IV

La guerre était déclarée et, dès lors, je passai mon temps à lutter

contre Mme de Lavalle. Autrefois, j'osais à peine ouvrir la bouche

devant elle, excepté quand le curé était en tiers entre nous; elle

m'imposait silence avant même que j'eusse fini ma phrase.

J'affirme que cette manière de procéder m'était particulièrement

pénible, car je suis extrêmement bavarde. Je me dédommageais bien un peu

avec le curé, mais c'était absolument insuffisant; aussi avais-je pris

l'habitude de parler tout haut avec moi-même. Il m'arrivait souvent de

me planter devant mon miroir et de causer avec mon image durant des

heures entières...

Mon cher miroir! ami fidèle! confident de mes plus secrètes pensées!

Je ne sais si les hommes ont jamais réfléchi sérieusement à l'influence

énorme que ce petit meuble peut exercer sur un esprit. Remarquez que je

ne détermine pas le sexe de cet esprit, étant bien convaincue que les

individus barbus tiennent autant que nous au plaisir d'observer leurs

qualités extérieures.

Si j'écrivais un ouvrage philosophique, je traiterais cette question:

«De l'influence du miroir sur l'intelligence et le coeur de l'homme.»

Je ne nie pas que mon traité serait peut-être unique dans son espèce,

qu'il ne ressemblerait en aucune façon à la philosophie dans laquelle

Kant, Fichte, Schelling, etc..., ont pataugé toute leur vie pour leur

plus grande gloire et le bonheur bien grand de la postérité, qui les lit

avec un plaisir d'autant plus vif qu'elle n'y comprend rien. Non, mon

traité n'irait point sur les brisées de ces messieurs: il serait clair,

net, pratique, avec une pointe de causticité, et il faudrait pousser

bien loin l'amour de la contradiction pour ne pas convenir que ces

qualités ne sont point l'apanage des philosophies ci-dessus

mentionnées. Mais, ne trouvant pas mon intelligence assez mûre pour ce

grand oeuvre, je me contente de conserver à mon miroir une sincère

affection et de m'y regarder chaque jour très longtemps, par esprit de

reconnaissance.

Je sais bien que, devant cette révélation, quelques-uns de ces esprits

fâcheux, grincheux, qui voient tout en noir, insinueront que la

coquetterie joue un grand rôle dans le sentiment que je prétends

éprouver pour mon miroir. Mon Dieu! on n'est point parfait! et

remarquez, beau lecteur, que si vous êtes de bonne foi, ce qui n'est pas

certain, vous avouerez que l'intérêt personnel, pour ne pas dire un plus

gros mot, tient la première place dans la plupart de vos sentiments.

Pour en revenir à mon sujet, je dirai que, ayant rompu complètement avec

mes anciennes terreurs, je ne cherchais plus à modérer ma loquacité

devant ma tante. Il ne se passait pas un repas sans que nous eussions

des discussions qui menaçaient de dégénérer en tempêtes.

Quoique je ne connusse pas encore son origine, je n'avais pas tardé à

découvrir qu'elle était ignorante comme une carpe, et qu'elle éprouvait

une vive contrariété quand j'appuyais mes opinions sur mon savoir ou sur

celui du curé. Du reste, je n'hésitais jamais à donner la qualification

d'historiques à des idées tirées de mon propre cerveau. Malheureusement,

il m'était impossible de lutter contre l'expérience personnelle de ma

tante, et, lorsqu'elle m'affirmait que les choses se passaient de telle

et telle façon dans le monde, que les hommes n'étaient guère que des

sacripants, des suppôts de Satan, j'enrageais, car je ne pouvais rien

répondre. J'avais assez de bon sens pour comprendre que les personnages

avec lesquels je vivais ne pouvaient me donner qu'une idée très

imparfaite sur le genre humain dans les circonstances ordinaires de la

vie.

Le curé dînait tous les dimanches à la maison. Il avait, sans doute, ses

raisons secrètes pour ne point vanter devant moi le roi de la

création,--excepté quand il s'agissait de ses héros antiques dont il ne

pouvait plus craindre l'esprit entreprenant,--car il n'opposait que de

bien faibles dénégations aux affirmations de ma tante.

