Le prince Roubine fumait sur la terrasse son cigare d'après-dînée;
étendu dans un rocking-chair de bambou, il se balançait nonchalamment en
regardant le paysage doré par les rayons du soir.
Sous ses yeux s'étendait le golfe; la rive droite s'estompait dans une
vapeur rosée, où se dessinaient à peine en plus foncé les masses
granitiques de la côte de Finlande; l'eau bleue venait clapoter
doucement sur le rivage au bas de son jardin, dont les grandes avenues
descendaient jusqu'à la mer. À droite, la ville de Péterhof s'étalait en
amphithéâtre, déployant l'animation factice des villes d'eaux, où l'on
se hâte de vivre pendant les trois mois de la belle saison; les bateaux
à vapeur qui font le service de Pétersbourg fumaient et grondaient
auprès de la longue estacade, déposant de nombreux passagers, venus pour
entendre jouer la musique dans les jardins impériaux ou pour passer la
soirée près de quelque ami: d'élégants uniformes d'officiers de toutes
les armes parcouraient le quai; les robes claires des femmes semblaient
autant de fleurs sur la sombre masse de verdure du parc, et toute
l'exubérance de la vie mondaine russe semblait se résumer dans ce coin
de terre.
À gauche, les villas clair-semées dans les feuillages, la côte fuyante
qui semblait se dérober à l'étreinte de la mer, reposaient le regard et
l'esprit.
Le prince était blasé sur le spectacle de la ville, peut-être l'était-il
encore davantage sur celui de la mer et du paysage; mais sûrement il ne
l'était pas sur le charme d'un café brûlant et délicieux, d'un cigare
exquis, d'un fauteuil confortable; c'étaient des jouissances dont, loin
de s'amoindrir, l'intensité semblait s'augmenter avec l'habitude; aussi
s'étira-t-il dans son fauteuil avec un petit frisson de béatitude, au
moment où sa tasse de café vint se poser comme par enchantement près de
sa main.
--Oh! le vilain père, qui ne me dit pas merci! fit une voix railleuse en
même temps qu'une douce main caressante se posait sur l'épaule de
Roubine.
--C'est toi, Nadia? fit celui-ci en se retournant.
--Oui, c'est moi! Est-ce que votre café serait bon, s'il était versé par
une autre main que la mienne?
Le prince prit la main de sa fille, l'examina attentivement, en fit
tourner les bagues, puis regarda en souriant le joli visage penché vers
lui, et répondit:
--Non! c'est clair! Que fait-on, ce soir?
--On va à la musique. Il y a une quantité de belles promesses sur le
programme; les grandes eaux jouent, et on les éclaire à la lumière
électrique... Avec cela, un superbe concert...
--Que de splendeurs! Alors nous y allons?
--Certainement! j'ai dit d'atteler pour neuf heures; la calèche et les
chevaux isabelle.
--Très bien, fit nonchalamment l'heureux père. Assieds-toi, Nadia, tu
m'empêches de voir un bateau qui arrive à Cronstadt.
La jeune fille se retourna vivement, mit la main sur ses yeux, que le
soleil aveuglait, et regarda le grand navire, qui, après quelques
manoeuvres habilement exécutées, s'arrêta devant la forteresse de granit.
Un fourmillement de barques se produisit immédiatement alentour. Le
prince allongea la main vers la longue-vue qui ne quittait pas cette
place, et observa un moment le lointain.
--Je ne sais pas ce que c'est que ce bateau, dit-il après un mouvement
d'attention.
--Quelque Allemand, dit négligemment sa fille.
Ils causèrent un instant de choses et d'autres, puis Roubine reprit sa
longue-vue.
--Regarde donc, Nadia, dit-il, voici un petit yacht à vapeur qui vient
ici!
En effet, un élégant bateau de plaisance traversait le golfe et se
dirigeait à toute vapeur vers Péterhof; le pavillon flottait à
l'arrière, trempant parfois dans l'eau bleue, et une flamme voltigeait
au haut du mât.
--Je parie que c'est Korzof! s'écria joyeusement le prince: c'est
Korzof! retour d'Allemagne. Il est venu par bateau pour se trouver à
Péterhof dès son arrivée, et il s'est fait chercher par son yacht. Cela
lui ressemble bien! Mais, Nadia, si c'est Korzof, il sera ici avant deux
heures!
--Il ne lui faut pas si longtemps, dit tranquillement la jeune fille,
qui tournait le dos au golfe.
--Accorde-lui le temps de faire un peu de toilette, fit observer son
père.
--Il peut accomplir cette opération à bord de son yacht, répondit Nadia
du même ton froid.
--Comme tu te montres indifférente! s'écria le prince en déposant la
longue-vue et en regardant sa fille. Je m'étais figuré que tu avais
beaucoup d'amitié pour lui!
--J'ai beaucoup d'amitié pour Dmitri Korzof, répliqua la jeune fille;
mais mon amitié, vous le savez, mon père, ne s'exprime pas à la façon de
celle des chiens, qui font cent tours en aboyant autour de l'objet de
leur tendresse.
