Saint-Brelade

202

_Vendredi 27 mars_.--_Samedi 25 avril 1891_.

À neuf heures du soir, j'ai pris le train de Paris et, le lendemain

jeudi, à onze heures et demie du matin, celui de Bretagne. À Rennes,

ayant une grande heure à moi, j'ai fait un tour en ville. Je n'ai pas

tardé à remarquer que j'étais suivie par une sorte de grand escogriffe,

enveloppé dans un ulster et flanqué d'un gros dogue. Je n'en ai pas

moins continué ma promenade, en m'informant, de droite et de gauche, de

la maison où le général Boulanger était né. On n'a pas su me renseigner

exactement. J'ai dû repartir avec le regret de n'avoir pas eu plus de

temps à m'en enquérir: je l'aurais bien retrouvée, si toutefois elle est

encore debout.

À onze heures du soir, j'étais à Saint-Malo. L'omnibus m'a conduite au

port. Je suis descendue, on a déposé mes bagages près de moi et voilà

l'omnibus reparti, me laissant toute seule dans la nuit noire. Agréable

sensation! J'ai beau chercher des yeux le bateau auquel j'avais demandé

à être menée, impossible de ne rien distinguer à travers l'obscurité, si

ce n'est, de-ci de-là, quelques lanternes lointaines et, à mes pieds, un

clapotis sinistre m'apprenant que je suis au bord d'un bassin. Pour

comble d'effroi, un grognement rauque se fait entendre à deux pas de

moi: Dieu du ciel, c'est le grand escogriffe de tout à l'heure avec son

dogue! La terreur me saisit, je pousse un cri et je me mets à courir,

butant à chaque pas contre des cordages et poursuivie par les aboiements

furieux du chien.

Je me serais immanquablement noyée dans quelque bassin, si deux

douaniers n'avaient surgi juste à temps pour me recevoir dans leurs

bras. J'étais si effrayée qu'il m'a fallu un bon moment avant de pouvoir

leur expliquer ce que je voulais. Ils m'ont assurée que le bateau était

là, à l'ancre: si je ne l'avais pas aperçu, c'est qu'étant à marée

basse, il se trouvait au-dessous du niveau du quai. Ils m'ont ramenée

vers l'endroit d'où je m'étais enfuie: l'escogriffe avait disparu, mais

les bagages, grâce à Dieu, étaient restés en place. Ils ont donné un

coup de sifflet strident. Un matelot est apparu, comme s'il sortait du

bassin. Il a pris mes bagages et je n'ai eu qu'à le suivre, sur

l'échelle qu'il s'est mis à redescendre, pour parvenir au bateau.

Au petit jour, le temps s'est gâté, une bourrasque s'est élevée,

accompagnée d'une violente giboulée. Cela promettait une jolie

traversée. Elle a été, en effet, aussi mauvaise que possible.

Dix heures du matin. Enfin, le bateau s'engage dans les eaux calmes du

port de Saint-Hélier, suivi, à courte distance, d'un autre vapeur, sous

pavillon anglais. Aussitôt la passerelle jetée, je me hâte de quitter

cette coque de noix où j'ai été si affreusement secouée cinq heures

durant. Horreur! La terre ferme elle-même, sous mon pied mal assuré,

continue le tangage et le roulis du bateau!

J'aperçois le tilbury du général, amené pour prendre mes bagages, et en

même temps je vois venir vers moi les deux grands carrossiers bruns

attelés au landau fermé et vide. Je monte dans la voiture qui repart

aussitôt vers l'autre extrémité du port. Je me demande ce qu'elle va y

chercher: mais déjà je me trouve en face du bateau anglais que nous

avions devancé tout à l'heure. Au même instant, sur la passerelle qu'on

vient de jeter, apparaît le général...

Mais il n'est pas seul. À son bras se traîne un pauvre être courbé, un

spectre de femme drapé dans un grand manteau de fourrure d'où

s'échappent des falbalas fripés. Mon regard hésite... La voilà qui lève

un peu la tête, montrant un visage livide et décharné. Est-ce possible,

grand Dieu?... Jésus, Marie! Ce cadavre vivant, c'est Elle!

Je les regardais s'approcher, terrifiée comme si je voyais Lazare sortir

de son tombeau. Je n'avais cessé de trembler, pendant tout le voyage, en

songeant à l'état où je la trouverais. Mais jamais, en mettant les

choses au pire, je n'aurais pu concevoir qu'il soit réalisable de

changer d'une façon si affreuse, tout en gardant encore un reste de

vie.

Je ne sais où j'ai trouvé la force de les embrasser, de leur dire

quelques mots de bienvenue, quand ils sont montés dans la voiture. Nous

roulions maintenant vers Saint-Brelade. Mes regards ne pouvaient se

détacher d'Elle, de cette pauvre figure méconnaissable, amaigrie au delà

de toute expression, de ces joues creuses, de ces lèvres réduites à rien

qui laissaient apercevoir de longues dents jaunes et déchaussées. Elle

me fixait de ses yeux caves, démesurément agrandis par le rapetissement

de la face, et brûlants de fièvre.

«Vous paraissez émue, me dit-elle. Sans doute que vous me trouvez bien

changée?»

Je fis un effort surhumain pour ne pas éclater en larmes, et je lui

répondis:

«Comment n'aurais-je pas de l'émotion: vous revoir, vous retrouver tous

deux, après une année entière passée loin de vous!... Vivre enfin cet

instant de bonheur que je voyais constamment fuir devant moi et que tout

à l'heure encore, pendant cette traversée maudite où j'ai souffert mille

morts, je désespérais d'atteindre!... Je vois avec peine que votre

traversée n'a pas été meilleure, car nous sommes trois ici à avoir bien

mauvaise mine.»

