FRANCE

L'événement de la semaine a été la quadruple élection du 12 octobre. Il

faut le reconnaître le succès des candidatures républicaines a été

écrasant.

En effet, dans la Loire, M. Reymond a été élu par 59,886 voix contre

24,588 données à son concurrent, M. Faure-Belon. Dans la Nièvre, la

différence en faveur de M. Turigny a été de 11,617 voix. Dans les

élections du 27 avril dernier, où les mêmes candidats s'étaient déjà

trouvés en présence, l'écart n'avait été que de 1,150. L'Assemblée avait

cru devoir alors annuler l'élection de M. Turigny et mettre le suffrage

universel en demeure de faire connaître avec plus d'éclat ses

préférences: le suffrage universel a répondu. Dans le Puy-de-Dôme, où le

parti monarchique n'avait point tenté d'opposer une candidature à celle

de M. Girot-Pouzol, celui-ci a été élu par 79,825 voix. Enfin, dans la

Haute-Garonne, où le parti monarchique avait produit la candidature de

M. Niel, et paraissait nourrir quelque espérance de succès, M. de

Rémusat l'a emporté de 39,577 voix.

Ne semble-t-il pas que l'on doive conclure de ce quadruple échec infligé

par les électeurs aux candidats du parti monarchique que le pays,

partout où il est appelé à faire connaître ses désirs, se prononce pour

la république, et que c'est encore sa parole qui seule peut trancher la

grave question de la forme du gouvernement? Cependant les journaux de la

fusion y trouvent des raisons impérieuses de conclure dans un sens tout

différent et de marcher avec plus de résolution que jamais dans la voie

où tente d'entraîner la France la majorité du 24 mai. Le _Français_

parle de la nécessité de ne pas prolonger d'un seul jour les retards qui

ont fait battre son parti aux élections du 12 octobre. De même la

_Patrie_ «appelle l'attention des promoteurs de la restauration

monarchique sur les inconvénients qu'offrent la prolongation de

l'incertitude touchant les conditions de cette restauration».

Pour l'_Univers_, c'est «la révolution qui a triomphé partout», et il

conclut: «Pour arrêter le radicalisme il faut la monarchie». Et

l'_Union_: «Voyez et jugez, parti conservateur, écrit-elle; voyez où est

l'opinion en France, jugez s'il est temps d'y apporter remède.» Le

_Journal de Paris_ conclut également au rétablissement de plus en plus

indispensable d'une monarchie: «L'heure des résolutions viriles va

sonner, dit-il. Il s'agit du salut même de la patrie. En vérité, si vous

ne rétablissez pas la monarchie par le légitime souci de rejeter la

révolution hors du gouvernement; si, après avoir rétabli la monarchie,

vous ne vous pourvoyez point d'une loi municipale qui permette à

l'autorité de gouverner, six mois ne se passeront pas avant que l'on

n'acclame le général qui réprimera l'audace des nouvelles couches

sociales, comme Tarquin le Superbe faisait des pavots de son jardin.»

Enfin, car il faut en finir, toutes semblables sont les conclusions de

l'_Assemblée nationale_: «Les élections du 12 octobre, écrit cette

feuille, sont le suprême avertissement qui nous est donné. La logique

des faits est marquée d'avance: c'est la monarchie immédiate, quelles

qu'en soient les conditions; ou bien c'est, avec des étapes qui

paraissent devoir être rapidement parcourues, retomber en Thiers, et de

Thiers en Gambetta, et de Gambetta en Turigny, et de celui-ci en Pyat,

Vermesch et Gaillard.»

