XXII

Béranger, en homme honnête et vraiment politique, bien qu'il fût comme

moi partisan des grands développements de la liberté et de la charité

populaire en France, ne trempa pas de coeur ou du doigt dans cette

coalition des ministres de Louis-Philippe contre leur propre trône. Il

fut vivement ému de quelques harangues prononcées par moi à la Chambre

pour soutenir, au nom de la conscience publique, le ministère de M.

Molé contre les assauts des anciens amis du roi, devenus ses plus

implacables adversaires.

Il accourut chez moi. «Bravo! me dit-il; jusqu'ici je ne vous croyais

qu'un poëte, plus tard je vous ai cru un orateur; à dater de ce jour

je vous crois un homme politique. Ces hommes ne savent ni ce qu'ils

disent ni ce qu'ils font. Ils sapent l'édifice que nous avons

construit ensemble, et, quand ils auront réussi, il n'y aura plus de

place pour personne. Jugez de leur conduite, puisqu'elle révolte même

des républicains comme moi! car le cri de la conscience est au-dessus

même des opinions! Continuez, et lavez-vous les mains de leurs

coalitions! Ces hommes ne sont pas des Samsons! Ils ne soutiendront

pas le toit quand ils auront ébranlé le pilier! Si jamais ils

réussissent, vous nous aiderez à sauver le peuple qui est dessous!» Ce

furent ses propres paroles; elles eurent des témoins qui parlent

encore. Nos liens furent resserrés par cette approbation, et notre

relation devint familiarité; plus tard encore elle devint tendresse.

C'est ainsi que j'avais connu Béranger. Revenons à son grand rôle dans

la révolution de 1830 et à l'explication qu'il donnait volontiers de

ce rôle tant reproché par les impatients de son parti.

«Les révolutions, me dit-il, sont toujours des surprises; voilà

pourquoi elles sont si dangereuses. Nous fûmes surpris par les

journées de Juillet; nous ne nous attendions pas à tant d'audace et à

tant d'étourderie de la part de Charles X. La partie n'était pas liée

entre nous; nous étions une (ligue) de mécontents, nous n'étions

nullement une conjuration avec un but, un mot d'ordre, un chef nommé

d'avance. Les uns étaient des soldats, comme les officiers de la

Loire; les autres des républicains, comme Lafayette; ceux-ci des

constitutionnels, ceux-là des anarchistes, le plus grand nombre des

combattants sortis du pavé et animés par la poudre sans autre but que

de verser leur sang pour quelque chose, peu importe quoi! Il y a des

heures où le sang a besoin de se répandre généreusement en France: le

peuple a plus de sang que d'idées; enfin il y avait les vaniteux,

parti inconséquent, immense à Paris, dans l'industrie, le commerce, la

banque. Ce parti qui voulait bien substituer son orgueil plébéien au

vieil orgueil aristocratique, mais il ne voulait pas élever le peuple

à sa hauteur par une égalité périlleuse. Dans cette Babel d'opinions

qui se fusillaient dans les rues de Paris, nul n'entendait l'autre. Je

sentis qu'une fusillade n'était pas une société, qu'une révolution

n'était pas à elle-même son propre but, et qu'il fallait se hâter de

lui imposer à elle-même un gouvernement pour qu'elle eût un terme et

un nom.

«J'étais lié d'opinions avec tous les hommes principaux de

l'opposition et d'amitié plus étroite avec Laffitte. Son hôtel était

devenu le quartier général des meneurs et des menés: je m'y rendis

pour souffler la paix dans les rues, une idée dans les têtes, une

initiative dans les coeurs. J'y vis Thiers, Sébastiani, Mauguin, le

duc de Choiseul, Lafayette, Mignet, Benjamin Constant et cent autres.

Ils écoutaient les bruits de la rue et ils attendaient pour se décider

l'heure du hasard. C'était le conseil de l'hésitation; nul n'osait

dire ce qu'il voulait, le plus grand nombre ne le savait pas. Chaque

flot du peuple qui pénétrait dans les vastes cours et dans les

vestibules de l'hôtel faisait changer, par ses cris de victoire ou de

colère, les paroles sur les lèvres des orateurs délibérants. Ma

popularité libérale parmi la jeunesse lettrée, mon républicanisme

présumé parmi les républicains, mon nom, mes chansons dans la mémoire

du peuple, mon costume d'artisan aisé qui coudoie sans l'offusquer la

multitude, me faisaient passer, entrer, sortir, acclamer partout. Je

ne haranguais pas: ce n'est pas ma manière; chacun me prenant à part

dans une embrasure de croisée ou dans une cour pour me demander: Que

faut-il faire? Je ne le disais pas, je l'insinuais; je voyais que

cette révolution allait se perdre si on ne lui creusait pas vite son

lit. Les uns voulaient négocier avec Charles X et se contenter d'un

changement de ministère; les autres étaient satisfaits d'une

abdication et d'une régence; ceux-ci formaient un gouvernement

municipal et provisoire à l'hôtel de ville avec Mauguin; ceux-là

exhumaient l'honnête et intrépide Lafayette de ses quarante ans

d'obscurité pour exhumer avec lui la république dont il était le

symbole; le plus grand nombre flottait sans parti pris dans les rues

et sur les places publiques, dans l'ivresse d'une victoire où Paris

n'avait gagné qu'un champ de bataille.