Le dîner du dimanche se composait invariablement d'un chapon ou d'un

poulet, d'une salade aux oeufs durs et de lait _égoutté_, quand c'était

la saison. Le curé, qui faisait assez maigre chère chez lui, et dont le

palais savait apprécier la cuisine de Suzon, arrivait en se frottant les

mains et en criant la faim.

Nous nous mettions bien vite à table, et le commencement de la

conversation était non moins invariable que le menu du dîner.

«Il fait beau temps, disait ma tante, dont la phrase, s'il pleuvait,

n'était modifiée que par le changement du qualificatif.

--Un temps superbe! répondait le curé joyeusement. C'est charmant de

marcher par ce joli soleil!»

S'il avait plus, s'il avait neigé, s'il avait gelé, s'il était tombé de

la grêle, des pierres ou du soufre, le curé eût également exprimé sa

satisfaction, soit en s'étendant sur l'agrément d'un appartement bien

clos, soit en chantant les charmes d'un feu bien brillant.

«Mais il ne fait pas chaud, reprenait ma tante. C'est étonnant! De mon

temps on prenait des robes blanches à Pâques.

--Les robes blanches vous allaient-elles bien?» demandais-je vivement.

Ma tante, qui prévoyait quelque impertinence, me foudroyait d'un regard

préventif avant de répondre:

«Certainement, très bien.

--Oh! m'écriais-je, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur mon intime

conviction.

--De mon temps, affirmait ma tante, les jeunes filles ne parlaient que

lorsqu'on les interrogeait.

--Vous ne parliez pas dans votre jeunesse, ma tante?

--Quand on m'interrogeait, pas autrement.

--Toutes les jeunes filles vous ressemblaient-elles, ma tante?

--Certainement, ma nièce.

--La vilaine époque!» soupirais-je en levant les yeux au ciel.

Le curé me regardait d'un air de reproche, et Mme de Lavalle laissait

ses regards errer sur les divers objets qui couvraient la table, avec la

tentation bien évidente de m'en lancer quelques-uns à la tête.

La conversation, arrivée à ce point... aigu, tombait subitement,

jusqu'au moment où les sentiments amers de ma tante, refoulés par les

efforts de sa volonté, éclataient tout à coup, comme une machine soumise

à une trop forte pression. Elle exhalait son courroux sur la création

entière. Hommes, femmes, enfants, tout y passait. De ces pauvres hommes,

il ne restait, à la fin du dîner, qu'un horrible mélange, non d'os et de

chairs meurtris, mais de monstres de toutes les espèces.

«Les hommes ne valent pas les quatre fers d'un chien», disait ma tante

dans le langage harmonieux et élégant qui lui était habituel.

Le curé, qui avait la certitude désolante de n'être point une femme,

baissait la tête et paraissait rempli de contrition.

«Quels mécréants! quels sacripants! reprenait-elle en me regardant d'un

air furieux, comme si j'avais appartenu à l'espèce en question.

--Hum! répondait le curé.

--Des gens qui ne pensent qu'à jouir, qu'à manger! continuait ma tante,

qui avait sur le coeur la pauvreté léguée par son mari. Quels suppôts de

Satan!

--Hum! hum! reprenait le curé en hochant la tête.

--Monsieur le curé, m'écriais-je avec impatience, hum! n'est pas un

argument très fort.

--Permettez, permettez, répondait le brave homme troublé dans la

dégustation de son dîner; je crois que Mme de Lavalle va au delà de

sa pensée en employant cette expression: suppôts de Satan. Mais il est

certain que beaucoup d'hommes ne méritent pas une grande confiance.

--Vous êtes comme François Ier, vous aimez mieux les femmes?

disais-je de mon petit air candide.

--Palsambleu! s'écriait ma tante, qui avait remplacé certains mots très

énergiques par cette expression empruntée à son mari et qui lui

paraissait tout aristocratique; palsambleu! taisez-vous, sotte!»

Mais le curé lui adressait un signe mystérieux, et l'excellente dame se

mordait les lèvres.

«Et vos héros, monsieur le curé? et vos Grecs? et vos Romains?

--Oh! les hommes d'aujourd'hui ne ressemblent guère à ceux d'autrefois,

disait le curé, bien convaincu qu'il exprimait une grande vérité.

--Et les curés? reprenais-je.

--Les curés sont hors de cause», répondait-il avec un bon sourire.

