XXXVI

On voit que le chantre futur de l'amour de la gloire sentait déjà le

néant de la gloire et de l'amour, et qu'il avait le pressentiment

lointain de ce détachement des grandeurs humaines, qui devint

longtemps après la sagesse de ses vieux jours.

On voit aussi que, si Béranger avait persévéré dans ce genre sérieux

et mélancolique de poésie, qui était plus qu'on ne le croit la

tendance de son âme, il aurait égalé les poëtes les plus sensibles et

les plus mélodieux de son siècle.

C'est à peu près à la même époque qu'il composa une épître sur le

rétablissement du culte public en France, et une méditation funèbre

sur les révolutions des empires, dans laquelle il parle ainsi des

Bourbons immolés ou proscrits:

Des hommes étaient nés pour le trône du monde;

Huit siècles l'assuraient à leur race féconde.

Dieu veut! soudain, aux yeux de cent peuples surpris,

Les uns sont égorgés, les autres en partage

Portent, au lieu de sceptre, un bâton de voyage.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au milieu des tombeaux qu'environnait la nuit,

Ainsi je méditais, par leur silence instruit.

Les fils viennent ici se réunir aux pères,

Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y foulaient naguères,

Disais-je, quand l'éclat des premiers feux du jour

Par le chant des oiseaux ranima ce séjour.

Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles,

Passer par des palais des familles nouvelles.

Familles et palais, il verra tout périr.

Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir;

Sortir l'homme, produit par la cendre des hommes;

Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes,

Lui-même, à ce grand deuil fatigué d'avoir lui,

S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui!...»

À ces élégies grecques, à ces vers sur le rétablissement du culte des

aïeux, à ces méditations bibliques sur l'écroulement des Bourbons

égorgés ou proscrits, à ces évocations au nouvel empire fondé, selon

le poëte, par un homme suscité de Dieu, ne croit-on pas entendre un

néophite de Fontanes, de Chateaubriand, dans ce jeune homme qui sera

un jour l'ennemi du trône, la terreur du temple, le moqueur des

Bourbons, l'Homère populaire de la Grande-Armée, le républicain, non

du présent, mais de l'avenir?... On a beaucoup parlé de l'instabilité

des choses humaines; mais l'instabilité de l'esprit humain, y a-t-on

jamais fait assez d'attention? Et cette instabilité, comme on l'a trop

dit, est-elle toujours mobilité, intérêt, faiblesse, apostasie dans

les hommes pensants? Non, elle s'appelle aussi progrès dans les fortes

têtes capables de contenir plus d'une idée pendant la durée d'une

longue vie. Cette vie ne change-t-elle pas constamment le point de vue

de l'homme et l'aspect des choses? Quand le navire qui vous porte

vogue sur le fleuve, voyez-vous donc toujours le même rivage? Et quand

le rivage mobile a changé en effet, est-ce donc un devoir stupide de

soutenir que vous voyez toujours le même arbre ou la même masure

devant vous? Non, ce n'est pas là devoir; c'est obstination ou cécité!

Changer en mal, c'est faiblesse; changer en bien, c'est vertu.

Béranger changea d'abord en mal, selon nous; puis il changea en bien;

et c'est de ce dernier changement que nous parlons ici.

Quoi qu'il en soit, voilà le Béranger de vingt ans; nous allons voir

le Béranger de quarante. Mais j'avoue que j'ai hâte d'arriver au

Béranger de soixante; car je n'ai pas connu d'homme qui ait été aussi

élaboré, aussi perfectionné moralement par les années que ce

vieillard. Nul ne fut plus près d'arriver à la sublimité de sa nature,

quand le temps le cueillit mûrissant toujours. Le vrai nom de

Béranger, selon moi, c'était PROGRÈS: progrès de la raison, progrès de

la philosophie, progrès de la politique, progrès de la charité,

progrès de la vérité dans un ami sincère du bien, progrès du peuple

dont il était le symbole et à qui il devait apprendre à grandir en

lui.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 120 / 237 题