une maladie longue et douloureuse. Ma vie ne fut point
en danger; mais d'intolérables souffrances s'opposèrent
pendant longtemps à toute occupation de mon cerveau.
Un ennui profond s'empara de moi; l'inaction, l'isolement
et la souffrance me jetèrent dans une tristesse mortelle.
Je ne voulais recevoir les soins de personne; mais
les instances faussement affectueuses du Prieur et celles
d'un certain convers infirmier, nommé Christophore, me
forcèrent d'accepter une société pendant la nuit. J'avais
d'insupportables insomnies, et ce Christophore, sous
prétexte de m'en alléger l'ennui, venait dormir chaque
nuit d'un lourd et profond sommeil auprès de mon lit.
C'était bien la plus excellente et la plus bornée des
créatures humaines. Sa stupidité avait trouvé grâce pour
sa bonté auprès des autres moines. On le traitait comme
une sorte d'animal domestique laborieux, souvent nécessaires
et toujours inoffensifs. Sa vie n'était qu'une suite de
bienfaits et de dévouements. Comme on en tirait parti,
on l'avait habitué à compter sur l'efficacité de ses soins:
et cette confiance, que j'étais loin de partager, me le
rendait importun à l'excès. Cependant un sentiment de
justice, que l'athéisme n'avait pu détruire en moi, me
forçait à le supporter avec patience et à le traiter avec
douceur. Quelquefois, dans les commencements, je m'étais
emporté contre lui, et je l'avais chassé de ma cellule.
Au lieu d'en être offensé, il s'affligeait de me laisser
seul en proie à mon mal; il nasillait une longue prière à
ma porte, et au lever du jour je le trouvais assis sur
l'escalier, la tête dans ses mains, dormant à la vérité,
mais dormant au froid et sur la dure plutôt que de se
résigner à passer dans son lit les heures qu'il avait résolu
de mon consacrer. Sa patience et son abnégation me
vainquirent. Je supportai sa compagnie pour lui rendre
service; car, à mon grand regret, nul autre que moi
n'était malade dans le couvent; et, lorsque Christophore
n'avait personne à soigner, il était l'homme le plus malheureux
du monde. Peu à peu je m'habituai à le voir,
lui et son petit chien, qui s'était tellement identifié pour
lui qu'il avait tout son caractère, toutes ses habitudes,
et que, pour un peu, il eût préparé la tisane et tâté le
pouls aux malades. Ces deux êtres remuaient et dormaient
de compagnie. Quand le moine allait et venait
sur la pointe du pied autour de la chambre, le chien
faisait autant de pas que lui; et, dès que le bonhomme
s'assoupissait, l'animal paisible en faisait autant. Si Christophore
faisait sa prière, Bacco s'asseyait gravement
devant lui, et se tenait ainsi fronçant l'oreille et suivant
de l'oeil les moindres mouvements de bras et de tête
dont le moine accompagnait son oraison. Si ce dernier
m'encourageait à prendre patience par de niaises consolations
et de banales promesses de guérison prochaine,
Bacco se dressait sur ses jambes de derrière, et, posant
ses petites pattes de devant sur mon lit avec beaucoup
de discrétion et de propreté, me léchait la main d'un air
affectueux. Je m'accoutumai tellement à eux qu'ils me
devinrent nécessaires autant l'un que l'autre. Au fond
je crois que j'avais une secrète préférence pour Bacco;
car il avait beaucoup plus d'intelligence que son maître,
son sommeil était plus léger, et surtout il ne parlait
pas.
«Mes souffrances devinrent si intolérables que toutes
mes forces furent abattues. Au bout d'une année de ce
cruel supplice, j'étais tellement vaincu que je ne désirais
plus la mort. Je craignais d'avoir à souffrir encore plus
pour quitter la vie, et je me faisais d'une vie sans souffrance
l'idéal du bonheur. Mon ennui était si grand que
je ne pouvais plus me passer un instant de mon gardien.
Je le forçais à manger en ma présence, et le spectacle de
son robuste appétit était un amusement pour moi. Tout
ce qui m'avait choqué en lui me plaisait, même son
pesant sommeil, ses interminables prières et ses contes
de bonne femme. J'en étais venu au point de prendre
plaisir à être tourmenté par lui, et chaque soir je refusais
ma potion afin de me divertir pendant un quart d'heure
de ses importunités infatigables et de ses insinuations
naïves, qu'il croyait ingénieuses, pour m'amener à ses
fins. C'étaient là mes seules distractions, et j'y trouvais
une sorte de gaieté intérieure, que le bonhomme semblait
deviner, quoique mes traits flétris et contractés ne
puissent pas l'exprimer même par un sourire.
«Lorsque je commençais à guérir, une maladie épidémique
se déclara dans le couvent. Le mal était subit,
terrible, inévitable. On était comme foudroyé. Mon
pauvre Christophore en fut atteint un des premiers.
J'oubliai ma faiblesse et le danger; je quittai ma cellule
et passai trois jours et trois nuits au pied de son lit. Le
quatrième jour il expira dans mes bras. Cette perte me
fut si douloureuse que je faillis ne pas y survivre. Alors
une crise étrange s'opéra en moi: je fus promptement et
complètement guéri; mon être moral se réveilla comme
à la suite d'un long sommeil; et, pour la première fois
depuis bien des années, je compris par le coeur les douleurs
de l'humanité. Christophore était le seul homme
que j'eusse aimé depuis la mort de Fulgence. Une si
prompte et si amère séparation me remit en mémoire
mon premier ami, ma jeunesse, ma piété, ma sensibilité,
tous mes bonheurs à jamais perdus. Je rentrai dans ma
solitude avec désespoir. Bacco m'y suivit; j'étais le dernier
malade que son maître eût soigné: il s'était habitué
à vivre dans ma cellule, et il semblait vouloir reporter
son affection sur moi; mais il ne put y réussir, le chagrin
le consuma. Il ne dormait plus, il flairait sans cesse le
fauteuil où Christophore avait coutume de dormir, et que
je plaçais toutes les nuits auprès de mon chevet pour me
représenter quelque chose de la présence de mon pauvre
ami. Bacco n'était point ingrat à mes caresses, mais rien
ne pouvait calmer son inquiétude. Au moindre bruit, il
se dressait et regardait la porte avec un mélange d'espoir
et de découragement. Alors j'éprouvais le besoin de lui
parler comme à un être sympathique.
«Il ne viendra plus, lui disais-je, c'est moi seul que
tu dois aimer maintenant.
«Il me comprenait, j'en suis certain, car il venait à
moi et me léchait la main d'un air triste et résigné. Puis
il se couchait et tâchait de s'endormir; mais c'était un
assoupissement douloureux, entrecoupé de faibles plaintes
qui me déchiraient l'âme. Quand il eut perdu tout
espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours, il résolut
de se laisser mourir. Il refusa de manger, et je le vis
expirer sur le fauteuil de son maître, en me regardant
d'un air de reproche, comme si j'étais la cause de ses
fatigues et de sa mort. Quand je vis ses yeux éteints et
ses membres glacés, je ne pus retenir des torrents de
larmes; je le pleurai encore plus amèrement que je
n'avais pleuré Christophore. Il me sembla que je perdais
celui-ci une seconde fois.
«Cet événement, si puéril en apparence, acheva de
me précipiter du haut de mon orgueil dans un abîme de
douleurs. À quoi m'avait servi cet orgueil? à quoi m'avait
servi mon intelligence? La maladie avait frappé l'une
d'impuissance; l'humilité d'un homme charitable, l'affection
fidèle d'un pauvre animal, m'avaient plus secouru
que l'autre. Maintenant que la mort m'enlevait les seuls
objets de ma sympathie, la raison dont j'avais fait mon
Dieu m'enseignait, pour toute consolation, qu'il ne restait
plus rien d'eux, et qu'ils devaient être pour moi comme
s'ils n'eussent jamais été. Je ne pouvais me faire à cette
idée de destruction absolue, et pourtant ma science me
défendait d'en douter. J'essayai de reprendre mes études,
espérant chasser l'ennui qui me dévorait; cela ne servit
qu'à absorber quelques heures de ma journée. Dès que
je rentrais dans ma cellule, dès que je m'étendais sur
mon lit pour dormir, l'horreur de l'isolement se faisait
sentir chaque jour davantage; je devenais faible comme
un enfant, et je baignais mon chevet de mes larmes; je
regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient semblé
insupportables, et qui maintenant m'eussent été douces
si elles eussent pu ramener près de moi Christophore et
Bacco.
