PRÉFACE DE CETTE NOUVELLE ÉDITION

Cet ouvrage a eu beaucoup de lecteurs, 15 éditions successives

et des traductions en plusieurs langues[1] n'ont pas épuisé son

succès. Cependant son influence sur les universitaires est

restée très faible. Encadrés par de rigoureux programmes, nos

professeurs ne peuvent enseigner que les matières de ces

programmes, et ils les enseignent naturellement avec les

méthodes ayant servi à leur propre instruction.

[Note 1: Sur la première page de la traduction russe on lit:

«Cette traduction a été faite par le général Serge Boudaïevsky,

sur le désir exprimé par Son Altesse Impériale le grand-duc

Constantin Constantinovich, président de l'Académie des

Sciences et directeur des Écoles militaires de la Russie.»]

Bien d'autres raisons, d'ailleurs, s'opposent à la

transformation de notre système d'éducation. On les trouvera

exposées dans cet ouvrage. Elles montrent pourquoi les

meilleures volontés restent impuissantes aujourd'hui.

Une preuve nouvelle de cette impuissance me fut fournie dans la

circonstance que voici:

Après la lecture d'une des premières éditions de mon livre, un

éminent sénateur, que je connaissais seulement de réputation,

le professeur Léon Labbé, membre de l'Académie des sciences et

de l'Académie de médecine, vint me voir pour m'annoncer son

intention de prononcer un discours énergique au Sénat dans le

but d'obtenir la réforme de notre enseignement. Le savant

académicien revint plusieurs fois discuter ce sujet avec moi et

il le discuta aussi avec quelques amis. Le résultat final de

ces discussions fut que pour transformer notre système

d'éducation, il faudrait d'abord changer l'âme des professeurs,

puis celle des parents, et enfin celle des élèves. Devant une

pareille évidence, l'illustre sénateur renonça de lui-même à

prononcer son discours.

Dans mes précédentes éditions, je m'étais borné à dire quelques

mots de l'enseignement à l'étranger. Considérant qu'il serait

utile de descendre aux détails, j'ai consacré plusieurs

chapitres de cette nouvelle édition, à étudier les méthodes

d'éducation employées dans le pays où l'enseignement atteint

son plus haut degré de perfection: les États-Unis d'Amérique.

Cet exposé montrera combien profond est l'abîme qui sépare

leurs conceptions des nôtres. Guidés par une psychologie très

sûre, les maîtres américains savent développer chez l'élève

l'esprit d'observation, la réflexion, le jugement et le

caractère. Le livre joue un rôle très faible dans cet

enseignement et la récitation un rôle nul. C'est exactement le

contraire qui se passe dans notre Université. De l'école

primaire à l'enseignement supérieur, le jeune Français ne fait

que réciter des leçons. De rares esprits indépendants échappent

à l'influence universitaire, mais la grande masse des élèves en

gardent toute leur vie la funeste empreinte. Voilà pourquoi, si

nous avons en France un petit noyau d'hommes supérieurs

maintenant un peu notre rang dans le monde, les hommes moyens,

vrais soutiens d'une civilisation, font de plus en plus défaut.

Comment se formeraient-ils, puisque notre enseignement ne les

crée pas?

Chaque page de ce livre apportera la preuve, fournie par les

universitaires eux-mêmes, que tout leur enseignement consiste à

faire réciter des manuels. Dans la plus réputée de nos grandes

Écoles, l'École Polytechnique, la méthode est la même. L'élève

se borne à apprendre par coeur, pour le jour de l'examen, des

choses qui, n'ayant pénétré dans l'entendement que par la

mémoire, seront bientôt oubliées.

Le très pauvre enseignement donné dans cette École a été fort

bien jugé par un ancien polytechnicien, devenu inspecteur

général des Mines, M. A. Pelletan, dans un mémoire publié par

la _Revue générale des Sciences_ du 15 avril 1910. En voici un

court extrait:

L'instruction tournée uniquement vers les questions

d'examen y perd tout caractère scientifique et n'exerce que

la mémoire. Comme on ne demande au polytechnicien que

d'apprendre son cours, et qu'on n'exige de lui aucun

travail personnel, rien ne permet de distinguer sa

véritable valeur: ceux qui ont beaucoup de mémoire et peu

d'intelligence peuvent obtenir des notes de supériorité,

même en mathématiques. On les retrouve souvent à la sortie

dans les premiers rangs.