«C'est vrai, fit-elle, nous avons beaucoup souffert de la mer. Le

général, qui la craint tant, avait cependant retardé notre départ d'un

jour parce que les dépêches la représentaient comme mauvaise... Nous

n'avons rien perdu pour attendre et nous avons été horriblement malades

tous deux.»

Là-dessus, elle se mit à me raconter tout ce voyage de Paris, qu'elle

avait entrepris en février parce qu'elle avait donné congé pour son

appartement de la rue de Berry et qu'elle voulait s'occuper elle-même de

l'emballage de tout le mobilier. Mais elle n'avait rien pu faire, car,

dès son arrivée, elle était tombée malade d'une dangereuse pleurésie,

qui l'avait clouée au lit à l'Hôtel Continental. Comme elle me l'avait

écrit, il s'était passé là quelques journées atroces, le général affolé

étant déjà sur le point d'accourir à Paris et elle-même éprouvant un

désespoir sans nom à la pensée de tout ce qui pouvait survenir... Enfin,

grâce aux pointes de feu qu'on lui avait faites, elle avait pu partir,

le 26 février au soir, et rejoindre le général à Bruxelles...

Elle parlait d'une voix faible, mais toujours encore argentine: le

timbre d'autrefois n'était qu'à peine voilé. En revanche, la toux ne

discontinuait pas, et il y eut finalement un accès terrible où je crus

que sa poitrine allait se briser. Quand elle s'en fut un peu remise, le

général lui fit défense d'ouvrir la bouche et il continua lui-même son

récit:

«Ce que Marguerite a oublié de vous dire, c'est que je me suis opposé de

toutes mes forces à ce qu'elle fît ce voyage de Paris avant l'arrivée de

la belle saison. Je craignais qu'elle ne prît froid: vous voyez si mon

pressentiment m'a trompé... Et, maintenant encore, j'ai voulu l'empêcher

d'entreprendre ce nouveau voyage de Bruxelles à Jersey, si long, si

fatigant: pensez donc, de Bruxelles à Ostende, d'Ostende à Douvres, de

Douvres à Southampton, de Southampton à Jersey, vingt-quatre heures de

trajet, moitié en chemin de fer, moitié en bateau, et par quelle

mer!... Mais, Madame est une enfant gâtée qui ne veut plus en faire qu'à

sa tête: elle a absolument tenu à présider en personne au déménagement

de nos bibelots de Saint-Brelade... Car je dois vous dire que nous ne

resterons pas davantage à Saint-Brelade et que nous nous établissons

définitivement à Bruxelles, où j'ai loué un hôtel, rue Montoyer. Mon

mobilier de la rue Dumont-d'Urville attend déjà là-bas en garde-meuble,

depuis un temps infini; celui de la rue de Berry vient d'y arriver; il

ne reste plus à y expédier que les quelques caisses d'objets que nous

avons à Saint-Brelade. Et vous allez même nous donner un fameux coup de

main pour cette besogne...»

Pendant que le général parlait, sa figure, très pâle lorsqu'il était

sorti du bateau, avait repris de belles couleurs. Le teint rose, le

visage plein, les mains grasses, le corps épais accusaient une santé

resplendissante.

Nous étions en train de traverser un gros bourg: «Saint-Aubin! dit le

général. Dans dix minutes, nous sommes chez nous!»

La route longeait maintenant la mer qui s'étendait à main gauche, grise

et houleuse. Un repli de terrain la masqua pendant quelques instants,

puis apparut la baie de Saint-Brelade, et, sur la droite, la villa,

profilant son élégante silhouette sur le fond plus sombre de la côte

couronnée de pins.

Au moment où la voiture s'engagea dans le chemin conduisant à la grille,

un drapeau tricolore fut hissé le long du grand mât blanc qui s'élevait

derrière la maison.

Le général eut un mouvement de joie: «Notre drapeau!... Combien je lui

dois, à celui-là! Combien il me l'a fait paraître moins éloignée, notre

France!»

* * *

Ce jour-là, on ne fit rien d'autre que de se reposer, le général et

Mme Marguerite chez eux, et moi dans la chambre qu'ils m'avaient

assignée,--une jolie chambre tendue de cretonne à fleurettes roses sur

fond crème et bleu de ciel, dont la triple fenêtre donnait sur la mer.

Je ne les revis que le soir pour leur souhaiter bonne nuit, car ils

n'étaient même pas descendus dîner, tant le mal de mer de la traversée

leur avait enlevé toute envie de manger.

Dès le lendemain matin, je me mis à ma besogne de déménageuse, ce qui

m'obligea à parcourir la villa plus d'une fois, des caves au grenier.

Mais loin de lui découvrir des défauts cachés, je la trouvai plus

pimpante encore, vue de près, que lors de notre première visite, il y a

un an.

Elle était construite sur un plan parfaitement conçu. Les communs, avec

les cuisines, les buanderies, l'office, les logis des domestiques,

occupaient tout l'arrière du bâtiment, regardant le jardin, tandis que

les chambres d'habitation donnaient toutes sur la façade, avec vue sur

la mer. Elles étaient au nombre de quatre à chaque étage. Celles du

rez-de-chaussée communiquaient seules entre elles; celles des deux

autres étages n'avaient d'issue que sur le long couloir mitoyen qui

séparait les deux parties de la maison.

La plus vaste pièce était, au rez-de-chaussée, le bureau du général. La

lumière y entrait à flots par une grande véranda vitrée. Beaucoup de

bibelots, plusieurs peintures sur chevalets. Dans un coin, sur une

console, un saint Georges en bronze, terrassant le Dragon. Au mur, une

jolie toile qui représentait _Tunis_ en liberté, dans la prairie, levant

sa fine tête de cheval pur sang.

