Je mets ce livre sous vos auspices, madame, d’abord parce qu’il ne
saurait y en avoir pour lui de plus favorables, ensuite, parce que j’ai
toutes raisons de croire que votre sympathie lui est d’avance assurée.
Il évoque, en effet, des paysages qui vous sont chers à plus d’un titre,
et des âmes qui, pour humbles qu’elles puissent être, vous ont toujours
paru mériter, par une sorte de noblesse native, qu’on s’y intéressât.
Elles vous sont presque aussi familières qu’à moi-même, ces Bretonnes de
la mer ou de la montagne, dont j’ai tâché de peindre en ces pages la
grâce mélancolique et le charme voilé. Vous les coudoyez, chaque été, le
long des grèves éclatantes ou dans les étroits chemins ombreux, autour
de l’oasis d’enchantement qu’un signe de vous a fait surgir des dunes
embroussaillées de Beg-Meil. Les vieux manoirs, d’aspect historique, où
elles songent leur vie plutôt qu’elles ne la vivent, ont pour vous un
attrait mystérieux. Volontiers vous en passez le seuil; volontiers, par
les chauds après-midi de juillet ou d’août, vous vous y attardez dans le
clair-obscur de la cuisine profonde qui mire les feuillages du dehors
aux battants de ses meubles cirés et garde, en sa pénombre quasi
souterraine, je ne sais quelle troublante odeur d’autrefois. On vous y
accueille comme une «dame» des légendes, comme une fée. Quoi de plus
naturel, en un pays que les fées n’ont point abandonné, où les yeux de
Viviane sont restés ouverts dans l’eau des sources, où la blonde
chevelure de Morgane ondule aussi radieuse que jamais sur la mer qu’elle
embaume!... Et les esprits ne vous sont pas moins hospitaliers que les
demeures. Ils vous sentent confusément de leur parenté. Ne
communiez-vous pas dans le culte du rêve avec cette race de rêveurs? La
langue même, cette énigmatique langue bretonne, vieille comme les âges,
n’est point entre eux et vous un obstacle. Vous en avez appris les mots
essentiels, les doux vocables d’humanité qui seuls importent à ces cœurs
affamés de tendresse. Un de leurs proverbes dit: «Plus vaut une poignée
d’affection qu’une boisselée d’or.» Parce que vous êtes allée à eux,
l’incantation d’amour aux lèvres, ils se sont révélés à vous.
Vous pouvez ainsi rendre témoignage en faveur de l'âme celtique, trop
méconnue. Vous savez, pour l’avoir respirée, quelle merveilleuse fleur
d’idéalisme persiste à s’épanouir en elle. Et vous savez aussi qu’elles
ne sont point une pure fiction de littérateurs, ces filles des rivages
cimmériens, qui hantaient le souvenir de Renan jusque sur les marches de
l’Acropole et dont il comparaît les yeux aux vertes fontaines de leur
pays, où, «sur des fonds d’herbes ondulées, se mire le ciel». Il n’est
pas une vallée de Cornouailles, pas un repli des monts d’Arrée, pas un
estuaire du Trégor qui ne recèle quelqu’un de ces types secrets et
suaves, quelqu’un de ces miracles ignorés. Mais,--vous l’avez constaté
vous-même,--c’est dans les îles, égrenées au large des côtes, qu’il en
faut chercher les exemplaires les plus accomplis. Cela se conçoit sans
peine. Ces îles sont comme des terres cloîtrées,--pauvres, d’ailleurs,
et d’une médiocre séduction. L’étranger n’y pénètre guère et leurs
habitants, par contre, s’en évadent peu, de sorte que la race s’y
maintient dans toute son intégrité. C’est un usage consacré, presque une
règle religieuse, de ne s’y marier qu’entre soi. L’homme qui s’irait
choisir une compagne au dehors commettrait une forfaiture. La
consanguinité des unions, si elle altère parfois la sève familiale,
parfois aussi l’enrichit et l’affine. Dans ces petites communautés
insulaires, où la vie est simple, rude et saine, elle aboutit souvent,
chez les femmes surtout, à d’admirables réussites d’élégance naturelle
et de distinction sans apprêt. Vous en avez contemplé plus d’une,
madame, de ces graves et sveltes patriciennes de la mer. Il rayonne de
leur regard, de leur sourire, du rythme tout instinctif de leurs
mouvements, un charme dont elles n’ont pas conscience, mais auquel leur
entourage même ne laisse pas d’être sensible. Parce qu’il a la mémoire
encore imprégnée des mythes de l'ère primitive, il voit en ces créatures
privilégiées les arrière-nièces de quelque antique Vénus marine et se
persuade que la magie des Sirènes a passé dans leur sang.
Au fond, il n’a peut-être pas si tort. La mer est pour beaucoup dans la
perfection de ces êtres rares. Elle ne sert pas seulement d’un cadre
magnifique à l’harmonie de leurs formes. Elle les modèle, en quelque
mesure, à son image, teinte leurs prunelles de la nuance changeante de
ses eaux, fait courir son azur dans leurs veines, communique à leur
chair la transparence de ses nacres frémissantes, répand enfin sur toute
leur personne un peu de sa grâce, de sa poésie, de son mystère, et, pour
tout dire, de sa beauté. Joignez que, pour achever de légitimer la
croyance populaire, elle ne se prive pas de leur faire cruellement
expier ses dons. Elle ne leur permet le plus souvent qu’une royauté
précaire, des amours inquiètes, un destin traversé des pires
catastrophes. Il n’est que trop vrai, le tragique symbole d’une grande
Némésis ancestrale s’acharnant sur des clans entiers de marins! Elle a
nom la mer, cette Némésis. C’est elle la Sirène éternelle, nourrice et
meurtrière des races, source de tant de voluptés et de tant de larmes,
sans cesse maudite, indéfectiblement aimée.
La mer!... Vous ne vous étonnerez ni ne vous plaindrez, madame, de la
trouver presque à tous les feuillets et, pour ainsi parler, à tous les
tournants de ce livre. C’est, ou peu s’en faut, la même qui, à Beg-Meil,
berce vos rêveries à son murmure, la même encore qui vous sourit et vous
chante la bienvenue, lorsque vous voyagez en Trégor. Je ne me flatte
point d’avoir rendu ses prestiges. Je les subis depuis trop longtemps et
j’en ai une impression trop profonde, pour ne savoir pas que tout verbe
est pauvre et toute peinture misérable, en comparaison. Dussé-je
pourtant être taxé de naïveté, je ne veux pas me refuser la satisfaction
de rappeler ici le mot que M. Gaston Deschamps, dans une de ses
chroniques, dit avoir recueilli des lèvres d’une des mondaines qui
lisent, au lendemain de la publication du SANG DE LA SIRÈNE dans la
_Revue de Paris_: «Cet homme, déclarait-elle, a le sens de la mer.»
La mondaine, madame, ce n’était pas vous. Mais, ce qu’elle a pu dire,
j’en aurais vraiment quelque orgueil si, à votre tour,--après avoir
refermé ces pages et revu en imagination les paysages de mer qu’elles
évoquent,--vous le pouviez penser.