TU-PE-TU

<i>C'est au pays de Léon.--Est vite petite chapelle à saint

Tupetu. (En breton</i>: D'un côté ou de l'autre.)

<i>Une fois l'an, les croyants--fatalistes chrétiens--s'y rendent

en pèlerinage, afin d'obtenir, par l'entremise du Saint, le

dénoûment fatal de toute affaire nouée: la délivrance d'un

malade tenace on d'une vache pleine; ou, tout au moins, quelque

signe de l'avenir: tel que c'est écrit là-haut</i>.--Puisque cela

doit être, autant que cela soit de suite ... d'un côté ou de

l'autre--Tu-pe-tu.

<i>L'oracle fonctionne pendant la grand' messe: l'officiant fait

faire, pour chacun, un tour à la</i> Roulette-de-chance, <i>grand

cercle en bois fixé à la voûte et manoeuvré par une longue corde

que Tupetu tient lui-même dans sa main de granit. La roue,

garnie de clochettes, tourne en carillonnant; son point d'arrêt

présage l'arrêt du destin</i>:--D'un côté ou de l'autre.

<i>Et chacun s'en va comme il est venu, quitte à revenir l'an

prochain</i> ... Tu-pe-tu <i>finit fatalement par avoir son effet</i>.

Il est, dans la vieille Armorique,

Un saint--des saints le plus pointu--

Pointu comme un clocher gothique

Et comme son nom: TUPETU.

Son petit clocheton de pierre

Semble prêt à changer de bout....

Il lui faut, pour tenir debout,

Beaucoup de foi ... beaucoup de lierre....

Et, dans sa chapelle ouverte, entre

--Tête ou pieds--tout franc Breton

Pour lui tâter l'oeuf dans le ventre,

L'oeuf du destin: C'est oui?--c'est non?

--Plus fort que sainte Cunégonde

Ou Cucugnan de Quilbignon....

Petit prophète au pauvre monde,

Saint de la veine ou du guignon,

Il tient sa <i>Roulette-de-chance</i>

Qu'il vous fait aller pour cinq sous;

Ça dit bien, mieux qu'une balance,

Si l'on est dessus ou dessous.

C'est la roulette sans pareille,

Et les grelots qui sont parmi

Vont, là-haut, chatouiller l'oreille

Du coquin de Sort endormi.

Sonnette de la Providence,

Et serinette du Destin;

Carillon faux, mais argentin;

Grelottière de l'Espérance....

<i>Tu-pe-tu</i>--D'un bord ou de l'autre!

<i>Tu-pe-tu</i>--Banco--Quitte-ou-tout!

Juge-de-paix sans patenôtre....

TUPETU, saint valet d'atout!

<i>Tu-pe-tu</i>--Pas de milieu!...

TUPETU, sorcier à musique,

Croupier du tourniquet mystique

Pour les macarons du Bon-Dieu!...

Médecin héroïque, il pousse

Le mourant à sauter le pas:

Soit dans la vie à la rescousse....

Soit, à pieds joints, en plein trépas:

--<i>Tu-pe-tu!</i> cheval couronné!

--<i>Tu-pe-tu!</i> qu'on saute ou qu'on butte!

--<i>Tu-pe-tu!</i> vieillard obstiné!...

Au bout du fossé la culbute!

TUPETU, saint tout juste honnête,

Petit Janus chair et poisson!

Saint confesseur à double tête,

Saint confesseur à double fond!...

--Pile-ou-face de la vertu,

Ambigu patron des pucelles

Qui viennent t'offrir des chandelles.

Jésuite! tu dis:--<i>Tu-pe-tu!</i>...

<i>LA RAPSODIE FORAINE

et

LE PARDON DE SAINTE-ANNE</i>

<i>La Palud, 27 Août, jour du Pardon</i>.

Bénite est l'infertile plage

Où, comme la mer, tout est nud.

Sainte est la chapelle sauvage

De Sainte-Anne-de-la-Palud....