Ce genre de conversation, rempli de sous-entendus, avait pour privilège

de m'agacer énormément. J'avais conscience qu'un monde d'idées et de

sentiments, que je ne devais pas tarder du reste à découvrir, m'était

fermé. Je doutais que le jugement porté par ma tante sur l'humanité fût

absolument juste, mais je comprenais que j'ignorais beaucoup de choses

et que je risquais de croupir longtemps dans mon ignorance.

Un matin que je méditais sur cette lamentable situation, l'idée me vint

de consulter les trois personnes que j'étais à même de voir tous les

jours: Jean, le fermier, Perrine et Suzon.

Cette dernière ayant vécu à C..., je décidai que son appréciation devait

être basée sur une grande expérience, et je la gardai pour la bonne

bouche.

M'enveloppant dans un capulet, je pris mes sabots et m'acheminai vers la

ferme, située à un kilomètre de la maison.

Tout en barbotant, pataugeant, enfonçant, j'arrivai près de Jean, qui

nettoyait sa charrue.

«Bonjour, Jean.

--Ben le bonjour, mamselle! dit Jean en ôtant son bonnet de laine, ce

qui permit à ses cheveux de se dresser tout droits sur sa tête. Quand

ils n'étaient pas soumis à une pression quelconque, c'était une

particularité de leur tempérament de se livrer à ce petit exercice.

--Je viens vous consulter sur une chose très, très importante, dis-je en

appuyant sur l'adverbe pour éveiller son intelligence, que je savais

disposée à courir la prétantaine quand on le questionnait.

--À votre service, mamselle.

--Ma tante, dit que tous les hommes sont des sacripants; quel est votre

avis sur ce sujet, Jean?

--Des sacripants! répéta Jean, qui écarquilla les yeux comme s'il

apercevait un monstre devant lui.

--Oui, mais c'est l'opinion de ma tante et je veux avoir la vôtre?

--Dame! ça se pourrait ben tout de même!

--Mais ce n'est pas une opinion, cela, Jean! Voyons! croyez-vous, oui ou

non, que les hommes sont généralement des sacripants?»

Jean appuya le bout de son nez sur l'index de sa main droite, ce qui

est, comme on le sait, l'indice d'une profonde méditation.

Après avoir réfléchi une bonne minute, il me fit cette réponse claire et

décisive:

«Écoutez, mamselle, je vas vous dire! ça se pourrait ben que oui, mais

ça se pourrait ben que non.

--Buse!» lui dis-je, indignée de contempler un tel phénomène de bêtise.

Il ouvrit les yeux, il ouvrit la bouche, il ouvrit les mains, il eût

ouvert toute sa personne, s'il avait pu, pour mieux manifester son

étonnement.

Je revins dans la cour du Buisson, en pestant contre la boue, mes

sabots, Jean et moi-même.

«Perrine, criai-je, viens ici!»

Perrine, qui nettoyait les terrines de sa laiterie, accourut aussitôt,

une poignée d'orties à la main, les bras nus, le visage rouge comme une

pomme d'api et le bonnet sur le derrière de la tête, selon son habitude.

«Quelle est ton opinion sur les hommes? dis-je brusquement.

--Sur les hom...»

Et Perrine, de pomme d'api devenue pivoine, laissa tomber ses orties,

prit le coin de son tablier, releva la jambe gauche et resta perchée

sur la droite en me regardant d'un air ébahi.

«Eh bien, réponds donc! Que penses-tu des hommes?

--Mamselle veut rire, ben sûr!

--Mais non, je parle sérieusement. Réponds vite!

--Dame! mamselle, me dit Perrine en se remettant d'aplomb sur les deux

jambes, quand ce sont de beaux gas, m'est avis qu'il y a des choses pus

désagréables à regarder!»

Cette manière d'envisager la question me donna grandement à réfléchir.

«Je ne parle pas du physique, repris-je en haussant les épaules, mais du

moral?

--Ma foi! je les trouve ben aimables! répondit Perrine, dont les petits

yeux brillaient.

--Comment! tu ne les trouves pas mécréants, sacripants, suppôts de

Satan?»

Perrine se mit à rire à pleine bouche.

«Voyez-vous, mamselle, le parler des mécréants est si doux que...»

Ici, elle s'interrompit pour se donner un grand coup de poing sur la

tête. Elle tortilla son tablier, baissa les yeux, et me parut disposée à

prendre la poudre d'escampette.

«Après! Finis donc!

--Mamselle va me faire dire des sottises, ben sûr! je m'en vas.»

