Le soir du même jour, à l’heure plus fraîche où, le souper fini, les
femmes de la bourgade se réunissaient pour caqueter au seuil des portes,
je vins familièrement m’installer auprès de Quéméner sur le banc du
corps de garde. Les banalités préliminaires une fois épuisées, la
conversation, ainsi que je m’y attendais, roula sur notre visite de la
veille. De nouveau, l’excellent brigadier entonna l’éloge du maire.
--Quel âge a-t-il donc? demandai-je. A voir ses cheveux d’un noir de
jais, et n’était sa taille un peu fléchissante, on lui donnerait au plus
quarante ans.
--Il en a passé soixante. Mais c’est un terrible homme, bâti à chaux et
à sable, sur qui la vieillesse n’a point de prise. Il vous balance une
roche avec la même aisance qu’il soulèverait un fétu.
--Cela n’est pas pour m’étonner, dis-je avec componction.
Et, sournoisement, j’insinuai:
--Du temps qu’il marchait avec ses deux frères, ça devait faire un fier
trio d’athlètes!
--Ses frères? Ptt'!... Des gringalets, en comparaison,--des mortels
ordinaires, des gens comme vous et moi, lieutenant, soit dit sans vous
offenser. C’est à peine s’ils lui arrivaient aux épaules.
--Vous les avez connus, Quéméner?
--Oh! de loin seulement. Ce n’était déjà rien de bon, à l’époque. Tout
le jour à chasser et toute la nuit à battre les cartes, sans compter le
reste. Très «ancien régime», quoi!... Je n’étais pas ici depuis cinq
mois que j’apprenais un beau matin qu’ils avaient filé au diable, sur
l’injonction de Gonéry, lui laissant chacun, pour adieux, une quinzaine
de mille francs de dettes à payer... Quelqu’un qui les a vus de près,
eux et leur séquelle de fripons et de gourgandines, tenez, c’est votre
logeur. Ils avaient adopté sa maison pour leurs ripailles.
Questionnez-le à leur sujet: il vous en dégoisera, des histoires vertes,
sur Thomas et sur Barthélémy Lézongar!
Je répétai après lui, comme pour mieux retenir les deux noms:
--Thomas et Barthélémy, dites-vous?
--Oui, lieutenant. Mais si vous voulez que l’aubergiste vous entende à
demi-mot, parlez-lui plutôt de Thos et de Barthel. C’est ainsi qu’on les
désignait communément.
Un flux de sang m’était monté au visage. Je m’empressai de me moucher
avec force.
--Fichtre! déclarai-je, voilà le serein. Bonne nuit, brigadier!
--Bonne nuit, mon lieutenant!
Rentré dans ma chambre, je m’y enfermai à double tour. Le moment était
venu de mettre un peu d’ordre dans le tumultueux chaos d’idées qui,
tout l’après-midi, m’avait bouleversé le crâne. Persuadé que le meilleur
moyen de me les préciser à moi-même était de les fixer par écrit, sous
la forme d’un rapport à mon chef immédiat, je m’installai à la méchante
table d’auberge qui me tenait lieu de bureau de travail, et, sur son
bois tout maculé de taches vineuses, j’étalai une large feuille de
papier à lettres administratif et me disposai à écrire.
Mais, quand je vins à saisir la plume, mes doigts furent pris d’un tel
tremblement que je la laissai retomber, d’un geste inerte. J’avais la
fièvre. Mon cœur, tantôt précipitait furieusement ses coups, tantôt les
suspendait, étreint d’une indicible angoisse. Une sueur glacée me
baignait les tempes et j’éprouvais une envie maladive de pleurer,--de
pleurer comme un enfant, comme un lâche...
Lâche! Il me sembla que le mot venait d’être prononcé par quelqu’un
d’invisible, derrière ma chaise. Dans un sursaut de révolte, toutes mes
énergies se roidirent; ma tête recouvra soudain son calme, mon esprit,
sa lucidité; et ce fut d’une main assurée que je commençai de rédiger ce
que je vais vous dire. Les termes m’en sont aussi présents à la mémoire
que si j’avais le libellé même sous les yeux.