«Je sentis alors profondément que la plus humble
amitié est un plus précieux trésor que toutes les conquêtes
du génie; que la plus naïve émotion du coeur est
plus douce et plus nécessaire que toutes les satisfactions
de la vanité. Je compris, par le témoignage de mes entrailles,
que l'homme est fait pour aimer, et que la solitude,
sans la foi et l'amour divin, est un tombeau, moins
le repos de la mort! Je ne pouvais espérer de retrouver
la foi, c'était un beau rêve évanoui qui me laissait plein
de regrets; ce que j'appelais ma raison et mes lumières
l'avaient bannie sans retour de mon âme. Ma vie ne pouvait
plus être qu'une veille aride, une réalité desséchante.
Mille pensées de désespoir s'agitèrent dans mon cerveau.
Je songeai à quitter le cloître, à me lancer dans le tourbillon
du monde, à m'abandonner aux passions, aux
vices même, pour lâcher d'échapper à moi-même par
l'ivresse ou l'abrutissement. Ces désirs s'effacèrent
promptement; j'avais étouffé mes passions de trop bonne
heure pour qu'il me fût possible de les faire revivre.
L'athéisme même n'avait fait qu'affermir, par l'étude et
la réflexion, mes habitudes d'austérité. D'ailleurs, à travers
toutes mes transformations, j'avais conservé un
sentiment du beau, un désir de l'idéal que ne répudient
point à leur gré les intelligences tant soit peu élevées.
Je ne me berçais plus du rêve de la perfection divine;
mais, à voir seulement l'univers matériel, à ne contempler
que la splendeur des étoiles et la régularité des lois
qui régissent la matière, j'avais pris tant d'amour pour
l'ordre, la durée et la beauté extérieure des choses, que
je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour tout ce
qui eût troublé ces idées de grandeur et d'harmonie.
«J'essayai de me créer de nouvelles sympathies; je
n'en pus trouver dans le cloître. Je rencontrais partout
la malice et la fausseté; et, quand j'avais affaire aux
simples d'esprit, j'apercevais la lâcheté sous la douceur.
Je tâchai de nouer quelques relations avec le monde.
Du temps de l'abbé Spiridion, tout ce qu'il y avait
d'hommes distingués dans le pays et de voyageurs instruits
sur les chemins venaient visiter le couvent,
malgré sa position sauvage et la difficulté des routes qui
y conduisent. Mais, depuis qu'il était devenu un repaire
de paresse, d'ignorance et d'ivrognerie, le hasard seul
nous amenait, comme aujourd'hui, à de rares intervalles,
quelques passants indifférents ou quelques curieux
désoeuvrés. Je ne trouvai personne à qui ouvrir
mon coeur, et je restai seul, livré à un sombre abattement.
«Pendant des semaines et des mois, je vécus ainsi
sans plaisir et presque sans peine, tant mon âme était
brisée et accablée sous le poids de l'ennui. L'étude avait
perdu tout attrait pour moi; elle me devint peu à peu
odieuse: elle ne servait qu'à me remettre sous les yeux
ce sinistre problème de la destinée de l'homme abandonné
sur la terre à tous les éléments de souffrance et
de destruction, sans avenir, sans promesse et sans récompense.
Je me demandais alors; à quoi bon vivre,
mais aussi à quoi bon mourir; néant pour néant, je
laissais le temps couler et mon front se dégarnir sans
opposer de résistance à ce dépérissement de l'âme et du
corps, qui me conduisait lentement à un repos plus
triste encore.
