De telles extases que je goûtai alors sans songer à les exprimer sont
la puberté de l'âme; elles sont aussi la poésie elle-même dans sa
substance la plus éthérée. Du jour où je les eus savourées dans la
coupe enivrante de mon mysticisme d'adolescent, je sentis en moi comme
une confuse révélation de poésie nouvelle. La mythologie classique de
l'Olympe ne me donnait pas de tels enivrements; je sentais que ces
fables étaient mortes et qu'on nous faisait jouer aux osselets avec
les os d'une poésie sans moelle, sans réalité et sans coeur. Je
m'ennuyais de ce néant de mensonges; le vrai m'attirait: je le
pressentais dans la nature et dans son Auteur. Une circonstance
accidentelle contribua, à la même époque, à développer davantage en
moi ces pressentiments de poëte.
Une croissance rapide et une imagination qui croissait en proportion
plus accélérée encore que mes années m'avaient jeté dans des langueurs
et dans des pâleurs qui alarmaient mes maîtres. Ils avaient, je dois
le reconnaître, une prédilection vraiment maternelle pour leur élève
favori. Le médecin du collége, consulté par eux, leur dit qu'il
fallait me fortifier par quelques gouttes d'un vin généreux, de
qualité supérieure à la fade boisson de mes condisciples, par un air
moins renfermé que celui des cours et des salles, et par quelques
heures d'un vigoureux exercice dans la campagne. Un des pères
jésuites, professeur de belles-lettres, d'une santé délicate aussi,
fut chargé par ses supérieurs de me conduire deux ou trois fois par
semaine dans ces lointaines excursions à travers les montagnes du
Bugey.
Ce professeur de belles-lettres s'appelait le père _Varlet_. Il était
du pays de Calvin, de cette Picardie, pays âpre, où la terre froide,
la culture uniforme, l'horizon bas, triste et sans autre borne que
l'éternel sillon succédant à un sillon semblable, semblent refouler
l'imagination de l'homme en lui-même et lui faire creuser l'infini,
cet horizon intérieur de l'âme. La religion, qui est extérieure et
sensuelle dans le Midi, est morne et contemplative dans ces climats.
Le père Varlet avait l'austérité de foi et de physionomie de l'homme
de son pays.
C'était un prêtre de quarante-cinq ans, d'une taille grêle et un peu
courbée par l'habitude de lire en marchant ou de rester courbé
longtemps sur l'autel en adoration fervente et tremblante devant
l'hostie qu'il venait de consacrer.
Cette ferveur ascétique était le caractère dominant de son visage; ses
yeux bleus et vifs étant presque toujours perdus dans des regards qui
ne voyaient de l'horizon que le ciel; quelquefois ils étaient si
visiblement retournés en sens inverse de la vision ordinaire qu'ils
semblaient regarder en dedans plus qu'en dehors. Sa conscience, sans
cesse et scrupuleusement examinée, était son seul horizon; le monde
extérieur n'existait pas pour lui; sa piété toute littérale n'avait ni
épanchement, ni onction, ni jouissance. C'était par obéissance qu'il
s'égarait avec moi presque sans rien voir sous les allées des bois,
aux bords des torrents et sur les montagnes de ce beau pays pendant ce
printemps. On lui traçait le matin son itinéraire, ici ou là, et il
allait parce qu'on lui avait dit d'aller. Il ne m'adressait pas deux
paroles pendant les demi-journées que devaient durer nos promenades.
Je marchais à quelque distance derrière lui, cueillant les fleurs,
découvrant les nids, écoutant les merles, regardant l'écume des
ruisseaux floconner sur les roches de leurs lits profonds, sans
m'occuper davantage de lui que je ne m'occupais de l'ombre de mon
corps, qui marchait devant moi quand je tournais le dos au soleil
couchant.
Il tenait toujours un livre ouvert à la main; ce n'était pas un livre
profane: c'était bien assez pour lui de les lire et de les expliquer
par devoir aux élèves de sa classe à l'heure des leçons. Toute cette
littérature païenne et mythologique n'avait aucun charme pour lui; ce
livre était son bréviaire, son psautier, ou l'_Imitation de
Jésus-Christ_, ou quelque livre latin de dévotion à l'usage de son
ordre et recommandé par ses supérieurs. Il s'arrêtait de temps en
temps, sans même s'en apercevoir, pour faire le signe de la croix,
après l'antienne, avec une telle componction de visage qu'on voyait sa
tête découverte, prématurément chauve, fumer de zèle plus que de sueur
au soleil. Il ne vivait réellement pas sur la terre; sa conversation,
comme disent les mystiques, était toute avec les anges; mais
c'étaient des anges sévères, qui ne souriaient jamais aux charmes
terrestres de la création.