A MA FILLE ANDRÉE

I

Les beaux temps de la fraude maritime!--s’écria l’ex-capitaine des

douanes, Le Denmat, comme nous prenions le frais sur sa terrasse, devant

la mer,--je vous crois, monsieur, que je les ai connus! Je peux même

dire que j’en ai vu l'âge héroïque, et, puisque cela vous intéresse,

tenez, je veux vous conter un épisode dont les moindres détails, pour

des raisons que vous aurez vite fait de comprendre, me sont demeurés

aussi présents que si l’histoire datait d’hier.

Elle remonte pourtant à près d’un demi-siècle. J’ai soixante-treize ans

sonnés aujourd’hui: je n’en avais pas, alors, tout à fait vingt-cinq.

Deux bonnes fortunes venaient de m’échoir à la fois: d’abord, ma

promotion au grade de lieutenant, ensuite ma nomination au poste de

Tréguignec, sur la côte septentrionale de la Bretagne, presque au seuil

de mon bourg natal, puisque je suis originaire de Perros. J’avais

végété, jusqu’à ce moment-là, dans les brigades terriennes, conquérant

un à un mes galons, tantôt sur la frontière suisse, tantôt sur la

frontière belge, et vous devinez, n’est-ce pas? avec quel sentiment

d’aise je retrouvai mon pays... et la mer! J’ai lu quelque part que des

soldats grecs pleurèrent d’émotion en la revoyant, après des mois

d’absence, quoique ce ne fût point celle qui baignait les rivages de

leur patrie. Il en alla pareillement de moi, lorsque, parvenu à

l’extrême bordure du haut plateau trégorrois, je découvris brusquement

l’immense ceinture d’eau bleue déroulée à perte de vue sur le fond du

ciel.

C’était--je me le rappelle--un 12 juillet, par un de ces jolis matins

d’été où la lumière frissonne délicatement sur les choses et leur

communique je ne sais quelle grâce virginale, quel mystérieux

enchantement. L'âpre terroir de Tréguignec lui-même m’en parut comme

égayé, et ce fut le cœur en fête que je descendis le raidillon

caillouteux qui, entre des haies d’ajoncs et quelques maigres bouquets

de pins, dévale jusqu’au village.

Vous les connaissez, ces villages de l'_armor_ trégorrois: ils se

ressemblent tous. Une seule rue, avec, d’un côté, une rangée de maisons

basses orientées vers le large, et, de l’autre côté, la grève, jonchée

d’énormes troupeaux de roches ou pavée d’une mosaïque de galets: tel est

le type à peu près uniforme de tous les petits ports de cette région; et

Tréguignec est fait sur le modèle de ses voisins. Mais, par exemple, ce

que vous chercheriez vainement ailleurs, c’est le prodigieux chapelet

d'îles qui s’est comme égrené le long de cette côte. Où que vous portiez

le regard, dans la direction du nord, de l’est et du ponant, ce ne sont

que dures silhouettes granitiques éparses sur le miroir des eaux.

D’aucunes, comme la grande croupe chauve de Tomé, semblent des

promontoires détachés, d’hier à peine, du continent dont ils ne sont

proprement séparés qu’à mer haute. D’autres, comme Bruk, Groaguez,

Saint-Gildas, Enès-Kreïz, s’échelonnent parallèlement au littoral, ainsi

qu’un brise-lames gigantesque où les pires colères de la Manche se

heurtent et se viennent user. Un troisième groupe, enfin,--celui des

Sept-Iles,--s’aventure hardiment au large et semble un chœur de cétacés

préhistoriques se jouant à fleur d’horizon.

Quand, des landes qui surplombent les toits de Tréguignec, je promenai

pour la première fois sur ce spectacle mes yeux de douanier, mes yeux

professionnels, habitués à scruter la physionomie des paysages à l’égal

de celle des gens, je ne pus me défendre de comparer cette suite

d’archipels aux pierres de quelque gué monstrueux, et laissai échapper

cette exclamation qui ne s’adressait pas uniquement à la beauté du site:

--Sapristi! Quelle contrée merveilleusement aménagée pour la fraude!