Deux portes, séparées par la cheminée, conduisaient au salon, dont les

murs étaient tapissés d'un treillis de bois doré sous-tendu de soie

ponceau, et dont le plafond était tout revêtu de glaces plates, sur

lesquelles étaient peints des paons, des faisans et des fleurs. Une

précieuse pendule ancienne sur l'imposante cheminée, un admirable écran

de soie brodé à la main, deux grandes lampes à pied, des fauteuils, des

guéridons, dont un muni de papier à lettres ayant pour en-tête une vue

de Saint-Brelade.

À côté du salon, la salle à manger contenant de très beaux meubles, et

enfin la bibliothèque, encombrée de livres, où se trouvait un grand

meuble extrêmement riche, incrusté de nacre.

Le salon et la salle à manger débouchaient tous deux sur la grande

véranda centrale, faisant face à la mer. La porte du salon était masquée

par un magnifique rideau en soie olivâtre, brodé en zigzags, à petits

points, par Mme Marguerite elle-même, à l'époque où une longue

maladie l'avait retenue alitée pendant plus de deux ans. Des tables

rustiques et des fauteuils d'osier, drapés de cretonne, garnissaient la

véranda qui s'ouvrait sous une toiture vitrée soutenue par des colonnes

le long desquelles des rosiers grimpaient.

On montait du rez-de-chaussée aux deux étages supérieurs par un bel

escalier très clair, orné de vieilles tapisseries à images et d'une

exquise lanterne en fer forgé.

La Chambre de Mme Marguerite se trouvait juste au-dessus du bureau du

général. Les tentures et les meubles étaient en peluche verdâtre. Sur

une table, un objet de forme étrange: un moulin à goudron, placé là pour

purifier l'air.

La chambre du général était représentée par une petite pièce attenante à

laquelle menait un couloir étroit.

Ce premier étage renfermait encore trois autres chambres: celle qu'avait

habitée, l'année dernière, la mère plus qu'octogénaire du général; celle

où sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, avait résidé pendant tout le

séjour de Mme Boulanger mère, qu'elle ne quittait jamais; celle enfin

qu'on m'avait donnée.

Au second étage se trouvaient des pièces mansardées, meublées d'une

façon originale: une chambre marine, avec lit de marin, hamac, cordages

et ancres; une chambre militaire, pleine de drapeaux, de trophées et

d'armes; et le reste à l'avenant.

Dehors, sous les fenêtres, le printemps venait. Le jardin, assez triste

à notre arrivée, s'embellissait de jour en jour; de toutes parts, la

jeune verdure poussait et quelques arbustes commençaient à se couvrir de

floraison blanche ou rose. L'air devenait tiède. C'était la saison des

amoureux.

Il semble qu'on n'aurait dû entendre que rires, chansons et baisers dans

cette villa délicieuse, où deux amoureux comme il n'y en a guère au

monde avaient établi leur nid! Mais rien ne troublait le morne silence

de la maison, si ce n'est une toux rauque qui ne discontinuait pas.

Pauvres amoureux! Vous avez cru venir seuls pour jouir de votre

tête-à-tête divin: mais derrière vous s'est glissé, invisible, un

troisième hôte. Il a franchi le seuil en même temps que vous; il s'est

assis à votre foyer et il ne lâchera prise que lorsqu'il tiendra la

proie qu'il s'est marquée...

* * *

Hélas! Rien de plus triste que l'existence vécue par eux dans ce séjour

d'enchantement. Ils ne prenaient plus plaisir à rien, ne sortaient

jamais dans le jardin, n'allaient même pas sur la véranda. Au bord de la

mer se dressaient, abandonnées, deux cabines qui ne leur avaient

peut-être jamais servi. _Jupiter et Tunis_ paissaient sur la pelouse

sans plus jamais avoir l'honneur de porter leur maître, et, comme lui,

ils s'épanouissaient. On faisait bien encore, une ou deux fois par

semaine, des sorties en voiture, mais en voiture étroitement fermée. Les

visiteurs étaient rares. Les après-midi s'écoulaient mortellement

longues. Une immense tristesse pesait sur la maison.

Mme Marguerite allait de mal en pis. De jour en jour sa faiblesse

augmentait: elle ne se déplaçait plus qu'en se traînant avec la plus

grande peine. Son visage devenait terreux. Son pauvre corps n'était plus

qu'un squelette. Tous les quatre ou cinq jours, nous badigeonnions de

teinture d'iode ce qui avait été autrefois un torse de Vénus et ce qui

n'était plus maintenant qu'une cage osseuse, où pendillaient quelques

restes de chairs brûlées par les pointes de feu. Les épaules s'étaient

voûtées en arc de cercle. Deux profondes salières se creusaient aux

clavicules. Les bras étaient d'une maigreur affreuse.

La toux était continuelle, et, trois ou quatre fois par jour, il y avait

des accès si terribles qu'on pouvait croire qu'Elle y succomberait. Mais

il ne venait presque pas de sang, probablement parce que ce pauvre corps

exsangue n'en avait plus à donner. L'appétit décroissait sans cesse.

Elle n'arrivait plus à rien supporter, ni le lait, qui lui était

tellement recommandé que le général avait acheté, exprès pour elle, une

petite vache du pays, ni même le Champagne.

À l'heure des repas, elle se rendait à table, soutenue par le général,

mais elle ne touchait presque à rien et elle faisait peine à voir.