Et, m'adressant la plus belle de ses révérences, elle disparut dans les

profondeurs de sa laiterie, dont elle me ferma la porte au nez.

«Pourquoi dirait-elle des sottises?... Allons! je n'ai plus de ressource

que dans Suzon; reste à savoir si elle voudra parler.»

J'entrai dans la cuisine. Suzon, armée d'un balai, se préparait à le

faire fonctionner activement. Il me sembla qu'elle était dans ses jours

sombres, et je jugeai qu'il serait habile d'user de quelques précautions

oratoires avant de poser ma question.

«Comme tes cuivres sont beaux et reluisants! lui dis-je d'un air

gracieux.

--On fait ce qu'on peut, grogna Suzon. Après tout, ceux qui ne sont pas

contents n'ont qu'à le dire.

--Tu réussis très bien la fricassée de poulet, Suzon, continuai-je sans

me décourager, tu devrais m'apprendre à la faire.

--C'est pas votre besogne, mademoiselle; restez chez vous, et

laissez-moi tranquille dans ma cuisine.»

Mes moyens de corruption ne produisant aucun effet, je dirigeai mes

batteries sur un autre point.

«Sais-tu une chose, Suzon? Tu as dû être bien jolie dans ta jeunesse!»

dis-je, en pensant à part moi que, si j'avais été son mari, je l'aurais

mise à cuire dans le four pour m'en débarrasser.

J'avais touché la corde sensible, car Suzon daigna sourire.

«Chacun a son beau temps, mademoiselle.

--Suzon, repris-je, profitant de ce subit adoucissement pour arriver au

plus vite à mon sujet, j'ai envie de te faire une question!--Quelle est

ton opinion sur les hommes... et les femmes?» ajoutai-je, songeant qu'il

était ingénieux d'étendre mes études sur les deux sexes.

Suzon s'appuya sur son balai, prit son air le plus rébarbatif, et me

répondit avec une conviction entraînante:

«Les femmes, mademoiselle, sont des pas grand'chose, mais les hommes

sont des rien du tout.

--Oh! protestai-je, en es-tu bien sûre?

--C'est aussi sûr que je vous le dis, mademoiselle!»

Elle administra un grand coup de balai aux débris de légumes qui se

trouvaient par terre, et les fit disparaître avec autant de dextérité

que s'ils avaient représenté les bipèdes, objets de son antipathie.

Je me retirai dans ma chambre pour méditer sur l'axiome misanthropique

énoncé par Suzon, assez découragée en pensant que je n'étais pas

grand'chose, et que mes amis inconnus, les hommes, méritaient la

dénomination humiliante de rien du tout.

V

Néanmoins, mes études de moeurs me paraissant tout à fait insuffisantes,

je résolus de les poursuivre à l'aide des romans de la bibliothèque.

Précisément un lundi, jour de foire, ma tante, le curé et Suzon devaient

aller ensemble à C... Ma tante avait décidé, comme toujours, que je

resterais à la garde de Perrine, et pour la première fois de ma vie,

cette décision m'enchanta. J'étais sûre d'être livrée à moi-même,

Perrine s'occupant beaucoup plus de sa vache que de mes inspirations.

Pour ce genre d'excursions, le fermier, à huit heures du matin, amenait

dans la cour une sorte de carriole appelée dans le pays maringote. Ma

tante apparaissait en grande tenue, le chef orné d'un chapeau rond en

feutre noir, auquel elle avait ajouté des brides d'un violet tendre.

Elle le posait crânement sur le haut de son chignon. Elle était

enveloppée de fourrures, qu'il fît chaud ou froid, ayant, depuis son

mariage, adopté ce principe qu'une dame de qualité ne peut pas se mettre

en route sans porter sur elle la peau d'un animal quelconque. Quand elle

était ainsi vêtue, elle croyait fermement que toutes les tares qui

dénonçaient son origine étaient effacées.

Elle s'asseyait sur une chaise, au fond de la maringote, laquelle chaise

était recouverte d'un oreiller, afin que cette partie délicate de

l'individu, qu'une plume honnête se refuse à nommer, ne fût point

endommagée.

Suzon, chargée de conduire un cheval qui se conduisait tout seul, se

plaçait à droite, sur la banquette de devant, et le curé montait près

d'elle.

Alors, simultanément, ils se tournaient vers moi.