«Capitaine,
»J’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants
que des circonstances fortuites, trop longues à énumérer, m’ont
permis de découvrir. Je ne me cache pas qu’ils vous paraîtront, à
première lecture, peu vraisemblables, étant donné que le ressort de
Tréguignec passe, depuis des années déjà, pour ne compter plus un
fraudeur.
»Et certes, à consulter nos registres, on n’y relève, dans un
intervalle de près d’un quart de siècle, que quatre procès-verbaux,
tous dressés contre un seul individu, un contrebandier
d’opéra-comique, du nom de Jean-René-Marie Omnès, qui se proclame
lui-même unique de son espèce, et, à ce titre, mériterait presque
un brevet. Par ailleurs, rien que des marins vivant le plus
honnêtement du monde du produit de leurs casiers à homards, des
fermiers, qui n’ont souci que d’arracher quelques boisselées d’orge
ou de seigle à leurs champs pierreux, un petit nombre de
propriétaires, enfin, menant, dans leurs gentilhommières à
tourelles, une existence semi-rustique, semi-bourgeoise, et ne se
hasardant guère hors de chez eux que pour se rendre, le dimanche,
au sermon.
»Hier encore, mon capitaine, j’avais foi, tout le premier, dans la
sincérité de ces apparences. Aujourd’hui, j’ai la certitude, sinon
matérielle, du moins morale, que, d’une extrémité à l’autre de ma
pantière, toute cette bordure de pays, îles et rivages, n’est
qu’une immense terre à fraudeurs. Oui, fraudeurs ils sont, ces
homardiers placides! Fraudeurs, ces métayers et ces pâtres!
Fraudeurs, archi-fraudeurs, ces hobereaux de campagne dont
quelques-uns eurent des ancêtres aux croisades et les lis de France
mariés aux hermines de Bretagne dans leurs écussons! Seulement,
c’est la contrebande érigée en système, d’autant plus redoutable
qu’elle est plus puissamment organisée.
»Et ne m’accusez point, je vous prie, de pousser les choses trop au
noir. J’ai la preuve qu’elle existe, cette organisation, et qu’elle
fonctionne, depuis des années, avec la régularité silencieuse d’une
force occulte, merveilleusement conduite et disciplinée.
»Représentez-vous une société secrète qui aurait toute une
population pour affiliée ou pour complice. Ceux qui n’y entrent
point par intérêt se solidarisent avec elle par peur. Son siège
principal? Un manoir retiré, vaste comme une citadelle, qu’une voie
souterraine, soi-disant comblée, relie, par l’intermédiaire des
îles, à la haute mer, et d’où rayonnent vers les plateaux de
l’intérieur des routes à l’ordinaire peu fréquentées. Son chef? Un
homme insoupçonnable, héritier d’un prestige souverain, porteur
d’un des plus grands noms de l’histoire locale, magistrat rigide et
paternel tout ensemble, très craint et très aimé, né, du reste,
pour commander, et doué, comme pas un, pour se faire obéir; les
muscles d’une magnifique bête de proie et le cerveau d’un dompteur
d'âmes; quelqu’un, enfin, qui avait en lui l’étoffe d’un
conquérant, mais qui, n’ayant pas trouvé les circonstances à sa
taille, est tombé au rôle de bandit. L’association qu’il dirige,
c’est lui qui l’a conçue, au moins sous sa forme actuelle, et c’est
lui qui la maintient, lui qui la fait prospérer.
»Avec une entente quasi géniale des conditions nouvelles exigées
par des temps nouveaux, il a substitué l’action collective à
l’initiative dispersée et tout individuelle des anciens fraudeurs.
