--Avez-vous vu l'Homme-Chien? Avez-vous vu le fils de l'Homme-Chien,
plus chien encore que son père.
On s'abordait déjà en se faisant ces questions le moyen de s'amuser aux
bagatelles d'une baraque au moment où se joue, à côté de nous, le
drame de Trianon? Frivole, notre peuple l'est. Nul ne l'aura jamais été
au même degré. Un rien le distrait. Rabelais disait: «Rien qu'avec un
grelot à la main, vous le faites rire.» La moindre bizarrerie lui fait
tourner la tête. Mais ce qui n'est pas moins vrai non plus c'est que
tout ce qui se rapporte à son honneur le touche du premier coup au plus
vif de l'âme. Voilà comment, l'autre soir, en lisant l'épisode relatif
aux drapeaux que le maréchal Bazaine a livrés aux Prussiens dans les
forts de Metz, des millions de Français ont senti les larmes leur venir
aux yeux, larmes d'impuissance et de rage. A l'heure qu'il est, il ne
s'agit plus d'une manifestation partielle ou fragmentée; la France
entière s'emporte. On se demande en tout lieu comment cela a pu se
faire.
Que n'imitait-il l'héroïque Beaurepaire qui s'est si bien brûlé la
cervelle en rendant Verdun? se disait-on de tous côtés.
Au reste, l'étonnement a saisi chacun de nous à la gorge depuis
l'ouverture de ces lamentables débats. Cette aventure de notre
abaissement était pourtant assez connue. Mais en dépit des kilomètres
d'écrits qu'on a publiés là-dessus, on ne connaissait encore la vérité
qu'à demi. Le rapport du général de Rivière projette sur notre chute des
lueurs inattendues, une lumière qui ne laisse plus rien dans l'ombre.
Comme il est bien visible que nos revers nous viennent en grande partie
de nous-mêmes! Comme nous avions bien cent fois tout ce qu'il nous
fallait pour ne pas tomber!
A l'heure où tout cela n'en était encore qu'au prologue, les Italiens
s'égayaient de l'événement, les ingrats! Pasquin et Marforio engageaient
un dialogue de jolis coeurs.
«Marforio.--Qu'est-ce qu'il y a de neuf aujourd'hui?
«Pasquin.--Une nation de romanciers qui déclare la guerre à une nation
de géomètres.»
Le restant de la scène est fort piquant; je ne vous le rapporterai
cependant pas, parce qu'il nous oblige un peu trop à mettre le doigt sur
nos hontes. Tenons-nous-en au mot de Pasquin:
«Une nation de romanciers.» C'est de nous, bien entendu, qu'il s'agit.
Mon Dieu, oui, l'abus du roman nous a toujours perdus. Cette fois là
entre autres. Une femme veut empêcher qu'un Hohenzollern ne s'asseye sur
le trône d'Espagne, cherchant à garder ce fauteuil pour une autre, qui
en était descendue. En quoi cela nous intéressait-il, nous autres? Nous
savons bien, d'ailleurs, ce qui n'aurait pas tardé à arriver. Tout juste
ce qui est advenu dix-huit mois plus tard à Amédée de Savoie, le bien
avisé. Peut-être plus vite que ça encore, le Hohenzollern serait
retourné sans tambour ni trompette dans le pays de la bière brune et des
contes fantastiques. Mais non, il a fallu faire la guerre pour une idée
de femme. Premier chapitre du roman.
Les autres chapitres, passons-les rapidement sous silence. Frédéric II
avait dit: «Pourquoi je l'emporterai sur les Français? Tiens, parce que
Soubise a quatre-vingt-dix-neuf cuisiniers et un espion et que j'ai,
moi, quatre-vingt-dix-neuf espions et un seul cuisinier.» Cette même
situation s'est reproduite fait pour fait; n'est-ce pas, hélas!
suffisamment romanesque? Mais ce qu'il y a de plus inconcevable, c'est
ce qui se passe à Metz quand un inconnu se présente, amené par l'ennemi,
agitant son mouchoir au bout de sa canne. Qu'est-ce que c'est que
Régnier, si ce n'est un copiste du Rocambole de Ponson du Terrail?
