Béranger lui adressa ses premières poésies comme au Mécène naturel des
jeunes talents qui se souvenaient de la République et qui voulaient,
tout en aspirant à la renommée, garder la dignité de leurs
préférences. La lettre de Béranger, dit-il lui-même, était
admirablement calculée pour que le républicanisme avoué par le jeune
poëte fut une caresse noble aux opinions présumées de Lucien, sans
être une brutalité démagogique. On ne connaît pas la lettre, mais on
peut s'en rapporter en fait de nuance à la dignité fière et fine de
Béranger, un des plus habiles écrivains qui aient jamais aiguisé sur
une page la pointe d'une plume de diplomate.
Lucien lut la lettre, accueillit le jeune homme, le caressa et lui
conseilla d'être neuf par le sujet sans cesser jamais d'être classique
par le style. Il fit mieux; joignant la libéralité à la leçon, il pria
Béranger d'accepter son propre traitement de 1,500 francs comme membre
de l'Institut. Il voulait, disait-il, lui assurer ainsi le loisir
poétique. Béranger ne crut pas déroger à sa dignité en acceptant de
l'amitié ce qu'il aurait refusé de la puissance. Ce traitement, tout
littéraire de sa nature, inutile à l'opulent césarien, n'était que le
gage de l'indépendance au lieu d'être la solde de la servilité. Jamais
le jeune poëte n'oublia ce service: il avait coulé du coeur de Lucien
comme une prière, il avait touché le coeur de Béranger comme un
sentiment. Il y eut peut-être toujours un peu de cette reconnaissance
honorable dans la faiblesse de Béranger pour la gloire militaire du
héros de la famille.