_Les Marrons du feu_ sont une débauche complète de poésie et de
licence qui dépasse en talent et en scandale d'images _Don Paez_.
C'est un poëme dialogué plus qu'un drame. Un certain Raphaël aime une
danseuse, la Camargo. Le temps et la jouissance ont usé chez lui
l'amour; cet amour est toujours jeune et brûlant dans le coeur de la
danseuse. Il faut rendre justice au poëte, il fait comme la nature, il
donne toujours le beau rôle à la femme. Parmi tous ses sacrilèges, il
se refuse au moins celui-là.
. . . . . . . . . . . . . . La pensée
D'un homme est de plaisirs et d'oublis traversée;
Une femme ne vit et ne meurt que d'amour;
Elle songe une année à quoi lui pense un jour!
Don Desiderio est le rival malheureux de Raphaël. Raphaël et don
Desiderio se grisent ensemble pendant que la Camargo danse au théâtre.
Raphaël propose à don Desiderio de lui fournir l'occasion de déclarer
son amour. Il n'a pour cela qu'à prendre le manteau de Raphaël et à
se présenter sous son nom pendant les ténèbres au logis de la
danseuse. Ce tour de Scapin s'accomplit, la Camargo découvre la
supercherie, elle jure de se venger du mépris que Raphaël a fait de sa
passion pour lui. Elle promet à don Desiderio d'écouter ses soupirs,
s'il tue Raphaël. Le meurtre, prix de l'amour est consommé, don
Desiderio jette le cadavre à la mer, il triomphe et se promet le prix
de son assassinat:
Va, ta mort est ma vie, insensé! Ton tombeau
Est le lit nuptial, où va ma fiancée
S'étendre sous le dais de cette nuit glacée!
Maintenant le hibou tourne autour des falots.
L'esturgeon monstrueux soulève de son dos
Le manteau bleu des mers, et regarde en silence
Passer l'astre des nuits sur leur miroir immense.
La sorcière accroupie et murmurant tout bas
Des paroles de sang, lave pour les sabbats
La jeune fille nue; Hécate aux trois visages
Froisse sa robe blanche aux joncs des marécages;
Écoutez.--L'heure sonne! et par elle est compté
Chaque pas que le temps fait vers l'éternité.
Va dormir dans la mer, cendre! et que ta mémoire
S'enfonce avec la vie au coeur de cette eau noire!
Vous, nuages, crevez! essuyez ce chemin!
Que le pied, sans glisser, puisse y passer demain.
On ne sait pas pourquoi l'assassin burlesque don Desiderio déclame ces
vers shakspeariens et fantastiques sur le corps de son rival. Mais les
vers sont splendides comme un clair de lune entre deux nuages.
L'assassin va demander à la danseuse la récompense de son forfait.
Elle se moque de lui et le congédie.
C'est la moralité de cette comédie,
dit le poëte au dernier vers.
On ne conçoit pas bien pourquoi Alfred de Musset a rimé cette facétie
tragique. Elle est pleine d'entrain et vide de sens; ou si elle a du
sens, elle ne peut en avoir qu'un; une moquerie de l'amour, la
dernière chose dont puisse se moquer un poëte.
V
Une petite nouvelle de Boccace en vers, intitulée _Portia_, vient
après ce poëme. Ce n'est plus une débauche, c'est une ballade; mais
cette ballade est écrite en style de poëte épique. Juliette et Roméo
dans Shakspeare, Lara dans Byron n'ont pas d'accents à la fois plus
fantastiques et plus étranges. La fantaisie ici touche à l'épopée,
mais le sujet est toujours monotone: un crime d'amour puni par la
jalousie ou par la satiété.
Un vieux seigneur a épousé la belle vénitienne Portia. Un jeune
cavalier aime Portia, il en est aimé. Dalti, c'est le nom de l'amant,
attend le signal des entretiens secrets dans une église. La sainteté
du lieu répand ici sa solennité grave sur le style.
L'église était déserte, et les flambeaux funèbres
Croisaient en chancelant leurs feux dans les ténèbres.
Quand le jeune étranger s'arrêta sur le seuil.
Sa main n'écarta pas son long manteau de deuil
Pour puiser l'eau bénite au bord de l'urne sainte.
