IV

Il s'appelait Loulou. Son corps était vert, le bout de ses ailes rose,

son front bleu, et sa gorge dorée.

Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton, s'arrachait les

plumes, éparpillait ses ordures, répandait l'eau de sa baignoire; Mme

Aubain, qu'il ennuyait, le donna pour toujours à Félicité.

Elle entreprit de l'instruire; bientôt il répéta: «Charmant garçon!

Serviteur, monsieur! Je vous salue, Marie!» Il était placé auprès de la

porte, et plusieurs s'étonnaient qu'il ne répondît pas au nom de

Jacquot, puisque tous les perroquets s'appellent Jacquot. On le

comparait à une dinde, à une bûche: autant de coups de poignard pour

Félicité! Étrange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment qu'on

le regardait!

Néanmoins il recherchait la compagnie; car le dimanche, pendant que ces

demoiselles Rochefeuille, monsieur de Houppeville et de nouveaux

habitués: Onfroy l'apothicaire, monsieur Varin et le capitaine Mathieu,

faisaient leur partie de cartes, il cognait les vitres avec ses ailes,

et se démenait si furieusement qu'il était impossible de s'entendre.

La figure de Bourais, sans doute, lui paraissait très-drôle. Dès qu'il

l'apercevait, il commençait à rire, à rire de toutes ses forces. Les

éclats de sa voix bondissaient dans la cour, l'écho les répétait, les

voisins se mettaient à leurs fenêtres, riaient aussi; et, pour n'être

pas vu du perroquet, M. Bourais se coulait le long du mur, en

dissimulant son profil avec son chapeau, atteignait la rivière, puis

entrait par la porte du jardin; et les regards qu'il envoyait à l'oiseau

manquaient de tendresse.

Loulou avait reçu du garçon boucher une chiquenaude, s'étant permis

d'enfoncer la tête dans sa corbeille; et depuis lors il tâchait toujours

de le pincer à travers sa chemise. Fabu menaçait de lui tordre le cou,

bien qu'il ne fût pas cruel, malgré le tatouage de ses bras et ses gros

favoris. Au contraire! il avait plutôt du penchant pour le perroquet,

jusqu'à vouloir, par humeur joviale, lui apprendre des jurons. Félicité,

que ces manières effrayaient, le plaça dans la cuisine. Sa chaînette fut

retirée, et il circulait par la maison.

Quand il descendait l'escalier, il appuyait sur les marches la courbe de

son bec, levait la patte droite, puis la gauche; et elle avait peur

qu'une telle gymnastique ne lui causât des étourdissements. Il devint

malade, ne pouvait plus parler ni manger. C'était sous sa langue une

épaisseur, comme en ont les poules quelquefois. Elle le guérit, en

arrachant cette pellicule avec ses ongles. M. Paul, un jour, eut

l'imprudence de lui souffler aux narines la fumée d'un cigare; une autre

fois que Mme Lormeau l'agaçait du bout de son ombrelle, il en happa la

virole; enfin, il se perdit.

Elle l'avait posé sur l'herbe pour le rafraîchir, s'absenta une minute;

et, quand elle revint, plus de perroquet! D'abord elle le chercha dans

les buissons, au bord de l'eau et sur les toits, sans écouter sa

maîtresse qui lui criait:--«Prenez donc garde! vous êtes folle!» Ensuite

elle inspecta tous les jardins de Pont-l'Évêque; et elle arrêtait les

passants.--«Vous n'auriez pas vu, quelquefois, par hasard, mon

perroquet?» A ceux qui ne connaissaient pas le perroquet, elle en

faisait la description. Tout à coup, elle crut distinguer derrière les

moulins, au bas de la côte, une chose verte qui voltigeait. Mais au haut

de la côte, rien! Un porte-balle lui affirma qu'il l'avait rencontré

tout à l'heure, à Saint-Melaine, dans la boutique de la mère Simon. Elle

y courut. On ne savait pas ce qu'elle voulait dire. Enfin elle rentra,

épuisée, les savates en lambeaux, la mort dans l'âme; et, assise au

milieu du banc, près de Madame, elle racontait toutes ses démarches,

quand un poids léger lui tomba sur l'épaule, Loulou! Que diable avait-il

fait? Peut-être qu'il s'était promené aux environs!

Elle eut du mal à s'en remettre, ou plutôt ne s'en remit jamais.

Par suite d'un refroidissement, il lui vint une angine; peu de temps

après, un mal d'oreilles. Trois ans plus tard, elle était sourde; et

elle parlait très-haut, même à l'église. Bien que ses péchés auraient pu

sans déshonneur pour elle, ni inconvénient pour le monde, se répandre à

tous les coins du diocèse, M. le curé jugea convenable de ne plus

recevoir sa confession que dans la sacristie.

Des bourdonnements illusoires achevaient de la troubler. Souvent sa

maîtresse lui disait:--«Mon Dieu! comme vous êtes bête!» elle

répliquait:--«Oui, Madame,» en cherchant quelque chose autour d'elle.

Le petit cercle de ses idées se rétrécit encore, et le carillon des

cloches, le mugissement des boeufs, n'existaient plus. Tous les êtres

fonctionnaient avec le silence des fantômes. Un seul bruit arrivait

maintenant à ses oreilles, la voix du perroquet.

Comme pour la distraire, il reproduisait le tic tac du tournebroche,

l'appel aigu d'un vendeur de poisson, la scie du menuisier qui logeait

en face; et, aux coups de la sonnette, imitait Mme Aubain,--«Félicité! la

porte! la porte!»

Ils avaient des dialogues, lui, débitant à satiété les trois phrases de

son répertoire, et elle, y répondant par des mots sans plus de suite,

mais où son coeur s'épanchait. Loulou, dans son isolement, était presque

un fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses lèvres,

se cramponnait à son fichu; et, comme elle penchait son front en

branlant la tête à la manière des nourrices, les grandes ailes du bonnet

et les ailes de l'oiseau frémissaient ensemble.

