LE POÈTE ET LA CIGALE

<i>Un poète ayant rimé,

IMPRIMÉ

Vit sa Muse dépourvue

De marraine, et presque nue:

Pas le plus petit morceau

De vers ... ou de vermisseau.

Il alla crier famine

Chez une blonde voisine,

La priant de lui prêter

Son petit

nom pour rimer.

(C'était une rime en elle)

--Oh! je vous paîrai, Marcelle,

Avant l'août, foi d'animal!

Intérêt et principal.--

La voisine est très prêteuse,

C'est son plus joli défaut:

--Quoi: c'est tout ce qu'il vous faut?

Votre Muse est bien heureuse....

Nuit et jour, à tout venant,

Rimez mon nom.... Qu'il vous plaise!

Et moi j'en serai fort aise.</i>

<i>Voyons: chantez maintenant</i>.

<i>ÇA?</i>

What?...

(SHAKESPEARE.)

Des essais?--Allons donc, je n'ai pas essayé!

Etude?--Fainéant je n'ai jamais pillé.

Volume?--Trop broché pour être relié ...

De la copie?--Hélas non, ce n'est pas payé!

Un poëme?--Merci, mais j'ai lavé ma lyre.

Un livre?--... Un livre, encor, est une chose à lire!...

Des papiers?--Non, non, Dieu merci, c'est cousu!

Album?--Ce n'est pas blanc, et c'est trop décousu.

Bouts-rimés?--Par quel bout?... Et ce n'est pas joli!

Un ouvrage?--Ce n'est poli ni repoli.

Chansons?--Je voudrais bien, ô ma petite Muse!...

Passe-temps?--Vous croyez, alors, que ça m'amuse?

--Vers?... vous avez flué des vers....--Non, c'est heurté.

--Ah, vous avez couru l'Originalité?...

--Non ... c'est une drôlesse assez drôle,--<i>de rue</i>--

Qui court encor, sitôt qu'elle se sent courue.

--Du <i>chic</i> pur?--Eh qui me donnera des ficelles!

--Du haut vol? Du haut-mal?--Pas de râle, ni d'ailes!

--Chose à mettre à la porter--... Ou dans une maison

De tolérance.--Ou bien de correction?--Mais non!

--Bon, ce n'est pas classique?--A peine est-ce français!

--Amateur?--Ai-je l'air d'un monsieur à succès?

Est-ce vieux?--Ça n'a pas quarante ans de service....

Est-ce jeune?--Avec l'âge, on guérit de ce vice.

... <i>ÇA</i> c'est naïvement une impudente <i>pose</i>;

C'est, ou ce n'est pas <i>çà</i>: rien ou quelque chose....

--Un chef-d'oeuvre?--Il se peut: je n'en ai jamais fait.

--Mais, est-ce du huron, du Gagne, ou du Musset?

--C'est du ... mais j'ai mis là mon humble nom d'auteur,

Et mon enfant n'a pas même un titre menteur.

C'est un coup de raccroc, juste ou faux, par hasard....

L'Art ne me connaît pas. Je ne connais pas l'Art.

<i>Préfecture de police, 20 mai 1873</i>

<i>PARIS</i>

Bâtard de Créole et Breton,

Il vint aussi là--fourmilière,

Bazar où rien n'est en pierre,

Où le soleil manque de ton.

--Courage! On fait queue.... Un planton

Vous pousse à la chaîne--derrière!--

... Incendie éteint, sans lumière;

Des seaux passent, vides ou non.--

Là, sa pauvre Muse pucelle

Fit le trottoir en <i>demoiselle</i>,

Ils disaient: Qu'est-ce qu'elle vend?

--Rien.--Elle restait là, stupide,

N'entendant pas sonner le vide

Et regardant passer le vent....

Là: vivre à coups de fouet!--passer

En fiacre, en correctionnelle;

Repasser à la ritournelle,

Se dépasser, et trépasser!...

--Non, petit, il faut commencer

Par être grand--simple ficelle--

Pauvre: remuer l'or à la pelle;

Obscur: un nom à tout casser!...

Le coller chez les mastroquets,

Et l'apprendre à des perroquets

Qui le chantent ou qui le sifflent....

--Musique!--C'est le paradis

Des mahomets et des houris,

Des dieux souteneurs qui se giflent!

* * * * *

«<i>Je voudrais que la rose,--Dondaine!