Il entra sans respect dans la divine enceinte,
Mais aussi sans mépris.--Quelques religieux
Priaient bas, et le choeur était silencieux.
Les orgues se taisaient, les lampes immobiles
Semblaient dormir en paix sous les voûtes tranquilles;
Un écho prolongé répétait chaque pas.
Solitudes de Dieu! qui ne vous connaît pas?
Dômes mystérieux, solennité sacrée,
Quelle âme, en vous voyant, est jamais demeurée
Sans doute ou sans terreur?--Toutefois devant vous
L'inconnu ne baissa le front ni les genoux.
Il restait en silence et comme dans l'attente.
--L'heure sonna.--Ce fut une femme tremblante
De vieillesse sans doute ou de froid (car la nuit
Était froide), qui vint à lui.--Le temps s'enfuit,
Dit-il, entendez-vous le coq chanter? La rue
Paraît déserte encor, mais l'ombre diminue.
Ces vers attestent que le poëte ne restait terre à terre que par
système, mais qu'il pouvait, s'il l'avait voulu, déployer des ailes
dans une région plus haute de la pensée. Il le pouvait aussi dans la
région des sentiments, témoin l'entretien de Dalti et de Portia dans
les lassitudes du coeur:
Portia le vit pâlir: «Ô mes seules amours,
Dit-il, en toute chose il est une barrière
Où, pour grand qu'on se sente, on se jette en arrière;
De quelque fol amour qu'on ait empli son coeur,
Le désir est parfois moins grand que le bonheur;
Le ciel, ô ma beauté, ressemble à l'âme humaine:
Il s'y trouve une sphère où l'aigle perd haleine,
Où le vertige prend, où l'air devient le feu,
Et l'homme doit mourir où commence le Dieu!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'époux caché derrière un pilier se découvre, les dagues se croisent,
le mari tombe mort sur le pavé de l'église. Les amants s'évadent.
À quelque temps de là, on les retrouve ensemble à Venise, dans une de
ces rêveries nocturnes qui sortent de la mer et de l'ombre des palais
de cette capitale des songes. La description égale ici, si elle ne les
surpasse pas, les notes les plus sonores du poëte de Venise, Byron.
Écoutez:
Une heure est à Venise,--heure des sérénades;
Lorsqu'autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades,
Les pieds dans la rosée, et son masque à la main,
Une nuit de printemps joue avec le matin.
Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques.
La majesté des saints debout sous les portiques.
La ville est assoupie, et les flots prisonniers
S'endorment sur le bord de ses blancs escaliers.
C'est alors que de loin, au détour d'une allée,
Se détache en silence une barque isolée,
Sans voile, pour tout guide ayant son matelot,
Avec son pavillon flottant sous son falot.
Telle, au sein de la nuit, et par l'onde bercée,
Glissait, par le zéphir lentement balancée,
La légère chaloupe où le jeune Dalti...
Agitait en ramant le flot appesanti.
Longtemps, au double écho de la vague plaintive,
On le vit s'éloigner, en voguant, de la rive;
Mais lorsque la cité qui semblait s'abaisser,
Et lentement au loin dans les flots s'enfoncer,
Eut, en se dérobant, laissé l'horizon vide,
Semblable à l'alcyon qui, dans son cours rapide,
S'arrête tout à coup, la chaloupe écarta
Ses rames sur l'azur des mers, et s'arrêta.
--Portia, dit l'étranger, un vent plus doux commence
À se faire sentir.--Chante-moi ta romance.
De tels vers font pleurer de regret de ce qu'un poète capable de les
avoir sentis et écrits ait trempé sa plume si souvent dans le ruisseau
trivial de Paris, au lieu de la tremper toujours dans la mer limpide
et inspiratrice des lagunes. Mais il semble se complaire, comme un
violoniste impatient, à briser la corde à laquelle il vient de faire
rendre de si délicieux accords. Il n'y manque pas ici comme ailleurs.
La romance est une tragédie, et pis qu'une tragédie, une dérision.
Quel homme fut jamais si grand, qu'il se pût croire
Certain, ayant vécu, d'avoir une mémoire
Où son souvenir, jeune et bravant le trépas,
Pût revivre une vie, et ne s'éteindre pas?