«L'automne arriva, et la mélancolie du ciel adoucit
un peu l'amertume de mes idées. J'aimais à marcher sur
les feuilles sèches et à voir passer ces grandes troupes
d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre symétrique,
et dont le cri sauvage se perd dans les nuées.
J'enviais le sort de ces créatures qui obéissent à des instincts
toujours satisfaits, et que la réflexion ne tourmente
pas. Dans un sens, je les trouvais bien plus
complets que l'homme, car ils ne désirent que ce qu'ils
peuvent posséder; et, si le soin de leur conservation est
un travail continuel, du moins ils ne connaissent pas
l'ennui, qui est la pire des fatigues. J'aimais aussi à voir
s'épanouir les dernières fleurs de l'année. Tout me semblait
préférable au sort de l'homme, même celui des
plantes; et, pourtant ma sympathie sur ces existences
éphémères, je n'avais d'autre plaisir que de cultiver un
petit coin du jardin et de l'entourer de palissades pour
empêcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les
mains sacrilèges de cueillir mes fleurs. Lorsqu'on en
approchait, je repoussais les curieux avec tant d'humeur
qu'on me crut fou, et que le Prieur se réjouit de me voir
tomber dans un tel abrutissement.
[Illustration]
«Les soirées étaient fraîches, mais douces; il m'arrivait
souvent, après avoir cherché, dans la fatigue de
mon travail manuel, l'espoir d'un peu de repos pour la
nuit, de me coucher sur un banc de gazon que j'avais
élevé moi-même, et de rester plongé dans une vague
rêverie longtemps après le coucher du soleil. Je laissais
flotter mes esprits, comme les feuilles que le vent enlevait
aux arbres; je m'étudiais à végéter; j'eusse voulu
désapprendre l'exercice de la pensée. J'arrivais, ainsi à
une sorte d'assoupissement qui n'était ni la veille ni le
sommeil, ni la souffrance ni le bien-être, et ce pâle
plaisir était encore le plus vif qui me restât. Peu à peu
cette langueur devint plus douce, et le travail de ma
volonté pour y arriver devint plus facile. Ma béatitude
alors consistait surtout à perdre la mémoire du passé et
l'appréhension de l'avenir. J'étais tout au présent. Je
comprenais la vie de la nature, j'observais tous ses petits
phénomènes, je pénétrais dans ses moindres secrets.
J'écoutais ses capricieuses harmonies, et le sentiment
de toutes ces choses inappréciables aux esprits agités
réussissait à me distraire de moi-même. Je soulageais à
mon insu, par cette douce admiration, mon coeur rempli
d'un amour sans but et d'un enthousiasme sans aliment.
Je contemplais la grâce d'une branche mollement bercée
par le vent, j'étais attendri par le chant faible et mélancolique
d'un insecte. Les parfums de mes fleurs me portaient
à la reconnaissance; leur beauté, préservée de
toute altération par mes soins, m'inspirait un naïf orgueil.
Pour la première fois, depuis bien des années, je
redevenais sensible à la poésie du cloître, sanctuaire
placé sur les lieux élevés pour que l'homme y vive au-dessus
des bruits du monde, recueilli dans la contemplation
du ciel. Tu connais cet angle que forme la terrasse
du jardin du côté de la mer, au bout du berceau
de vigne que supportent des piliers quadrangulaires en
marbre blanc. Là s'élèvent quatre palmiers; c'est moi
qui les ai plantés, et c'est là que j'avais disposé mon
parterre, aujourd'hui effacé et confondu dans le potager,
qui a pris la place du beau jardin créé par Hébronius. Ce
lieu était encore, à l'époque dont je te parle, un des
plus pittoresques de la terre, au dire des rares voyageurs
qui le visitaient. Les riches fontaines de marbre,
qui ne sont plus consacrées aujourd'hui qu'à de vils
usages, y murmuraient alors pour les seules délices des
oreilles musicales. L'eau pure de la source tombait dans
des conques de marbre rouge qui la déversaient l'une
dans l'autre, et fuyait mystérieusement sous l'ombrage
des cyprès et des figuiers. Les rameaux des citronniers
et des caroubiers se pressaient et s'enlaçaient étroitement
autour de ma retraite, et l'isolaient selon mon goût.
