VII

Le soir du même jour, à l’heure plus fraîche où, le souper fini, les

femmes de la bourgade se réunissaient pour caqueter au seuil des portes,

je vins familièrement m’installer auprès de Quéméner sur le banc du

corps de garde. Les banalités préliminaires une fois épuisées, la

conversation, ainsi que je m’y attendais, roula sur notre visite de la

veille. De nouveau, l’excellent brigadier entonna l’éloge du maire.

--Quel âge a-t-il donc? demandai-je. A voir ses cheveux d’un noir de

jais, et n’était sa taille un peu fléchissante, on lui donnerait au plus

quarante ans.

--Il en a passé soixante. Mais c’est un terrible homme, bâti à chaux et

à sable, sur qui la vieillesse n’a point de prise. Il vous balance une

roche avec la même aisance qu’il soulèverait un fétu.

--Cela n’est pas pour m’étonner, dis-je avec componction.

Et, sournoisement, j’insinuai:

--Du temps qu’il marchait avec ses deux frères, ça devait faire un fier

trio d’athlètes!

--Ses frères? Ptt'!... Des gringalets, en comparaison,--des mortels

ordinaires, des gens comme vous et moi, lieutenant, soit dit sans vous

offenser. C’est à peine s’ils lui arrivaient aux épaules.

--Vous les avez connus, Quéméner?

--Oh! de loin seulement. Ce n’était déjà rien de bon, à l’époque. Tout

le jour à chasser et toute la nuit à battre les cartes, sans compter le

reste. Très «ancien régime», quoi!... Je n’étais pas ici depuis cinq

mois que j’apprenais un beau matin qu’ils avaient filé au diable, sur

l’injonction de Gonéry, lui laissant chacun, pour adieux, une quinzaine

de mille francs de dettes à payer... Quelqu’un qui les a vus de près,

eux et leur séquelle de fripons et de gourgandines, tenez, c’est votre

logeur. Ils avaient adopté sa maison pour leurs ripailles.

Questionnez-le à leur sujet: il vous en dégoisera, des histoires vertes,

sur Thomas et sur Barthélémy Lézongar!

Je répétai après lui, comme pour mieux retenir les deux noms:

--Thomas et Barthélémy, dites-vous?

--Oui, lieutenant. Mais si vous voulez que l’aubergiste vous entende à

demi-mot, parlez-lui plutôt de Thos et de Barthel. C’est ainsi qu’on les

désignait communément.

Un flux de sang m’était monté au visage. Je m’empressai de me moucher

avec force.

--Fichtre! déclarai-je, voilà le serein. Bonne nuit, brigadier!

--Bonne nuit, mon lieutenant!

Rentré dans ma chambre, je m’y enfermai à double tour. Le moment était

venu de mettre un peu d’ordre dans le tumultueux chaos d’idées qui,

tout l’après-midi, m’avait bouleversé le crâne. Persuadé que le meilleur

moyen de me les préciser à moi-même était de les fixer par écrit, sous

la forme d’un rapport à mon chef immédiat, je m’installai à la méchante

table d’auberge qui me tenait lieu de bureau de travail, et, sur son

bois tout maculé de taches vineuses, j’étalai une large feuille de

papier à lettres administratif et me disposai à écrire.

Mais, quand je vins à saisir la plume, mes doigts furent pris d’un tel

tremblement que je la laissai retomber, d’un geste inerte. J’avais la

fièvre. Mon cœur, tantôt précipitait furieusement ses coups, tantôt les

suspendait, étreint d’une indicible angoisse. Une sueur glacée me

baignait les tempes et j’éprouvais une envie maladive de pleurer,--de

pleurer comme un enfant, comme un lâche...

Lâche! Il me sembla que le mot venait d’être prononcé par quelqu’un

d’invisible, derrière ma chaise. Dans un sursaut de révolte, toutes mes

énergies se roidirent; ma tête recouvra soudain son calme, mon esprit,

sa lucidité; et ce fut d’une main assurée que je commençai de rédiger ce

que je vais vous dire. Les termes m’en sont aussi présents à la mémoire

que si j’avais le libellé même sous les yeux.