Nous ne saurions voir, quant à nous, les choses sous une couleur si

foncée, et il nous semble qu'entre le drapeau blanc et le drapeau rouge,

il y a encore une place pour le drapeau tricolore. Au fond, ce qui est

en cause ici, comme le fait remarquer le _Journal des Débats_, ce n'est

plus la république, c'est le suffrage universel. Après le 24 mai, on se

faisait fort de ramener le pays le plus facilement du monde et de

dompter le suffrage universel en le «moralisant». L'expérience a prouvé

qu'il y avait beaucoup de présomption dans cet engagement. Le ministère

du 24 mai n'a rien ramené, et chaque jour le suffrage universel témoigne

qu'on avait trop compté sur sa docilité. En présence de cette

déconvenue, il serait téméraire d'espérer qu'un changement dans la forme

du gouvernement serait plus efficace pour modifier les tendances bien

connues de l'esprit national. Veut-on modifier ces tendances par la

force? Qu'on le tente. Il nous semble toutefois qu'au lieu de montrer le

poing à son temps avant de lui tourner le dos, il serait plus sage de

s'accommoder avec lui, afin de tirer de ses nécessités, au profit des

intérêts sociaux, tout le parti et le meilleur parti possible.

En attendant, tandis que le comité Changarnier délibère dans l'ombre et

le mystère, les députés fusionnistes continuent leurs tentatives auprès

de M. le comte de Chambord. Un membre du cercle des Réservoirs est parti

ces jours derniers pour Salzbourg, où se trouve en ce moment le

prétendant, auprès duquel il déploie les plus grands efforts pour

l'amener à certaines concessions capables de grouper la majorité de

l'Assemblée en un seul faisceau. A-t-il réussi? je ne sais. D'après les

bruits qui courent, M. le comte de Chambord se montrerait disposé à

céder sur le drapeau, mais en insistant sur son droit supérieur et

inhérent, et sur la nécessité pour la France de le reconnaître avant

tout. Quoi qu'il en soit, nous ne tarderons pas à être renseignés et

édifiés à cet égard, et il est probable que la réponse de M. le comte de

Chambord sera connue quand paraîtront ces lignes.

Le procès du maréchal Bazaine poursuit son cours à Trianon. Après le

rapport du général Rivière, M. le président du conseil de guerre a

ordonné, usant de son pouvoir discrétionnaire, la lecture d'un mémoire

justificatif de l'accusé, qui n'est que la reproduction de celui que le

maréchal avait lui-même publié antérieurement à son arrestation. Puis on

a passé à l'interrogatoire. Avant d'y procéder, M. le président a fait

connaître aux juges, au parquet, à la défense et au maréchal Bazaine les

divisions qu'il se proposait d'introduire dans cet interrogatoire et qui

doivent être reproduites dans l'audition des témoins.

Ces divisions sont au nombre de neuf. Les voici:

1° Prise de possession du commandement;

2° Opérations militaires depuis le 13 jusqu'au 19 août;

3º Communications avec l'empereur, le gouvernement, le maréchal de

Mac-Mahon et divers;

4° Opérations du 19 août au 1er septembre 1870;

5º Défense et approvisionnement de la place de Metz;

6° Incidents et démarches diverses pendant le mois de septembre;

7° Communications avec le gouvernement de la défense nationale;

8° Dernières négociations;

9º Capitulation.

L'interrogatoire du maréchal Bazaine a commencé lundi dernier. Il a déjà

porté sur les cinq premières divisions ci-dessus mentionnées. Ce qu'ont

été les réponses de l'accusé, nous n'avons pas à l'apprécier ici. Sur ce

point, nous croyons devoir garder pour nous nos impressions, et nous

sommes certains que tout le monde comprendra et approuvera ce sentiment

de réserve.

Une autre affaire, l'affaire Ranc, a été jugée le 13 octobre par le 3e

conseil de guerre, présidé par M. le lieutenant-colonel Deloffre. M.

Ranc n'ayant pas répondu à l'appel de son nom, le greffier a donné

lecture d'un rapport dans lequel est passée en revue toute la vie de

l'accusé et qui, sur les faits qui ont motivé les poursuites, n'apprend

rien que ne connaissent nos lecteurs depuis deux ans. À la suite de

cette lecture, le conseil, après en avoir délibéré, a condamné par

contumace M. Ranc à la peine de mort.

L'Illustration, No. 1599, 18 Octobre 1873 · 第 4 / 30 题