Béatrice parle d'abord dans une langue mystique, semblable à celle des
anges, et avec un accent qui rappelle l'impassibilité des purs
esprits; puis insensiblement la femme et l'amante se retrouvent dans
l'immortelle, et elle reproche sévèrement à son amant les distractions
amoureuses qu'il a laissées empiéter dans son coeur sur le souvenir
sacré de leur premier amour.
«L'aspect de mon visage le soutint quelque temps,» dit-elle aux âmes
attentives, «et, en laissant briller sur lui mes jeunes yeux, je le
guidai dans le droit chemin.--Mais si tôt que je fus au seuil de mon
second âge et que j'eus changé de vie en ces lieux,--celui-ci,»
ajoute-t-elle avec un geste de reproche, «se détacha de moi pour se
donner à d'autres.»--(Allusion poignante aux nombreux amours profanes
que Boccace et les autres historiens reprochent au Dante après la mort
de Béatrice.) Puis elle reprend:
«Quand de la chair je fus transfigurée en esprit pur, et que ma
véritable beauté se fut accrue avec ma vertu, je lui devins moins
chère et moins séduisante.--Il tourna ses pas vers de fausses voies,
fausses images du vrai beau, qui ne tiennent rien de ce qu'elles
promettent.--Et rien ne me servit de demander pour lui des
inspirations, par lesquelles, et en songe et autrement, je le
rappelais à moi, tant il en avait peu de mémoire.--Il tomba si bas que
tous les moyens de le sauver étaient épuisés et qu'il ne restait qu'à
l'épouvanter en lui montrant la race perdue des damnés.--C'est pour
cela que je visitai la porte des morts, et que mes prières et mes
larmes furent adressées à _celui_ qui l'a conduit ici en haut!--Le
décret suprême de Dieu serait vain si l'on passait ce fleuve de
l'oubli, et si l'on goûtait la manne céleste en ces lieux sans avoir
versé une larme de pénitence, en signe d'absolution!»
Ainsi finit le trentième chant du _Purgatoire_. Les olympes et les
enfers d'Homère, de Virgile, de Milton, de Fénelon, n'ont ni une plus
belle scène, ni une rencontre plus pathétique, ni un plus divin
langage. La sainteté de l'âme béatifiée, le ressentiment amoureux de
la femme, la honte silencieuse de l'amant infidèle, la foi du chrétien
repentant, la joie du poëte qui retrouve sa jeunesse, son innocence et
sa vertu dans la première créature qu'il a aimée, y sont fondus dans
une telle harmonie de couleurs, de sentiments, de remords, de joie, de
larmes, d'adoration, qu'ils rendent à la fois le drame aussi divin
qu'humain dans l'âme des deux amants sur les confins des deux mondes.
Il est impossible de ne pas reconnaître que Pétrarque s'est inspiré de
ce platonisme précurseur de Dante dans ses amours avec Laure, et que
Milton a imité, sans les surpasser, ces peintures et ces dialogues
dans ces scènes d'Éden entre la première des femmes, et le premier des
époux. Si Dante avait beaucoup de pareilles inspirations, il aurait
réuni à la sauvage rudesse du pinceau de Michel-Ange la suave
innocence de la palette du Corrége.