C'est une des idées philosophiques les plus naturelles à l'humanité
que celle d'un lieu d'épreuve continuée après cette vie, et
d'achèvement de la destinée des âmes dans un séjour de purification et
d'initiation appelé _Purgatoire_.
On a toujours eu une peine, pour ne pas dire une impossibilité,
d'esprit à admettre une éternité de supplices infinis et
irrémédiables en punition de fautes temporaires, bornées dans leur
durée, dans leur portée comme dans leur criminalité même; on n'a pu,
sans une répugnance invincible de l'esprit et du coeur, associer à
l'idée de la bonté divine du Rémunérateur suprême une continuité et
une éternité de supplices qui excluraient de l'Être divin une partie
essentielle et nécessaire de cet Être, la miséricorde. La plus douce
vertu de la terre, la pitié, exclue ainsi du ciel, a révolté les
coeurs tendres; les supplices indescriptibles de ses créatures faisant
partie de la félicité du Créateur ont rendu le dogme des enfers à
perpétuité un des textes de la foi moderne les plus difficiles à
inculquer dans le coeur des chrétiens les plus orthodoxes. Beaucoup de
commentateurs des dogmes chrétiens ont cherché par des définitions et
par des distinctions atténuantes à réduire les enfers à une privation
douloureuse de la présence et de la lumière de Dieu dans des climats
éternels toujours chargés de nuages; beaucoup d'autres écrivains ou
prédicateurs religieux ont déclaré ne comprendre le mot _éternel_
appliqué à ce supplice que comme expression d'une longue durée; mais
ils n'ont pas interdit au rayon de la miséricorde infinie de
traverser une fois ces cachots des mondes surnaturels, et d'apporter
aux crimes expiés le pardon divin. M. de Chateaubriand lui-même, dans
son poëme chrétien des _Martyrs_, cite l'autorité des Pères de
l'Église pour expliquer en ce sens l'éternité des peines et pour
effacer de la porte de l'enfer ce vers infernal du Dante: