XI

De telles extases que je goûtai alors sans songer à les exprimer sont

la puberté de l'âme; elles sont aussi la poésie elle-même dans sa

substance la plus éthérée. Du jour où je les eus savourées dans la

coupe enivrante de mon mysticisme d'adolescent, je sentis en moi comme

une confuse révélation de poésie nouvelle. La mythologie classique de

l'Olympe ne me donnait pas de tels enivrements; je sentais que ces

fables étaient mortes et qu'on nous faisait jouer aux osselets avec

les os d'une poésie sans moelle, sans réalité et sans coeur. Je

m'ennuyais de ce néant de mensonges; le vrai m'attirait: je le

pressentais dans la nature et dans son Auteur. Une circonstance

accidentelle contribua, à la même époque, à développer davantage en

moi ces pressentiments de poëte.

Une croissance rapide et une imagination qui croissait en proportion

plus accélérée encore que mes années m'avaient jeté dans des langueurs

et dans des pâleurs qui alarmaient mes maîtres. Ils avaient, je dois

le reconnaître, une prédilection vraiment maternelle pour leur élève

favori. Le médecin du collége, consulté par eux, leur dit qu'il

fallait me fortifier par quelques gouttes d'un vin généreux, de

qualité supérieure à la fade boisson de mes condisciples, par un air

moins renfermé que celui des cours et des salles, et par quelques

heures d'un vigoureux exercice dans la campagne. Un des pères

jésuites, professeur de belles-lettres, d'une santé délicate aussi,

fut chargé par ses supérieurs de me conduire deux ou trois fois par

semaine dans ces lointaines excursions à travers les montagnes du

Bugey.

Ce professeur de belles-lettres s'appelait le père _Varlet_. Il était

du pays de Calvin, de cette Picardie, pays âpre, où la terre froide,

la culture uniforme, l'horizon bas, triste et sans autre borne que

l'éternel sillon succédant à un sillon semblable, semblent refouler

l'imagination de l'homme en lui-même et lui faire creuser l'infini,

cet horizon intérieur de l'âme. La religion, qui est extérieure et

sensuelle dans le Midi, est morne et contemplative dans ces climats.

Le père Varlet avait l'austérité de foi et de physionomie de l'homme

de son pays.

C'était un prêtre de quarante-cinq ans, d'une taille grêle et un peu

courbée par l'habitude de lire en marchant ou de rester courbé

longtemps sur l'autel en adoration fervente et tremblante devant

l'hostie qu'il venait de consacrer.

Cette ferveur ascétique était le caractère dominant de son visage; ses

yeux bleus et vifs étant presque toujours perdus dans des regards qui

ne voyaient de l'horizon que le ciel; quelquefois ils étaient si

visiblement retournés en sens inverse de la vision ordinaire qu'ils

semblaient regarder en dedans plus qu'en dehors. Sa conscience, sans

cesse et scrupuleusement examinée, était son seul horizon; le monde

extérieur n'existait pas pour lui; sa piété toute littérale n'avait ni

épanchement, ni onction, ni jouissance. C'était par obéissance qu'il

s'égarait avec moi presque sans rien voir sous les allées des bois,

aux bords des torrents et sur les montagnes de ce beau pays pendant ce

printemps. On lui traçait le matin son itinéraire, ici ou là, et il

allait parce qu'on lui avait dit d'aller. Il ne m'adressait pas deux

paroles pendant les demi-journées que devaient durer nos promenades.

Je marchais à quelque distance derrière lui, cueillant les fleurs,

découvrant les nids, écoutant les merles, regardant l'écume des

ruisseaux floconner sur les roches de leurs lits profonds, sans

m'occuper davantage de lui que je ne m'occupais de l'ombre de mon

corps, qui marchait devant moi quand je tournais le dos au soleil

couchant.

Il tenait toujours un livre ouvert à la main; ce n'était pas un livre

profane: c'était bien assez pour lui de les lire et de les expliquer

par devoir aux élèves de sa classe à l'heure des leçons. Toute cette

littérature païenne et mythologique n'avait aucun charme pour lui; ce

livre était son bréviaire, son psautier, ou l'_Imitation de

Jésus-Christ_, ou quelque livre latin de dévotion à l'usage de son

ordre et recommandé par ses supérieurs. Il s'arrêtait de temps en

temps, sans même s'en apercevoir, pour faire le signe de la croix,

après l'antienne, avec une telle componction de visage qu'on voyait sa

tête découverte, prématurément chauve, fumer de zèle plus que de sueur

au soleil. Il ne vivait réellement pas sur la terre; sa conversation,

comme disent les mystiques, était toute avec les anges; mais

c'étaient des anges sévères, qui ne souriaient jamais aux charmes

terrestres de la création.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 175 / 237 题