religieux supportait son infirmité toujours croissante,
malgré l'enjouement et l'expansion que ma présence lui
apportait, il était facile de voir qu'un chagrin lent et
profond l'avait rongé toute sa vie; et plus ses jours déclinaient
vers la tombe, plus ce chagrin mystérieux semblait
lui peser. Enfin, sa mort étant proche, il m'ouvrit
tout à fait son âme et me dit qu'il m'avait jugé seul
capable de recevoir un secret de cette importance, à
cause de la fermeté de mes principes et de celle de mon
caractère. L'une devait m'empêcher, selon lui, de m'égarer
dans les abîmes de l'hérésie, l'autre me préserverait
de jamais trahir le secret du livre. Il désirait que je ne
prisse point connaissance de ce livre; mais il ajoutait,
selon l'esprit du maître, que, si je venais à perdre la foi
et à tomber dans l'athéisme, le livre, quoique entaché
peut-être d'hérésie, devait certainement me ramener à
la croyance de la Divinité et des points fondamentaux de
la vraie religion. Sous ce rapport, c'était un trésor qu'il
ne fallait pas laisser à jamais enfoui; et Fulgence me fit
jurer, au cas où je n'aurais jamais besoin d'y recourir,
de ne point emporter se secret dans la tombe et de le
confier à quelque ami éprouvé avant de mourir. Il y eut
beaucoup d'embarras et de contradictions dans les aveux
du bon religieux. Il semblait qu'il y eût en lui deux
consciences, l'une tourmentée par les devoirs et les engagements
de l'amitié, l'autre par les terreurs de l'enfer.
Son trouble excita en moi une tendre compassion, et je
ne songeai pas à porter de sévères jugements sur sa
conduite, en un moment si solennel et si douloureux.
D'autre part, je commençais à me trouver moi-même
dans la même situation que lui. Catholique et hérétique
à la fois, d'une main j'invoquais l'autorité de l'Église
romaine, de l'autre je plongeais dans la tombe de Spiridion
pour y chercher ou du moins pour y protéger l'esprit
de révolte et d'examen. Je compris bien les souffrances
du moribond Fulgence, et je lui cachai celles qui s'emparaient
de moi. Il s'était soutenu vigoureux d'esprit tant
que l'urgence de ses aveux avait été aux prises avec les
scrupules de sa dévotion. À peine eut-il mis fin à ses
agitations qu'il commença à baisser: sa mémoire s'affaiblit,
et bientôt il sembla avoir complètement oublié jusqu'au
nom de son ami. Durant les heures de la fièvre, il
était livré aux plus minutieuses pratiques de dévotion,
et je n'étais occupé qu'à lui réciter des prières et à lui
lire des psaumes. Il s'endormait un rosaire entre les
doigts, et s'éveillait en murmurant: _Miserere nobis_. On
eût dit qu'il voulait expier à force de puérilités la coûteuse
énergie qu'il avait déployée en exécutant la volonté
dernière de son ami. Ce spectacle m'affligea.--À quoi
sert toute une vie de soumission et d'aveuglement, pensai-je,
s'il faut à quatre-vingts ans mourir dans l'épouvante?
Comment mourront les athées et les débauchés
si les saints descendent dans la tombe pâles de terreur et
manquant de confiance eu la justice de Dieu?
«Une nuit Fulgence, en proie à un redoublement de
fièvre, fut agité de rêves pénibles. Il me pria de m'asseoir
près de son lit et de rester éveillé afin de réveiller
lui-même s'il venait à s'endormir. À chaque instant il
croyait voir un spectre approcher de lui; mais il avouait
ensuite qu'il ne le voyait point, et que la peur seule de
le voir l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes
et des formes confuses. Il faisait un beau clair de
lune, et cette circonstance l'effrayait particulièrement.
C'est alors que, dévoré d'une curiosité égoïste, je lui
arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues. Mais
cet aveu fut très incomplet; sa tête s'égarait à chaque
instant. Tout ce que je pus savoir, c'est que le spectre
avait cessé de le visiter pendant plus de cinquante ans.