De la Bonne Femme Sainte Anne

Grand'tante du petit Jésus,

En bois pourri dans sa soutane

Riche ... plus riche que Crésus!

Contre elle la petite Vierge,

Fuseau frêle, attend <i>l'Angélus</i>;

Au coin, Joseph tenant son cierge,

Niche, en saint qu'on ne fête plus....

* * * * *

C'est le <i>Pardon</i>.--Liesse et mystères--

Déjà l'herbe rase a des poux....

--<i>Sainte Anne, Onguent des belles-mères!

Consolation des époux!</i>...

Des paroisses environnantes:

De Plougastel et Loc-Tudy,

Ils viennent tous planter leurs tentes,

Trois nuits, trois jours--jusqu'au lundi.

Trois jours, trois nuits, la palud grogne,

Selon l'antique rituel,

--Choeur séraphique et chant d'ivrogne--

Le <i>CANTIQUE SPIRITUEL</i>.

* * * * *

Mère <i>taillée à coups de hache,

Tout coeur de chêne dur et bon;

Sous l'or de ta robe se cache

L'âme en pièce d'un franc-Breton!

--Vieille verte à face usée

Comme la pierre du torrent,

Par des larmes d'amour creusée,

Séchée avec des pleurs de sang....

--Toi dont la mamelle tarie

S'est refait, pour avoir porté

La Virginité de Marie,

Une mâle virginité!

--Servante-maîtresse altière,

Très-haute devant le Très-Haut:

Au pauvre monde, pas fière,

Dame pleine de comme-il-faut!

--Bâton des aveugles! Béquille

Des vieilles! Bras des nouveaux-nés!

Mère de madame ta fille!

Parente des abandonnés!

--O Fleur de la pucelle neuve!

Fruit de l'épouse au sein grossi!

Reposoir de la femme veuve....

Et dit veuf Dante-de-merci!

--Arche de Joachim! Aïeule!

Médaille de cuivre effacé!

Gui sacré! Trèfle-quatre-feuille!

Mont d'Horeb! Souche de Jessé!

--O toi qui recouvrais la cendre,

Qui filais comme on fait chez nous,

Quand le soir venait à descendre,

Tenant</i> l'ENFANT <i>sur tes genoux;

--Toi qui fus là, seule, pour faire

Son maillot neuf à Bethléem.

Et là, pour coudre son suaire

Douloureux, à Jérusalem!...

Des croix profondes sont tes rides,

Tes cheveux sont blancs comme fils....

--Préserve des regards arides

Le berceau de nos petits-fils!

Fais venir et conserve en joie

Ceux à naître et ceux qui sont nés.

Et verse, sans que Dieu te voie,

L'eau de tes yeux sur les damnés!

Reprends dans leur chemise blanche

Les petits qui sont en langueur....

Rappelle à l'éternel Dimanche

Les vieux qui traînent en longueur.

--Dragon-gardien de la Vierge,

Garde la crèche sous ton oeil.

Que, près de toi, Joseph-concierge

Garde la propreté du seuil!

Prends pitié de la fille-mère,

Du petit au bord du chemin....

Si quelqu'un leur jette la pierre,

Que la pierre se change en pain!

--Dame bonne en mer et sur terre,

Montre-nous le ciel et le port,

Dans la tempête ou dans la guerre....

O Fanal de la bonne mort!

Humble: à tes pieds n'as point d'étoile,

Humble ... et brave pour protéger!

Dans la nue apparaît ton voile,

Pâle auréole du danger.

--Aux perdus dont la vue est grise,

--Sauf respect--perdus de boisson,

Montre le clocher de l'église

Et le chemin de la maison.

Prête ta douce et chaste flamme

Aux chrétiens qui sont ici....

Ton remède de bonne femme

Pour les bêtes-à-corne aussi!

Montre à nos femmes et servantes

L'ouvrage et la fécondité....

--Le bonjour aux âmes parentes

Qui sont bien dans l'éternité!

--Nous mettrons un cordon de cire,

De cire-vierge jaune, autour

De ta chapelle; et ferons dire

Ta messe basse au point du jour.

