II

Béranger lui adressa ses premières poésies comme au Mécène naturel des

jeunes talents qui se souvenaient de la République et qui voulaient,

tout en aspirant à la renommée, garder la dignité de leurs

préférences. La lettre de Béranger, dit-il lui-même, était

admirablement calculée pour que le républicanisme avoué par le jeune

poëte fut une caresse noble aux opinions présumées de Lucien, sans

être une brutalité démagogique. On ne connaît pas la lettre, mais on

peut s'en rapporter en fait de nuance à la dignité fière et fine de

Béranger, un des plus habiles écrivains qui aient jamais aiguisé sur

une page la pointe d'une plume de diplomate.

Lucien lut la lettre, accueillit le jeune homme, le caressa et lui

conseilla d'être neuf par le sujet sans cesser jamais d'être classique

par le style. Il fit mieux; joignant la libéralité à la leçon, il pria

Béranger d'accepter son propre traitement de 1,500 francs comme membre

de l'Institut. Il voulait, disait-il, lui assurer ainsi le loisir

poétique. Béranger ne crut pas déroger à sa dignité en acceptant de

l'amitié ce qu'il aurait refusé de la puissance. Ce traitement, tout

littéraire de sa nature, inutile à l'opulent césarien, n'était que le

gage de l'indépendance au lieu d'être la solde de la servilité. Jamais

le jeune poëte n'oublia ce service: il avait coulé du coeur de Lucien

comme une prière, il avait touché le coeur de Béranger comme un

sentiment. Il y eut peut-être toujours un peu de cette reconnaissance

honorable dans la faiblesse de Béranger pour la gloire militaire du

héros de la famille.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 124 / 237 题