La fraude, jusqu’à lui, n’était qu’une aventure que chacun
affrontait à ses risques et périls: il en a fait une entreprise
commerciale, savamment réglée. Plus de pauvres hères guettant au
creux des roches, sous l’embrun, pendant des nuits interminables,
une barque souvent attendue en vain. Surtout, plus de coups
d’escopette échangés avec les malencontreux douaniers. Non: le
travail en commun, pratiqué à la façon d’une honnête industrie,
sans bruit et sans esclandre. On est une «maison» anonyme; on a
ses courtiers à l’étranger; les navires viennent à jour fixe; en un
tour de main les marchandises sont déchargées, emmagasinées dans de
prétendus greniers à fourrages, puis expédiées sur toutes les
directions, en des voitures du modèle le plus neuf, qui sont
censées approvisionner d’engrais marins les paroisses lointaines.
Là sont les dépôts et les comptoirs de vente. Une fois l’an, le
patron de la société les visite, contrôle les opérations faites et
centralise les fonds perçus. Après quoi, dans une assemblée
générale des actionnaires de marque, il distribue à chacun sa
quote-part, au prorata des bénéfices. N’est-ce pas, que la
combinaison est admirable?
»Les douaniers, cependant, attardés aux antiques routines,
continuent de fouiller la côte en quête du fraudeur classique que
l’on surprenait piteusement courbé sous quelque sac de tabac ou
sous quelque barillet de rhum. Et, comme ils n’en découvrent même
plus l’ombre, ils en arrivent tout naturellement à conclure que
c’est fini de la fraude. Tout conspire, du reste, à le leur faire
croire. Des gens, peu suspects de vouloir rendre hommage à leur
zèle, vont geignant d’un ton de Jérémies: «La race des fraudeurs
est morte: les gabelous l’ont tuée!» Tel est cet Omnès, surnommé
Treïd-Noaz. A l’entendre, il est le contrebandier suprême, et, sans
lui, notre office en ce pays aurait perdu toute raison d’être. Le
vrai, c’est qu’il est gagé sous mains à l’effet de jouer ce
personnage. Il est le compère payé pour amuser la galerie, avec
mission de se faire pincer de temps à autre, pour que la duperie
soit plus complète. Il est celui qui se fait arrêter pour que les
autres «travaillent» librement. Mais cela, nos hommes ne le savent
point, et moi-même je l’ignorerais encore, si le hasard ne me l’eût
appris.
»Ainsi s’explique que leur vigilance se soit égarée, tant d’années
durant, sur le plus négligeable des comparses. Un de mes
prédécesseurs, toutefois, semble avoir été sur le point de
démasquer les agissements des gros coupables. Il lui en a coûté la
vie. Le quartier de roc sous lequel a péri le lieutenant des
douanes Mathorel avait bel et bien pour objet de lui clore la
bouche. C’est une méthode de suppression sans fracas, inaugurée par
ces fraudeurs nouveau style. La poudre fait trop de bruit: les
pierres au moins sont muettes. Puis, quelle apparence, avec ce
procédé, qu’il y ait eu meurtre? Un accident tout au plus, une
déplorable catastrophe! Oh! ce sont des maîtres dans l’art de tuer
innocemment!... A quelle sauce vont-ils me manger, moi, Julien Le
Denmat? Je vous laisse le soin de vous en informer, capitaine,
lorsque cette lettre vous sera parvenue par l’entremise du
brigadier Quéméner, à qui j’aurai donné l’ordre de vous la porter
lui-même, à la date du 16 août. C’est, en effet, le 15 que j’ai
rendez-vous avec ces messieurs, un rendez-vous auquel ils ne m’ont
pas convié, mais où je ne serai pas moins fidèle. J’ai décidé d’y
aller seul, sachant, du reste, que je marche à une mort quasi
certaine. J’ai pour cela mes raisons, dont une est qu’en ce pays de
surprises et de chausses-trapes je n’ose plus me fier à personne,
pas même à mes douaniers. J’attaque l’hydre dans son repaire. Si je
succombe dans la lutte, c’est au manoir du Treztêl que vous aurez à
réclamer mon cadavre, car c’est là que la Fraude aux mille têtes a
son centre, là qu’elle a son chef et là qu’est son palladium.
»Adieu, Capitaine, et ne me plaignez point.»