Mais, du côté du glacis perpendiculaire qui domine le
rivage, j'avais ménagé une ouverture dans mes berceaux;
et je pouvais admirer à loisir, à travers un cadre
de fleurs et de verdure, le spectacle sublime de la mer
brisant sur les rochers et se teignant à l'horizon des feux
du couchant ou de ceux de l'aurore. Là, perdu dans des
rêveries sans fin, il me semblait saisir des harmonies
inappréciables aux sens grossiers des autres hommes,
quelque chant plaintif, exhalé sur la rive maure, et
porté sur les mers par les vents du sud, ou le cantique
de quelque derviche, saint ignoré, perdu dans les âpres
solitudes de l'Atlas, et plus heureux dans sa misère
cénobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence
monacale avec le doute.
[Illustration]
«Peu à peu j'en vins à découvrir un sens profond
dans les moindres faits de la nature. En m'abandonnant
au charme de mes impressions avec la naïveté qu'amène
le découragement, je reculai insensiblement les bornes
étroites du certain jusqu'à celles du possible; et bientôt
le possible, vu avec une certaine émotion du coeur, ouvrit
autour de moi des horizons plus vastes que ma raison
n'eût osé les pressentir. Il me sembla trouver des motifs
de mystérieuse prévoyance dans tout ce qui m'avait
paru livré à la fatalité aveugle. Je recouvrai le sens du
bonheur que j'avais si déplorablement perdu. Je cherchai
les jouissances relatives de tous les êtres, comme
j'avais cherché leurs souffrances, et je m'étonnai de les
trouver si équitablement réparties. Chaque être prit une
forme et une voix nouvelle pour me révéler des facultés
inconnues à la froide et superficielle observation que
j'avais prise pour la science. Des mystères infinis se déroulèrent
autour de moi, contredisant toutes les sentences
d'un savoir incomplet et d'un jugement précipité. En un
mot, la vie prit à mes yeux un caractère sacré et un but
immense, que je n'avais entrevu ni dans les religions ni
dans les sciences, et que mon coeur enseigna sur nouveaux
frais à mon intelligence égarée.
«Un soir j'écoutais avec recueillement le bruit de la
mer calme brisant sur le sable; je cherchais le sens de
ces trois lames, plus fortes que les autres, qui reviennent
toujours ensemble à des intervalles réguliers, comme
un rhythme marqué dans l'harmonie éternelle; j'entendis
un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos
dans sa barque. Sans doute, j'avais entendu bien souvent
le chant des pêcheurs de la côte, et celui-là peut-être
aussi souvent que les autres. Mes oreilles avaient
toujours été fermées à la musique, comme mon cerveau
à la poésie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que
l'expression des passions grossières, et j'en avais détourné
mon attention avec mépris. Ce soir-là, comme
les autres soirs, je fus d'abord blessé d'entendre cette
voix qui couvrait celle des flots, et qui troublait mon
audition. Mais, au bout de quelques instants, je remarquai
que le chant du pêcheur suivait instinctivement le
rhythme de la mer, et je pensai que c'était là peut-être
un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-même
prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart,
meurent ignorés comme ils ont vécu. Cette pensée répondant
aux habitudes de suppositions dans lesquelles
je me complaisais désormais, j'écoutai sans impatience
le chant à demi sauvage de cet homme à demi sauvage
aussi, qui célébrait d'une voix lente et mélancolique les
mystères de la nuit et la douceur de la brise. Ses vers
avaient peu de rime et peu de mesure; ses paroles,
encore moins de sens et de poésie; mais le charme de sa
voix, l'habileté naïve de son rhythme, et l'étonnante
beauté de sa mélodie, triste, large et monotone comme
celle des vagues, me frappèrent si vivement, que tout à
coup la musique me fut révélée. La musique me sembla
devoir être la véritable langue poétique de l'homme,
indépendante de toute parole et de toute poésie écrite,
soumise à une logique particulière, et pouvant exprimer
des idées de l'ordre le plus élevé, des idées trop vastes
même pour être bien rendues dans toute autre langue.