Voyez-vous d'ici Bourbaki, le plus brave de nos soldats, poussé à se
déguiser comme un personnage de feuilleton? Bismark, tenant, à
Versailles, les fils de cette intrigue, a plus d'un point de
ressemblance avec l'esprit satanique qu'Eugène Sue a placé dans la
_Salamandre_. Hélas! d'un bout à l'autre, tout est roman là-dedans et,
en même temps, c'est la plus cruelle et la plus sérieuse des histoires!
Trianon est devenu méconnaissable. Nous voilà bien loin du temps où, au
spectacle des bergeries de Marie-Antoinette, le chevalier de Florian
disait que les deux palais et leur beau parc formaient ne «île de
Calypso». Trianon est, pour le moment un corps-de-garde, une forteresse.
Il y pousse des faisceaux de fusils; il y croit des sabres. On a vu un
canon de sept à cent pas de cette chapelle païenne qu'on appelle le
Temple d'Idalie. Et toute cette mise en scène ne se comprend que trop
après qu'on a lu le rapport du général de Rivière. Attendez. Nous ne
sommes qu'à un commencement. Les conséquences de la capitulation de Metz
vont se dérouler une à une, sous nos yeux. Tant de soldats de tout
grade, entrant de plein-pied dans un domaine autrefois voué seulement à
l'idylle, c'est une préface. Toutes les mères le disent à leurs enfants
à la mamelle: il faudra songer à reconquérir un jour ce que Bazaine et
ses coopérateurs nous ont fait perdre.
Il n'y a donc pas de mal à ce que le bruit du tambour se mette, dès à
présent, à dissiper les échos trop élégiaques des anciennes résidences
royales. Tout doit concourir à nous ramener à des moeurs guerrières.
C'est là aussi ce qu'on ne peut s'empêcher de dire en voyant la _Savoie
armée_.--Qu'est-ce que c'est que ça, la _Savoie armée?_--va-t-on dire.
Une oeuvre patriotique enrichie de quatre superbes dessins de M. Am.
Champod, de Genève. L'artiste a décrit avec son crayon quatre grandes
scènes de la lutte désespérée de 1870-1871. Ici le paysage du champ de
bataille ne doit rien à la fantaisie; M. Champod s'est religieusement
attaché à reproduire jusqu'aux moindres accidents du terrain, tous les
détails des localités dont l'histoire a enregistré les noms. Il a montré
les Savoisiens répandant leur sang pour la France, leur nouvelle patrie,
et ces pages sont du plus bel effet. Les quatre dessins, au surplus, ont
été mis sous les yeux du maréchal de Mac-Mahon, qui a fait répondre à
leur auteur une lettre qui est tout à fait en harmonie avec ce que nous
disions tout à l'heure à propos du retour aux allures
militaires.--Lisez:
«Le président me charge de vous remercier de cet envoi auquel il a été
très-sensible. Votre oeuvre n'est pas seulement un hommage rendu aux
courageuses victimes de notre dernière guerre. Elle sert encore à
perpétuer des souvenirs qui doivent fournir, à ceux qui ont survécu, un
bien douloureux, mais bien utile enseignement ...»
