VIII

Plus d’une semaine s’est passée depuis l’événement. Les caprices du ciel

occidental ont donné tort aux prévisions optimistes du syndic: les vents

ont tourné au suroît, le temps s’est mis à la pluie. Des troupeaux de

nuées grises, aux pis lourds, se lèvent avec l’aube, des lointains de la

mer. Et ce sont des journées tristes, humides, les jours sans lumière et

sans vie des commencements d’hiver en Bretagne. Je vais quelquefois,

l’après-midi, chez des conteuses qu’on m’a signalées. Des vieilles, pour

la plupart, de manières accueillantes et fines. Elles m’offrent du lait

fermenté, des galettes, me font asseoir en face de l'âtre, devant un

feu de bouse desséchée qui braisille sans flamme, et, tout en cardant de

la laine, me débitent d’une voix douce, au bruit grinçant des peignes de

fer, de lamentables récits, des histoires d’intersignes, de morts

étranges, de naufrages, lugubres à faire frissonner.

Une d’elles, la vieille Tual, que tout le monde appelle «marraine»,

habite au hameau de Saint-Guennolé, sur un haut promontoire farouche

qu’enveloppent, ces temps-ci, d’une perpétuelle fumée d’eau les embruns

fouettés du Fromveur.

Je ne m’y rends jamais sans apercevoir, campée debout à l’extrême pointe

de la falaise, une noire silhouette d’homme, pareille à quelque

gigantesque cormoran, les pans de la veste battant comme des ailes

toutes prêtes à s’envoler.

Il m’intrigue à la fin, ce mystérieux personnage, montant je ne sais

quelle faction solitaire devant l’abîme. J’ai résolu d’en avoir le cœur

net, et, par un sentier glissant, je m’aventure jusqu’à lui. Les coudes

en l’air, les mains placées en abat-jour au-dessus des yeux, il fouille

d’un regard obstiné la morne étendue mouvante. Il ne m’a pas entendu

venir, absorbé qu’il est dans sa contemplation, et aussi à cause des

grands fracas sourds du ressac contre l’énorme paroi de pierre.

--Pardon, brave homme...

Il se retourne tout d’une pièce, me dévisage, les sourcils froncés,

puis, soulevant son large feutre:

--Faites excuse, dit-il. Vous êtes le monsieur de l’église, n’est-ce

pas? Je ne pouvais guère m’attendre à vous rencontrer ici: les îliens

eux-mêmes se risquent rarement sur le sommet du Veilgoz.

Moi non plus je ne m’attendais pas à me trouver en présence du vieux

Morvarc’h, et j’en demeure d’abord quelque peu décontenancé. Nous nous

touchons la main, tristement. Je ne l’ai pas revu depuis la catastrophe.

Rien de changé en lui. C’est la même physionomie sèche et grave, la même

majesté tranquille. Je lui demande des nouvelles de Marie-Ange; il me

répond d’un ton calme:

--Je pense qu’elle va aussi bien que possible, quoique les femmes, vous

savez... Le recteur va tous les jours lui faire visite. En de telles

occurrences, il n’y a que la religion...

--Et vous, Paôl-Vraz?

--Moi, vous voyez, je guette... Je guette le corps de mon fils.

Il s’exprime d’une voix lente, en son breton scandé d’Ouessantin. Aucune

émotion ne fait trembler ses lèvres minces, toutes jaunes du jus de la

chique. Il me montre du doigt une des stries blanches qui zèbrent de

leur teinte plus claire les grisailles du sombre Océan.

--C’est par cette route que le flot le ramènera, s’il doit revenir...

Quiconque se noie dans le chenal du Four atterrit nécessairement à la

grève de Veilgoz.

Elle est là sous nos pieds, cette grève, à soixante-dix mètres de

profondeur. On n’y peut accéder qu’en barque et, lorsqu’un cadavre s’y

échoue, il faut le hisser à l’aide d’une corde; trop mûr, il se dépèce

aux aspérités de la falaise, membre à membre.

--Voilà huit jours, ajoute le vieux Morvarc’h, que je viens me poster

ici, à chaque marée, et demain encore, je viendrai... Mais, passé

demain, plus d’espoir. Il ne restera plus qu’à faire une croix de cire

pour le proella!

Il est retombé à son immobilité de sentinelle funèbre, les yeux au loin.

Nous causons de lui chez les Tual; «marraine» dit:

--Paôl-Vraz!... Il se débrouille aussi bien dans la marche des courants

que nous autres dans la direction des chemins de l'île. C’est de race,

chez ces Morvarc’h. Ils ont l'œil qui perce la brume, l'œil qui pénètre

jusqu’au cœur des eaux. Que voulez-vous? C’est un don. Mais ils le

paient, les infortunés!... Paôl-Vraz a eu quatre fils, quatre joyaux!

L’aîné a déserté aux Amériques, je ne sais où; deux autres dorment

quelque part, sous les herbes des colonies. Et voilà Jean!... Dieu fasse

que celui-là, du moins, le cimetière ait sa dépouille!... A supposer que

les Morganes... suffit!

Il n’est bruit dans Ouessant que de cette mort, mais on se cache pour

en parler. Ce sont des chuchotements de lèvre à oreille, des

demi-confidences, des discussions aussi entre marins, dans les cabarets,

devant les comptoirs, avec de soudains éclats de voix brusquement

réprimés. Il m’arrive de surprendre des bouts de phrase:

--Tu admets qu’on se laisse glisser comme ça? Allons donc!

--Alors, tu crois aux Morganes, toi?

--Puisque le mousse cependant les a vues... oui, vues!... Et ces rires,

hein! ces rires, sur la mer?...

La légende est déjà dans l'œuf. Couvée lentement, au cours des longs

soirs désœuvrés de l’hiver, elle planera, l’été prochain, sur toute

l'île; et ceux qui, dans les saisons futures, viendront étudier après

moi le folklore d’Ouessant, recueilleront sur le trépas de Jean

Morvarc’h bien des affirmations singulières, bien des détails

insoupçonnés.

Le sang de la sirène · 第 21 / 49 题