C'était environ un an avant cette maladie, sous laquelle
il succombait, que l'apparition était revenue. À l'heure
de la nuit où la lune entrait dans son plein, il s'éveillait
et voyait l'abbé assis près de lui. Celui-ci ne lui parlait
point, mais il le regardait d'un air triste et sévère,
comme pour lui reprocher son oubli et lui rappeler ses
promesses. Fulgence en avait conclu que son heure était
proche; et, cherchant autour de lui à qui il pourrait
transmettre le secret, il avait remarqué que j'étais le
seul homme sur lequel il put compter. Il n'avait voulu
me faire aucune ouverture préalable, afin ne point attirer
sur nos relations l'attention des supérieurs et de ne point
m'exposer par la suite à des persécutions.
«La nuit se passa sans que le spectre apparût à Fulgence.
Quand il vit le matin blanchir l'horizon, il secoua
tristement la tête en disant:
«--C'est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que
pour me tourmenter lorsqu'il était mécontent de moi, et
maintenant que j'ai fait sa volonté il m'abandonne! Ô
maître, ô maître, j'ai pourtant exposé pour vous mon
salut éternel, et peut-être suis-je damné à jamais pour
vous avoir aimé plus que moi-même!»
«Ce dernier élan d'une affection plus forte que la peur
m'attendrit profondément. Quel était donc cet homme
qui soixante ans après sa mort inspirait une telle épouvante,
de tels dévouements et de si tendres regrets?
Fulgence s'endormit et se réveilla vers midi.
«--C'en est fait, me dit-il, je sens la vie qui de minute
en minute se retire de moi. Mon cher frère, je voudrais
recevoir les derniers sacrements. Allez vite assembler nos
frères et demander qu'on vienne m'administrer. Hélas!
ajouta-t-il d'un air préoccupé, je mourrai donc sans savoir
si son âme a fait sa paix avec la mienne! J'ai dormi
profondément; je n'ai point entendu sa voix pendant
mon sommeil. Ah! il aimait son livre mieux que moi!
Je le savais bien! je le lui disais quand il était parmi
nous:--Maître, toute votre affection réside dans votre
intelligence, et votre coeur n'a rien pour nous. C'est
l'histoire des hommes forts et des hommes faibles. Quand
l'esprit des forts est content de nous, ils condescendent
à nous rechercher; mais nous autres, que nous approuvions
ou non les spéculations de leur esprit, notre coeur
leur reste indissolublement attaché.
«--Pere Fulgence, ne dites pas cela, m'écriai-je en le
serrant dans mes bras par un élan involontaire et sans
songer à me faire l'application d'un reproche qui ne
s'adressait pas à moi. Ce serait la première, la seule
hérésie de votre vie. Les hommes vraiment forts aiment
passionnément, et c'est parce que vous êtes un de ces
hommes que vous avez tant aimé. Prenez courage à cette
heure suprême. Si vous avez péché contre la science de
l'Église en restant fidèle à l'amitié, Dieu vous absoudra,
parce qu'il préfère l'amour à l'intelligence.
«--Ah! tu parles comme parlait mon maître, s'écria
Fulgence. Voici la première parole selon mon coeur que
j'aie entendue depuis soixante ans. Sois béni, mon fils.
Je te répéterai la bénédiction de Spiridion: «Veuille le
Tout-Puissant donner à tes vieux jours un ami fidèle et
tendre comme tu l'as été pour moi!»
«Il reçut les sacrements avec une grande ferveur.
Toute la communauté assistait à son agonie. Ceux des
religieux que ne pouvait contenir sa cellule étaient agenouillés
sur deux rangs dans la galerie, depuis sa porte
jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond. Tout
à coup Fulgence, qui semblait expirer dans une muette
béatitude, se ranima, et, m'attirant vers lui, me dit à
l'oreille:--_Il vient, il monte l'escalier; va au devant
de lui_. Ne comprenant rien à cet ordre, mais obéissant
avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger,
je sortis doucement, et, sans troubler le recueillement
des religieux, je franchis le seuil et portai mes
regards sur cette vaste profondeur de l'escalier voûté,
où nageait en cet instant la vapeur embrasée du soleil.
Les novices, placés toujours derrière les profès, étaient
à genoux de chaque côté des rampes. Je vis alors un
homme qui montait les degrés et qui s'approchait vivement.
Sa démarche était légère et majestueuse à la fois,
comme l'est celle d'un homme actif et revêtu d'autorité.
