Cette amitié devint plus étroite et ces visites plus fréquentes à
mesure que les circonstances politiques devinrent plus menaçantes pour
le gouvernement de Louis-Philippe, et que les crises, dont ce
gouvernement et la France étaient agités par l'ambition des orateurs
et des écrivains dont ce gouvernement était l'ouvrage, se
rapprochèrent davantage d'un tragique et inévitable dénoûment.
On a vu que la royauté de 1830 était à son origine aussi antipathique
à mon coeur qu'à ma raison; à tort ou à droit, je ne croyais ni à son
titre, ni à son utilité, ni à sa durée; mais puisque la France, qui a
tous les droits, l'avait adoptée, et puisque le pire des gouvernements
est d'être sans gouvernement, je ne conspirais pas contre cette
royauté; je la subissais en bon citoyen qui ne veut pas, pour des
préférences ou pour des répugnances, précipiter son pays dans
l'anarchie et l'Europe dans une mer de sang. Le roi m'avait fait
appeler déjà deux fois pour vaincre ma résistance et pour me séduire.
Il avait employé, avec l'habileté qui lui était naturelle, tout ce qui
peut toucher le coeur, convaincre l'esprit, flatter l'amour-propre,
griser l'ambition; tout, jusqu'aux confidences les plus abandonnées,
jusqu'aux prières, et, le croira-t-on? jusqu'aux larmes de situation,
en pressant mes deux mains dans les siennes.
J'étais resté respectueux, ému, mais inébranlable.
«Je ne juge pas votre conduite en 1830, lui avais-je répondu: votre
conscience est votre seul juge. Vous pouvez avoir cru que votre
royauté était nécessaire pour sauver votre patrie; mais il n'y a que
vous en France qui ayez le droit de vous croire nécessaire; quant à
nous, simples et obscurs citoyens, ces sacrifices de nous-mêmes et ces
sacrifices de notre famille ne nous sont jamais commandés. Nous
pouvons donc rester fidèles à nos sentiments et à nos convictions sans
nuire au pays; mes sentiments et mes convictions sont également
opposés à ce qui a été fait par votre parti et accepté par vous en
juillet 1830. Je ne puis donc à aucun prix me rallier à votre
gouvernement autrement qu'en votant et en parlant à la Chambre dans
l'intérêt impartial de mon pays. C'est le rôle ingrat que j'y ai pris
et que je suis résolu à y tenir. Vous m'avez touché par votre
éloquence; vous seriez un orateur très-éminent et très-persuasif dans
les conseils de votre pays, si vous n'étiez pas son roi; mais vous ne
m'avez pas convaincu. Je vous admire comme homme et je vous plains
comme roi. Restons chacun ce que nous sommes: vous sur ce trône auquel
vous vous êtes condamné; moi dans l'obscurité, mon seul apanage et mon
seul devoir. Je n'attaquerai pas votre gouvernement; je pourrai même
avoir à le défendre comme volontaire de l'ordre, mais je ne m'y
rallierai jamais par un intérêt.»
Ceci fut dit dans les formes indirectes et respectueuses commandées
par l'usage à un simple député parlant à un roi.