Souvent, des nausées la prenaient, et elle avait aussi des pertes

sanguinolentes, ce qui m'a fait supposer qu'elle était atteinte de

quelque autre dérangement interne en même temps que de la phtisie. Ces

causes réunies précipitaient l'aggravation de son état et hâtaient la

consomption de son pauvre corps, d'où se dégageait une senteur

écœurante--pour ne pas dire plus--qui imprégnait son linge, ses

vêtements et se répandait dans les chambres où elle passait. Les nuits

étaient encore pires que les journées. Elle avait la fièvre, une forte

transpiration la saisissait, et la toux devenait plus mauvaise. Le

général ne la quittait pas d'un instant, ne prenant lui-même que

quelques bribes de sommeil.

Ils se levaient fort tard. Mme Marguerite ne le faisait qu'à regret;

elle aurait préféré céder à l'alanguissement de sa faiblesse et rester

constamment couchée. Mais les docteurs avaient recommandé au général de

s'y opposer, un trop long séjour au lit déprimant l'énergie et diminuant

les forces. Il lui faisait donc doucement violence, pour l'obliger à se

lever. Un jour, elle s'entêta à n'y pas consentir. Pour fléchir sa

volonté, il déclara qu'il ne mangerait rien tant qu'elle ne serait pas

descendue à table. Elle ne voulut pas céder et c'est ainsi qu'il est

resté toute une journée à son chevet sans la quitter des yeux et sans

prendre aucune nourriture.

* * *

Bien entendu, Mme Marguerite ne se mettait plus en frais de

toilettes. Elle, si fière jadis de changer de robe trois ou quatre fois

par jour et de dîner tous les soirs en grande toilette de bal, ne

quittait plus maintenant son peignoir ouaté en pékin lilas à raies de

soie et de satin, dont les flots de rubans et de dentelles contrastaient

d'une façon navrante avec ce cou et ce visage décharnés. C'est à peine

si elle le changeait, lorsqu'ils devaient se faire conduire à

Saint-Hélier, contre une robe ample en drap noir, avec un grand boa en

fourrure autour du cou.

* * *

Cependant, une coquetterie lui restait: ses bijoux. Ses pauvres doigts

étaient surchargés de bagues superbes: l'une d'elles portait une grosse

perle noire entourée de brillants. Sur l'annulaire de la main gauche,

elle avait cinq anneaux montés de la même façon, mais enchâssant cinq

pierres de couleurs différentes: topaze, rubis, émeraude, saphir et

diamant.

Quelquefois, par un caprice de malade, elle ouvrait son coffret à bijoux

et elle les mettait tous sur elle. Elle avait alors l'air macabre de ces

reines d'Égypte dont on a trouvé les corps momifiés dans les pyramides,

parés comme pour un couronnement. Elle se plaçait devant une glace et se

souriait. Et il me semble voir se refléter l'image de la Mort qui

grinçait des dents.

* * *

Mme Marguerite prévoyait certainement sa fin prochaine. Plus d'une

fois, je l'ai surprise tournant un chapelet à chaîne d'or et à grains de

nacre perlière, taillés en facette. Quand elle priait ainsi, ses grands

yeux désespérément levés au ciel, que demandait-elle à la miséricorde du

Tout-Puissant? Elle me l'a dit un jour: «Pourvu que je puisse vivre

jusqu'à ce qu'il me soit permis de me marier chrétiennement, je mourrai

heureuse!» Pauvre infortunée! C'est un miracle qu'elle implorait: car,

maintenant qu'elle a épuisé sans succès toutes les ressources de la

science humaine, il ne faudrait rien moins qu'un miracle céleste pour

prolonger sa vie, ne fût-ce même que de quelques mois!

Parfois, il lui arriva de faire allusion à sa mort. Un jour, comme Elle

finissait de Lui couper les ongles, ce qu'elle tenait à faire elle-même,

par câlinerie, elle dit, avec un ton d'infinie tristesse:

«Qui vous fera les ongles quand je n'y serai plus?» D'autres fois, il

lui prenait des élans subits de tendresse comme je ne lui en avais

jamais vus. Elle l'enlaçait de ses bras, le serrait contre sa poitrine,

donnait toute son âme dans un baiser. Elle ne disait rien: mais je

sentais qu'une pensée de mort venait de passer sur elle.

Un soir même, après une crise de toux terrible, elle s'écria, en se

mettant à sangloter:

«Georges, mon Georges, je crois que bientôt nous allons être séparés!»

Il la saisit à bras le corps, la serra contre lui d'une étreinte

éperdue, et, sanglotant lui-même, lui défendit de prononcer encore le

mot de séparation: «Me séparer de toi, Marguerite! jamais! jamais!... Si

tu pars la première, tu sais bien que je ne resterai pas, mais que je te

rejoindrai aussitôt là où tu seras allée... Et puis, je t'en supplie, ne

parle jamais de cela: c'est encore si loin de nous! N'avons-nous pas

encore de belles années à vivre, une fois que tu seras guérie, jusqu'à

ce qu'arrive enfin le jour, plus tard, bien plus tard, où nous partirons

tous deux, la main dans la main?...»

En parlant ainsi, le général était sincère. Il ne pouvait pas plus

admettre la disparition de cette vie à laquelle la sienne était si

étroitement liée, qu'un homme en pleine force ne peut se faire à l'idée

de sa mort. Il n'avait même pas la notion de la gravité du mal dont se

mourait Mme Marguerite. Il ignorait que ce fût la phtisie. Il ne

s'apercevait pas des ravages terribles qu'elle causait. Il avait de son

adorée une autre vision que le reste du monde: il la voyait toujours

belle comme autrefois.

Un jour, Mme Marguerite s'étant trouvée plus mal et ayant gardé le

lit, j'ai voulu profiter de ce que je déjeunais seul avec le général

pour tâcher de lui ouvrir les yeux. Je lui ai dit que je croyais de mon

devoir d'attirer son attention sur la gravité de la maladie de Mme

Marguerite... Il ne m'a pas permis de placer un mot de plus. Jetant sa

serviette, il s'est mis dans une colère épouvantable:

«Je vous défends, a-t-il crié, de continuer sur ce sujet! Occupez-vous

de ce qui vous regarde et ne venez pas ici jouer l'oiseau de malheur!»

Il avait tellement dépassé la mesure que je n'avais plus qu'à me lever

et à me retirer. À peine étais-je dans ma chambre que le général m'y a

rejointe, et, me prenant les mains, me les embrassant, m'a priée de lui

pardonner son emportement.

«Seulement, a-t-il ajouté, je vous en supplie, quelles que soient vos

bonnes et amicales intentions, ne touchez plus jamais un sujet aussi

pénible pour moi!»

Et aussitôt, comme pour me prouver--ou se prouver à lui-même--que mes

appréhensions étaient sans motif, il s'est mis à me raconter, avec force

détails, comment Mme Marguerite avait traversé jadis des maladies

bien autrement dangereuses, qui l'avaient clouée au lit pendant des

années, ce qui ne l'avait pas empêchée de s'en remettre complètement et

de redevenir florissante de santé.

Ses yeux me fixaient, mendiant une parole d'encouragement. Je n'en ai

pas trouvé une seule à lui dire.

* * *

La maladie de Mme Marguerite n'était pas sans influer sur son humeur.

D'égale et de calme qu'elle était autrefois, elle était devenue

changeante, impressionnable et prompte à s'agacer.

Ainsi, le tic-tac de la pendule placée sur la cheminée de leur chambre à

coucher lui avait causé de telles crises d'énervement que le général

avait pris le parti d'arrêter le mouvement tous les soirs, quitte à le

remettre en marche chaque matin.

Un jour, elle éprouva une désolation sans nom parce que son couteau à

papier était perdu. Il est vrai que ce couteau, à lame de nacre perlière

et à manche de vieil argent fleuronné d'or, avait toute une histoire qui

le rendait plus précieux pour elle que n'importe quel autre objet.

C'était le premier souvenir que le général, alors ministre de la Guerre,

lui eût offert, dans un magasin devant lequel ils s'étaient arrêtés à la

première sortie qu'ils avaient faite ensemble, _incognito_, sur les

boulevards. Depuis qu'ils habitaient sous le même toit, c'est-à-dire

depuis la fuite, il leur servait à tous deux: combien de livres ils

avaient coupés et combien de lettres ils avaient ouvertes avec son aide!

Pendant que Mme Marguerite se roulait sur son lit en pleurant, nous

avons bouleversé toute la maison pour retrouver l'objet, mais ce fut en

vain.

Une autre fois, elle faillit s'évanouir de douleur parce qu'en rangeant

des papiers elle était tombée sur une vieille lettre, tracée d'une

écriture féminine, qui portait en _post-scriptum_ ces mots: «Bon

souvenir à Taty.»

Cela avait suffi à rouvrir dans son cœur une blessure cruelle et

toujours saignante. Celle qui avait tracé ces lignes était la jeune

femme qu'Elle avait comblée de dons lorsqu'elle s'était mariée, dont

Elle avait rêvé de faire sa fille, son héritière, et qui, depuis,

l'avait oubliée. «Mon Dieu, mon Dieu, gémissait-elle, qu'ai-je fait de

mal pour souffrir ainsi?... Parce que j'ai aimé, toutes les portes se

sont fermées devant moi, on m'a accablée d'outrages, on a voulu me salir

de toutes les façons, on a publié sur moi des choses infâmes...

C'étaient des ennemis qui faisaient cela, et je supplie Dieu de leur

pardonner, car les plus méchants d'entre eux ne peuvent pas se douter du

mal qu'ils m'ont fait... Mais avoir été abandonnée et reniée par

celle-là même à laquelle j'avais donné toute mon affection et qui a

poussé son mépris pour moi jusqu'à ne plus vouloir, malgré les

supplications du général, prononcer dans aucune de ses lettres ce nom de

Taty qu'elle me prodiguait tant jadis... Juste Dieu, vraiment, c'est

trop souffrir!...»

Ce qui augmentait la nervosité de Mme Marguerite, c'étaient les

angoisses que lui causait la correspondance qu'elle recevait et

expédiait en cachette. D'ordinaire, toutes les lettres à destination de

Saint-Brelade étaient remises, par le facteur de Saint-Aubin, au

secrétaire du général, qui habitait avec sa femme et ses quatre enfants

une petite maisonnette voisine de la villa. M. Mouton venait deux fois

par jour, vers midi et vers quatre heures, et remettait le courrier au

général, lequel, à son tour, distribuait les lettres qui ne lui étaient

pas adressées.

Quant aux lettres à expédier, c'était encore le secrétaire qui s'en

chargeait. On s'arrangeait de manière à les faire porter le plus souvent

possible jusqu'à Paris, car on se méfiait de la poste de Granville.

* * *

Mme Marguerite avait des raisons secrètes pour recevoir et expédier

clandestinement toute une partie de sa correspondance. Elle se faisait

adresser des lettres, sous double enveloppe, chez leur boulanger de

Saint-Aubin, qui les glissait dans l'un des quatre pains de deux livres

qu'il envoyait journellement, sur les onze heures ou midi, à

Saint-Brelade. La femme de chambre Catherine, en qui sa maîtresse avait

toute confiance--et qui, dans ce rôle de confidente dont elle ne pouvait

se passer, avait succédé à la perfide Delphine,--avait mission de

guetter l'arrivée du garçon boulanger et de retirer les lettres. Elle me

les donnait et c'était alors à moi, conformément à ce que m'avait

demandé Mme Marguerite dès le lendemain de mon arrivée, de les lui

remettre, soit de la main à la main, soit de quelque autre façon.

