XIX

Béatrice parle d'abord dans une langue mystique, semblable à celle des

anges, et avec un accent qui rappelle l'impassibilité des purs

esprits; puis insensiblement la femme et l'amante se retrouvent dans

l'immortelle, et elle reproche sévèrement à son amant les distractions

amoureuses qu'il a laissées empiéter dans son coeur sur le souvenir

sacré de leur premier amour.

«L'aspect de mon visage le soutint quelque temps,» dit-elle aux âmes

attentives, «et, en laissant briller sur lui mes jeunes yeux, je le

guidai dans le droit chemin.--Mais si tôt que je fus au seuil de mon

second âge et que j'eus changé de vie en ces lieux,--celui-ci,»

ajoute-t-elle avec un geste de reproche, «se détacha de moi pour se

donner à d'autres.»--(Allusion poignante aux nombreux amours profanes

que Boccace et les autres historiens reprochent au Dante après la mort

de Béatrice.) Puis elle reprend:

«Quand de la chair je fus transfigurée en esprit pur, et que ma

véritable beauté se fut accrue avec ma vertu, je lui devins moins

chère et moins séduisante.--Il tourna ses pas vers de fausses voies,

fausses images du vrai beau, qui ne tiennent rien de ce qu'elles

promettent.--Et rien ne me servit de demander pour lui des

inspirations, par lesquelles, et en songe et autrement, je le

rappelais à moi, tant il en avait peu de mémoire.--Il tomba si bas que

tous les moyens de le sauver étaient épuisés et qu'il ne restait qu'à

l'épouvanter en lui montrant la race perdue des damnés.--C'est pour

cela que je visitai la porte des morts, et que mes prières et mes

larmes furent adressées à _celui_ qui l'a conduit ici en haut!--Le

décret suprême de Dieu serait vain si l'on passait ce fleuve de

l'oubli, et si l'on goûtait la manne céleste en ces lieux sans avoir

versé une larme de pénitence, en signe d'absolution!»

Ainsi finit le trentième chant du _Purgatoire_. Les olympes et les

enfers d'Homère, de Virgile, de Milton, de Fénelon, n'ont ni une plus

belle scène, ni une rencontre plus pathétique, ni un plus divin

langage. La sainteté de l'âme béatifiée, le ressentiment amoureux de

la femme, la honte silencieuse de l'amant infidèle, la foi du chrétien

repentant, la joie du poëte qui retrouve sa jeunesse, son innocence et

sa vertu dans la première créature qu'il a aimée, y sont fondus dans

une telle harmonie de couleurs, de sentiments, de remords, de joie, de

larmes, d'adoration, qu'ils rendent à la fois le drame aussi divin

qu'humain dans l'âme des deux amants sur les confins des deux mondes.

Il est impossible de ne pas reconnaître que Pétrarque s'est inspiré de

ce platonisme précurseur de Dante dans ses amours avec Laure, et que

Milton a imité, sans les surpasser, ces peintures et ces dialogues

dans ces scènes d'Éden entre la première des femmes, et le premier des

époux. Si Dante avait beaucoup de pareilles inspirations, il aurait

réuni à la sauvage rudesse du pinceau de Michel-Ange la suave

innocence de la palette du Corrége.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 52 / 237 题