À sa haute taille pleine d'élégance, à sa chevelure blonde
et rayonnante, à son costume du temps passé, je le reconnus
sur-le-champ. Il était en tout conforme à la description
que Fulgence m'en avait faite tant de fois. Il
traversa les deux rangées de moines, qui récitaient à
voix basse les litanies des Saints, sans que personne
s'aperçût de sa présence, quoiqu'elle fût visible pour
moi comme la lumière du jour, et que le bruit de ses
pas rapides et cadences frappât mon oreille.
«Il entra dans la cellule. Au moment où il passa près
de moi, je tombai sur mes genoux. Sans s'arrêter, il
tourna la tête vers moi et me regarda fixement. Je continuai
à le suivre des yeux. Il s'approcha du lit, prit la
main de Fulgence, et s'assit auprès de lui. Fulgence ne
bougea pas. Sa main resta immobile et pendante dans
celle du maître; sa bouche était entr'ouverte, ses yeux
fixes et sans regard. Pendant tout le temps que durèrent
les litanies, l'apparition demeura immobile, toujours
penchée sur le corps de Fulgence. Au moment où elles
furent achevées, celui-ci se dressa sur son séant, et,
serrant convulsivement la main qui tenait la sienne, il
cria d'une voix forte: «_Sancte Spiridion, ora pro
nobis_,» et retomba mort. Le fantôme disparut en même
temps. Je regardai autour de moi pour voir l'effet qu'avait
produit cette scène sur les autres assistants: au calme
qui régnait sur tous les visages, je reconnus que l'esprit
n'avait été visible que pour moi seul.
«Vingt-quatre heures après on descendit le corps de
Fulgence au sein de la terre. Je fus un des quatre religieux
désignés pour le porter au fond du caveau destiné
à son dernier sommeil. Ce caveau est situé au transept
de notre église. Tu as vu souvent la pierre longue et
étroite qui en marque le centre et qui porte cette étrange
inscription: «_Hic est veritas_.»
--Cette inscription, dis-je en interrompant le père
Alexis, a souvent distrait mes regards et occupé ma
pensée pendant la prière. Malgré moi, je cherchais à
pénétrer le sens d'une devise qui me paraissait opposée
à l'esprit du christianisme. Comment, me disais-je, la
vérité pourrait-elle être enfouie dans un sépulcre? Quels
enseignements les vivants peuvent-ils demander à la
poussière des cadavres? N'est-ce pas vers le ciel que nos
regards doivent se tourner dès que l'étincelle de la vie
a quitté notre chair mortelle, et que l'âme a brisé ses
liens?
--Maintenant, répondit Alexis, tu peux comprendre
le sens mystérieux de cette épitaphe. Spiridion, dans
son enthousiasme pour Bossuet, l'avait fait inscrire, ainsi
que tu l'as vu, au dos du livre que le peintre de son portrait
lui plaça dans la main. Plus tard, lorsqu'il eut dans
son inaltérable bonne foi, changé une dernière fois d'opinion,
voulant, en face des variations de son esprit, témoigner
de la constance de son coeur, il résolut de garder
sa devise, et, à sa mort, il exigea qu'elle fût gravée sur
sa tombe. Noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne
peut séparer de sa conquête et qui demande à dormir
dans sa tombe avec la vérité qu'il a gagnée, comme le
guerrier avec le trophée de sa victoire! Les moines ne
comprirent pas que cette protestation du mourant ne se
rapportait plus à la doctrine de Bossuet; quelques-uns
méditèrent avec méfiance sur la portée de ces trois mots;
nul n'osa cependant y porter une main profane, tant était
grand le respect mêlé de crainte que l'abbé inspirait jusque
dans son tombeau.
«Le jour des obsèques de Fulgence, cette dalle fut
levée, et nous descendîmes l'escalier du caveau; car une
place avait été conservée pour l'ami de Spiridion à côté
de celle même où il reposait. Telle avait été la dernière
volonté du maître. Le cercueil de chêne que nous portions
était fort lourd; l'escalier roide et glissant; les
frères qui m'aidaient, des adolescents débiles, troublés
peut-être par la lugubre solennité qu'ils accomplissaient.
La torche tremblait dans la main du moine qui marchait
en avant. Le pied manqua à un des porteurs; il roula en
laissant échapper un cri, auquel les cris de ses compagnons
répondirent. La torche tomba des mains du guide,
et, à demi éteinte, ne répandit plus sur les objets qu'une
lumière incertaine, de plus en plus sinistre. L'horreur de
cet instant fut extrême pour des jeunes gens timides,
élevés dans les superstitions d'une foi grossière, et prévenus
contre la mémoire de l'abbé par les imputations
absurdes qui circulaient encore contre lui dans le cloître.