Il nous faut pourtant descendre de ces hauteurs épiques pour revenir au
_Chien-Homme_ ou à l'_Homme-Chien_, comme il vous plaira.--On vient,
rien de plus vrai, de nous amener deux échantillons d'une espèce encore
inconnue en Europe. Un chien se présente qui est un homme, tenant par la
main, oui, par la main, non par la patte, son fils Fédor, qui est un
chien. Arrangez cela, si vous pouvez. Pour les lettrés, cette exhibition
n'a rien qui choque absolument l'esprit. Il a existé, à travers les
siècles, des temps mal éclairés par le réverbère de l'histoire. A ces
époques là, le monde était à l'état d'enfance, il a existé en assez
grand nombre des natures mixtes; c'est ainsi que les Grecs, les
Étrusques et les premiers Romains (mettez les Quirites) ont connu les
Faunes, les Satyres, les Egipans, moitié hommes, moitié boucs; c'est
dans les mêmes cycles qu'ont vécu les Centaures, moitié hommes, moitié
chevaux, les Syrènes, moitié femmes, moitié poissons, les sphynx, partie
femmes, partie oiseaux. Hérodote lui-même, le père des historiens, parle
d'un dieu d'Égypte du nom d'Anubis, lequel avait un corps d'homme
surmonté d'une tête de chien. A la vérité, nous autres, enfants d'un âge
réaliste, nous disons que tout cela remonte au temps des fables; et,
pour ce qui est de l'assertion d'Hérodote, nous nous rappelons que c'est
du nom de ce conteur qu'on a formé le verbe radoter. Oui, tout ce que
vous voudrez, mais je vous défie bien d'expliquer d'une façon
satisfaisante ce que c'est que l'Homme-Chien.
Que disais-je donc tout à l'heure en parlant de traditions primitives,
de fables, de poésie et d'historiens qui ne savent pas ce qu'ils disent?
Mais ces légendes bizarres se sont remises à vivre dans la science
moderne. Il n'y a pas bien longtemps, moi qui vous parle, j'ai vu se
promener sous les arcades du Palais-Royal, de midi à quatre heures, un
grand esprit, un beau génie, un réformateur, un homme qui, ayant pris le
globe terrestre dans ses mains comme un statuaire prendrait un bloc de
terre glaise, l'a pétri et façonné d'une façon nouvelle. Je parle de
Charles Fourier, un Prométhée bourgeois, le téméraire auteur de la
Théorie des quatre mouvements, le créateur du Phalanstère. Celui-là, je
vous le répète, avait tout remanié: les astres, le ciel, la mer, la
terre, l'homme, le végétal, la bête. C'est ainsi qu'il est arrivé à nous
dire à quel point parviendra un jour le progrès.--Un jour l'homme
dessalera la mer, et il en fera un lac de limonade. Un jour l'homme
assouplira les cétacés, et, de quatre baleines attelées à un navire, il
fera les coursiers qui mèneront ces omnibus nautiques à travers les
océans.--Un jour, l'homme forcera le cèdre à porter une poire plus douce
que la pêche de Médie, et la ronce des haies à produire un raisin opale
comparable à l'ambroisie d'Homère.--Un jour l'homme accouplera le cheval
et le terrible quadrupède que les Arabes ont nommé le _Seigneur à la
grosse tête_, et de cet hymen il résultera l'hippo-lion, le plus fier,
le plus rapide des porteurs.--Il nous faut hausser les épaules de pitié,
MM. les sportmen de la Marche, qui croisent à grand'peine un cheval
anglais et un cheval du désert pour donner le jour à d'innocentes
pouliches qui font un kilomètre en dix minutes. Qu'est-ce que c'est que
ces lourdes bêtes comparées à l'hippo-lion de Charles Fourier qui, dès
sa naissance, en l'an 2500 ira en trois secondes de la butte Montmartre
à Montsouris?
En attendant cette heure tant désirée du rajeunissement de la planète,
où l'on entendra hennir l'hippo-lion, plus agile que la licorne de
Zoroastre, descendons pour cinq cents ans encore sur l'indigent petit
tas de boue où nous nous agitons sans cesse les uns les autres comme des
vers coupés. On a beaucoup chassé cette semaine, notamment chez M.
Olympe Aguado. On s'est remis à courir au bois de Boulogne. Le prince
Milan Obrenowitch, souverain de la Serbie, était de toutes les fêtes.
Une bonne et heureuse pensée; cet étranger de distinction n'a pas voulu
quitter Paris sans emporter son portrait photographié par Nadar.