Fût encore au rosier,--Dondè!</i>»

Poète.--Après?... Il faut <i>la chose</i>:

Le Parnasse en escalier,

Les Dégoûteux, et la Chlorose,

Les Bedeaux, les Fous à lier....

L'Incompris couche avec sa pose,

Sous le zinc d'un mancenillier;

Le Naïf «<i>voudrait que la rose,

Dondé! fût encore au rosier!</i>»

«<i>La rose au rosier, Dondaine!</i>»

--On a le pied fait à sa chaîne.

«<i>La rose au rosier</i>»....--Trop tard!--

... «<i>La rose au rosier</i>»....--Nature!

--Ou est essayeur, pédicure,

Ou quelqu'autre chose dans l'art!

J'aimais ...--Oh, ça n'est plus de vente!

Même il faut payer: dans le tas,

Pioche la femme!--Mon amante

M'avait dit: «Je n'oublierai pas....»

... J'avais une amante là-bas

Et son ombre pâle me hante

Parmi des senteurs de lilas....

Peut-être Elle pleure....--Eh bien: chante,

Pour toi tout seul, ta nostalgie,

Tes nuits blanches sans bougie ...

Tristes vers, tristes au matin!...

Mais ici: fouette-toi d'orgie!

Charge ta paupière rougie,

Et sors ton grand air de catin!

C'est la bohême, enfant: Renie

Ta lande et ton clocher à jour,

Les mornes de ta colonie

Et les <i>bamboulas</i> au tambour.

Chanson usée et bien finie,

Ta jeunesse.... Eh, c'est bon un jour!...

Tiens:--C'est toujours neuf--calomnie

Tes pauvres amours ... et l'amour.

Evohé! ta coupe est remplie!

Jette le vin, garde la lie ...

Comme ça.--Nul n'a vu le tour.

Et qu'un jour le monsieur candide

De toi dise--Infect! Ah splendide!--

... Ou ne dise rien.--C'est plus court.

Evohé! fouaille la veine;

Evohé! misère: Éblouir!

En fille de joie, à la peine

Tombe, avec ce mot-là.--Jouir!

Rôde en la coulisse malsaine

Où vont les fruits mal secs moisir,

Moisir pour un quart-d'heure en scène....

--<i>Voir les planches, et puis mourir</i>!

Va: tréteaux, lupanars, églises,

Cour des miracles, cour d'assises:

--Quarts-d'heure d'immortalité!

Tu parais! c'est l'apothéose!!!...

Et l'on te jette quelque chose:

--Fleur en papier, ou saleté.--

Donc, <i>la tramontane</i> est montée:

Tu croiras que c'est arrivé!

Cinq-cent-millième Prométhée,

Au roc de carton peint rivé.

Hélas: quel bon oiseau de proie,

Quel vautour, quel <i>Monsieur Vautour</i>

Viendra mordre à ton petit foie

Gras, truffé?... pour quoi--Pour le four!...

Four banal!...--Adieu la curée!--

Ravalant ta rate rentrée,

Va, comme le pélican blanc,

En écorchant le chant du cygne,

Bec-jaune, te percer le flanc!...

Devant un pêcheur à ta ligne.

Tu ris.--Bien!--Fais de l'amertume,

Prends le pli, Méphisto blagueur.

De l'absinthe! et ta lèvre écume....

Dis que cela vient de ton coeur.

Fais de toi ton oeuvre posthume,

Châtre l'amour ... l'amour--longueur!

Ton poumon cicatrisé hume

Des miasmes de gloire, ô vainqueur!

Assez, n'est-ce pas? va-t'en!

Laisse

Ta bourse--dernière maîtresse--

Ton revolver--dernier ami....

Drôle de pistolet fini!

... Ou reste, et bois ton fond de vie,

Sur une nappe desservie....

<i>ÉPITAPHE</i>

Sauf les amoureux commençons ou finis

qui veulent commencer par la fin il y

a tant de choses qui finissent par le

commencement que le commencement

commence à finir par être la fin la fin

en sera que les amoureux et autres

finiront par commencer à recommencer par

ce commencement qui aura fini par n'être

que la fin retournée ce qui commencera

par être égal à l'éternité qui n'a ni

fin ni commencement et finira par être

aussi finalement égal à la rotation de

la terre où l'on aura fini par ne

distinguer plus où commence la fin d'où

finit le commencement ce qui est toute

fin de tout commencement égale à tout

commencement de toute fin ce qui est le

commencement final de l'infini défila

par l'indéfini--Égale une épitaphe égale

une préface et réciproquement

(SAGESSE DES NATIONS)

Il se tua d'ardeur, ou mourut de paresse.

