Elles n'ont pas cessé de résonner dans ma mémoire, ainsi qu'une suprême
invite, ces paroles, les dernières qu'Elle m'eût adressées, à
Saint-Brelade, quand je les ai quittés.
Il y a de cela un an juste, jour pour jour, et je suis venue les voir
aujourd'hui.
Arrivée à Bruxelles pour eux et rien que pour eux, j'y ai visité toutes
les stations de leur calvaire. D'abord, très haut dans la rue Royale, au
delà de la colonne du Congrès, au nº 103, sur la droite, cet hôtel
Mengelle, leur première étape après la fuite. Au début de la même rue,
sur la place Royale, l'hôtel de Bellevue, où elle s'est fait amener de
Paris, presque mourante déjà, avant les dernières semaines passées à
Jersey, et dont les fenêtres de façade donnent sur l'église
Saint-Jacques en laquelle son cercueil a été béni. Un peu plus loin,
allant du Parc Royal au Parc Léopold, la rue Montoyer, une belle rue
aristocratique et tranquille, aux maisons blanches et aux portes
cochères fermées. Tout au bout, les dépendances d'une gare: des murs en
briques noircies par la fumée, des palissades de bois, un passage à
niveau de chemin de fer. Un peu avant d'y atteindre, à droite, le nº 79,
où ils ont passé les derniers mois de leur vie, où Elle est morte, et où
son cadavre à Lui a été ramené, couvert de sang. Une façade blanche, une
porte cochère, quatre fenêtres de rez-de-chaussée, et deux autres étages
à cinq fenêtres chacun.
Rue d'Arlon, rue du Parnasse, rue Caroly, rue de Dublin, rue de la Paix,
chaussée d'Ixelles: c'est l'itinéraire qu'a suivi le cortège du suicidé.
La route traverse de tristes paysages de banlieue. Des maisons de plus
en plus clairsemées, les unes vieilles, basses et noires, les autres à
peine construites, tout en briques, en fer et en verre. Des terrains à
bâtir, des carrés rougeâtres de terre argileuse fraîchement remuée, des
plants de culture maraîchère, des prés où paissent des moutons, et,
de-ci de-là, des hangars de marchands de tombes et des serres
d'horticulteurs pour couronnes mortuaires.
Une petite place ronde: voici l'entrée du cimetière. Je quitte la
voiture, portant dans mes bras le buisson de marguerites que je leur
apporte de Royat, poussé en bonne terre de France. Une courte avenue me
mène à un rond-point, d'où rayonnent cinq autres avenues, précédées
chacune de deux grands cyprès en forme de cônes.
Laquelle prendre? On me montre la troisième, juste en face. Elle est
plantée de jeunes acacias, et entièrement garnie de tombes des deux
cotés. Elle se termine, au bout d'une centaine de mètres, à un petit
carrefour formé par l'entre-croisement de la 10e avenue, qui longe, à
gauche, le mur du cimetière, et de l'allée nº 6, qui descend vers la
droite. La dernière tombe, à gauche, au coin, est la leur.
Bien simple, la pauvre tombe. Un soubassement précédé, en avant, de deux
marches, une pierre tombale inclinée, et, à son sommet, une colonne
brisée. Le tout en pierre grise, blanchâtre.
Une grille basse, à glands dorés, entoure le caveau et les deux petits
espaces laissés libres de chaque côté. Elle n'a pas plus de cinq mètres
en longueur sur trois à quatre en profondeur. Plus de cinquante
couronnes y pendent, la plupart en feuilles de zinc ou en perles de
verre, envoyées par les Comités révisionnistes. Parmi elles, quelques
minces couronnes en plâtre, offertes par des pauvres et aussi quelques
fleurs desséchées.
La grille est précédée d'une bande de terre large d'un mètre, où
poussent des pensées et des myosotis. Au fond, des cyprès dressent leur
silhouette sombre et à droite, tout au coin, s'élève un sapin nain.
Dans l'intérieur de l'enclos, des rosiers vont bientôt fleurir. À
droite, à un mètre et demi de la tombe, on a laissé debout le lilas qui
a été témoin du suicide. La place où le général s'était assis, sur la
bordure du soubassement, se trouve à peu près à la hauteur de
l'avant-dernière ligne de l'inscription gravée sur la pierre tombale.
Cette inscription, je n'ai pu d'abord la distinguer, car un grand
bouquet de marguerites, lié avec des rubans tricolores, se trouvait jeté
là et la couvrait. J'avais déposé mes marguerites au pied du tombeau, je
m'étais agenouillée sur le bord du chemin et, le cœur gonflé d'une
douleur sans nom qui ne voulait pas éclater en larmes, j'ai prié. Puis,
j'ai fixé longuement jusqu'aux moindres détails de ce que j'avais devant
moi, afin de ne l'oublier jamais.
Des pas approchaient, des gens venaient vers moi. Je me suis relevée et
me suis mise à marcher à travers le cimetière. Du petit carrefour voisin
de la tombe, j'ai contemplé la campagne, les vertes prairies pleines de
troupeaux et, plus loin, la fraîche verdure printanière du bois de la
Cambre. Le site était si champêtre et le petit cimetière si blanc, si
propre, que l'aspect en était presque gai. Le soleil semait des
étincelles sur la dorure des croix et sur le poli des granits.
Je revins vers leur sépulture pour lui jeter un dernier regard. On
venait d'y toucher. Mes marguerites étaient maintenant dans l'intérieur
de l'enclos et le bouquet jeté sur la pierre tombale en avait été
retiré. J'ai pu alors la lire, scintillante sous le soleil, l'épitaphe
qui clôt l'histoire des deux amants:
MARGUERITE
19 DÉCEMBRE 1855
16 JUILLET 1891
À BIENTÔT!
GEORGES
29 AVRIL 1837
30 SEPTEMBRE 1891
AI-JE BIEN PU VIVRE DEUX MOIS ET DEMI SANS TOI?