--Oui, mais la race des fraudeurs est morte, fit une voix, sur ma

gauche, dans un des champs qui bordaient la route.

Je me retournai, un peu surpris de la riposte. L’homme qui l’avait

lancée se montra sur le talus. C’était un robuste gaillard à la face

broussailleuse et, à en juger par son accoutrement, un pêcheur.

--Salut! dit-il en touchant de la main son béret.

Et déjà il commençait à s’excuser de «la liberté grande». Je

l’interrompis:

--Il n’y a pas d’offense. Au contraire. Vous pouvez même me rendre un

service. Dans quelle partie du village, s’il vous plaît, se trouve le

corps de garde des douanes?

--Foi de Dieu! répondit-il, je vais par là, et vous conduirai jusqu’à la

porte, si vous voulez bien.

Il sauta lestement de son talus et nous nous mîmes à cheminer côte à

côte.

--Gageons que vous êtes le nouveau lieutenant, reprit-il dès les

premiers pas.

--En effet. Et vous, vous êtes marin, sans doute, de votre état?

--Heu! murmura-t-il avec un hochement de tête, je suis surtout un pauvre

diable. Tous les métiers et pas un gagne-pain. Voyez-vous, dans ce

pays-ci, il n’y a plus rien à faire qu’à misérer. Et, sauf votre

respect, c’est vous, les douaniers, qui vous êtes abattus sur lui comme

une malédiction. Droit de fraude, droit d’épave, vous nous avez tout

enlevé. Si du moins le gouvernement nous faisait des rentes comme à

vous! Car c’est un argent facilement gagné que le vôtre. Flâner le long

des grèves, en fumant des pipes, lézarder à plat ventre dans le gazon,

sous les étoiles, si le temps est clair, et, s’il pleut ou s’il

fraîchit, dormir, les pieds au chaud, dans le varech séché des huttes de

guet, ça n’est pourtant pas si malin, avouez-le.

--N’empêche qu’on y laisse souvent sa peau, répliquai-je.

--Oui, des rhumatismes! Des maladies de nobles!...

--A moins que ce ne soient les coups de fusil qu’on vous tire de

derrière les roches, dans le dos. La chose arrive, n’est-il pas vrai,

mon garçon?

Il haussa les épaules et ricana d’un ton gouailleur qui n’allait pas

sans quelque amertume:

--Ces fusils-là, ouais! il y a belle lurette qu’ils ne partent plus. La

race est morte, vous dis-je, de ceux qui les maniaient. On est devenu

sage, par ici, depuis que vous et vos consorts vous y êtes devenus si

nombreux. Nos pères avaient voué une chapelle à Notre-Dame de la Fraude;

nous autres, nous avons été assez lâches pour la laisser démolir, et, la

statue même de la sainte, il est probable qu’on en aurait fait du bois à

feu, si le maître du Treztêl, par pitié, ne l’eût recueillie...

--Notre-Dame de la Fraude!... Qu’est-ce que vous me chantez là?

--C’est juste. J’oublie que vous débarquez à la minute dans nos

parages... Vous demanderez à votre brigadier de vous expliquer ça.

Nous avions, en effet, atteint le corps de garde, situé à l’orée du

village, où sa façade, badigeonnée de chaux, éclatait d’une blancheur

vive dans le gris un peu triste des deux auberges dont il était flanqué.

Je remerciai mon guide et nous nous quittâmes.

J’appris, peu d’instants plus tard, que le personnage en compagnie

duquel je venais de faire mon entrée à Tréguignec avait subi quatre

condamnations pour contrebande. Ce début, comme vous voyez, ne manquait

pas d’un certain piquant.

Le sang de la sirène · 第 24 / 49 题