entrent dans

les solitudes du Chaco, ils sont ignorés de la science du géographe

jusqu'au moment où ils se déversent dans le Paraguay. Le Pilcomayo est

le plus septentrional et le plus long de ces trois fleuves, son cours

depuis sa source jusqu'à son embouchure dépasse mille milles. Il entre

dans le Paraguay par un double canal dont la branche septentrionale

débouche presque en face de la ville d'Asuncion, tandis que la bouche

méridionale est encore inconnue (4).

[Note 4: On la dit située à environ vingt milles plus bas, quoique Page,

dans son exploration ne l'ait pas découverte. Peut-être le Pilcomayo

débouche-t-il dans le Paraguay par un des nombreux _riachos_ qui

sillonnent le pays. Il n'y avait alors rien d'étonnant à ce qu'elle ait

échappé à l'observation de Page.]

Telles sont les données succinctes que l'on possède sur le Pilcomayo,

malgré plusieurs tentatives d'exploration faites autrefois par les

missionnaires et les mineurs, et de notre temps par une expédition sous

le patronage du gouvernement bolivien. Toutes ont échoué et n'ont guère

produit que des informations dérivées des Indiens, incomplètes presque

toujours.

La rivière arrose, paraît-il, une contrée généralement plate et des

savanes couvertes d'herbes et semées de bouquets de palmiers et d'arbres

tropicaux; la plaine est dominée par des montagnes isolées ressemblant à

de grandes tours. Tantôt le courant coule rapidement entre des rives

bien définies, tantôt il s'étend en marécages et en lacunes d'eau salée

ou saumâtre, ressemblant par leur étendue à des mers intérieures. Du

reste, cette dernière affirmation n'est vraie que dans la saison des

inondations.

Quoique l'embouchure connue du Pilcomayo soit presque à portée de canon

de la capitale du Paraguay, de la première ville fondée par les

Espagnols dans cette partie de l'Amérique du Sud, aucun Paraguayen n'a

jamais eu l'idée de la remonter: les habitants d'Asuncion sont aussi

ignorants de la région qui les entoure que le jour où Azara fit avancer

sa _periagua_ pendant une quarantaine de milles contre son rapide

courant.

On n'a jamais fait d'essai de colonisation sur le Pilcomayo, excepté

dans la portion tout à fait supérieure de son cours. Dans le Chaco,

aucune ville n'a été bâtie par les blancs, aucune église n'a projeté

l'ombre de son clocher sur les vagues encore vierges du fleuve.

Et cependant en l'année de Notre-Seigneur 18.., un voyageur remontant

cette mystérieuse rivière à une dizaine de milles au-dessus du point

atteint par le naturaliste espagnol, aurait pu apercevoir une maison

s'élevant sur une des rives et qui n'avait certainement été bâtie que

par un homme blanc, ou du moins par une personne initiée aux usages de

la civilisation. La maison était simplement en bois avec des murailles

de bambous et couverte en feuilles du palmier _cuberto_ (5). Cependant,

ses dimensions excédant de beaucoup celles de la hutte d'un Indien

Chaco, sa verandah, ombragée par la projection du toit, et surtout les

enclos qui l'entouraient, et dont l'un renfermait du bétail, tandis que

l'autre était soigneusement planté de maïs, de mauves, de bananiers et

de nombre d'autres produits du climat paraguayen, tout dénotait la main

d'un homme de race caucasienne.

[Note 5: Ainsi nommé de ce que ses rameaux servent à couvrir les

maisons.]

On se trouvait là en présence non pas d'une simple hutte ou _toldo_,

mais d'une riche _estancia_ (6). L'intérieur de la maison montrait d'une

manière encore plus frappante que le propriétaire était un blanc. La

plupart des meubles, bien qu'assez grossièrement fabriqués, affectaient

cependant les formes données par la civilisation moderne. Des chaises et

des tabourets en _cana brava_ ou bambou sud-américain, des lits avec de

blancs couvre-pieds, sur le sol des nattes faites de fibres de palmier,

quelques dessins exécutés d'après nature, un petit nombre de livres et

de cartes, une guitare, indiquaient des usages et une économie

domestique inconnue à l'Indien.

[Note 6: _Toldo_ Nom donné à la hutte d'un berger et au wigwam de

l'Indien Chaco. L'_estancia_ a de plus hautes prétentions; c'est

l'analogue de l'_hacienda_ mexicaine et la résidence d'un propriétaire.

On désigne souvent aussi sous ce nom l'ensemble de la propriété.]

Mayne Reid.

(_La suite prochainement._)

L'Illustration, No. 1599, 18 Octobre 1873 · 第 13 / 30 题