Quand des nuages s'amoncelaient et que le tonnerre grondait, il poussait

des cris, se rappelant peut-être les ondées de ses forêts natales. Le

ruissellement de l'eau excitait son délire; il voletait éperdu, montait

au plafond, renversait tout, et par la fenêtre allait barboter dans le

jardin; mais revenait vite sur un des chenets, et, sautillant pour

sécher ses plumes, montrait tantôt sa queue, tantôt son bec.

Un matin du terrible hiver de 1837, qu'elle l'avait mis devant la

cheminée, à cause du froid, elle le trouva mort, au milieu de sa cage,

la tête en bas, et les ongles dans les fils de fer. Une congestion

l'avait tué, sans doute? Elle crut à un empoisonnement par le persil;

et, malgré l'absence de toutes preuves, ses soupçons portèrent sur Fabu.

Elle pleura tellement que sa maîtresse lui dit: «Eh bien! faites-le

empailler!»

Elle demanda conseil au pharmacien, qui avait toujours été bon pour le

perroquet.

Il écrivit au Havre. Un certain Fellacher se chargea de cette besogne.

Mais, comme la diligence égarait parfois les colis, elle résolut de le

porter elle-même jusqu'à Honfleur.

Les pommiers sans feuilles se succédaient aux bords de la route. De la

glace couvrait les fossés. Des chiens aboyaient autour des fermes; et

les mains sous son mantelet, avec ses petits sabots noirs et son cabas,

elle marchait prestement, sur le milieu du pavé.

Elle traversa la forêt, dépassa le Haut-Chêne, atteignit Saint-Gatien.

Derrière elle, dans un nuage de poussière et emportée par la descente,

une malle-poste au grand galop se précipitait comme une trombe. En

voyant cette femme qui ne se dérangeait pas, le conducteur se dressa

par-dessus la capote, et le postillon criait aussi, pendant que ses

quatre chevaux qu'il ne pouvait retenir accéléraient leur train; les

deux premiers la frôlaient; d'une secousse de ses guides, il les jeta

dans le débord, mais furieux releva le bras, et à pleine volée, avec son

grand fouet, lui cingla du ventre au chignon un tel coup qu'elle tomba

sur le dos.

Son premier geste, quand elle reprit connaissance, fut d'ouvrir son

panier. Loulou n'avait rien, heureusement. Elle sentit une brûlure à la

joue droite; ses mains qu'elle y porta étaient rouges. Le sang coulait.

Elle s'assit sur un mètre de cailloux, se tamponna le visage avec son

mouchoir, puis elle mangea une croûte de pain, mise dans son panier par

précaution, et se consolait de sa blessure en regardant l'oiseau.

Arrivée au sommet d'Équemauville, elle aperçut les lumières de Honfleur

qui scintillaient dans la nuit comme une quantité d'étoiles; la mer,

plus loin, s'étalait confusément. Alors une faiblesse l'arrêta; et la

misère de son enfance, la déception du premier amour, le départ de son

neveu, la mort de Virginie, comme les flots d'une marée, revinrent à la

fois, et, lui montant à la gorge, l'étouffaient.

Puis elle voulut parler au capitaine du bateau; et, sans dire ce qu'elle

envoyait, lui fit des recommandations.

Fellacher garda longtemps le perroquet. Il le promettait toujours pour

la semaine prochaine; au bout de six mois, il annonça le départ d'une

caisse; et il n'en fut plus question. C'était à croire que jamais Loulou

ne reviendrait. «Ils me l'auront volé!» pensait-elle. Enfin il

arriva,--et splendide, droit sur une branche d'arbre, qui se vissait dans

un socle d'acajou, une patte en l'air, la tête oblique, et mordant une

noix, que l'empailleur par amour du grandiose avait dorée.

Elle l'enferma dans sa chambre.

Cet endroit, où elle admettait peu de monde, avait l'air tout à la fois

d'une chapelle et d'un bazar, tant il contenait d'objets religieux et de

choses hétéroclites.

Une grande armoire gênait pour ouvrir la porte. En face de la fenêtre

surplombant le jardin, un oeil de boeuf regardait la cour; une table,

près du lit de sangle, supportait un pot à l'eau, deux peignes et un

cube de savon bleu dans une assiette ébréchée. On voyait contre les

murs: des chapelets, des médailles, plusieurs bonnes Vierges, un

bénitier en noix de coco; sur la commode, couverte d'un drap comme un

autel, la boîte en coquillages que lui avait donnée Victor; puis un

arrosoir et un ballon, des cahiers d'écriture, la géographie en

estampes, une paire de bottines; et au clou du miroir, accroché par ses

rubans, le petit chapeau de peluche! Félicité poussait même ce genre de

respect si loin, qu'elle conservait une des redingotes de Monsieur.

Toutes les vieilleries dont ne voulait plus Mme Aubain, elle les prenait

pour sa chambre. C'est ainsi qu'il y avait des fleurs artificielles au

bord de la commode, et le portrait du comte d'Artois dans l'enfoncement

de la lucarne.

Au moyen d'une planchette, Loulou fut établi sur un corps de cheminée

qui avançait dans l'appartement. Chaque matin, en s'éveillant, elle

l'apercevait à la clarté de l'aube; et se rappelait alors les jours

disparus, et d'insignifiantes actions jusqu'en leurs moindres détails,

sans douleur, pleine de tranquillité.

Ne communiquant avec personne, elle vivait dans une torpeur de

somnambule. Les processions de la Fête-Dieu la ranimaient. Elle allait

quêter chez les voisines des flambeaux et des paillassons, afin

d'embellir le reposoir que l'on dressait dans la rue.

A l'église, elle contemplait toujours le Saint-Esprit, et observa qu'il

avait quelque chose du perroquet. Sa ressemblance lui parut encore plus

manifeste sur une image d'Épinal, représentant le baptême de

Notre-Seigneur. Avec ses ailes de pourpre et son corps d'émeraude,

c'était vraiment le portrait de Loulou.