Les larmes d'ici-bas ne sont qu'une rosée
Dont un matin au plus la terre est arrosée,
Que la brise secoue, et que boit le soleil;
Puis l'oubli vient au coeur, comme aux yeux le sommeil.
Le poëte prépare par cette réflexion de l'indifférence, la confidence
cruelle que Dalti va faire à Portia dans la gondole.--«Vous
repentez-vous, lui dit-il, de ce que vous avez, fait?»--«J'ai fait
cela pour vous,» répond-elle.
Je ne m'en repens pas.--Ô nature, nature!
Murmura l'étranger, vois cette créature;
Sous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir,
Cette fleur avait mis dix-huit ans à s'ouvrir.
A-t-elle pu tomber et se faner si vite,
Pour avoir une nuit touché ma main maudite?
Après cette exclamation où le remords du séducteur prévaut sur la
félicité même de l'amant, Dalti avoue à Portia qu'il n'est rien de ce
qu'il paraît être; qu'il est le fils d'un pêcheur de Venise, corrompu
de bonne heure par les vices de cette ville débauchée; qu'après avoir
fréquenté les plus viles courtisanes et les maisons de jeu de Venise,
il a trompé Portia sur son rang et sur sa fortune; que ce rang est
dérobé; que cette fortune, acquise un moment au jeu, est perdue
jusqu'à la dernière obole, et qu'il ne lui reste que cette barque
achetée la veille pour gagne-pain. Cette confidence étonne, sans
l'ébranler, le coeur intrépide de Portia. Ici encore le poëte laisse
le rôle sublime du dévouement à la femme.
Portia, dès le berceau, d'amour environnée,
Avait vécu comtesse ainsi qu'elle était née,
Jeune, passant sa vie au milieu des plaisirs.
Elle avait de bonne heure épuisé les désirs,
Ignorant le besoin, et jamais, sur la terre,
Sinon pour l'adoucir, n'ayant vu de misère.
Son père, déjà vieux, riche et noble seigneur,
Quoique avare, l'aimait, et n'avait de bonheur
Qu'à la voir admirer, et quand on disait d'elle
Qu'étant la plus heureuse, elle était la plus belle.
Car tout lui souriait, et même son époux,
Onorio, n'avait plié les deux genoux
Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence,
Comme Dalti parlait, sur l'océan immense
Longtemps elle sembla porter ses yeux errants.
L'horizon était vide, et les flots transparents
Ne reflétaient au loin, sur leur abîme sombre,
Que l'astre au pâle front qui s'y mirait dans l'ombre.
Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot.
--Avait-elle hésité?--Je ne sais;--mais bientôt,
Comme une tendre fleur que le vent déracine.
Faible, et qui lentement sur sa tige s'incline,
Telle, elle détourna la tête, et lentement
S'inclina tout en pleurs jusqu'à son jeune amant.
--Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse,
Qu'un pêcheur; que demain, qu'après, et que sans cesse
Je serai ce pêcheur. Songez bien que tous deux
Avant qu'il soit longtemps nous allons être vieux.
Que je mourrai peut-être avant vous.
--Dieu rassemble
Les amants, dit Portia; nous partirons ensemble.
Ton ange en t'emportant me prendra dans ses bras.
Mais le pêcheur se tut, car il ne _croyait_ pas.
Dans ces douze pages de ballade ou de poëme de _Portia_, il y a pour
nous une révélation d'un poëte de première race. On sent que la
richesse d'imagination et la jeunesse encore saine du coeur s'agitent
en lui sous la froide ironie du sceptique. La nature prévaut un moment
sur le paradoxe; mais, hélas! ce moment est court, le paradoxe
littéraire, conséquence du paradoxe moral, l'emporte, et le poète
retombe de l'amour dans l'ironie. Chute sans fond d'où l'on ne remonte
que le coeur brisé et par un effort surhumain de vigueur morale.
Mais où est la vigueur morale quand toute foi dans sa propre nature
manque à l'âme? Elle n'est plus que dans le repentir, car le repentir
est la dernière force de l'âme; c'est celle qui se réveille quand
toutes les autres sont assoupies. Neuf fois sur dix, l'homme qui va
quitter ce monde expire en se frappant la poitrine et en implorant le
divin pardon. Mais, ce jeune homme débordant de vie était loin du jour
où l'on se demande: «Pourquoi et comment ai-je vécu?»