VIII

_Rolla_ est selon nous l'apogée du talent d'Alfred de Musset. Mais

quel usage du talent que ce poëme!

Un jeune homme a usé sa vie, son âme et sa fortune en quelques années

de débauches. Corrompu jusqu'à la moelle, il veut corrompre toute

innocence autour de lui; il veut que son dernier soupir soit un

dernier crime. Il achète d'une mère infâme une pauvre victime

innocente de la misère et du libertinage; il s'en fait aimer; puis

quand il a dépensé sa dernière obole, il savoure un infâme suicide

dans les bras de la courtisane involontaire dont il a tué l'âme avant

de se tuer lui-même. Il lègue un cadavre à un lieu de débauche! Voilà

le poëme.

Ce sujet plaisait tant à l'imagination dépravée de l'auteur qu'on le

retrouve avec quelques variantes dans cinq ou six de ses oeuvres en

prose et en vers. C'est toujours le suicide réfléchi qui est le

dénoûment d'un amour des sens, détestable image à offrir à

l'imagination des jeunes hommes! La fumée d'un réchaud, la pointe d'un

stylet, la goutte d'opium délayée dans un verre de vin de Champagne

sont des issues plus faciles pour sortir d'embarras avec le sort,

qu'un effort généreux pour reconquérir l'innocence et l'honneur, et

qu'une vie d'honnête homme pour racheter une jeunesse de débauches.

C'est là le danger de cette poésie ou de cette littérature du suicide

après l'orgie. C'est la dernière tentation et en même temps la

dernière impunité du libertinage. Werther se tuait, mais au moins

c'était pour échapper au crime; Rolla et les héros de Musset se tuent,

mais c'est pour échapper à la satiété ou à la punition de leurs

fautes. Voyez quel progrès dans l'immoralité! Byron, Heine, Musset et

tant d'autres ont fait faire un demi-siècle de chemin à la poésie sur

la route du mal!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 12 / 237 题