221.--_Lundi 3 août._

Le Général m'a écrit:

«Bruxelles, 79, rue Montoyer.

»Samedi 1er août.

»C'est bien vrai, ma pauvre bonne Meunière, elle n'est plus, cette

créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai

eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul, et au

moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de

Paris me faisait croire qu'elle était sauvée.

»Heureusement, la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir.

Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la

veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop attristée

si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour longtemps,

je l'espère.

»Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je le

garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est d'aller toutes

les après-midi au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé

moi-même, sur son cercueil, le charmant bouquet de petites marguerites

que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom.

»Je lui fais, en ce moment, construire un caveau où elle reposera en

paix au milieu des fleurs qu'elle aimait tant, et où elle m'attendra...

Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on

ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur

et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon

pays. Aussi, j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je

pars, personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs, je ne vis plus

que matériellement; je suis un corps sans âme.

»Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne Meunière. Parlez-moi d'Elle,

cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus

heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.

»J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur, et,

pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse du

plus profond de mon cœur.

»Gral BOULANGER.

»Écrivez-moi toujours à la même adresse.

* * *

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 133 / 146 题