«Ne faites pas de sottises, disait ma tante, et n'allez pas dans le

potager.

--Ne mettez pas le désordre dans ma cuisine, criait Suzon, et

contentez-vous du veau froid pour déjeuner.»

Le curé ne soufflait mot, mais il m'envoyait un aimable sourire et

faisait un geste qui voulait dire:

«Elle n'a pas voulu, mais je vous aurais bien emmenée, moi.»

Ce mémorable lundi, les choses se passèrent comme à l'ordinaire. Je fis

quelques pas sur la route et je les vis bientôt disparaître, secoués

tous les trois comme des paniers à salade.

Sans perdre une minute, je mis à exécution un projet mûri depuis

longtemps. Il s'agissait de prendre possession de la bibliothèque, dont

le curé avait eu la malencontreuse idée d'emporter la clef, mais je

n'étais pas fille à me décourager pour si peu.

Je courus chercher une échelle que je traînai sous la fenêtre de la

bibliothèque; après des efforts surhumains, je réussis à la lever et à

l'appuyer solidement contre le mur. Grimpant lestement les échelons, je

cassai une vitre avec une pierre dont je m'étais munie; puis ôtant les

morceaux de verre encore attachés au châssis, je passai la partie

supérieure de mon corps dans l'ouverture et me glissai dans la

bibliothèque.

Je tombai la tête la première sur le carreau; je me fis une bosse énorme

au front, et, le lendemain, le curé m'apporta un onguent pour la guérir.

Mon premier soin, quand je me relevai et que l'étourdissement causé par

ma chute se dissipa, fut de fouiller dans les tiroirs d'un vieux bureau

pour découvrir une clef pareille à celle que le curé avait fait

disparaître. Mes recherches ne furent pas longues, et, après deux ou

trois essais infructueux, je trouvai mon affaire.

Après avoir supprimé, autant qu'il me fut possible, les traces de mon

effraction, je m'installai dans un fauteuil, et, pendant que je me

reposais de mes fatigues, mon regard fut frappé par les ouvrages de

Walter Scott placés en face de moi. Je pris au hasard dans la collection

et je m'en allai dans ma chambre, emportant comme un trésor la _Jolie

Fille de Perth_.

De ma vie je n'avais lu un roman, et je tombai dans une extase, dans un

ravissement dont rien ne pourrait donner l'idée. Je vivrais neuf cent

soixante-neuf ans, comme le bon Mathusalem, que je n'oublierais jamais

mon impression en lisant la _Jolie Fille de Perth_.

J'éprouvais la joie d'un prisonnier transporté de son cachot au milieu

des arbres, des fleurs, du soleil; ou, mieux encore, la joie d'un

artiste qui entend jouer pour la première fois, et d'une manière idéale,

l'oeuvre de son coeur et de son intelligence. Le monde qui m'était

inconnu, et après lequel je soupirais inconsciemment, se révéla à moi

tout à coup. Une lueur se fit si soudainement dans mon esprit, que je

crus avoir été jusque-là stupide, idiote. Je me grisai, m'enivrai de ce

roman rempli de couleur, de vie, de mouvement.

Le soir, je descendis en rêvant dans la salle à manger, où le curé, qui

dînait avec nous, m'attendait avec impatience.

Il regarda mon visage avec une profonde commisération, et me demanda,

avec le plus grand intérêt, comment cet accident était arrivé.

«Un accident? dis-je d'un air étonné.

--Votre front est tout noir, ma petite Reine.

--La sotte aura monté dans un arbre ou une échelle, dit ma tante.

--Dans une échelle, oui, c'est vrai, répondis-je.

--Ma pauvre enfant! s'écria le curé désolé; vous êtes tombée sur la

tête?»

Je fis un signe affirmatif.

«Avez-vous mis de l'arnica, ma petite?

--Bah! c'est bien la peine! reprit ma tante. Mangez votre soupe,

monsieur le curé, et ne vous occupez pas de cette étourdie; elle n'a que

ce qu'elle mérite!»

Le curé ne dit plus rien; il me fit un petit signe d'amitié et m'observa

à la dérobée.

Mais je ne faisais pas grande attention à ce qui se passait autour de

moi. Je songeais à cette charmante Catherine Glover, à ce brave Henri

Smith, dont j'étais éprise, en attendant mieux, et voilà que, sans le

moindre préambule, j'éclatai en sanglots.