--Préserve notre cheminée

Des sorts et du monde-malin....

A Pâques te sera donnée

Une quenouille avec du lin.

Si nos corps sont puants sur terre,

Ta grâce est un bain de santé;

Répands sur nous, au cimetière,

Ta bonne odeur-de-sainteté.

--A l'an prochain!--Voici ton cierge:

(C'est deux livres qu'il a coûté)

... Respects à Madame la Vierge,

Sans oublier la Trinité</i>.

* * * * *

... Et les fidèles, en chemise,

<i>--Sainte Anne, ayez pitié de nous!--</i>

Font trois fois le tour de l'église

En se traînant sur leurs genoux;

Et boivent l'eau miraculeuse

Où les Job teigneux ont lavé

Leur nudité contagieuse....

<i>--Allez: la Foi vous a sauvé!--</i>

C'est là que tiennent leurs cénacles

Les pauvres, frères de Jésus.

--Ce n'est pas la cour des miracles,

Les trous sont vrais: <i>Vide latus!</i>

Sont-ils pas divins sur leurs claies,

Qu'auréole un nimbe vermeil,

Ces propriétaires de plaies,

Rubis vivants sous le soleil!...

En aboyant, un rachitique

Secoue un moignon désossé.

Coudoyant un épileptique

Qui travaille dans un fossé.

Là, ce tronc d'homme où croît l'ulcère,

Contre un tronc d'arbre où croît le gui

Ici, c'est la fille et la mère

Dansant la danse de Saint-Guy.

Cet autre pare le cautère

De son petit enfant malsain:

--L'enfant se doit à son vieux père....

--Et le chancre est un gagne-pain!

Là, c'est l'idiot de naissance,

Un <i>visité par Gabriel</i>,

Dans l'extase de l'innocence....

--L'innocent est près du ciel!--

--Tiens, passant, regarde: tout passe....

L'oeil de l'idiot est resté.

Car il est en état-de-grâce....

--Et la Grâce est l'Éternité!--

Parmi les autres, après vêpre,

Qui sont d'eau bénite arrosés,

Un cadavre, vivant de lèpre,

Fleurit--souvenir des croisés....

Puis tous ceux que les Rois de France

Guérissaient d'un toucher de doigts....

--Mais la France n'a plus de rois,

Et leur dieu suspend sa clémence.

--Charité dans leurs écuelles!...

Nos aïeux ensemble ont porté

Ces fleurs de lis en écrouelles

Dont ces <i>choisis</i> ont hérité.

--<i>Miserere</i> pour les ripailles

Des <i>Ankokrignets</i> et <i>Kakous!</i>...

Ces moignons-là sont des tenailles,

Ces béquilles donnent des coups.

Risquez-vous donc là, gens ingambes,

Mais gare pour votre toison:

Gare aux bras crochus! gare aux jambes

En <i>kyriè-èleison!</i>

... Et détourne-toi, jeune fille,

Qui viens là voir, et prendre l'air....

Peut-être, sous l'autre guenille,

Percerait la guenille en chair....

C'est qu'ils chassent là sur leurs terres!

Leurs peaux sont leurs blasons béants:

--Le droit-du-seigneur à leurs serres!...

Le droit du Seigneur de céans!--

Tas <i>d'ex-voto</i> de carne impure,

Charnier d'élus pour les cieux,

Chez le Seigneur ils sont chez eux!

--Ne sont-ils pas sa créature....

Ils grouillent dans le cimetière

On dirait les morts déroutés

N'ayant tiré de sous la pierre

Que des membres mal reboutés.

--Nous, taisons-nous!... Ils sont sacrés.

C'est la faute d'Adam punie

Le doigt d'En-haut tes a marqués:

--La Droite d'En-haut soit bénie!

Du grand troupeau, boucs émissaires

Chargés des forfaits d'ici-bas,

Sur eux Dieu purge ses colères!...