Ils croyaient sans doute que le spectre de Spiridion allait
se dresser devant eux, ou que l'esprit malin, réveillé par
ces saintes ablutions, allait s'exhaler en flammes livides
de la fosse ténébreuse.
«Quant à moi, plus robuste de corps ou plus ferme
d'esprit, je ressentais une vive émotion, mais nulle
terreur ne s'y mêlait, et c'était avec une sorte de vénération
joyeuse que j'approchais des reliques d'un grand
homme. Lorsque mon compagnon tomba, je retins à moi
seul la dépouille respectable de mon maître; mais les
deux autres qui marchaient derrière nous s'étant laissé
choir aussi, je fus entraîné par la secousse imprimée au
fardeau, et j'allai tomber avec le cercueil de Fulgence
sur le cercueil de Spiridion. Je me relevai aussitôt; mais
en appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui
contenait les restes de l'abbé, je fus surpris de sentir,
au lieu du froid métallique, une chaleur qui semblait
tenir de la vie. Peut être était-ce le sang d'une légère
blessure que je venais de me faire à la tête, et dont le
sarcophage avait reçu quelques gouttes. Dans le premier
moment, je ne m'aperçus point de cette blessure, et,
transporté d'une sympathie étrange, inconcevable, j'embrassai
ce sépulcre avec le même transport que si j'eusse
senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements
desséchés de mon père. Je me relevai à la hâte en voyant
qu'un autre moine, survenant au milieu de cette scène
de terreur, avait ramassé la torche.
«Je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les
pensées qui m'absorbèrent la nuit qui suivit les obsèques
de Fulgence, tandis que je méditais agenouillé sur sa
pierre tumulaire. Le souvenir de Spiridion m'était sans
cesse présent: ébloui par le prestige de son audace
intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont
l'influence lui avait survécu si longtemps, je me sentis
tout à coup possédé d'un ardent désir de marcher sur
ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et téméraire, et
les enfants croient qu'ils n'ont qu'à ouvrir les mains
pour saisir les sceptres qu'ont portés les morts. Je me
voyais déjà abbé au couvent, comme Spiridion, maître
de son livre, éblouissant le monde entier par ma science
et ma sagesse. Je ne savais pas quelle était sa doctrine
mais, quelle qu'elle fût, je l'acceptais d'avance, comme
émanée de la plus forte tête de son siècle. Enthousiasmé
par ses idées, je me relevai instinctivement pour aller
m'emparer du livre, et déjà je cherchais les moyens de
soulever la pierre; mais, au moment d'y porter les mains
je me sentis arrêter tout d'un coup par la pensée d'un
sacrilège, et tous mes scrupules religieux, un instant
écartés, revinrent m'assaillir en même temps. Je sorti
de l'église à la fois charmé, tourmenté, épouvanté. L'orgueil
humain et la soumission chrétienne étaient aux
prises en moi, je ne savais encore lequel triompherait
mais il me sembla que le sentiment qui avait, en une
heure, pris autant de force que l'autre en dix ans, aurait
bien de la peine à succomber. Cette lutte intérieure dura
plusieurs jours. Enfin mon intelligence vint au secours
de l'orgueil et décida la victoire. La foi s'enfuit devant
la raison, comme l'obéissance fuyait devant l'ambition.
«Ce ne fut point tout d'un coup cependant, et de parti
délibéré, que j'abjurai la foi catholique. Lorsque j'acordai
à mon esprit le droit d'examiner sa croyance,
étais encore tellement attaché à cette croyance affaiblie
que je me flattais de la retremper au creuset de l'étude
et de la méditation. Si elle devait s'écrouler au premier
choc de l'intelligence, me disais-je, elle serait un bien
pauvre et bien fragile édifice. La loi qui prescrit d'abaiser
l'entendement devant les mystères a dû être promulguée
pour les cerveaux faibles. Ces mystères divins ne
peuvent être que de sublimes figures dont le sens trop
vaste épouvanterait et briserait les cerveaux étroits. Mais
Dieu aurait-il donné à l'intelligence sublime de l'homme,
émanée de lui-même, les ténèbres pour domaine et la
peur pour guide? Non, ce serait outrager Dieu, et la lettre
a dû être aux prophètes aussi claire que l'esprit. Pourquoi
l'âme qui se sent détachée de la terre et ardente à
voler vers les hautes régions de la pensée ne chercherait-elle
pas à marcher sur les traces des prophètes? Plus on
pénétrera dans les mystères, plus on y trouvera de force
et de lumière pour répondre aux arguments de l'athéisme.