«Ah! mon Dieu! s'écria le curé en se levant vivement. Ma chère petite

Reine, mon bon petit enfant?

--Laissez donc! dit ma tante; elle est mécontente parce qu'elle ne nous

a pas accompagnés à C...

Mais le curé, qui savait que je détestais les pleurs et que j'étais trop

fière pour manifester devant ma tante un chagrin causé par elle,

s'approcha de moi, me demanda tout bas pourquoi je pleurais et s'efforça

de me consoler.

«Ce n'est rien, mon cher bon curé, dis-je en essuyant mes larmes et en

me mettant à rire. Voyez-vous, j'ai horreur de la souffrance physique,

la tête me fait mal, et puis je dois être affreuse.

--Pas plus qu'à l'ordinaire», dit ma tante. Le curé me regarda d'un air

inquiet. Il n'était pas satisfait de l'explication et se disait que

quelque chose d'anormal s'était passé dans la journée. Il me conseilla

d'aller me coucher sans plus tarder; ce que je fis avec empressement.

J'étais humiliée d'avoir fait une scène d'attendrissement; d'autant plus

humiliée que je ne savais pas pourquoi j'avais pleuré. Était-ce de

plaisir, de contrariété? Je n'aurais pu le dire, et je m'endormis en me

répétant qu'il était inutile de chercher à analyser mon impression.

Pendant le mois qui suivit, je dévorai la plupart des ouvrages de Walter

Scott. Certes, depuis ce temps, j'ai eu des joies profondes et

sérieuses, mais, quelque grandes qu'elles aient été, je ne sais si elles

ont surpassé de beaucoup en vivacité celles que j'éprouvais pendant que

mon esprit sortait de son brouillard comme un papillon de sa chrysalide.

Je marchais de ravissement en ravissement, d'extase en extase.

J'oubliais tout pour ne songer qu'à mes romans et aux personnages qui

excitaient mon imagination.

Quand le curé me définissait un problème, je pensais à Rébecca, que

j'avais laissée en tête à tête avec le Templier; quand il me faisait un

cours d'histoire, je voyais défiler devant mes yeux ces charmants héros

parmi lesquels mon coeur volage avait déjà choisi une quinzaine de maris;

quand il m'adressait des reproches, je n'en entendais pas la moitié,

étant occupée à me confectionner un costume semblable à celui

d'Élisabeth d'Angleterre ou d'Amy Robsart.

«Qu'avez-vous fait aujourd'hui? demandait-il en arrivant.

--Rien.

--Comment rien?

--Tout cela m'ennuie», disais-je d'un air fatigué.

Le pauvre curé était consterné. Il préparait de longs discours et me les

débitait tout d'une haleine, mais il aurait produit autant d'effet en

s'adressant à un Peau-Rouge.

Enfin, je devins subitement très triste. Si ma tante ne me battait plus,

elle se dédommageait en me disant des choses désagréables. Elle avait

deviné que j'étais peinée d'être si petite. Elle ne perdait pas

l'occasion de frapper sur ce point vulnérable, m'appelait avorton et me

répétait que j'étais laide.

Peu de temps auparavant, je me trouvais très jolie, et j'avais beaucoup

plus de confiance dans mon opinion que dans celle de ma tante. Mais, en

faisant connaissance avec les héroïnes de Walter Scott, le doute surgit

dans mon esprit. Elles étaient si belles, que je me désolais en songeant

qu'il fallait leur ressembler pour être aimée.

Le curé, par sympathie, perdit ses sourires et ses couleurs. Il

m'observait d'un air éploré, passait son temps à priser, en oubliant

toutes les règles de l'art, cherchait à deviner mon secret et employait

des moyens machiavéliques pour arriver à son but; mais j'étais

impénétrable.

Un jour, je le vis se diriger vers la bibliothèque, mais je n'avais

garde d'oublier la clef dans la serrure; il revint sur ses pas en

secouant la tête et en passant la main dans ses cheveux, lesquels, plus

ébouriffés que jamais, produisaient l'effet d'un panache.

Je m'étais cachée derrière une porte, et, quand il passa près de moi, je

l'entendis murmurer:

«Je reviendrai avec la clef!»

Cette décision me contraria vivement. Je me dis qu'il découvrirait

certainement mon secret et que je ne pourrais plus continuer mes chères

lectures.