* * * * *

Si la transformation de notre enseignement est à peu près

impossible, à quoi peut servir un livre sur l'éducation? Ne

sait-on pas, d'ailleurs, que les piles innombrables de ceux qui

paraissent journellement sur ce sujet n'ont guère d'autres

lecteurs que leurs auteurs?

C'est justement ce que je me demandais lorsque, il y a plus de

dix ans, navré de l'état d'abaissement où nous conduisait notre

Université, je songeais à rédiger ce volume. Je me résignai

cependant à l'écrire, d'abord parce qu'on ne doit jamais

hésiter à dire ce qu'on croit utile, et ensuite parce que

j'étais persuadé que, tôt ou tard, une idée juste finit

toujours par germer, quelque dur que soit le rocher où elle est

tombée.

Je n'ai pas regretté la publication de cet ouvrage. Il a eu des

lecteurs nombreux, sur lesquels je ne comptais guère, et une

influence spéciale moins espérée encore. Cette dernière ne

s'est pas exercée sur une Université, trop vieille pour

changer, mais sur une catégorie d'hommes auxquels je n'avais

nullement songé.

Mes recherches ont fini, en effet, par trouver un écho dans une

importante école, destinée à former nos futurs généraux. Je

veux parler de l'_École de guerre_, très heureusement

soustraite à l'action de l'Université. De savants maîtres, le

général Bonnal, le colonel de Maud'huy, et bien d'autres y ont

inculqué à une brillante élite d'officiers les principes

fondamentaux développés dans cet ouvrage.

C'est dans la profession militaire surtout que devait

apparaître l'utilité de méthodes permettant de fortifier le

jugement, la réflexion, l'habitude de l'observation, la volonté

et la domination de soi-même.

Acquérir de telles qualités, puis les faire passer dans

l'inconscient, de façon à ce qu'elles deviennent des mobiles de

conduite, constitue tout l'art de l'éducation. Les officiers

ont parfaitement compris ce que les universitaires n'avaient pu

saisir. Une nouvelle preuve m'en a été fournie par l'ouvrage

récent de M. le commandant d'état-major Gaucher, _Étude sur la

psychologie de la troupe et du commandement_, où se trouvent

reproduites les conférences faites par lui à des officiers,

pour leur exposer les méthodes d'éducation que j'ai

développées, en me basant sur les données modernes de la

Psychologie. Ce sera peut-être par l'armée que notre Université

subira la transformation qu'elle refuse d'accepter.

Ce n'est pas seulement dans l'armée française que les principes

d'éducation établis dans cet ouvrage commencent à se répandre.

Au cours d'une fort remarquable étude publiée par _The Naval

and military Gazette_ du 8 mai 1909, l'auteur s'exprime ainsi:

«On n'a jamais donné une meilleure définition de l'éducation

que celle due à Gustave Le Bon: «L'éducation est l'art de faire

passer le conscient dans l'inconscient». Les chefs de

l'état-major général anglais ont accepté ce principe comme la

base fondamentale de l'établissement d'une unité de doctrine et

d'action dans l'éducation militaire dont nous avions si

besoin.»

L'auteur montre très bien l'application de ce principe dans les

nouvelles instructions de l'état-major anglais. Ce dernier a

parfaitement compris que ce n'est pas la raison mais l'instinct

qui fait agir sur le champ de bataille, d'où la nécessité de

transformer le rationnel en instinctif par une éducation

spéciale. C'est de l'inconscient que surgissent les décisions

rapides. «L'habileté et l'unité de doctrine doivent, par une

éducation appropriée, être rendues instinctives.» On ne saurait

mieux dire.

Psychologie de l'éducation · 第 9 / 93 题