Je résolus d'étudier la musique, afin de poursuivre cet
aperçu; et je l'étudiai en effet avec quelque succès,
comme on a pu te le dire. Mais une chose me gêna toujours,
c'est d'avoir trop fait usage de la logique appliquée
à un autre ordre de facultés. Je ne pus jamais
composer, et c'était là pourtant ce que j'eusse ambitionné
par-dessus tout en musique. Quand je vis que
je ne pouvais rendre ma pensée dans cette langue trop
sublime sans doute pour mon organisation, je m'adonnai
à la poésie, et je fis des vers. Cela ne me réussit pas beaucoup
mieux; mais j'avais un besoin de poésie qui cherchait
une issue avant de songer à posséder un aliment,
et ma poésie était faible, parce que la poésie veut être
alimentée d'un sentiment profond dont je n'avais que le
vague pressentiment.
«Mécontent de mes vers, je fis de la prose à laquelle
je tâchai de conserver une forme lyrique. Le seul sujet
sur lequel je pusse m'exercer avec un peu de facilité,
c'était ma tristesse et les maux que j'avais soufferts en
cherchant la vérité. Je t'en réciterai un échantillon:
«Ô ma grandeur! ô ma force! vous avez passé comme une nuée d'orage,
et vous êtes tombées sur la terre pour ravager comme la foudre.
Vous avez frappé de mort et de stérilité tous les fruits et toutes
les fleurs de mon champ. Vous en avez fait une arène désolée, et je
me suis assis tout seul au milieu de mes ruines. Ô ma grandeur! ô
ma force! étiez-vous de bons où de mauvais anges?
«Ô ma fierté! ô ma science! vous vous êtes levées comme les
tourbillons brûlants que le simoun répand sur le désert. Comme le
gravier, comme, la poussière, vous avez enseveli les palmiers, vous
avez troublé ou tari les fontaines. Et j'ai cherché l'onde où l'on
se désaltère, et je ne l'ai plus trouvée; car l'insensé qui veut
frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l'Horeb, oublie
l'humble sentier qui mène à la source ombragée. Ô ma science! ô ma
fierté! étiez-vous les envoyées du Seigneur, étiez-vous des esprits
de ténèbres?
«Ô ma vertu! ô mon abstinence! vous vous êtes dressées comme des
tours, vous vous êtes étendues comme des remparts de marbre, comme
des murailles d'airain. Vous m'avez abrité sous des voûtes glacées,
vous m'avez enseveli dans des caves funèbres remplies d'angoisses
et de terreurs; et j'ai dormi sur une couche dure et froide, où
j'ai rêvé souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes
féconds. Et quand j'ai cherché la lumière du soleil, je ne l'ai
plus trouvée; car j'avais perdu la vue dans les ténèbres, et mes
pieds débiles ne pouvaient plus me porter sur le bord de l'abîme. Ô
ma vertu! ô mon abstinence! étiez-vous les suppôts de l'orgueil, ou
les conseils de la sagesse?
«Ô ma religion! ô mon espérance! vous m'avez porté comme une barque
incertaine et fragile sur des mers sans rivages, au milieu des
brumes décevantes, vagues illusions, informes images d'une patrie
inconnue. Et quand, lassé de lutter contre le vent et de gémir
courbé sous la tempête, je vous ai demandé où vous me conduisiez,
vous avez allumé des phares sur des écueils pour me montrer ce
qu'il fallait fuir, et non ce qu'il fallait atteindre. Ô ma
religion! ô mon espérance! étiez-vous le rêve de la folie, ou la
voix mystérieuse du Dieu vivant?»
«Au milieu de ces occupations innocentes, mon âme
avait repris du calme et mon corps de la vigueur; je fus
tiré de mon repos par l'irruption d'un fléau imprévu. À
la contagion qu'avaient éprouvée le monastère et les environs
succéda la peste qui désola le pays tout entier.