J'allai aussitôt chercher plusieurs romans que j'emportai dans ma

chambre, et les remplaçai sur les rayons par des livres pris au hasard;

mais, malgré mes précautions, je jugeai que le carreau de papier dont je

m'étais servie pour remplacer la vitre brisée était un indice qui

m'accuserait hautement.

C'est ce jour-là que, en examinant des lettres trouvées dans le bureau,

je découvris l'origine de ma tante. C'était une arme contre elle, et je

résolus de ne pas tarder à m'en servir.

Le lendemain, à déjeuner, elle était de très mauvaise humeur. Dans

cette disposition morale, si elle ne trouvait pas un prétexte pour

m'être désagréable, elle s'en passait.

Je rêvais à cet aimable Buckingham qui me paraissait adorable avec son

insolence, ses beaux habits, ses bouffettes et son esprit, et je me

demandais pourquoi Alice Bridgeworth était au désespoir de se trouver

chez lui, quand ma tante me dit sans préambule:

«Que vous êtes laide ce matin, Reine!»

Je sautai sur ma chaise.

«Voilà! dis-je en lui passant la salière.

--Je ne demande pas le sel, sotte! En vérité, vous devenez aussi stupide

que laide!»

Il est à remarquer que ma tante ne me tutoyait jamais. Du jour où elle

était devenue la femme de mon oncle, elle avait cru se mettre à la

hauteur de sa situation en supprimant le tutoiement de son vocabulaire.

Elle disait vous même à ses lapins.

«Je ne suis pas de votre avis, répondis-je sèchement, je me trouve très

jolie.

--La bonne farce! s'écria ma tante. Jolie, vous! un petit avorton pas

plus haut que la cheminée!

--Mieux vaut ressembler à une plante délicate qu'à un homme manqué»,

répliquai-je.

Ma tante croyait fermement avoir été une beauté et n'entendait pas

raillerie sur ce sujet.

«J'ai été belle, mademoiselle, si belle qu'on nous avait donné le nom

d'une déesse, à ma soeur et à moi.

--Votre soeur vous ressemblait-elle, ma tante?

--Beaucoup, nous étions jumelles.

--Son mari a dû être bien malheureux», dis-je d'un ton pénétré.

Ma tante lança une imprécation que je ne permettrai pas à ma plume de

répéter.

«Du reste, repris-je avec calme, vous avez naturellement le goût d'une

femme du peuple, tandis que moi, je...»

Mais je restai la bouche ouverte au milieu de ma phrase; ma tante venait

de casser une assiette avec le manche de son couteau. Ce que j'avais

dit rendait inutiles les efforts qu'elle avait faits jusqu'alors pour me

cacher sa naissance et me vengeait entièrement de ses méchancetés envers

moi.

«Vous êtes un serpent! s'écria-t-elle d'une voix étranglée.

--Je ne crois pas, ma tante.

--Un serpent!

--Vous l'avez déjà dit, répondis-je en avalant tranquillement ma

dernière fraise.

--Un serpent réchauffé dans mon sein», répéta ma tante, qui était trop

en colère pour faire des frais d'imagination.

Je secouai la tête, et me dis que si j'étais serpent, je refuserais

certainement de me trouver bien dans cette position.

«Permettez, repris-je, j'ai étudié cet animal dans mon histoire

naturelle, et je n'ai jamais vu qu'il eût l'habitude d'être réchauffé

dans le sein de qui que ce soit.»

Ma tante, toujours déconcertée quand je faisais allusion à mes lectures,

ne répondit rien, mais l'expression de sa physionomie me parut si peu

rassurante que je m'esquivai en chantant à tue-tête:

«Il était une fois un oncle de Pavol, de Pavol, de Pavol!»

Nous étions au milieu de juin. Les papillons volaient de tous les côtés,

les mouches bourdonnaient, l'air était imprégné de mille parfums; bref,

le temps me parut si séduisant que j'oubliai ma prudence ordinaire. Je

pris mon livre et j'allai m'installer dans un pré, à l'ombre d'une meule

de foin.

J'avais le coeur un peu gros en songeant aux paroles de ma tante. Il est

certain qu'il était désolant d'être si petite, si petite! Qui donc

pourrait m'aimer jamais? Mais je me consolai en lisant _Péveril du Pic_.

Parmi les romans de Walter Scott, c'était un de ceux que je préférais,

précisément à cause de Fenella, dont la taille était certainement plus

exiguë que la mienne.