L'ayant acheté, elle le suspendit à la place du comte d'Artois,--de sorte

que, du même coup d'oeil, elle les voyait ensemble. Ils s'associèrent

dans sa pensée, le perroquet se trouvant sanctifié par ce rapport avec

le Saint-Esprit, qui devenait plus vivant à ses yeux et intelligible. Le

Père, pour s'énoncer, n'avait pu choisir une colombe, puisque ces

bêtes-là n'ont pas de voix, mais plutôt un des ancêtres de Loulou. Et

Félicité priait en regardant l'image, mais de temps à autre se tournait

un peu vers l'oiseau.

Elle eut envie de se mettre dans les demoiselles de la Vierge. Mme

Aubain l'en dissuada.

Un événement considérable surgit: le mariage de Paul.

Après avoir été d'abord clerc de notaire, puis dans le commerce, dans la

douane, dans les contributions, et même avoir commencé des démarches

pour les eaux et forêts, à trente-six ans, tout à coup, par une

inspiration du ciel, il avait découvert sa voie: l'enregistrement! et y

montrait de si hautes facultés qu'un vérificateur lui avait offert sa

fille, en lui promettant sa protection.

Paul, devenu sérieux, l'amena chez sa mère.

Elle dénigra les usages de Pont-l'Évêque, fit la princesse, blessa

Félicité. Mme Aubain, à son départ, sentit un allégement.

La semaine suivante, on apprit la mort de M. Bourais, en basse Bretagne,

dans une auberge. La rumeur d'un suicide se confirma; des doutes

s'élevèrent sur sa probité. Mme Aubain étudia ses comptes, et ne tarda

pas à connaître la kyrielle de ses noirceurs: détournements d'arrérages,

ventes de bois dissimulées, fausses quittances, etc. De plus, il avait

un enfant naturel, et «des relations avec une personne de Dozulé».

Ces turpitudes l'affligèrent beaucoup. Au mois de mars 1853, elle fut

prise d'une douleur dans la poitrine; sa langue paraissait couverte de

fumée, les sangsues ne calmèrent pas l'oppression; et le neuvième soir

elle expira, ayant juste soixante-douze ans.

On la croyait moins vieille, à cause de ses cheveux bruns, dont les

bandeaux entouraient sa figure blême, marquée de petite vérole. Peu

d'amis la regrettèrent, ses façons étant d'une hauteur qui éloignait.

Félicité la pleura, comme on ne pleure pas les maîtres. Que Madame

mourût avant elle, cela troublait ses idées, lui semblait contraire à

l'ordre des choses, inadmissible et monstrueux.

Dix jours après (le temps d'accourir de Besançon), les héritiers

survinrent. La bru fouilla les tiroirs, choisit des meubles, vendit les

autres, puis ils regagnèrent l'enregistrement.

Le fauteuil de Madame, son guéridon, sa chaufferette, les huit chaises,

étaient partis! La place des gravures se dessinait en carrés jaunes au

milieu des cloisons. Ils avaient emporté les deux couchettes, avec leurs

matelas, et dans le placard on ne voyait plus rien de toutes les

affaires de Virginie! Félicité remonta les étages, ivre de tristesse.

Le lendemain il y avait sur la porte une affiche; l'apothicaire lui cria

dans l'oreille que la maison était à vendre.

Elle chancela, et fut obligée de s'asseoir. Ce qui la désolait

principalement, c'était d'abandonner sa chambre,--si commode pour le

pauvre Loulou. En l'enveloppant d'un regard d'angoisse, elle implorait

le Saint-Esprit, et contracta l'habitude idolâtre de dire ses oraisons

agenouillée devant le perroquet. Quelquefois, le soleil entrant par la

lucarne frappait son oeil de verre, et en faisait jaillir un grand rayon

lumineux qui la mettait en extase.

Elle avait une rente de trois cent quatre-vingts francs, léguée par sa

maîtresse. Le jardin lui fournissait des légumes. Quant aux habits, elle

possédait de quoi se vêtir jusqu'à la fin de ses jours, et épargnait

l'éclairage en se couchant dès le crépuscule.

Elle ne sortait guère, afin d'éviter la boutique du brocanteur, où

s'étalaient quelques-uns des anciens meubles. Depuis son étourdissement,

elle traînait une jambe; et, ses forces diminuant, la mère Simon, ruinée

dans l'épicerie, venait tous les matins fendre son bois et pomper de l'eau.

Ses yeux s'affaiblirent. Les persiennes n'ouvraient plus. Bien des

années se passèrent. Et la maison ne se louait pas, et ne se vendait pas.

Dans la crainte qu'on ne la renvoyât, Félicité ne demandait aucune

réparation. Les lattes du toit pourrissaient; pendant tout un hiver son

traversin fut mouillé. Après Pâques, elle cracha du sang.

Alors la mère Simon eut recours à un docteur. Félicité voulut savoir ce

qu'elle avait. Mais, trop sourde pour entendre, un seul mot lui parvint:

«Pneumonie.» Il lui était connu, et elle répliqua doucement:

--«Ah! comme Madame,» trouvant naturel de suivre sa maîtresse.

Le moment des reposoirs approchait.

Le premier était toujours au bas de la côte, le second devant la poste,

le troisième vers le milieu de la rue. Il y eut des rivalités à propos

de celui-là; et les paroissiennes choisirent finalement la cour de Mme

Aubain.

Les oppressions et la fièvre augmentaient. Félicité se chagrinait de ne

rien faire pour le reposoir. Au moins, si elle avait pu y mettre quelque

chose! Alors elle songea au perroquet. Ce n'était pas convenable,

objectèrent les voisines. Mais le curé accorda cette permission; elle en

fut tellement heureuse qu'elle le pria d'accepter, quand elle serait

morte, Loulou, sa seule richesse.