J'avoue que cette besogne me répugnait à l'extrême, car je tremblais

sans cesse d'être surprise et de m'aliéner, bien malgré moi, l'estime du

général: mais je n'avais pas pu m'y refuser.

Mme Marguerite m'avait priée d'enlever moi-même les enveloppes, pour

qu'elle n'eût plus à les déchirer, ce qui prenait du temps et pouvait

faire du bruit. Le général la quittait si peu que j'avais les plus

grandes peines du monde à lui faire parvenir ces missives. Souvent, je

les glissais dans la poche de son peignoir, pendu à la patère, ou bien

dans la doublure des semelles de ses pantoufles. Je dus les garder

parfois pendant quatre ou cinq jours sans réussir à les passer d'aucune

manière.

* * *

Une autre difficulté, non moins grande, pour Mme Marguerite, était

d'écrire les réponses à ces lettres secrètes. Elle n'y parvenait, le

plus souvent, que lorsque le général travaillait dans son bureau et

qu'elle se trouvait elle-même au salon. Elle s'asseyait alors à un

secrétaire qu'elle avait encombré à dessein de livres et de papiers;

elle me faisait asseoir près d'elle, avec un livre en mains, de façon à

ce que je la masque un peu. Elle commençait une lettre quelconque, de

celles qu'elle n'avait pas à cacher; puis elle se mettait à écrire les

autres, tout en prêtant l'oreille au moindre bruissement de la pièce

voisine. Le général et elle ne pouvaient se voir pendant qu'ils

écrivaient tous deux: mais on entendait à merveille, d'une pièce à

l'autre, la plume courir sur le papier. Dès que le général bougeait un

peu, Mme Marguerite prenait peur et, toute pâlissante, presque

défaillante, elle glissait sous les papiers amoncelés la lettre qu'elle

écrivait, et elle feignait de continuer celle qu'elle avait commencée en

premier lieu. Ce manège se répétait vingt fois par heure, car le général

se remuait beaucoup, marchait à grands pas dans son bureau et venait

souvent embrasser Mme Marguerite.

* * *

Une fois ses lettres achevées, elle me les remettait et je courais, le

matin, les jeter à une boîte aux lettres située tout près sur la route

de Saint-Aubin. La femme de chambre portait à Saint-Aubin même celles

qui étaient à recommander. De temps à autre, une occasion se présentait

pour les faire partir de Paris.

Qu'y avait-il dans toute cette correspondance? J'aurais pu le savoir

mieux que personne si je n'avais pensé que, moins que quiconque, je

n'avais le droit de m'en rendre compte, puisque c'est à ma loyauté

qu'elle était confiée. Je ne sais donc rien: mais Mme Marguerite,

pour obtenir mon aide, m'avait donné sa parole la plus sacrée qu'il n'y

avait dans tout cela rien d'autre que des missives concernant ses

affaires d'argent. Je suis convaincue qu'elle ne m'a pas menti.

Un jour, je lui ai vu retirer d'une lettre trois billets de mille

francs. Un autre jour, étant à déjeuner, elle feignit d'avoir oublié son

mouchoir sous son coussin. Je montai le prendre et je le trouvai

entourant une enveloppe sur laquelle elle avait crayonné: «Dépêche à

expédier par Saint-Hélier, au plus vite.» Justement, ils se disposaient,

cette même après-midi, à aller voir quelqu'un à Saint-Hélier. Je

demandai à les accompagner pour faire quelques achats. Ils me déposèrent

devant un magasin de nouveautés et je pus envoyer la dépêche.

Elle était adressée à un M. Martin, à Paris, et elle contenait ces mots:

«Au nom de notre ancienne amitié, vous supplie envoyer vingt mille, de

suite.»

Mme Marguerite eut une grande inquiétude pendant trois jours. Le

quatrième, elle reçut une lettre qui la rasséréna. Les vingt mille

étaient arrivés.

Malheureusement, quelque innocente qu'elle fût, cette correspondance en

cachette prêtait à des suppositions et à des dénonciations

malveillantes. Des lettres anonymes venaient sans cesse, avertissant le

général que Mme Marguerite le trompait, qu'elle le trahissait,

qu'elle était une vendue, placée auprès de lui pour le perdre.

Quelques-unes renfermaient des détails si précis qu'une personne de la

domesticité pouvait seule les avoir révélés. Mais qui soupçonner, du

jardinier ou du cuisinier, de l'aide de cuisine ou du garçon de service,

du garçon d'écurie ou du cocher? Mme Marguerite finit par soupçonner

ce dernier, parce qu'elle l'avait surpris se faisant adresser des

lettres à Saint-Hélier. Le général l'ayant appelé pour lui demander des

explications, cet homme avait répondu que Madame recevait bien d'autres

lettres en cachette. Il avait eu sur-le-champ son congé, tout en restant

maintenu à son poste jusqu'au jour où l'on quitterait Saint-Brelade.

Mme Marguerite lui portait à présent une telle aversion qu'elle ne

pouvait le regarder.

Un jour, vers midi, elle se trouvait avec moi dans le salon, prête à

passer à table dès que le général, qui venait de recevoir son courrier,

sortirait de son bureau pour lui offrir le bras. Le général apparut, une

lettre à la main, et dit d'une voix tremblante d'émotion contenue:

«Ma chère amie, nous allons commettre une folie, ce matin... Le

boulanger doit passer d'un moment à l'autre. J'ai donné ordre qu'on m'en

avertisse. Je suis décidé à lacérer tous les pains qu'il aura dans sa

voiture... C'est une folie. Qu'importe? Les pauvres de Jersey en

profiteront...»

Au même instant, un domestique vint dire que le boulanger arrivait, et

le général sortit.

Je regardai Mme Marguerite: elle restait assise, immobile, les yeux

fixés à terre, livide comme une suppliciée.