--Le pasteur de Sainte-Anne est gras.--

* * * * *

Mais une note pantelante,

Écho grelottant dans le vent

Vient battre la rumeur bêlante

De ce purgatoire ambulant

Une forme humaine qui beugle

Contre le <i>calvaire</i> se tient;

C'est comme une moitié d'aveugle:

Elle est borgne, et n'a pas de chien....

C'est une rapsode foraine

Qui donne aux gens pour un liard

<i>L'Istoyre de la Magdalayne</i>,

Du <i>Juif-Errant</i> ou <i>d'Abaylar</i>.

Elle hâle comme une plainte,

Comme une plainte de la faim,

Et, longue comme un jour sans pain,

Lamentablement, sa complainte....

--Ça chante comme ça respire,

Triste oiseau sans plume et sans nid

Vaguant où son instinct l'attire:

Autour des Bon-Dieu de granit....

Ça peut parler aussi, sans doute.

Ça peut penser comme ça voit:

Toujours devant soi la grand'route....

--Et, quand ç'a deux sous ... ça les boit.

--Femme: on dirait hélas--sa nippe

Lui pend, ficelée en jupon;

Sa dent noire serre une pipe

Eteinte....--Oh, la vie a du bon!--

Son nom ... ça se nomme Misère.

Ça s'est trouvé né par hasard.

Ça sera trouvé mort par terre....

La même chose--quelque part.

--Si tu la rencontres, Poète,

Avec son vieux sac de soldat:

C'est notre soeur ... donne--c'est fête

Pour sa pipe, un peu de tabac!...

Tu verras dans sa face creuse

Se creuser, comme dans du bois,

Un sourire; et sa main galeuse

Te faire un vrai signe de croix.

<i>CRIS D'AVEUGLE</i>.

Sur l'air bas-breton: <i>Ann hini goz</i>.

L'oeil tué n'est pas mort

Un coin le fend encor

Encloué je suis sans cercueil

On m'a planté le clou dans l'oeil

L'oeil cloué n'est pas mort

Et le coin entre encor

<i>Deus misericors

Deus misericors</i>

Le marteau bat ma tête en bois

Le marteau qui ferra la croix

<i>Deus misericors

Deus misericors</i>

Les oiseaux croque-morts

Ont donc peur à mon corps

Mon Golgotha n'est pas fini

<i>Lamma lamma sabacthani</i>

Colombes de la Mort

Soiffez après mon corps

Rouge comme un sabord

La plaie est sur le bord

Comme la gencive bavant

D'une vieille qui rit sans dent

La plaie est sur le bord

Rouge comme un sabord

Je vois des cercles d'or

Le soleil blanc me mord

J'ai deux trous percés par un fer

Rougi dans la forge d'enfer

Je vois un cercle d'or

Le feu d'en haut me mord

Dans la moelle se tord

Une larme qui sort

Je vois dedans le paradis

<i>Miserere, De profundis</i>

Dans mon crâne se tord

Du soufre en pleur qui sort

Bienheureux le bon mort

Le mort sauvé qui dort

Heureux les martyrs, les élus

Avec la Vierge et son Jésus

O bienheureux le mort

Le mort jugé qui dort

Un Chevalier dehors

Repose sans remords

Dans le cimetière bénit

Dans sa sieste de granit

L'homme en pierre dehors

A deux yeux sans remords

Ho je vous sens encor

Landes jaunes d'Armor

Je sens mon rosaire à mes doigts

Et le Christ en os sur le bois

A toi je baye encor

O ciel défunt d'Armor

Pardon de prier fort

Seigneur si c'est le sort

Mes yeux, deux bénitiers ardents

Le diable a mis ses doigts dedans

Pardon de crier fort

Seigneur contre le sort

J'entends le vent du nord

Qui bugle comme un cor

C'est l'hallali des trépassés

J'aboie après mon tour assez

J'entends le vent du nord

J'entends le glas du cor

(<i>Menez Arrez.)

<i>LA PASTORALE DE CONLIE</i>

Les amours jaunes · 第 11 / 16 题