Du mardi au samedi, veille de la Fête-Dieu, elle toussa plus

fréquemment. Le soir son visage était grippé, ses lèvres se collaient à

ses gencives, des vomissements parurent; et le lendemain, au petit jour,

se sentant très-bas, elle fit appeler un prêtre.

Trois bonnes femmes l'entouraient pendant l'extrême onction. Puis elle

déclara qu'elle avait besoin de parler à Fabu.

Il arriva en toilette des dimanches, mal à son aise dans cette

atmosphère lugubre.

--«Pardonnez-moi», dit-elle avec un effort pour étendre le bras, «je

croyais que c'était vous qui l'aviez tué!»

Que signifiaient des potins pareils? L'avoir soupçonné d'un meurtre, un

homme comme lui! et il s'indignait, allait faire du tapage.--«Elle n'a

plus sa tête, vous voyez bien!»

Félicité de temps à autre parlait à des ombres. Les bonnes femmes

s'éloignèrent. La Simonne déjeuna.

Un peu plus tard, elle prit Loulou, et, l'approchant de Félicité:

--«Allons! dites-lui adieu!»

Bien qu'il ne fût pas un cadavre, les vers le dévoraient; une de ses

ailes était cassée, l'étoupe lui sortait du ventre. Mais, aveugle à

présent, elle le baisa au front, et le gardait contre sa joue. La

Simonne le reprit, pour le mettre sur le reposoir.

V

Les herbages envoyaient l'odeur de l'été; des mouches bourdonnaient; le

soleil faisait luire la rivière, chauffait les ardoises.

La mère Simon, revenue dans la chambre, s'endormait doucement.

Des coups de cloche la réveillèrent; on sortait des vêpres. Le délire de

Félicité tomba. En songeant à la procession, elle la voyait, comme si

elle l'eût suivie.

Tous les enfants des écoles, les chantres et les pompiers marchaient sur

les trottoirs, tandis qu'au milieu de la rue, s'avançaient premièrement:

le suisse armé de sa hallebarde, le bedeau avec une grande croix,

l'instituteur surveillant les gamins, la religieuse inquiète de ses

petites filles; trois des plus mignonnes, frisées comme des anges,

jetaient dans l'air des pétales de roses; le diacre, les bras écartés,

modérait la musique; et deux encenseurs se retournaient à chaque pas

vers le Saint-Sacrement, que portait, sous un dais de velours ponceau

tenu par quatre fabriciens, M. le curé, dans sa belle chasuble. Un flot

de monde se poussait derrière, entre les nappes blanches couvrant le mur

des maisons; et l'on arriva au bas de la côte.

Une sueur froide mouillait les tempes de Félicité. La Simonne

l'épongeait avec un linge, en se disant qu'un jour il lui faudrait

passer par là.

Le murmure de la foule grossit, fut un moment très-fort, s'éloignait.

Une fusillade ébranla les carreaux. C'était les postillons saluant

l'ostensoir. Félicité roula ses prunelles, et elle dit, le moins bas

qu'elle put:

--«Est-il bien?» tourmentée du perroquet.

Son agonie commença. Un râle, de plus en plus précipité, lui soulevait

les côtes. Des bouillons d'écume venaient aux coins de sa bouche, et

tout son corps tremblait.

Bientôt, on distingua le ronflement des ophicléides, les voix claires

des enfants, la voix profonde des hommes. Tout se taisait par

intervalles, et le battement des pas, que des fleurs amortissaient,

faisait le bruit d'un troupeau sur du gazon.

Le clergé parut dans la cour. La Simonne grimpa sur une chaise pour

atteindre à l'oeil-de-boeuf, et de cette manière dominait le reposoir.

Des guirlandes vertes pendaient sur l'autel, orné d'un falbala en point

d'Angleterre. Il y avait au milieu un petit cadre enfermant des

reliques, deux orangers dans les angles, et, tout le long, des flambeaux

d'argent et des vases en porcelaine, d'où s'élançaient des tournesols,

des lis, des pivoines, des digitales, des touffes d'hortensias. Ce

monceau de couleurs éclatantes descendait obliquement, du premier étage

jusqu'au tapis se prolongeant sur les pavés; et des choses rares

tiraient les yeux. Un sucrier de vermeil avait une couronne de

violettes, des pendeloques en pierres d'Alençon brillaient sur de la

mousse, deux écrans chinois montraient leurs paysages. Loulou, caché

sous des roses, ne laissait voir que son front bleu, pareil à une plaque

de lapis.

Les fabriciens, les chantres, les enfants se rangèrent sur les trois

côtés de la cour. Le prêtre gravit lentement les marches, et posa sur la

dentelle son grand soleil d'or qui rayonnait. Tous s'agenouillèrent. Il

se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant à pleine volée,

glissaient sur leurs chaînettes.

Une vapeur d'azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les

narines, en la humant avec une sensualité mystique; puis ferma les

paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son coeur se

ralentirent un peu, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une

fontaine s'épuise, comme un écho disparaît; et, quand elle exhala son

dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entr'ouverts, un

perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête.

LA LÉGENDE

DE

SAINT JULIEN L'HOSPITALIER

I

Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu des bois,

sur la pente d'une colline.

Les quatre tours aux angles avaient des toits pointus recouverts

d'écailles de plomb, et la base des murs s'appuyait sur les quartiers de

rocs, qui dévalaient abruptement jusqu'au fond des douves.

Les pavés de la cour étaient nets comme le dallage d'une église. De

longues gouttières, figurant des dragons la gueule en bas, crachaient

l'eau des pluies vers la citerne; et sur le bord des fenêtres, à tous

les étages, dans un pot d'argile peinte, un basilic ou un héliotrope

s'épanouissait.

Une seconde enceinte, faite de pieux, comprenait d'abord un verger

d'arbres à fruits, ensuite un parterre où des combinaisons de fleurs

dessinaient des chiffres, puis une treille avec des berceaux pour

prendre le frais, et un jeu de mail qui servait au divertissement des

pages. De l'autre côté se trouvaient le chenil, les écuries, la

boulangerie, le pressoir et les granges. Un pâturage de gazon vert se

développait tout autour, enclos lui-même d'une forte haie d'épines.