J'aimais, j'adorais Buckingham. J'étais en colère contre Fenella, qui

lui disait des choses vraiment très dures, et, au moment où elle

disparaissait par la fenêtre, je m'arrêtai dans ma lecture pour

m'écrier:

«La petite niaise! un homme si délicieux!»

En disant ces mots, je levai les yeux et jetai un grand cri en voyant le

curé, debout, devant moi. Les bras croisés, il me regardait avec

stupéfaction. Il semblait aussi consterné que ce personnage des contes

de fées qui trouve ses diamants changés en noisettes.

Je me levai un peu honteuse, car je l'avais abominablement attrapé.

«Oh! Reine..., commença-t-il.

--Mon cher curé, m'écriai-je en serrant _Péveril du Pic_ sur mon coeur,

je vous en prie, je vous en supplie, laissez-moi continuer.

--Reine, ma petite Reine, jamais je n'aurais cru cela de vous!»

Cette douceur m'attendrit d'autant plus que je n'avais pas la conscience

très nette, mais, par une tactique éminemment féminine, je m'empressai

de changer la question.

«C'était une distraction, monsieur le curé et je me trouve si

malheureuse!

--Malheureuse, Reine?

--Croyez-vous que ce soit amusant d'avoir une tante comme la mienne!

Elle ne me bat plus, c'est vrai, mais elle me dit des choses qui me font

tant de peine!»

Que je connaissais bien mon curé! Il avait déjà oublié ses griefs et ses

sermons; d'autant qu'il y avait un grand fonds de vérité dans mes

paroles.

«Est-ce pour cela que vous êtes si triste, mon bon petit enfant?

--Certainement, monsieur le curé. Pensez donc que ma tante me répète sur

tous les tons que je suis un avorton, que je suis laide à faire peur!»

Mes yeux s'emplirent de larmes, car ce sujet m'allait droit au coeur.

Le bon curé, très ému, se frotta le nez d'un air perplexe. Il était loin

de partager les idées de ma tante sur ce point, et se demandait quel

moyen il pourrait bien employer pour dissiper mon chagrin sans éveiller

dans mon âme l'orgueil, la vanité et autres éléments de damnation.

«Voyons, Reine, il ne faut pas attacher trop d'importance à des choses

qui périssent si vite.

--En attendant ces choses existent, répliquai-je, me rencontrant, à deux

siècles d'intervalle, avec la pensée de la plus belle fille de France.

--Et puis, vous verrez peut-être des gens qui ne penseront pas comme

Mme de Lavalle.

--Êtes-vous de ces gens-là, monsieur le curé? Me trouvez-vous jolie?

--Mais... oui, répondit le curé d'un ton piteux.

--Très jolie?

--Mais... mais oui, répondit le curé sur le même ton.

--Ah! que je suis contente! m'écriai-je en pirouettant. Que je vous

aime, mon curé!

--C'est très bien, Reine; mais vous avez commis une grande faute. Vous

vous êtes introduite dans la bibliothèque au risque de vous casser le

cou, et vous avez lu des livres que je ne vous aurais probablement

jamais donnés.

--Walter Scott, monsieur le curé, c'est Walter Scott! ma littérature en

dit beaucoup de bien.»

Et je lui narrai toutes mes impressions. Je parlai longtemps avec

volubilité, ravie de voir que non seulement le curé ne songeait plus à

me gronder, mais qu'il écoutait avec intérêt ce que je lui racontais.

Devant mon entrain et ma gaieté, reparus comme par enchantement, il

reprit subitement ses couleurs et sa physionomie souriante.

«Allons, me dit-il, je vous permets de continuer à lire Walter Scott; je

le relirai même pour en parler avec vous, mais promettez-moi de ne pas

recommencer votre escapade!»

Je le lui promis de grand coeur, et dès lors nous eûmes un nouveau sujet

de discussions et de disputes, car, bien entendu, nous ne fûmes jamais

du même avis.

Mais bientôt l'intérêt que je prenais à mes romans se trouva effacé par

un événement surprenant, inouï, qui arriva quelques semaines plus tard

au Buisson. Un de ces événements qui n'ébranlent pas les empires sur

leurs bases, mais qui jettent la perturbation dans le coeur ou

l'imagination des petites filles.

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia · 第 14 / 45 题