--Oui, je sais, tu es pour les sentiments concentrés, fit le prince avec
un peu d'ironie.
Il reprit la longue-vue et observa la marche du yacht, qui se
rapprochait rapidement.
--Attends, dit-il, nous allons bien savoir si c'est Korzof.
Un coup frappé sur un timbre placé sur la table appela un domestique.
Roubine lui donna ses ordres et descendit de la terrasse dans le
parterre situé à quelques marches au-dessous. De là une trouée
habilement ménagée dans le sommet des arbres du jardin permettait de
découvrir une partie du golfe.
Au bout de quelques instants, un pavillon gigantesque, qui portait sur
fond rouge les armoiries des Roubine, se développa sur le toit de la
villa, et monta majestueusement jusqu'au sommet de la hampe.
La détonation d'une petite pièce d'artillerie répondit à ce signal;
Nadia put voir la fumée blanche s'envoler de l'arrière du yacht, et la
flamme du mât monta et redescendit rapidement. À son tour, le pavillon
princier descendit et remonta trois fois, puis s'abattit, comme un
oiseau qui replie ses ailes, et disparut.
--C'est lui, fit joyeusement le prince. Il a répondu tout de suite! Je
présume qu'il avait aussi sa longue-vue braquée sur la terrasse. Eh,
Nadia?
Nadia ne répondit rien. Le coup de canon avait amené à ses joues pâles
une rougeur légère. Elle se détourna et cueillit deux roses à un rosier
véritablement fabuleux, produit unique et sans prix de la serre célèbre
de Roubine, transplanté dans le parterre pour charmer les yeux et
l'odorat pendant quelques jours, puis y mourir et se voir remplacé par
un autre.
Une calèche attelée de deux chevaux bais, irréprochables de formes et
d'allures, passa rapidement sur la route; le prince se retourna à temps
pour les entrevoir ou plutôt les deviner à travers la grille.
--Et voilà l'équipage de Korzof qui va le chercher au débarcadère! C'est
très-amusant. Dis, Nadia, le coup de canon n'était peut-être pas pour
nous? C'était peut-être pour ses chevaux?
--Si les ordres n'avaient pas été donnés d'avance, répondit la jeune
fille de son ton froid, on n'aurait pas eu le temps d'atteler si vite.
--Ah! très-judicieux! fit le prince en regardant sa fille du coin de
l'oeil.
Un de ses passe-temps favoris consistait à la taquiner discrètement,
sans paraître y mettre d'intention, ce qu'il faisait à merveille.
--Changes-tu de toilette pour aller à la musique? reprit-il après un
court silence, pendant lequel Nadia avait cueilli une poignée de fleurs,
qu'elle laissa tomber à ses pieds quand elle se retourna pour
l'écouter, ne gardant à la main que les deux roses.
Elle jeta un coup d'oeil sur sa robe de batiste blanche, couverte de
dentelles, et répondit par un signe de tête négatif.
--Je me suis habillée avant le dîner, ajouta-t-elle.
--Je le sais, mais je pensais que tu aurais peut-être modifié tes
projets, continua le prince sur le même ton de léger persiflage.
--Pourquoi donc? demanda Nadia en le regardant bien en face, avec une
lueur hautaine dans ses beaux yeux gris foncé.
--Je t'adore, ma fille chérie! fit l'heureux père en l'attirant à lui
pour l'embrasser. Je suis un père terrible, je voudrais tout savoir...
--Vous savez tout! répondit-elle avec une franchise très-noble.
--Tout deviner, alors! continua Roubine en passant le bras de sa fille
sous le sien, deviner avant que tu saches toi-même!
Nadia baissa la tête; le prince continua:
--Je suis à la fois ton père et ta mère, ma Nadia chérie; j'ai peur de
ne pas t'aimer assez, ou de t'aimer mal, ou de t'aimer trop; si ton
admirable mère vivait, je serais tranquille sur ton bonheur; mais
puisque nous l'avons perdue, il faut nous aimer plus, d'abord, et puis
avoir plus de confiance encore l'un dans l'autre... Mais je ne suis pas
fait pour attirer ta confiance, Nadia...
--Oh! mon père! fit la jeune fille avec reproche, en s'inclinant pour
baiser la main qui retenait la sienne.
--Je veux dire que je suis un père trop jeune, un peu taquin, que je ne
suis pas l'homme absolument sérieux et patriarcal qui représente l'idéal
du père; je n'ai rien du confesseur, moi, Nadia! j'ai plutôt l'air d'un
camarade. C'est vrai! Au milieu de ces jeunes gens qui te font la cour,
je me sens aussi jeune qu'eux, et quand ils te font un compliment, pour
te dire que tu es gracieuse ou spirituelle, je me dis souvent qu'ils le
font mal et que je le ferais mieux, avec plus de grâce et parfois plus
de vérité. Avoue, Nadia, que je suis un père bien bizarre!