On vivait en paix depuis si longtemps que la herse ne s'abaissait plus;

les fossés étaient pleins d'eau; des hirondelles faisaient leur nid dans

la fente des créneaux; et l'archer qui tout le long du jour se promenait

sur la courtine, dès que le soleil brillait trop fort rentrait dans

l'échauguette, et s'endormait comme un moine.

A l'intérieur, les ferrures partout reluisaient; des tapisseries dans

les chambres protégeaient du froid; et les armoires regorgeaient de

linge, les tonnes de vin s'empilaient dans les celliers, les coffres de

chêne craquaient sous le poids des sacs d'argent.

On voyait dans la salle d'armes, entre des étendards et des mufles de

bêtes fauves, des armes de tous les temps et de toutes les nations,

depuis les frondes des Amalécites et les javelots des Garamantes

jusqu'aux braquemarts des Sarrasins et aux cottes de mailles des Normands.

La maîtresse broche de la cuisine pouvait faire tourner un boeuf; la

chapelle était somptueuse comme l'oratoire d'un roi. Il y avait même,

dans un endroit écarté, une étuve à la romaine; mais le bon seigneur

s'en privait, estimant que c'est un usage des idolâtres.

Toujours enveloppé d'une pelisse de renard, il se promenait dans sa

maison, rendait la justice à ses vassaux, apaisait les querelles de ses

voisins. Pendant l'hiver, il regardait les flocons de neige tomber, ou

se faisait lire des histoires. Dès les premiers beaux jours, il s'en

allait sur sa mule le long des petits chemins, au bord des blés qui

verdoyaient, et causait avec les manants, auxquels il donnait des

conseils. Après beaucoup d'aventures, il avait pris pour femme une

demoiselle de haut lignage.

Elle était très-blanche, un peu fière et sérieuse. Les cornes de son

hennin frôlaient le linteau des portes; la queue de sa robe de drap

traînait de trois pas derrière elle. Son domestique était réglé comme

l'intérieur d'un monastère; chaque matin elle distribuait la besogne à

ses servantes, surveillait les confitures et les onguents, filait à la

quenouille ou brodait des nappes d'autel. A force de prier Dieu, il lui

vint un fils.

Alors il y eut de grandes réjouissances, et un repas qui dura trois

jours et quatre nuits, dans l'illumination des flambeaux, au son des

harpes, sur des jonchées de feuillages. On y mangea les plus rares

épices, avec des poules grosses comme des moutons; par divertissement,

un nain sortit d'un pâté; et, les écuelles ne suffisant plus, car la

foule augmentait toujours, on fut obligé de boire dans les oliphants et

dans les casques.

La nouvelle accouchée n'assista pas à ces fêtes. Elle se tenait dans son

lit, tranquillement. Un soir, elle se réveilla, et elle aperçut, sous un

rayon de la lune qui entrait par la fenêtre, comme une ombre mouvante.

C'était un vieillard en froc de bure, avec un chapelet au côté, une

besace sur l'épaule, toute l'apparence d'un ermite. Il s'approcha de son

chevet et lui dit, sans desserrer les lèvres:

--«Réjouis-toi, ô mère! ton fils sera un saint!»

Elle allait crier; mais, glissant sur le rais de la lune, il s'éleva

dans l'air doucement, puis disparut. Les chants du banquet éclatèrent

plus fort. Elle entendit les voix des anges; et sa tête retomba sur

l'oreiller, que dominait un os de martyr dans un cadre d'escarboucles.

Le lendemain, tous les serviteurs interrogés déclarèrent qu'ils

n'avaient pas vu d'ermite. Songe ou réalité, cela devait être une

communication du ciel; mais elle eut soin de n'en rien dire, ayant peur

qu'on ne l'accusât d'orgueil.

Les convives s'en allèrent au petit jour; et le père de Julien se

trouvait en dehors de la poterne, où il venait de reconduire le dernier,

quand tout à coup un mendiant se dressa devant lui, dans le brouillard.

C'était un Bohême à barbe tressée, avec des anneaux d'argent aux deux

bras et les prunelles flamboyantes. Il bégaya d'un air inspiré ces mots

sans suite:

--«Ah! ah! ton fils!... beaucoup de sang!... beaucoup de gloire!...

toujours heureux! la famille d'un empereur.»

Et, se baissant pour ramasser son aumône, il se perdit dans l'herbe,

s'évanouit.

Le bon châtelain regarda de droite et de gauche, appela tant qu'il put.

Personne! Le vent sifflait, les brumes du matin s'envolaient.

Il attribua cette vision à la fatigue de sa tête pour avoir trop peu

dormi. «Si j'en parle, on se moquera de moi,» se dit-il. Cependant les

splendeurs destinées à son fils l'éblouissaient, bien que la promesse

n'en fût pas claire et qu'il doutât même de l'avoir entendue.

Les époux se cachèrent leur secret. Mais tous deux chérissaient l'enfant

d'un pareil amour; et, le respectant comme marqué de Dieu, ils eurent

pour sa personne des égards infinis. Sa couchette était rembourrée du

plus fin duvet; une lampe en forme de colombe brûlait dessus,

continuellement; trois nourrices le berçaient; et, bien serré dans ses

langes, la mine rose et les yeux bleus, avec son manteau de brocart et

son béguin chargé de perles, il ressemblait à un petit Jésus. Les dents

lui poussèrent sans qu'il pleurât une seule fois.

Quand il eut sept ans, sa mère lui apprit à chanter. Pour le rendre

courageux, son père le hissa sur un gros cheval. L'enfant souriait

d'aise, et ne tarda pas à savoir tout ce qui concerne les destriers.

Un vieux moine très-savant lui enseigna l'Écriture sainte, la numération

des Arabes, les lettres latines, et à faire sur le vélin des peintures

mignonnes. Ils travaillaient ensemble, tout en haut d'une tourelle, à

l'écart du bruit.

