M. Le Maltour toussa discrètement pour se donner du courage.

«Aimez-vous les voyages, mademoiselle?

--Non.

--Vous m'étonnez! Je vous aurais cru l'esprit entreprenant et voyageur.

--Idiotisme! j'ai peur de tout.»

La conversation dura quelque temps sur ce ton. Déconcerté par mon

laconisme et l'intérêt avec lequel, de l'air le plus impertinent du

monde, je suivais les évolutions d'une mouche qui se promenait sur le

bras de mon fauteuil, le baron se leva un peu rouge et abrégea sa

visite.

Mon oncle le conduisit jusqu'à la porte du jardin et revint me trouver

en colère.

«Cela ne peut pas continuer ainsi, Reine! C'est de l'insolence, pardieu!

aussi bien pour moi que pour ce pauvre garçon qui est timide et que vous

démontez complètement. M. Le Maltour n'est pas un homme qu'on puisse

traiter comme un pantin, ma nièce! Personne ne vous forcera à l'épouser,

mais je veux que vous soyez polie et aimable. Dieu sait si vous avez la

langue bien pendue quand vous le voulez! Tâchez qu'il en soit ainsi

demain; M. Le Maltour déjeunera ici.

--Bien, mon oncle; je parlerai, soyez tranquille.

--Ne dites pas de sottises, au moins.

--Je m'inspirerai de la science, mon oncle, répondis-je avec majesté.

--Comment, de...

--Ne vous tourmentez pas, je ferai ce que vous désirez, je parlerai

sans désemparer.

--Il ne s'agit pas, ma nièce...»

Mais je laissai mon oncle confier sa pensée aux meubles du salon, et je

courus dans la bibliothèque chercher ce dont j'avais besoin pour

exécuter l'idée qui venait de me passer par la tête. J'emportai chez moi

la philosophie de Malebranche et une étude sur la Tartarie.

Malebranche faillit me donner un transport au cerveau, et je

l'abandonnai pour me rejeter sur la Tartarie, qui m'offrit plus de

ressources. Jusqu'à minuit, j'étudiai attentivement quelques pages, en

grognant et maugréant contre les habitants de la Boukharie, qui

s'affublent de noms si baroques. Je réussis cependant à retenir quelques

détails sur le pays et plusieurs mots étranges dont j'ignorais tout à

fait la signification. Je me couchai en me frottant les mains.

«Nous verrons, me dis-je, si Le Maltour résistera à cette épreuve. Ah!

mon brave oncle, j'aurai le dessus, soyez-en convaincu! et, dans

quelques heures, je serai débarrassée de cet intrus.»

Le jour suivant, il se présenta avec l'air heureux et dégingandé d'un

homme qui marche sur des aiguilles, mais je le reçus d'une façon si

gracieuse qu'il prit pied sur un terrain naturel et que les inquiétudes

de M. de Pavol se dissipèrent.

Les de Conprat et le curé déjeunaient avec nous. J'avais le coeur serré

en regardant Paul causer joyeusement avec Blanche, tandis que j'étais

condamnée à subir les prévenances timides de M. Le Maltour, dont la

jolie figure me portait sur les nerfs.

«J'ai changé d'avis depuis hier, lui dis-je brusquement, j'aime beaucoup

les voyages.

--Je partage votre goût, mademoiselle, c'est la plus intelligente des

distractions.

--Vous avez voyagé?

--Oui, un peu.

--Connaissez-vous les Ruddar, les Schakird-Pische, les Usbecks, les

Tadjics, les Mollahs, les Dehbaschi, les Pendja-Baschi, les Alamane?

dis-je tout d'un trait, confondant races, classes et dignités.

--Qu'est-ce que tout cela? demanda le baron, abasourdi.

--Comment! est-ce que vous n'êtes jamais allé en Tartarie?

--Mais non, jamais.

--Jamais allé en Tartarie! dis-je avec mépris. Connaissez-vous au moins

Nasr-Oullah-Bahadin-Khan-Melic-el-Mounemin-Bird-Blac-Bloc et le diable?»

J'ajoutai quelques syllabes de ma façon au nom de Nasr-Oullah pour faire

plus d'effet, pensant que l'ombre de ce digne homme ne sortirait pas de

la tombe pour me le reprocher.

Mon oncle et ses convives se mordaient les lèvres afin de ne pas rire,

la physionomie de M. Le Maltour offrant l'expression du plus complet

effarement, et Blanche s'écria:

«Perds-tu la tête, Reine?

--Mais non, du tout. Je demande à monsieur s'il partage ma vive

sympathie pour Nasr-Oullah, un homme qui avait tous les vices,

paraît-il. Il passait son temps à égorger son prochain, à jeter les

ambassadeurs dans des cachots où il les laissait pourrir; enfin, il

était doué d'énergie et ignorait la timidité, horrible défaut, à mon

avis! Et son pays!... Quel charmant pays! Toutes les maladies y règnent,

et j'y enverrai mon mari. La phtisie, la petite vérole, des vomissements

qui durent six mois, des ulcères, la lèpre, un ver appelé rischta qui

vous ronge; pour le faire sortir on...

--Assez, Reine, assez; laissez-nous déjeuner en repos.

--Que voulez-vous? mon oncle, je me sens attirée vers la Tartarie. Et

vous? dis-je à M. Le Maltour.

--Ce que vous dites n'est pas très encourageant, mademoiselle.

--Pour les gens qui n'ont pas de sang dans les veines! répondis-je

dédaigneusement. Quand je serai mariée, j'irai en Tartarie.

--Dieu merci, vous ne serez pas libre, ma nièce!

--Bien sûr que si, mon oncle; je ne ferai qu'à ma tête, jamais à celle

de mon mari. Du reste, je le mènerai à Boukhara pour qu'il soit mangé

par les vers.

--Comment? mangé par... murmura le baron timidement.

--Oui, monsieur, vous avez bien entendu. J'ai dit mangé par les vers,

car, à mes yeux, la plus charmante position dans la vie, c'est celle de

veuve...»

Haut et puissant baron Le Maltour, bien que d'une race de preux, ne

résista pas à l'épreuve. Comprenant le sens caché de mes lubies

_tartariennes_, il s'en alla et ne revint plus.

Mon oncle se fâcha, mais je ne m'en émus point. Je fis une pirouette et

lui dis d'un ton sentencieux:

«Mon oncle, qui veut la fin veut les moyens!»

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia · 第 25 / 45 题