Je sortais d'une autre maison d'éducation toute vénale, dans un sombre
et sordide faubourg de Lyon. Les maîtres y étaient froids comme des
geôliers, les enfants aigris et méchants comme des captifs. Tout y
était contrainte ou terreur, violence ou révolte. J'y avais pris
l'horreur de ces bercails d'enfants. Le mal du pays ou plutôt le mal
du foyer natal me dévorait. Je m'attendais, hélas! à retrouver les
mêmes chaînes et les mêmes supplices au collége de Belley. Je fus
agréablement surpris d'y trouver dans les maîtres et dans les
disciples une physionomie toute différente. Les maîtres me reçurent
des mains de ma mère avec une bonté indulgente qui me prédisposa
moi-même au respect; les écoliers, au lieu d'abuser de leur nombre et
de leur supériorité contre les nouveaux venus, m'accueillirent avec
toute la prévenance et toute la délicatesse qu'on doit à un hôte
étranger et triste de son isolement parmi eux; ils m'abordèrent
timidement et cordialement; ils m'initièrent doucement aux règles, aux
habitudes, aux plaisirs de la maison; ils semblèrent partager, pour
les adoucir, les regrets et les larmes que me coûtait la séparation
d'avec ma mère. En peu de jours j'eus le choix des consolateurs et des
amis. À cet accueil des maîtres et des élèves mon coeur aigri ne
résista pas; je sentis ma fibre irritée se détendre et s'assouplir
avec une heureuse émulation. La discipline volontaire et toute
paternelle de la maison, un autre régime firent de moi un autre
enfant. Je ne puis pas dire que j'aimai jamais cette captivité du
collége: né et élevé dans la sauvage liberté des champs, les murs me
furent toujours odieux; ils pèsent sur mon âme encore aujourd'hui: je
vis dans l'horizon plus que dans moi-même.