La leçon terminée, ils descendaient dans le jardin, où, se promenant pas

à pas, ils étudiaient les fleurs.

Quelquefois on apercevait, cheminant au fond de la vallée, une file de

bêtes de somme, conduites par un piéton, accoutré à l'orientale. Le

châtelain, qui l'avait reconnu pour un marchand, expédiait vers lui un

valet. L'étranger, prenant confiance, se détournait de sa route; et,

introduit dans le parloir, il retirait de ses coffres des pièces de

velours et de soie, des orfèvreries, des aromates, des choses

singulières d'un usage inconnu; à la fin le bonhomme s'en allait, avec

un gros profit, sans avoir enduré aucune violence. D'autres fois, une

troupe de pèlerins frappait à la porte. Leurs habits mouillés fumaient

devant l'âtre; et, quand ils étaient repus, ils racontaient leurs

voyages: les erreurs des nefs sur la mer écumeuse, les marches à pied

dans les sables brûlants, la férocité des païens, les cavernes de la

Syrie, la Crèche et le Sépulcre. Puis ils donnaient au jeune seigneur

des coquilles de leur manteau.

Souvent le châtelain festoyait ses vieux compagnons d'armes. Tout en

buvant, ils se rappelaient leurs guerres, les assauts des forteresses

avec le battement des machines et les prodigieuses blessures. Julien,

qui les écoutait, en poussait des cris; alors son père ne doutait pas

qu'il ne fût plus tard un conquérant. Mais le soir, au sortir de

l'angélus, quand il passait entre les pauvres inclinés, il puisait dans

son escarcelle avec tant de modestie et d'un air si noble, que sa mère

comptait bien le voir par la suite archevêque.

Sa place dans la chapelle était aux côtés de ses parents; et, si longs

que fussent les offices, il restait à genoux sur son prie-Dieu, la toque

par terre et les mains jointes.

Un jour, pendant la messe, il aperçut, en relevant la tête, une petite

souris blanche qui sortait d'un trou, dans la muraille. Elle trottina

sur la première marche de l'autel, et, après deux ou trois tours de

droite et de gauche, s'enfuit du même côté. Le dimanche suivant, l'idée

qu'il pourrait la revoir le troubla. Elle revint; et, chaque dimanche il

l'attendait, en était importuné, fut pris de haine contre elle, et

résolut de s'en défaire.

Ayant donc fermé la porte, et semé sur les marches les miettes d'un

gâteau, il se posta devant le trou, une baguette à la main.

Au bout de très-longtemps un museau rose parut, puis la souris tout

entière. Il frappa un coup léger, et demeura stupéfait devant ce petit

corps qui ne bougeait plus. Une goutte de sang tachait la dalle. Il

l'essuya bien vite avec sa manche, jeta la souris dehors, et n'en dit

rien à personne.

Toutes sortes d'oisillons picoraient les graines du jardin. Il imagina

de mettre des pois dans un roseau creux. Quand il entendait gazouiller

dans un arbre, il en approchait avec douceur, puis levait son tube,

enflait ses joues; et les bestioles lui pleuvaient sur les épaules si

abondamment qu'il ne pouvait s'empêcher de rire, heureux de sa malice.

Un matin, comme il s'en retournait par la courtine, il vit sur la crête

du rempart un gros pigeon qui se rengorgeait au soleil. Julien s'arrêta

pour le regarder; le mur en cet endroit ayant une brèche, un éclat de

pierre se rencontra sous ses doigts. Il tourna son bras, et la pierre

abattit l'oiseau qui tomba d'un bloc dans le fossé.

Il se précipita vers le fond, se déchirant aux broussailles, furetant

partout, plus leste qu'un jeune chien.

Le pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu dans les branches d'un

troëne.

La persistance de sa vie irrita l'enfant. Il se mit à l'étrangler; et

les convulsions de l'oiseau faisaient battre son coeur, l'emplissaient

d'une volupté sauvage et tumultueuse. Au dernier roidissement, il se

sentit défaillir.

Le soir, pendant le souper, son père déclara que l'on devait à son âge

apprendre la vénerie; et il alla chercher un vieux cahier d'écriture

contenant, par demandes et réponses, tout le déduit des chasses. Un

maître y démontrait à son élève l'art de dresser les chiens et

d'affaiter les faucons, de tendre les pièges, comment reconnaître le

cerf à ses fumées, le renard à ses empreintes, le loup à ses

déchaussures, le bon moyen de discerner leurs voies, de quelle manière

on les lance, où se trouvent ordinairement leurs refuges, quels sont les

vents les plus propices, avec l'énumération des cris et les règles de la

curée.

Quand Julien put réciter par coeur toutes ces choses, son père lui

composa une meute.

D'abord on y distinguait vingt-quatre lévriers barbaresques, plus

véloces que des gazelles, mais sujets à s'emporter; puis dix-sept

couples de chiens bretons, tachetés de blanc sur fond rouge,

inébranlables dans leur créance, forts de poitrine et grands hurleurs.

Pour l'attaque du sanglier et les refuites périlleuses, il y avait

quarante griffons, poilus comme des ours. Des mâtins de Tartarie,

presque aussi hauts que des ânes, couleur de feu, l'échine large et le

jarret droit, étaient destinés à poursuivre les aurochs. La robe noire

des épagneuls luisait comme du satin; le jappement des talbots valait

celui des bigles chanteurs. Dans une cour à part, grondaient, en

secouant leur chaîne et roulant leurs prunelles, huit dogues alains,

bêtes formidables qui sautent au ventre des cavaliers et n'ont pas peur

des lions.

Tous mangeaient du pain de froment, buvaient dans des auges de pierre,

et portaient un nom sonore.

