Plus d’une semaine s’est passée depuis l’événement. Les caprices du ciel
occidental ont donné tort aux prévisions optimistes du syndic: les vents
ont tourné au suroît, le temps s’est mis à la pluie. Des troupeaux de
nuées grises, aux pis lourds, se lèvent avec l’aube, des lointains de la
mer. Et ce sont des journées tristes, humides, les jours sans lumière et
sans vie des commencements d’hiver en Bretagne. Je vais quelquefois,
l’après-midi, chez des conteuses qu’on m’a signalées. Des vieilles, pour
la plupart, de manières accueillantes et fines. Elles m’offrent du lait
fermenté, des galettes, me font asseoir en face de l'âtre, devant un
feu de bouse desséchée qui braisille sans flamme, et, tout en cardant de
la laine, me débitent d’une voix douce, au bruit grinçant des peignes de
fer, de lamentables récits, des histoires d’intersignes, de morts
étranges, de naufrages, lugubres à faire frissonner.
Une d’elles, la vieille Tual, que tout le monde appelle «marraine»,
habite au hameau de Saint-Guennolé, sur un haut promontoire farouche
qu’enveloppent, ces temps-ci, d’une perpétuelle fumée d’eau les embruns
fouettés du Fromveur.
Je ne m’y rends jamais sans apercevoir, campée debout à l’extrême pointe
de la falaise, une noire silhouette d’homme, pareille à quelque
gigantesque cormoran, les pans de la veste battant comme des ailes
toutes prêtes à s’envoler.
Il m’intrigue à la fin, ce mystérieux personnage, montant je ne sais
quelle faction solitaire devant l’abîme. J’ai résolu d’en avoir le cœur
net, et, par un sentier glissant, je m’aventure jusqu’à lui. Les coudes
en l’air, les mains placées en abat-jour au-dessus des yeux, il fouille
d’un regard obstiné la morne étendue mouvante. Il ne m’a pas entendu
venir, absorbé qu’il est dans sa contemplation, et aussi à cause des
grands fracas sourds du ressac contre l’énorme paroi de pierre.
--Pardon, brave homme...
Il se retourne tout d’une pièce, me dévisage, les sourcils froncés,
puis, soulevant son large feutre:
--Faites excuse, dit-il. Vous êtes le monsieur de l’église, n’est-ce
pas? Je ne pouvais guère m’attendre à vous rencontrer ici: les îliens
eux-mêmes se risquent rarement sur le sommet du Veilgoz.
Moi non plus je ne m’attendais pas à me trouver en présence du vieux
Morvarc’h, et j’en demeure d’abord quelque peu décontenancé. Nous nous
touchons la main, tristement. Je ne l’ai pas revu depuis la catastrophe.
Rien de changé en lui. C’est la même physionomie sèche et grave, la même
majesté tranquille. Je lui demande des nouvelles de Marie-Ange; il me
répond d’un ton calme:
--Je pense qu’elle va aussi bien que possible, quoique les femmes, vous
savez... Le recteur va tous les jours lui faire visite. En de telles
occurrences, il n’y a que la religion...
--Et vous, Paôl-Vraz?
--Moi, vous voyez, je guette... Je guette le corps de mon fils.
Il s’exprime d’une voix lente, en son breton scandé d’Ouessantin. Aucune
émotion ne fait trembler ses lèvres minces, toutes jaunes du jus de la
chique. Il me montre du doigt une des stries blanches qui zèbrent de
leur teinte plus claire les grisailles du sombre Océan.
--C’est par cette route que le flot le ramènera, s’il doit revenir...
Quiconque se noie dans le chenal du Four atterrit nécessairement à la
grève de Veilgoz.
Elle est là sous nos pieds, cette grève, à soixante-dix mètres de
profondeur. On n’y peut accéder qu’en barque et, lorsqu’un cadavre s’y
échoue, il faut le hisser à l’aide d’une corde; trop mûr, il se dépèce
aux aspérités de la falaise, membre à membre.
--Voilà huit jours, ajoute le vieux Morvarc’h, que je viens me poster
ici, à chaque marée, et demain encore, je viendrai... Mais, passé
demain, plus d’espoir. Il ne restera plus qu’à faire une croix de cire
pour le proella!
Il est retombé à son immobilité de sentinelle funèbre, les yeux au loin.
Nous causons de lui chez les Tual; «marraine» dit:
--Paôl-Vraz!... Il se débrouille aussi bien dans la marche des courants
que nous autres dans la direction des chemins de l'île. C’est de race,
chez ces Morvarc’h. Ils ont l'œil qui perce la brume, l'œil qui pénètre
jusqu’au cœur des eaux. Que voulez-vous? C’est un don. Mais ils le
paient, les infortunés!... Paôl-Vraz a eu quatre fils, quatre joyaux!
L’aîné a déserté aux Amériques, je ne sais où; deux autres dorment
quelque part, sous les herbes des colonies. Et voilà Jean!... Dieu fasse
que celui-là, du moins, le cimetière ait sa dépouille!... A supposer que
les Morganes... suffit!
Il n’est bruit dans Ouessant que de cette mort, mais on se cache pour
en parler. Ce sont des chuchotements de lèvre à oreille, des
demi-confidences, des discussions aussi entre marins, dans les cabarets,
devant les comptoirs, avec de soudains éclats de voix brusquement
réprimés. Il m’arrive de surprendre des bouts de phrase:
--Tu admets qu’on se laisse glisser comme ça? Allons donc!
--Alors, tu crois aux Morganes, toi?
--Puisque le mousse cependant les a vues... oui, vues!... Et ces rires,
hein! ces rires, sur la mer?...
La légende est déjà dans l'œuf. Couvée lentement, au cours des longs
soirs désœuvrés de l’hiver, elle planera, l’été prochain, sur toute
l'île; et ceux qui, dans les saisons futures, viendront étudier après
moi le folklore d’Ouessant, recueilleront sur le trépas de Jean
Morvarc’h bien des affirmations singulières, bien des détails
insoupçonnés.