S'il vit, c'est par oubli; voici ce qu'il se laisse:

--Son seul regret fut de n'être pas sa maîtresse.--

Il ne naquit par aucun bout,

Fut toujours poussé vent-de-bout,

Et fut un arlequin-ragoût,

Mélange adultère de tout.

Du <i>je-ne-sais-quoi</i>.--Mais ne sachant où;

De l'or,--mais avec pas le sou;

Des nerfs,--sans nerf. Vigueur sans force;

De l'élan,--avec une entorse;

De l'âme,--et pas de violon;

De l'amour,--mais pire étalon.

--Trop de noms pour avoir un nom.--

Coureur d'idéal,--sans idée;

Rime riche,--et jamais rimée;

Sans avoir été,--revenu;

Se retrouvant partout perdu.

Poète, en dépit de ses vers;

Artiste sans art,--à l'envers,

Philosophe,--à tort à travers.

Un drôle sérieux,--pas drôle.

Acteur, il ne sut pas son rôle;

Peintre: il jouait de la musette;

Et musicien: de la palette.

Une tête!--mais pas de tête;

Trop fou pour savoir être bête;

Prenant pour un trait le mot <i>très</i>.

--Ses vers faux furent ses seuls vrais.

Oiseau rare--et de pacotille;

Très mâle ... et quelquefois très <i>fille</i>;

Capable de tout,--bon à rien;

Gâchant bien le mal, mal le bien.

Prodigue comme était l'enfant

Du Testament,--sans testament.

Brave, et souvent, par peur du plat,

Mettant ses deux pieds dans le plat.

Coloriste enragé,--mais blême;

Incompris ...--surtout de lui-même;

Il pleura, chanta juste faux;

--Et fut un défaut sans défauts.

Ne fut <i>quelqu'un</i>, ni quelque chose

Son naturel était la <i>pose</i>.

Pas poseur,--posant pour <i>l'unique</i>;

Trop naïf, étant trop cynique;

Ne croyant à rien, croyant tout.

--Son goût était dans le dégoût.

Trop crû,--parce qu'il fut trop cuit,

Ressemblant à rien moins qu'à lui,

Il s'amusa de son ennui,

Jusqu'à s'en réveiller la nuit.

Flâneur au large,--à la dérive,

Épave qui jamais n'arrive....

Trop <i>Soi</i> pour se pouvoir souffrir,

L'esprit à sec et la tête ivre,

Fini, mais ne sachant finir,

Il mourut en s'attendant vivre

Et vécut, s'attendant mourir.

Ci-gît,--coeur sans coeur, mal planté,

Trop réussi--comme <i>raté</i>.

* * * * *

<i>LES AMOURS JAUNES</i>

* * * * *

<i>A L'ÉTERNEL MADAME</i>

Mannequin idéal, tête-de-turc du leurre,

Éternel Féminin!... repasse tes fichus;

Et viens sur mes genoux, quand je marquerai l'heure,

Me montrer comme on fait chez vous, anges déchus.

Sois pire, et fais pour nous la joie à la malheure,

Piaffe d'un pied léger dans les sentiers ardus.

Damne-toi, pure idole! et ris! et chante! et pleure,

Amante! Et meurs d'amour!... à nos moments perdus.

Fille de marbre! en rut! sois folâtre!... et pensive.

Maîtresse, chair de moi! fais-toi vierge et lascive ...

Féroce, sainte, et bête, en me cherchant un coeur....

Sois femelle de l'homme, et sers de Muse, ô femme,

Quand le poète brame en <i>Ame, en Lame, en Flamme</i>!

Puis--quand il ronflera--viens baiser ton Vainqueur!

<i>FÉMININ SINGULIER</i>

Éternel Féminin de l'éternel Jocrisse!

Fais-nous sauter, pantins nous payons les décors!

Nous éclairons la rampe.... Et toi, dans la coulisse,

Tu peux faire au pompier le pur don de ton corps.

Fais claquer sur nos dos le fouet de ton caprice,

Couronne tes genoux!... et nos têtes dix-cors;

Ris! montre tes dents! mais ... nous avons la police,

Et quelque chose en nous d'eunuque et de recors.

... Ah tu ne comprends pas?...--Moi non plus--Fais la belle

Tourne: nous sommes soûls! Et plats: Fais la cruelle!