«Capitaine,

»J’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants

que des circonstances fortuites, trop longues à énumérer, m’ont

permis de découvrir. Je ne me cache pas qu’ils vous paraîtront, à

première lecture, peu vraisemblables, étant donné que le ressort de

Tréguignec passe, depuis des années déjà, pour ne compter plus un

fraudeur.

»Et certes, à consulter nos registres, on n’y relève, dans un

intervalle de près d’un quart de siècle, que quatre procès-verbaux,

tous dressés contre un seul individu, un contrebandier

d’opéra-comique, du nom de Jean-René-Marie Omnès, qui se proclame

lui-même unique de son espèce, et, à ce titre, mériterait presque

un brevet. Par ailleurs, rien que des marins vivant le plus

honnêtement du monde du produit de leurs casiers à homards, des

fermiers, qui n’ont souci que d’arracher quelques boisselées d’orge

ou de seigle à leurs champs pierreux, un petit nombre de

propriétaires, enfin, menant, dans leurs gentilhommières à

tourelles, une existence semi-rustique, semi-bourgeoise, et ne se

hasardant guère hors de chez eux que pour se rendre, le dimanche,

au sermon.

»Hier encore, mon capitaine, j’avais foi, tout le premier, dans la

sincérité de ces apparences. Aujourd’hui, j’ai la certitude, sinon

matérielle, du moins morale, que, d’une extrémité à l’autre de ma

pantière, toute cette bordure de pays, îles et rivages, n’est

qu’une immense terre à fraudeurs. Oui, fraudeurs ils sont, ces

homardiers placides! Fraudeurs, ces métayers et ces pâtres!

Fraudeurs, archi-fraudeurs, ces hobereaux de campagne dont

quelques-uns eurent des ancêtres aux croisades et les lis de France

mariés aux hermines de Bretagne dans leurs écussons! Seulement,

c’est la contrebande érigée en système, d’autant plus redoutable

qu’elle est plus puissamment organisée.

»Et ne m’accusez point, je vous prie, de pousser les choses trop au

noir. J’ai la preuve qu’elle existe, cette organisation, et qu’elle

fonctionne, depuis des années, avec la régularité silencieuse d’une

force occulte, merveilleusement conduite et disciplinée.

»Représentez-vous une société secrète qui aurait toute une

population pour affiliée ou pour complice. Ceux qui n’y entrent

point par intérêt se solidarisent avec elle par peur. Son siège

principal? Un manoir retiré, vaste comme une citadelle, qu’une voie

souterraine, soi-disant comblée, relie, par l’intermédiaire des

îles, à la haute mer, et d’où rayonnent vers les plateaux de

l’intérieur des routes à l’ordinaire peu fréquentées. Son chef? Un

homme insoupçonnable, héritier d’un prestige souverain, porteur

d’un des plus grands noms de l’histoire locale, magistrat rigide et

paternel tout ensemble, très craint et très aimé, né, du reste,

pour commander, et doué, comme pas un, pour se faire obéir; les

muscles d’une magnifique bête de proie et le cerveau d’un dompteur

d'âmes; quelqu’un, enfin, qui avait en lui l’étoffe d’un

conquérant, mais qui, n’ayant pas trouvé les circonstances à sa

taille, est tombé au rôle de bandit. L’association qu’il dirige,

c’est lui qui l’a conçue, au moins sous sa forme actuelle, et c’est

lui qui la maintient, lui qui la fait prospérer.

»Avec une entente quasi géniale des conditions nouvelles exigées

par des temps nouveaux, il a substitué l’action collective à

l’initiative dispersée et tout individuelle des anciens fraudeurs.

