Après plusieurs autres chants où le poëte, de plus en plus
inintelligible, fatigue le lecteur de ses innombrables rencontres avec
des personnages plus ou moins inconnus de la Bible, de la fable ou de
l'histoire florentine, il se ressouvient enfin de _Béatrice_, qui
semble représenter pour lui l'amour et la foi.
«Mon fils,» lui dit Virgile, «entre ta Béatrice et toi il n'y a plus
de mur.»
«De même qu'au nom de sa chère Thisbé Pyrame prêt à mourir rouvrit sa
paupière et la regarda à l'heure où le mûrier devint vermeil, ainsi,
ma sécheresse s'amollissant tout à coup, je me tournai vers le sage
guide en entendant le nom qui me reverdit éternellement dans la
mémoire!»
Une scène, d'autant plus ravissante qu'elle est plus rare dans ce
poëme, est décrite ici par le Dante en vers empruntés aux églogues de
son maître.
«Les trois sages s'étendent pour dormir au coucher du soleil sur les
gradins de la montagne.
«Telles que les chèvres, indociles et vagabondes avant d'avoir brouté
sur les cimes, deviennent apprivoisées et paisibles en ruminant leur
nourriture,--et se rangent silencieuses à l'ombre pendant que le
soleil darde ses rayons, sous la garde du berger debout, qui s'accoude
sur sa houlette, et qui veille à leur sûreté, et tel que le pasteur,
qui couche en plein air, immobile, passe la nuit auprès de son
troupeau, attentif à ce que la bête féroce ne vienne pas le
disperser;--tels nous étions tous les trois en ce moment, moi comme la
chèvre, eux comme les bergers rangés de ci et de là sous la
caverne.--On voyait de là peu de chose du dehors; mais par ce peu
d'espace je voyais les étoiles plus scintillantes et plus grandes qu'à
l'ordinaire. Ainsi rêvant et regardant, le sommeil me prit, le sommeil
qui souvent, avant que les choses soient, sait les choses qui vont
être!»
Il s'endort, un songe le visite.
«Il me sembla, dit-il, voir en songe une femme jeune et belle aller et
venir dans une lande en cueillant des fleurs et en chantant. Elle
disait:
«Que ceux qui me demanderont mon nom sachent que je suis _Lia_, et
j'égare çà et là mes belles mains dans l'herbe pour me faire une
guirlande;--pour que mon miroir me présente une image qui me charme
ici, je me pare.--Mais ma soeur Rachel, elle, ne s'éloigne jamais du
miroir, et tout le jour elle y reste assise;--elle se complaît
délicieusement à contempler ses beaux yeux, comme moi à m'embellir
avec mes mains. Voir est son bonheur, agir est le mien.»