Celui-là est un enfant qui se craint lui-même quand sa
volonté est droite et son but sublime.
«Qui sait, me disais-je encore, si le livre de Spiridion
n'est pas un monument élevé à la gloire du catholicisme?
Fulgence a manqué de courage; peut-être, s'il eût osé
s'emparer de la science de son maître, eut-il vu cesser
toutes ses alarmes. Peut-être, après bien des hésitations
et bien des recherches, Hébronius, éclairé d'une lumière
nouvelle et ranimé par une force imprévue, a-t-il proclamé
dans son dernier écrit le triomphe de ces mêmes
idées que depuis dix ans il passait à l'alambic. Je me
rappelais alors la fable du laboureur qui confie à ses fils
l'existence d'un trésor enfoui dans son champ, afin de
les engager à travailler cette terre dont la fécondité doit
faire leur richesse. La pensée de Spiridion a été celle-ci,
me disais-je: Ne croyez pas sur la foi les uns des autres,
et ne suivez pas comme des animaux privés de raison, le
sentier battu par ceux qui marchent devant vous. Ouvrez
vous-mêmes votre voie vers le ciel; tout chemin conduit
à la vérité celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil
n'aveugle pas. La foi n'a d'efficacité véritable qu'autant
qu'elle est librement consentie, et de fermeté réelle
qu'autant qu'elle satisfait tous les besoins et occupe les
puissances de l'âme.
«Je résolus donc de me livrer à des études sérieuses
et approfondies sur la nature de Dieu et sur celle de
l'homme, et de ne recourir au livre d'Hébronius qu'à
la dernière extrémité, c'est-à-dire au cas où, mes forces
se trouvant au-dessous d'une tâche si rude, je sentirais
en moi le doute se changer en désespoir, et mes facultés
épuisées ne plus suffire à fournir le reste de ma carrière.
«Cette résolution conciliait tout, et ma curiosité qui
s'éveillait aux mystères de la science, et ma conscience
qui restait encore attachée à ceux de la foi. Avant d'en
venir à cette conclusion, j'avais été fort agité, j'avais
beaucoup souffert. Dans le mouvement de joie enthousiaste
qu'elle me causa, je me laissai entraîner à une
manifestation toute catholique de ma philosophie nouvelle.
Je voulus faire un voeu: je pris avec moi-même
l'engagement de ne point recourir au livre d'Hébronius
avant l'âge de trente ans, fusse-je assailli jusque-là par
les doutes les plus poignants, ou éclairé en apparence
par les certitudes les plus vives. C'était à cet âge que
l'abbé Spiridion avait été dans toute la ferveur de son
catholicisme, et qu'après avoir abjuré déjà deux croyances,
il s'était voué à la troisième par une indissoluble
consécration. J'avais vingt-quatre ans, et je pensais que
six années suffiraient à mes études. Dans ces dispositions,
je m'agenouillai de nouveau sur la pierre qu'on
appelait dans le couvent le _Hic est_; là, dans le silence
et le recueillement, je prononçai à voix basse un serment
terrible, vouant mon âme à l'éternelle damnation
et ma vie à l'abandon irrévocable de la Providence, si je
portais les mains sur le livre d'Hébronius avant l'hiver
de 1766. Je ne voulus point faire ce serment dans l'ombre
de la nuit, me menant du trouble que la solennité
funèbre de certaines heures répand dans l'esprit de
l'homme; ce fut en plein midi, par un jour brûlant et à
la clarté du soleil que je voulus m'engager. La chaleur
étant accablante, le Prieur avait, comme il arrive quelquefois
dans cette saison, accordé à la communauté une
heure de sieste à midi. J'étais donc parfaitement seul
dans l'église; un profond silence régnait partout; on
n'entendait même pas le bruit accoutumé des jardiniers
au dehors, et les oiseaux, plongés dans une sorte de
recueillement extatique, avaient cessé leurs chants.