Nadar a quitté le boulevard des Capucines pour la rue d'Anjou; c'est
dire qu'il n'a pas cessé d'être le photographe par excellence. Comme le
roi Léopold de Belgique, comme le shah de Perse, le prince régnant de
Serbie dont je vous parlais tout à l'heure s'est dit: «--Allons chez
Nadar», et en sortant, un jour, de la chapelle expiatoire du boulevard
Haussmann, il est entré dans les grands ateliers photographiques de ce
quartier, les mêmes qui sont devenus une des curiosités de Paris pour
tous les étrangers de distinction.--Nadar, à l'aide de ses nouveaux
procédés, a fait alors un de ces portraits qu'il fait toujours si bien.
À propos de nouvelles théâtrales, un mot en passant.
On avait prétendu que Jules Noriac faisait une pièce nouvelle sous ce
titre: _le Peuple souverain_. L'auteur de la _Timbale_ s'est empressé
avec raison de dire qu'il n'en était rien: «Il est possible, écrit-il,
que je fasse une opérette nouvelle, mais, pour sûr, elle ne portera pas
le titre qu'on a dit. Je trouve que le peuple est trop peuple pour que
je le flatte et pas assez souverain pour que je me moque de lui.»
[Illustration: SIR EDWIN LANDSEER.]
--Comment trouvez-vous ces quatre lignes là?--A ce propos, qu'on me
permette une indiscrétion touchant leur auteur. Jules Noriac compose
effectivement une opérette nouvelle; celle-là, j'en suis sûr, a pour
titre: _la Branche cassée._
Un jeune compositeur d'un très-bel avenir fait la musique de cet
ouvrage. Celui-là n'est autre que M. Gaston Serpette, qui est quelque
chose comme un grand prix de Rome. Il faut ajouter que ce jeune maître,
emporté par la violence d'une irrésistible vocation, a tout sacrifié à
la musique. Dès son enfance, on l'a chapitré, mais en vain, afin de
l'éloigner de l'art de cultiver les croches et les doubles croches. Les
siens l'ont maudit, son père, un vénérable millionnaire, l'a presque
déshérité et ne lui fait, à cause de ce fait, qu'une modique pension de
deux cents francs par mois. N'importe, M. Gaston Serpette a tenu bon. Il
s'est dit: «Je suis musicien et je ne serai jamais autre chose.» C'est
là un bon préjugé en faveur de la _Branche cassée._--Voilà ce que Paris
entier constatera très-prochainement.
Nous sommes plus que jamais en temps de chasse, il n'y a pas le moindre
doute là-dessus, n'est-ce pas.
[Illustration: Le dernier soldat Prussien ayant foulé le territoire
français. D'après la photographie de M. Bruneau.]
A ce sujet on parle beaucoup depuis quelques jours des exploits
cynégétiques d'une célèbre chanteuse.
Christine Nilsson, aujourd'hui Mme Rouzeaud, réside souvent en Russie.
Il y a quelque temps, à cinquante verstes de Saint-Pétersbourg, Ophélia
eut une fantaisie.
Qui n'aura un caprice si ce n'est la pâle et extravagante fiancée du
noble et extravagant Hamlet?
Christine Nilsson voulut assister à une chasse à l'ours.
Il y a mieux, écrit-on, elle a tué un solitaire.
Est-ce bien vrai, cet ours tué par la chanteuse? Il en est qui refusent
d'y croire. Mais à l'Opéra, les bonnes petites camarades glosent
joliment sur cette prouesse, réelle ou supposée. Il faut entendre
surtout Mlle Z***! En voilà une qui raconte vivement la chose.
--Voilà, s'écrie donc Mlle Z***, comment le fait s'est passé. Christine
cherchait un ours noir. Fi donc! c'est un ours blanc qui est venu, un
des plus féroces, avec une gueule comme doublée de satin rose et de
grandes dents de diamants. Christine a pris son remington; elle a visé
l'ours, a tiré, l'a tué, abattu, dépouillé, découpé, fait cuire et
mangé, le tout, en dix minutes de temps!
Ah! les bonnes petites camarades!
Philibert Audebrand.
[Illustration: Remise à la Prusse d'un convoi de forçats ayant opté pour
la nationalité allemande.]