J'avais eu l'occasion de faire quelques observations sur
la possibilité de se préserver des maladies épidémiques
par un système hygiénique fort simple. Je fis part de mes
idées à quelques personnes; et, comme elles eurent à se
louer d'y avoir ajouté foi, on me fit la réputation d'avoir
des remèdes merveilleux contre la peste. Tout en niant
la science qu'on m'attribuait, je me prêtai de grand
coeur à communiquer mes humbles découvertes. Alors
on vint me chercher de tous côtés, et bientôt mon temps
et mes forces purent à peine suffire au nombre du consultations
qu'on venait me demander; il fallut même que
le Prieur m'accordât la permission extraordinaire de
sortir du monastère à toute heure, et d'aller visiter les
malades. Mais, à mesure que la peste étendait ses ravages,
les sentiments de piété et d'humanité, qui d'abord
avaient porté les moines à se montrer accessibles et
compatissants, s'effacèrent de leurs âmes. Une peur
égoïste et lâche glaça tout esprit de charité. Défense me
fut faite de communiquer avec les pestiférés, et les
portes du monastère furent fermées à ceux qui venaient
implorer des secours. Je ne pus m'empêcher d'en témoigner
mon indignation au Prieur. Dans un autre temps,
il m'eût envoyé au cachot; mais les esprits étaient tellement
abattus par la crainte de la mort, qu'il m'écouta
avec calme. Alors il me proposa un terme moyen: c'était
d'aller m'établir à deux lieues d'ici, dans l'ermitage de
Saint-Hyacinthe, et d'y demeurer avec l'ermite jusqu'à
ce que la fin de la contagion et l'absence de tout danger
pour _nos frères_ me permissent de rentrer dans le couvent.
Il s'agissait de savoir si l'ermite consentirait à me
laisser vaquer aux devoirs de ma nouvelle charge de
médecin, et à partager avec moi sa natte et son pain
noir. Je fus autorisé à l'aller voir pour sonder ses intentions,
et je m'y rendis à l'instant même. Je n'avais
pas grand espoir de le trouver favorable: cet homme,
qui venait une fois par mois demander l'aumône à la
porte du couvent, m'avait toujours inspiré de l'éloignement.
Quoique la piété des âmes simples ne le laissât
pas manquer du nécessaire, il était obligé par ses voeux
à mendier de porte en porte à des intervalles périodiques,
plutôt pour faire acte d'abjection que pour assurer son
existence. J'avais un grand mépris pour cette pratique;
et cet ermite, avec son grand crâne conique, ses yeux
pâles et enfoncés qui ne semblaient pas capables de
supporter la lumière du soleil, son dos voûté, son silence
farouche, sa barbe blanche, jaunie à toutes les
intempéries de l'air, et sa grande main décharnée, qu'il
tirait de dessous son manteau plutôt avec un geste de
commandement qu'avec l'apparence de l'humilité, était
devenu pour moi un type de fanatisme et d'orgueil
hypocrite.
«Quand j'eus gravi la montagne, je fus ravi de l'aspect
de la mer. Vue ainsi en plongeant de haut sur ses
abîmes, elle semblait une immense plaine d'azur fortement
inclinée vers les rocs énormes qui la surplombaient;
et ses flots réguliers, dont le mouvement n'était plus
sensible, présentaient l'apparence de sillons égaux
tracés par la charrue. Cette masse bleue, qui se dressait
comme une colline et qui semblait compacte et solide
comme le saphir, me saisit d'un tel vertige d'enthousiasme,
que je me retins aux oliviers de la montagne
pour ne pas me précipiter dans l'espace. Il me semblait
qu'en face de ce magnifique élément le corps devait
prendre les formes de l'esprit et parcourir l'immensité
dans un vol sublime. Je pensai alors à Jésus marchant
sur les flots, et je me représentai cet homme divin,
grand comme les montagnes, resplendissant comme le
soleil. «Allégorie de la métaphysique, ou rêve d'une
confiance exaltée, m'écriai-je, tu es plus grand et plus
poétique que toutes nos certitudes mesurées au compas
et tous nos raisonnements alignés au cordeau!...»