Le général rentra, les quatre pains à la main et les jeta, presque

brutalement, sur les genoux de Mme Marguerite:

«Tenez, fit-il, voilà les pains qui nous étaient destinés! Ce n'était

pas la peine de lacérer les autres, puisque ceux-là seuls peuvent

renfermer la fameuse correspondance politique que cette lettre vous

accuse de recevoir par ce moyen... Voici un couteau: ouvrez-les

vous-même.»

Il lui tendit le couteau, mais elle ne le prit pas. Elle demeura sans un

mouvement, pendant que le général, très pâle lui-même, la contemplait.

Finalement, il ne fut plus maître de sa colère. Il arracha les pains, et

se mit à les entailler avec fureur. Trois d'entre eux gisaient déjà à

terre et je commençais à respirer, quand, ayant porté le couteau sur le

quatrième, il en fit s'échapper une lettre qui tomba sur le tapis.

Comment ne l'a-t-il pas tuée sur le coup?

Le poing levé, la face injectée de sang, il était terrible à voir. Son

poing s'abattit lourdement sur un grand vase de porcelaine, qui se brisa

avec fracas. Mais déjà sa fureur était tombée, et, s'effondrant dans un

fauteuil, il se mit à pleurer comme un enfant.

Ils restèrent ainsi quelques minutes. C'est Mme Marguerite qui parla

la première:

«Georges, sans m'avoir frappée, vous me tuez... Vous en avez le droit,

si je suis une misérable... Mais vous avez le devoir de lire d'abord

cette lettre, qui est peut-être une infamie, préparée exprès pour me

perdre...»

Il leva la tête et la regarda fixement, de ses yeux rougis par les

larmes. Puis il ramassa la lettre, déchira l'enveloppe et lut à haute

voix. C'était une lettre d'affaires assez insignifiante, se rapportant

au collier de perles que Mme Marguerite avait engagé autrefois.

Quand il eut fini, il se mit à marcher à grands pas dans la chambre,

repoussant du pied les éclats de porcelaine qui encombraient le tapis.

Il fit reproche à Mme Marguerite d'entretenir des correspondances

qu'elle ne lui montrait pas, à lui qui cependant n'avait jamais eu un

secret pour elle. Il lui rappela que déjà, à l'Hôtel de Bellevue,

quelques semaines auparavant, il l'avait surprise écrivant en cachette,

qu'ils avaient eu une scène des plus pénibles et qu'elle lui avait juré

de ne plus recommencer jamais. Cependant, il convint que le procédé seul

était à blâmer et que les lettres surprises n'avaient rien de coupable.

Il se radoucissait de plus en plus à mesure qu'il parlait. Ce fut, en

fin de compte, Lui qui demanda pardon à Mme Marguerite de lui avoir

causé une aussi violente émotion.

Quant au boulanger, il fut vertement tancé, le lendemain, par le général

en personne. Il protesta ses grands dieux que c'était la première lettre

qu'il eût transmise et il jura, lui aussi, qu'il ne le ferait plus.

Mais il avait déjà été mis au courant de tout par la femme de chambre,

avec laquelle il avait convenu que les lettres attendraient désormais

chez lui jusqu'à ce qu'elle pût venir les chercher. Il n'y eut donc plus

de missives secrètes introduites dans les pains du boulanger.

Malgré cet incident, le général conserva une entière confiance dans

celle qu'il aimait. Il me le dit assez clairement un jour où je fis avec

lui une promenade en voiture, à laquelle je l'avais décidé sur les

instances de Mme Marguerite qui, sans doute, avait des lettres

importantes à écrire. Il me montra un billet anonyme qu'il avait encore

reçu le matin même, et il ajouta:

«C'est une infamie de plus de la femme chez qui j'ai rencontré

Marguerite pour la première fois et qui ne sait qu'inventer pour se

venger de ce que nous nous sommes aimés... J'ai reconnu la main de cette

femme dans tous les malheurs qui nous sont arrivés depuis quatre ans...

C'est elle qui corrompait mes domestiques à Clermont-Ferrand et qui

obtenait d'eux des dénonciations que j'ai fini par payer de ma plume

blanche... C'est elle encore qui lance des entrefilets venimeux dans les

gazettes, qui m'entoure d'un réseau d'espions et qui m'accable de

lettres anonymes, les unes menaçantes, les autres infâmes... Mais aussi,

je crache là-dessus comme il convient et comme je voudrais pouvoir le

faire à la face du démon dont la haine ne désarme ni devant mes revers

de fortune, ni devant les souffrances de Marguerite... Tenez, à Londres,

un de ses émissaires est venu m'offrir de me mettre en mains vingt

lettres qui devaient me prouver que Marguerite me trahissait et me

conduisait à ma perte... Elle, me trahir! Mais c'était absurde! Mes

intérêts n'étaient-ils pas les siens et y avait-il une somme au monde

qui pût lui compenser la situation que j'aurais eu l'orgueil de lui

faire si j'étais arrivé?... Je ne me serais jamais pardonné d'avoir cédé

même à une curiosité: j'ai donc refusé net... Comme l'émissaire

insistait, je l'ai mis à la porte avec cette réponse: «Et quand même

cela serait, j'aime encore mieux me perdre par elle que de jamais la

perdre!»

Sur ces mots, le général ouvrit d'un coup de pouce le bouton de sa

manchette gauche, un bouton en or portant un Saint-Georges en relief et

renfermant à l'intérieur la photographie de Mme Marguerite.

Il contempla le portrait avec amour, puis se mit à l'embrasser en

répétant:

«Toi, me trahir, allons donc!»