Cravache ton pacha, ton humble serviteur!...

Après, sache tomber!--mais tomber avec grâce--

Sur notre sable fin ne laisse pas de trace!...

--C'est le métier de femme et de gladiateur.--

<i>BOHÊME DE CHIC</i>

Ne m'offrez pas un trône!

A moi tout seul je fris,

Drôle, en ma sauce jaune

De <i>chic</i> et de mépris.

Que les bottes vernies

Pleuvent du paradis,

Avec des parapluies ...

Moi, va-nu-pieds, j'en ris!

--Plate époque râpée,

Où chacun a du bien;

Où, cuistre sans épée,

Le vaurien ne vaut rien!

Papa,--pou, mais honnête,--

M'a laissé quelques sous,

Dont j'ai fait quelque dette,

Pour me payer des poux!

Son habit, mis en perce,

M'a fait de beaux haillons

Que le soleil traverse;

Mes trous sont des rayons

Dans mon chapeau, la lune

Brille à travers les trous,

Bête et vierge comme une

Pièce de cent sous!

--Gentilhomme!... à trois queues:

Mon nom mal ramassé

Se perd à bien des lieues

Au diable du passé!

Mon blason,--pas bégueule,

Est, comme moi, faquin:

--<i>Nous bandons à la gueule,

Fond troué d'arlequin</i>.--

Je pose aux devantures

Où je lis:--DÉFENDU

DE POSER DES ORDURES--

Roide comme un pendu!

Et me plante sans gêne

Dans le plat du hasard,

Comme un couteau sans gaine

Dans un plat d'épinard.

Je lève haut la cuisse

Aux bornes que je voi:

Potence, pavé, suisse,

Fille, priape ou roi!

Quand, sans tambour ni flûte.

Un servile estafier

Au violon me culbute,

Je me sens libre et fier!...

Et je laisse la vie

Pleuvoir sans me mouiller.

En attendant l'envie

De me faire empailler.

--Je dors sous ma calotte,

La calotte des cieux;

Et l'étoile palotte

Clignotte entre mes yeux.

Ma Muse est grise ou blonde ...

Je l'aime et ne sais pas;

Elle est à tout le monde ...

Mais--moi seul--je la bats!

A moi ma Chair-de-poule!

A toi! Suis-je pas beau,

Quand mon baiser te roule

A crû dans mon manteau!...

Je ris comme une folle

Et sens mal aux cheveux,

Quand ta chair fraîche colle

Contre mon cuir lépreux!

<i>Jérusalem.--Octobre</i>.

<i>GENTE DAME</i>

Il n'est plus, ô ma Dame,

D'amour en cape, en lame,

Que Vous!...

De passion sans obstacle,

Mystère à grand spectacle,

Que nous!...

Depuis les <i>Tour de Nesle</i>

Et les <i>Château de Presle</i>,

Temps frais,

Où l'on couchait en Seine

Les galants, pour leur peine....

--Après.--

Quand vous êtes <i>Frisette</i>,

Il n'est plus de grisette

Que Toi!...

Ni de rapin farouche,

Pur Rembrandt sans retouche,

Que moi!

Qu'il attende, Marquise,

Au grand mur de l'église

Flanqué,

Ton bon coupé vert-sombre,

Comme un bravo dans l'ombre,

Masqué.

--A nous!--J'arme en croisière

Mon fiacre-corsaire,

Au vent,

Bordant, comme une voile,

Le store qui nous voile:

--Avant!...

--Quartier-dolent--tourelle

Tout au haut de l'échelle....

Quel pas!

--Au sixième--Eh! madame,

C'est tomber, sur mon âme!

Bien bas!

Au grenier poétique,

Où gîte le classique

Printemps,

Viens courre, aventurière,

Ce lapin de gouttière:

<i>Vingt-ans!</i>

Ange, viens pour ton hère

Jouer à la misère

Des Dieux!

Pauvre diable à ficelles,

Lui, joue avec tes ailes.

Aux cieux!

Viens, Béatrix du Dante,

Mets dans ta main charmante

Mon front ...

Ou passe, en bonne fille,

Fière au bras de ton drille,

Le pont.

Demain, ô mâle amante,

Reviens-moi Bradamante!

Muguet!

Eschôlier en fortune,

Narguant, de vers la brune,

Le guet!

* * * * *

Les amours jaunes · 第 4 / 16 题