«Mon âme se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme;
les idées les plus riantes et les plus poétiques se
pressaient dans mon cerveau en même temps qu'une
confiance audacieuse gonflait ma poitrine. Tous les objets
sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une
beauté inconnue. Les lames d'or du tabernacle étincelaient
comme si une lumière céleste était descendue sur
le Saint des saints. Les vitraux coloriés, embrasés par le
soleil, se reflétant sur le pavé, formaient entre chaque
colonne une large mosaïque de diamants et de pierres
précieuses. Les anges de marbre semblaient, amollis
par la chaleur, incliner leurs fronts, et, comme de beaux
oiseaux, vouloir cacher sous leurs ailes leurs têtes charmantes,
fatiguées du poids des corniches. Les battements
égaux et mystérieux de l'horloge ressemblaient
aux fortes vibrations d'une poitrine embrasée d'amour,
et la flamme blanche et mate de la lampe qui brûle incessamment
devant l'autel, luttant avec l'éclat du jour, était
pour moi l'emblème d'une intelligence enchaînée sur la
terre qui aspire sans cesse à se fondre dans l'éternel
foyer de l'intelligence divine. Ce fut dans cet instant de
béatitude intellectuelle et physique que je prononçai à
demi-voix la formule de mon voeu. Mais à peine avais-je
commencé que j'entendis la porte placée au fond du
choeur s'ouvrir doucement, et des pas que je reconnus,
car nuls pas humains ne purent jamais se comparer à
ceux-là, retentirent dans le silence du lieu saint avec
une indicible harmonie. Ils approchaient de moi, et ne
s'arrêtèrent qu'à la place où j'étais agenouillé. Saisi de
respect et transporté de joie, j'élevai la voix, et j'achevai
distinctement la formule que je n'avais pas interrompue.
Quand élle fut finie, je me retournai croyant trouver
debout derrière moi celui que j'avais déjà vu au lit de
mort de Fulgence; mais je ne vis personne. L'esprit
s'était manifesté à un seul de mes sens. Je n'étais pas encore
digne apparemment de le revoir. Il reprit sa marche
invisible, et, passant devant moi, il se perdit peu à peu
dans l'éloignement. Quand il me parut avoir atteint la
grille du choeur, tout rentra dans le silence. Je me reprochai
alors de ne lui avoir point adressé la parole. Peut-être
m'eût-il répondu, peut-être était-il mécontent de mon
silence, et n'eût-il attendu qu'un élan plus vif de mon
coeur vers lui pour se manifester davantage. Cependant
je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour;
car il se mêlait une grande crainte à l'attrait irrésistible
que j'éprouvais pour lui. Ce n'était pas cette terreur
puérile que les hommes faibles ressentent à l'aspect d'une
perturbation quelconque des faits ordinairement accessibles
à leurs perceptions bornées. Ces perturbations rares
et exceptionnelles, qu'on appelle à tort faits prodigieux
et surnaturels, tout inexplicables qu'elles étaient pour
mon ignorance, ne me causaient aucun effroi. Mais le
respect que m'inspirait, après sa mort, cet homme supérieur,
je l'eusse éprouvé presque au même degré si je
l'eusse vu durant sa vie. Je ne pensais pas qu'il fût
investi par aucune puissance invisible du droit de me
nuire ou de m'effrayer; je savais qu'à l'état de pur esprit
il devait lire en moi et comprendre ce qui s'y passait
avec plus de force et de pénétration encore qu'il ne l'eût
fait lorsque son âme était emprisonnée dans la matière.
Au contraire de ces caractères timides qui eussent tremblé
de le voir, je ne craignais qu'une chose, c'était de ne
jamais lui sembler digne de le voir une seconde fois.
Lorsque j'eus perdu l'espérance de le contempler ce
jour-là, je demeurai triste et humilié. J'étais arrivé à me
persuader qu'il n'était point mort hérétique, et que son
âme ne subissait pas les tourments du purgatoire, mais
qu'au contraire elle jouissait dans les cieux d'une éternelle
béatitude. Ses apparitions étaient une grâce, une
bénédiction d'en haut, un miracle qui s'était accompli
en faveur de Fulgence et de moi; c'était pour moi un
doux et glorieux souvenir; mais je n'osais demander plus
qu'il ne m'était accordé.