La fauconnerie, peut-être, dépassait la meute; le bon seigneur, à force

d'argent, s'était procuré des tiercelets du Caucase, des sacres de

Babylone, des gerfauts d'Allemagne, et des faucons-pèlerins, capturés

sur les falaises, au bord des mers froides, en de lointains pays. Ils

logeaient dans un hangar couvert de chaume, et, attachés par rang de

taille sur le perchoir, avaient devant eux une motte de gazon, où de

temps à autre on les posait afin de les dégourdir.

Des bourses, des hameçons, des chausse-trapes, toute sorte d'engins,

furent confectionnés.

Souvent on menait dans la campagne des chiens d'oysel, qui tombaient

bien vite en arrêt. Alors des piqueurs, s'avançant pas à pas, étendaient

avec précaution sur leurs corps impassibles un immense filet. Un

commandement les faisait aboyer; des cailles s'envolaient; et les dames

des alentours conviées avec leurs maris, les enfants, les camérières,

tout le monde se jetait dessus, et les prenait facilement.

D'autres fois, pour débûcher les lièvres, on battait du tambour; des

renards tombaient dans des fosses, ou bien un ressort, se débandant,

attrapait un loup par le pied.

Mais Julien méprisa ces commodes artifices; il préférait chasser loin du

monde, avec son cheval et son faucon. C'était presque toujours un grand

tartaret de Scythie, blanc comme la neige. Son capuchon de cuir était

surmonté d'un panache, des grelots d'or tremblaient à ses pieds bleus;

et il se tenait ferme sur le bras de son maître pendant que le cheval

galopait, et que les plaines se déroulaient. Julien, dénouant ses

longes, le lâchait tout à coup; la bête hardie montait droit dans l'air

comme une flèche; et l'on voyait deux taches inégales tourner, se

joindre, puis disparaître dans les hauteurs de l'azur. Le faucon ne

tardait pas à descendre en déchirant quelque oiseau, et revenait se

poser sur le gantelet, les deux ailes frémissantes.

Julien vola de cette manière le héron, le milan, la corneille et le

vautour.

Il aimait, en sonnant de la trompe, à suivre ses chiens qui couraient

sur le versant des collines, sautaient les ruisseaux, remontaient vers

le bois; et, quand le cerf commençait à gémir sous les morsures, il

l'abattait prestement, puis se délectait à la furie des mâtins qui le

dévoraient, coupé en pièces sur sa peau fumante.

Les jours de brume, il s'enfonçait dans un marais pour guetter les oies,

les loutres et les halbrans.

Trois écuyers, dès l'aube, l'attendaient au bas du perron; et le vieux

moine, se penchant à sa lucarne, avait beau faire des signes pour le

rappeler, Julien ne se retournait pas. Il allait à l'ardeur du soleil,

sous la pluie, par la tempête, buvait l'eau des sources dans sa main,

mangeait en trottant des pommes sauvages, s'il était fatigué se reposait

sous un chêne; et il rentrait au milieu de la nuit, couvert de sang et

de boue, avec des épines dans les cheveux et sentant l'odeur des bêtes

farouches. Il devint comme elles. Quand sa mère l'embrassait, il

acceptait froidement son étreinte, paraissant rêver à des choses profondes.

Il tua des ours à coups de couteau, des taureaux avec la hache, des

sangliers avec l'épieu; et même une fois, n'ayant plus qu'un bâton, se

défendit contre des loups qui rongeaient des cadavres au pied d'un gibet.

Un matin d'hiver, il partit avant le jour, bien équipé, une arbalète sur

l'épaule et un trousseau de flèches à l'arçon de la selle.

Son genet danois, suivi de deux bassets, en marchant d'un pas égal

faisait résonner la terre. Des gouttes de verglas se collaient à son

manteau, une brise violente soufflait. Un côté de l'horizon s'éclaircit;

et, dans la blancheur du crépuscule, il aperçut des lapins sautillant au

bord de leurs terriers. Les deux bassets, tout de suite, se

précipitèrent sur eux; et, çà et là, vivement, leurs cassaient l'échine.

Bientôt, il entra dans un bois. Au bout d'une branche, un coq de bruyère

engourdi par le froid dormait la tête sous l'aile. Julien, d'un revers

d'épée, lui faucha les deux pattes, et sans le ramasser continua sa route.

Trois heures après, il se trouva sur la pointe d'une montagne tellement

haute que le ciel semblait presque noir. Devant lui, un rocher pareil à

un long mur s'abaissait, en surplombant un précipice; et, à l'extrémité,

deux boucs sauvages regardaient l'abîme. Comme il n'avait pas ses

flèches (car son cheval était resté en arrière), il imagina de descendre

jusqu'à eux; à demi courbé, pieds nus, il arriva enfin au premier des

boucs, et lui enfonça un poignard sous les côtes. Le second, pris de

terreur, sauta dans le vide. Julien s'élança pour le frapper, et,

glissant du pied droit, tomba sur le cadavre de l'autre, la face

au-dessus de l'abîme et les deux bras écartés.

Redescendu dans la plaine, il suivit des saules qui bordaient une

rivière. Des grues, volant très-bas, de temps à autre passaient

au-dessus de sa tête. Julien les assommait avec son fouet, et n'en

manqua pas une.

Cependant l'air plus tiède avait fondu le givre, de larges vapeurs

flottaient, et le soleil se montra. Il vit reluire tout au loin un lac

figé, qui ressemblait à du plomb. Au milieu du lac, il y avait une bête

que Julien ne connaissait pas, un castor à museau noir. Malgré la

distance, une flèche l'abattit; et il fut chagrin de ne pouvoir emporter

la peau.