--Du tout! reprit la jeune fille en levant vers le prince son beau
regard plein de tendresse filiale; vous êtes un père adorable et un père
adoré.
--Et toi, tu es la plus charmante des filles! répliqua Roubine en la
regardant avec orgueil.
En effet, Nadia Roubine était une des plus belles personnes de la cour.
Grande et mince, avec cette flexibilité de roseau qui est un si grand
charme chez les jeunes filles russes, elle portait fièrement la lourde
et épaisse couronne de cheveux brun doré qui paraît sa tête; ses yeux
magnifiques n'avaient jamais menti: quand la politesse l'obligeait à se
taire, ils protestaient en dépit d'elle contre cette violation, de la
vérité. Sa bouche, un peu grande, était d'un dessin ferme et pur, et son
sourire découvrait des dents larges, légèrement écartées, mais parfaites
de forme et de couleur. Avec cela, la jeune princesse Roubine possédait
un sentiment artistique naturel qui lui faisait redouter les excès de
mauvais goût dans sa toilette et dans tout ce qui l'approchait; aussi ne
manquait-elle ni de flatteurs ni d'envieux.
Ils s'étaient arrêtés sur la terrasse, et Nadia regardait la mer, qui
changeait de couleur à la lueur décroissante du jour, lorsqu'une voiture
s'arrêta devant la villa, et les chevaux, devenus soudain immobiles,
firent danser le métal de leurs gourmettes.
Presque au même instant, Dmitri Korzof apparut dans l'embrasure de la
porte vitrée qui communiquait avec la terrasse.
--Bonjour, prince, dit-il; j'ai aperçu votre signal; je me permets de
venir vous remercier.
Il s'inclina devant la jeune fille, qui lui présentait sa main, et la
porta respectueusement à ses lèvres.
--Rentrant au logis après une absence de quatre mois, dit-il, vous ne
pouvez pas vous figurer combien la vue de votre pavillon m'a fait battre
le coeur.
--Plus que celle du pavillon national? demanda la jeune fille en
fronçant légèrement le sourcils.
--Ce n'était pas du tout la même chose, répondit le nouvel arrivé avec
un sourire lumineux qui seyait fort bien à son visage intelligent et
brave: le pavillon russe, c'était la patrie; le vôtre, princesse,
c'était... c'était l'amitié.
--Il n'a pas osé dire la famille! fit le prince en riant, pendant que
Korzof rougissait et que Nadia détournait la tête d'un air mécontent. Il
n'a pas osé, parce qu'il a une soeur féroce qui est jalouse de tous ses
amis! Toujours jalouse, la comtesse, eh?
--Toujours et plus que jamais, répondit Korzof en riant aussi. Mais cela
ne m'empêche pas, cher prince, de vous aimer comme un parent; au fond,
ma soeur le sait bien, et elle en est enchantée. Je ne vous demande pas
comment vous vous portez? L'air de la mer vous sied à merveille,
princesse.
--Quel aplomb d'appeler ça la mer! fit Roubine: un petit bras de golfe,
sans marées...
--Mais non sans tempêtes, interrompit le jeune voyageur. Voyons, prince,
soyez indulgent, et laissez le monde s'arranger de ce qu'il a. C'est de
la philosophie, cela, n'est-ce pas, princesse?
Nadia sourit et ne répondit pas.
--Vous viendrez à la musique, tantôt? demanda Roubine, au moment où
Korzof allait les quitter.
--Certainement! Sans cela je ne me serais pas tant pressé. Je passe chez
moi, pour y jeter un coup d'oeil, et je vous rejoins. Vous y allez sans
doute?
Nadia fit un signe de tête affirmatif. Le jeune homme s'inclina devant
elle, serra la main de son père, et l'instant d'après la calèche passa
devant la grille du jardin, au grand trot de ses superbes chevaux.
Roubine regarda sa fille du coin de l'oeil; elle paraissait très calme;
une légère rougeur teintait ses joues, ordinairement d'un ton mat.
--Comment le trouves-tu? demanda-t-il en passant le bras de Nadia sous
le sien.
--Mais, mon père... comme à l'ordinaire, répondit-elle tranquillement.
Un peu hâlé, mais c'est assez naturel; on dit qu'un voyage en mer
produit toujours cet effet.
Le prince, désappointé, quitta le bras de sa fille et fit deux pas vers
le salon.
--Voulez-vous un peu de musique, mon père? lui dit-elle en le rejoignant
aussitôt.
--La calèche est avancée, dit un valet de pied sur le seuil du salon.
Nadia mit un coquet chapeau de paille, s'enveloppa d'un léger burnous
brodé d'or et monta dans une élégante voiture basse, que connaissait
bien toute la brillante jeunesse de Péterhof. Son père s'assit auprès
d'elle, et ils roulèrent vers le parc, entraînés rapidement par deux
chevaux isabelle, uniques en Russie cette année-là, et sans prix.