La fraude, jusqu’à lui, n’était qu’une aventure que chacun

affrontait à ses risques et périls: il en a fait une entreprise

commerciale, savamment réglée. Plus de pauvres hères guettant au

creux des roches, sous l’embrun, pendant des nuits interminables,

une barque souvent attendue en vain. Surtout, plus de coups

d’escopette échangés avec les malencontreux douaniers. Non: le

travail en commun, pratiqué à la façon d’une honnête industrie,

sans bruit et sans esclandre. On est une «maison» anonyme; on a

ses courtiers à l’étranger; les navires viennent à jour fixe; en un

tour de main les marchandises sont déchargées, emmagasinées dans de

prétendus greniers à fourrages, puis expédiées sur toutes les

directions, en des voitures du modèle le plus neuf, qui sont

censées approvisionner d’engrais marins les paroisses lointaines.

Là sont les dépôts et les comptoirs de vente. Une fois l’an, le

patron de la société les visite, contrôle les opérations faites et

centralise les fonds perçus. Après quoi, dans une assemblée

générale des actionnaires de marque, il distribue à chacun sa

quote-part, au prorata des bénéfices. N’est-ce pas, que la

combinaison est admirable?

»Les douaniers, cependant, attardés aux antiques routines,

continuent de fouiller la côte en quête du fraudeur classique que

l’on surprenait piteusement courbé sous quelque sac de tabac ou

sous quelque barillet de rhum. Et, comme ils n’en découvrent même

plus l’ombre, ils en arrivent tout naturellement à conclure que

c’est fini de la fraude. Tout conspire, du reste, à le leur faire

croire. Des gens, peu suspects de vouloir rendre hommage à leur

zèle, vont geignant d’un ton de Jérémies: «La race des fraudeurs

est morte: les gabelous l’ont tuée!» Tel est cet Omnès, surnommé

Treïd-Noaz. A l’entendre, il est le contrebandier suprême, et, sans

lui, notre office en ce pays aurait perdu toute raison d’être. Le

vrai, c’est qu’il est gagé sous mains à l’effet de jouer ce

personnage. Il est le compère payé pour amuser la galerie, avec

mission de se faire pincer de temps à autre, pour que la duperie

soit plus complète. Il est celui qui se fait arrêter pour que les

autres «travaillent» librement. Mais cela, nos hommes ne le savent

point, et moi-même je l’ignorerais encore, si le hasard ne me l’eût

appris.

»Ainsi s’explique que leur vigilance se soit égarée, tant d’années

durant, sur le plus négligeable des comparses. Un de mes

prédécesseurs, toutefois, semble avoir été sur le point de

démasquer les agissements des gros coupables. Il lui en a coûté la

vie. Le quartier de roc sous lequel a péri le lieutenant des

douanes Mathorel avait bel et bien pour objet de lui clore la

bouche. C’est une méthode de suppression sans fracas, inaugurée par

ces fraudeurs nouveau style. La poudre fait trop de bruit: les

pierres au moins sont muettes. Puis, quelle apparence, avec ce

procédé, qu’il y ait eu meurtre? Un accident tout au plus, une

déplorable catastrophe! Oh! ce sont des maîtres dans l’art de tuer

innocemment!... A quelle sauce vont-ils me manger, moi, Julien Le

Denmat? Je vous laisse le soin de vous en informer, capitaine,

lorsque cette lettre vous sera parvenue par l’entremise du

brigadier Quéméner, à qui j’aurai donné l’ordre de vous la porter

lui-même, à la date du 16 août. C’est, en effet, le 15 que j’ai

rendez-vous avec ces messieurs, un rendez-vous auquel ils ne m’ont

pas convié, mais où je ne serai pas moins fidèle. J’ai décidé d’y

aller seul, sachant, du reste, que je marche à une mort quasi

certaine. J’ai pour cela mes raisons, dont une est qu’en ce pays de

surprises et de chausses-trapes je n’ose plus me fier à personne,

pas même à mes douaniers. J’attaque l’hydre dans son repaire. Si je

succombe dans la lutte, c’est au manoir du Treztêl que vous aurez à

réclamer mon cadavre, car c’est là que la Fraude aux mille têtes a

son centre, là qu’elle a son chef et là qu’est son palladium.

»Adieu, Capitaine, et ne me plaignez point.»

Le sang de la sirène · 第 29 / 49 题