Puis il s'avança dans une avenue de grands arbres, formant avec leurs

cimes comme un arc de triomphe, à l'entrée d'une forêt. Un chevreuil

bondit hors d'un fourré, un daim parut dans un carrefour, un blaireau

sortit d'un trou, un paon sur le gazon déploya sa queue;--et quand il les

eut tous occis, d'autres chevreuils se présentèrent, d'autres daims,

d'autres blaireaux, d'autres paons, et des merles, des geais, des

putois, des renards, des hérissons, des lynx, une infinité de bêtes, à

chaque pas plus nombreuses. Elles tournaient autour de lui, tremblantes,

avec un regard plein de douceur et de supplication. Mais Julien ne se

fatiguait pas de tuer, tour à tour bandant son arbalète, dégainant

l'épée, pointant du coutelas, et ne pensait à rien, n'avait souvenir de

quoi que ce fût. Il était en chasse dans un pays quelconque, depuis un

temps indéterminé, par le fait seul de sa propre existence, tout

s'accomplissant avec la facilité que l'on éprouve dans les rêves. Un

spectacle extraordinaire l'arrêta. Des cerfs emplissaient un vallon

ayant la forme d'un cirque; et tassés, les uns près des autres, ils se

réchauffaient avec leurs haleines que l'on voyait fumer dans le brouillard.

L'espoir d'un pareil carnage, pendant quelques minutes, le suffoqua de

plaisir. Puis il descendit de cheval, retroussa ses manches, et se mit à

tirer.

Au sifflement de la première flèche, tous les cerfs à la fois tournèrent

la tête. Il se fit des enfonçures dans leur masse; des voix plaintives

s'élevaient, et un grand mouvement agita le troupeau.

Le rebord du vallon était trop haut pour le franchir. Ils bondissaient

dans l'enceinte, cherchant à s'échapper. Julien visait, tirait; et les

flèches tombaient comme les rayons d'une pluie d'orage. Les cerfs rendus

furieux se battirent, se cabraient, montaient les uns par-dessus les

autres; et leurs corps avec leurs ramures emmêlées faisaient un large

monticule, qui s'écroulait, en se déplaçant.

Enfin ils moururent, couchés sur le sable, la bave aux naseaux, les

entrailles sorties, et l'ondulation de leurs ventres s'abaissant par

degrés. Puis tout fut immobile.

La nuit allait venir; et derrière le bois, dans les intervalles des

branches, le ciel était rouge comme une nappe de sang.

Julien s'adossa contre un arbre. Il contemplait d'un oeil béant

l'énormité du massacre, ne comprenant pas comment il avait pu le faire.

De l'autre côté du vallon, sur le bord de la forêt, il aperçut un cerf,

une biche et son faon.

Le cerf, qui était noir et monstrueux de taille, portait seize

andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles

mortes, broutait le gazon; et le faon tacheté, sans l'interrompre dans

sa marche, lui tétait la mamelle.

L'arbalète encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut tué.

Alors sa mère, en regardant le ciel, brama d'une voix profonde,

déchirante, humaine. Julien exaspéré, d'un coup en plein poitrail,

l'étendit par terre.

Le grand cerf l'avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa dernière

flèche. Elle l'atteignit au front, et y resta plantée.

Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir; en enjambant par-dessus les

morts, il avançait toujours, allait fondre sur lui, l'éventrer; et

Julien reculait dans une épouvante indicible. Le prodigieux animal

s'arrêta; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme

un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il répéta trois fois:

--«Maudit! maudit! maudit! Un jour, coeur féroce, tu assassineras ton

père et ta mère!»

Il plia les genoux, ferma doucement ses paupières, et mourut.

Julien fut stupéfait, puis accablé d'une fatigue soudaine; et un dégoût,

une tristesse immense l'envahit. Le front dans les deux mains, il pleura

pendant longtemps.

Son cheval était perdu; ses chiens l'avaient abandonné; la solitude qui

l'enveloppait lui sembla toute menaçante de périls indéfinis. Alors,

poussé par un effroi, il prit sa course à travers la campagne, choisit

au hasard un sentier, et se trouva presque immédiatement à la porte du

château.

La nuit, il ne dormit pas. Sous le vacillement de la lampe suspendue, il

revoyait toujours le grand cerf noir. Sa prédiction l'obsédait; il se

débattait contre elle. «Non! non! non! je ne peux pas les tuer!» puis,

il songeait: «Si je le voulais, pourtant?...» et il avait peur que le

Diable ne lui en inspirât l'envie.

Durant trois mois, sa mère en angoisse pria au chevet de son lit, et son

père, en gémissant, marchait continuellement dans les couloirs. Il manda

les maîtres mires les plus fameux, lesquels ordonnèrent des quantités de

drogues. Le mal de Julien, disaient-ils, avait pour cause un vent

funeste, ou un désir d'amour. Mais le jeune homme, à toutes les

questions, secouait la tête.

Les forces lui revinrent; et on le promenait dans la cour, le vieux

moine et le bon seigneur le soutenant chacun par un bras.

Quand il fut rétabli complètement, il s'obstina à ne point chasser.

Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d'une grande épée sarrasine.

Elle était au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour l'atteindre, il

fallut une échelle. Julien y monta. L'épée trop lourde lui échappa des

doigts, et en tombant frôla le bon seigneur de si près que sa

houppelande en fut coupée; Julien crut avoir tué son père, et s'évanouit.

Dès lors, il redouta les armes. L'aspect d'un fer nu le faisait pâlir.

Cette faiblesse était une désolation pour sa famille.

Enfin le vieux moine, au nom de Dieu, de l'honneur et des ancêtres, lui

commanda de reprendre ses exercices de gentilhomme.

Les écuyers, tous les jours, s'amusaient au maniement de la javeline.

Julien y excella bien vite. Il envoyait la sienne dans le goulot des

bouteilles, cassait les dents des girouettes, frappait à cent pas les

clous des portes.

Un soir d'été, à l'heure où la brume rend les choses indistinctes, étant

sous la treille du jardin, il aperçut tout au fond deux ailes blanches

qui voletaient à la hauteur de l'espalier. Il ne douta pas que ce ne fût

une cigogne; et il lança son javelot.

Un cri déchirant partit.

C'était sa mère, dont le bonnet à longues barbes restait cloué contre le

mur.

Julien s'enfuit du château, et ne reparut plus.

Trois contes · 第 6 / 16 题