«Laffitte, dont j'étais l'oracle et l'ami, était étendu sur un

fauteuil, son pied foulé sur un tabouret, écoutant tout le monde,

souriant à tous les avis, semant selon son habitude les mots

spirituels à l'oreille de l'un et de l'autre, penchant secrètement

pour la monarchie et pour le duc d'Orléans, mais n'osant le dire trop

haut de peur d'avorter dans un cri de trahison poussé par le peuple.

«Il m'envoyait chercher à chaque instant dans ses jardins ou dans ses

cours, pour avoir un conseil ou un appui dans ma personne; il ne

craignait pas de se tromper s'il se trompait avec moi: n'étais-je pas

la popularité vivante?

«Dépêchez-vous de proclamer la royauté du duc d'Orléans, lui dis-je à

l'oreille, accoudé sur le dossier de son fauteuil, sans quoi la

révolution ne sera qu'une émeute.

«Je me retirai.

«Dans la nuit, les négociations avec le duc d'Orléans aboutirent à ce

que vous savez.

«Le lendemain matin j'étais chez Laffitte quand on commença à jeter le

nom du roi futur dans le peuple. Il y eut un frémissement de mauvais

augure dans la multitude qui remplissait les cours. Mes amis

m'interpellèrent quand je sortis.--Eh quoi! vous aussi, Béranger,

vous, républicain, vous nous créez un roi?--Je pris à part les plus

échauffés.--Non, leur dis-je, comprenez-moi bien, je ne crée pas un

roi, je jette une planche sur le ruisseau! Et je m'en allai.

«Ce ruisseau était de sang, ne l'oubliez pas! Lafayette ne fit-il pas

comme moi quelques heures après? Cependant Lafayette était plus engagé

que moi avec la république; moi je n'étais engagé qu'avec le peuple.

«On m'aborda de tous côtés dans les rues pour me demander compte de ce

qu'ils appelaient mon revirement et mon imprudence.--N'était-ce pas le

moment, me disaient-ils, d'abolir la royauté, qui s'était abolie

elle-même?--Patience, mes amis, disais-je avec impatience: on n'abolit

pas la royauté, on l'use. Allez par degrés à la liberté, si vous ne

voulez pas que votre triomphe soit une chute. Cette royauté sera usée

avant peu d'années. Quant à moi, je l'ai prise comme un expédient qui

vous est utile aujourd'hui, mais je n'en prends pas la responsabilité,

et j'en sors avant d'y être entré, pour me conserver libre de la

combattre si elle s'arrête ou si elle recule!

«Voilà, mon ami, ajouta-t-il, tout mon rôle dans les journées de 1830:

j'ai été le souffleur de l'événement, j'ai laissé la responsabilité

aux ambitieux et aux dupes: qu'en pensez-vous?

«--Je pense sincèrement que vous avez eu tort à cette époque, lui

dis-je, tort non pas de refaire une monarchie constitutionnelle pour

terminer vite la guerre civile par une transaction prompte et

souveraine entre tous les partis, mais tort d'avoir pris votre

monarchie ailleurs qu'où elle était.

«Rappeler Charles X, vous ne le pouviez pas: c'était vous déclarer

vaincus; relever une dynastie napoléonienne, vous ne le pouviez pas:

vous n'aviez pas sous la main le rejeton, et l'Europe à ce moment

aurait vu dans le rétablissement d'un Napoléon une déclaration de

guerre au genre humain à peine pacifié. La République! Elle s'appelait

alors _terreur_; elle n'avait pas montré alors, comme en 1848, qu'elle

pouvait être innocente contre les têtes et les propriétés, et qu'elle

pouvait se défendre contre les utopies et les démagogismes avec le

bras de la France. Le duc d'Orléans! vous ne le deviez pas: pour faire

respecter une monarchie vous commenciez par abaisser le monarque, car

vous ne lui offriez un trône qu'à la condition de répudier son devoir

de prince, de proscrire sa famille et d'éloigner les royalistes. Une

telle contradiction entre le nom d'un prince du sang et son rôle de

roi révolutionnaire faisait du duc d'Orléans un instrument de parti,

votre complice, mais n'en faisait pas un vrai roi. Quelle force

vouliez-vous qu'il eût contre les républicains qu'il avait écartés,

contre les royalistes qu'il avait offensés, et contre vous-même de qui

il avait reçu la couronne par une mauvaise complaisance? Vous vouliez

user la royauté en sa personne, vous n'aviez pas besoin de temps pour

cela: en un jour vous l'aviez descendue de sa base! Vous n'aviez donc,

vous et vos amis, puisque vous reculiez d'effroi, vous n'aviez qu'à

couronner l'héritier légitime dans la personne d'un enfant sorti du

trône et innocent du règne. Cet enfant était roi de l'ancien régime,

vous l'auriez fait roi du nouveau siècle. Une régence, dont vous étiez

les conseillers, des Chambres, dont vous étiez les élus, vous

garantissaient le gouvernement. L'Europe vous admirait, les royalistes

se ralliaient à vous, les constitutionnels vous livraient la

Constitution comme à ceux qui avaient su la défendre et la sauver!

Vous auriez été vous-même moins populaire pendant trois jours, mais

plus approuvé pendant un siècle. Ah! si j'avais cru comme vous, en

1848, qu'il fallait rétablir une royauté, et si j'avais eu dans la

main un enfant-roi, héritier légal d'un trône séculaire, un berceau

aurait pu être à cette époque une politique! Mais je ne l'ai pas cru.

«--Peut-être avez-vous raison, me dit-il en penchant sa lourde tête,

mais moi je n'avais pas tort: vous étiez Lamartine, j'étais Béranger.»

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 143 / 237 题