Le général ouvrait souvent ce bouton, mais il ne touchait jamais à celui

de l'autre manchette. Si parfois ses yeux s'y arrêtaient, il y passait

une lueur de tristesse et de dépit. Un jour, le bouton se détacha, par

hasard, et roula sur le parquet. Je le ramassai. Il s'était entr'ouvert

dans sa chute. Il contenait aussi une photographie, celle d'une toute

jeune femme dont la fine tête blonde lui ressemblait beaucoup...

* * *

Les jours dignes de pitié que le général vivait auprès de son amie

mourante et les nuits d'insomnie qu'il passait avec elle ne

l'empêchaient pas d'avoir une mine superbe. Il engraissait à vue d'œil.

À ne juger que l'apparence, il semblait aller mieux que jamais. Mais, en

réalité, cette façon de vivre finissait à la longue par lui causer le

plus grand mal. Elle faisait pis que si elle avait fatigué son corps;

elle alourdissait son intelligence et elle déprimait son énergie.

Un incident me donna la mesure du changement opéré dans son caractère.

La _Cocarde_, au cours d'une polémique de presse, avait abusé de son nom

et imprimé en première page, en caractères énormes, des extraits d'une

lettre confidentielle qu'il avait anciennement écrite.

Le général, tel que je l'avais connu jadis, serait entré dans une colère

épouvantable, après quoi il se serait assis à son bureau et vous aurait

sabré une de ces réponses comme il savait les envoyer!

À ma grande surprise, il prit la chose le plus mollement du monde, hocha

la tête, se demanda ce qu'il y avait lieu de faire, nous questionna sur

ce que nous en pensions, remit toute décision après déjeuner, rédigea

une lettre à l'adresse de la _Cocarde_, la lut, la retoucha, la relut,

la jeta au panier, en refit une seconde, la déchira également et finit

par écrire à son conseiller et ami, Pierre Denis.

Il montrait la même apathie pour tout ce qui touchait à la politique. Il

m'avoua un jour que, si Pierre Denis n'avait pas été là pour le retenir,

il y a beau temps qu'il aurait envoyé tout au diable. Il avait fait

venir des tas de livres qui devaient le renseigner sur les questions

économiques, sur les rapports du capital et du travail, sur les besoins

du peuple. Il se proposait, de jour en jour, de s'atteler à cette étude,

mais il n'y parvenait jamais. Et, en le voyant ainsi, j'avais le

sentiment d'une belle et grande force réduite à rien par les conditions

malheureuses où elle s'était placée.

Il parlait sans passion de ses adversaires et même des lieutenants qui

l'avaient abandonné. Il allait jusqu'à chercher des circonstances

atténuantes pour les torts qu'ils avaient eus, et, plus d'une fois, je

l'ai entendu citer avec impartialité, bien plus, avec éloge, tel ou tel

ancien collaborateur qui avait violemment rompu avec lui: par exemple,

Paul Déroulède. Mais il en était quelques-uns dont la conduite envers

lui avait été si ignoble qu'il ne pouvait se rappeler leurs noms sans y

accoler l'expression de son plus profond mépris. En tête de ceux-là

était l'auteur des _Coulisses du Boulangisme_.

«Je vous en prie, me dit le général, un jour que nous déjeunions seuls,

Mme Marguerite étant restée couchée,--ne parlez jamais de ce livre

ici! Si Marguerite entendait prononcer son nom, elle pourrait se trouver

mal. Elle a failli mourir de douleur à l'époque où a été publié le

chapitre qui la met en cause. Elle s'est évanouie en le lisant. J'ai

pensé la perdre, et, certes, si elle n'a pas été tuée du coup, ce n'est

pas la faute de celui qui a écrit cette vilenie... Le misérable a

compulsé son livre comme les sorcières mélangent leurs poisons: il y a

pilé des drogues de diverses provenances, mais aussi toxiques les unes

que les autres. Des détails confidentiels cueillis à l'ancien Comité;

des potins royalistes; des médisances haineuses répandues par la femme

que vous savez; des racontars dus à des personnes ayant fait partie de

mon entourage, et surtout à un de mes anciens officiers d'ordonnance;

enfin, des découpures de journaux, le tout assaisonné du venin le plus

pur: voilà la recette des _Coulisses du Boulangisme_!»

* * *

Le général citait avec une gratitude particulière les noms de ceux qui,

malgré la défaite et la calomnie, n'étaient pas allés grossir les rangs

de ses ennemis. Sans parler de Pierre Denis, pour lequel Mme

Marguerite et lui éprouvaient une véritable affection, il ne s'exprimait

jamais qu'avec la plus grande déférence sur le compte de Henri

Rochefort. De même sur celui de Mme Séverine, qu'il ne connaissait

d'ailleurs que par ses articles, mais à laquelle il savait gré de s'être

montrée pitoyable envers lui dans son malheur, alors qu'elle n'avait

guère été enthousiaste tant que son étoile montait. Il prononçait encore

avec sympathie quelques autres noms, tels que ceux de ses anciens

collaborateurs: Paulin Méry, Léveillé, Millevoye, Pierre Richard, de

Susini, Dumonteil, Castelin, Théodore Cahu. Combien leur liste était

courte en comparaison de l'énorme volume que l'on aurait pu former avec

les noms de tous les boulangistes dont la casaque s'était retournée sur

les épaules!

Il lui arrivait rarement de faire allusion à ses succès passés. Un jour,

cependant, il exprima d'amers regrets:

«Thiébaud et Dillon, s'écria-t-il, ont été mes deux mauvais génies! T...

m'a entraîné dans les campagnes électorales un an et demi plus tôt

qu'il n'eût fallu. J'aurais dû rester tranquille, faire le mort dans mon

commandement de Clermont-Ferrand, mettre la sourdine aux journaux,

fermer la porte aux intrigants et aux politiciens. Bref, j'aurais dû

m'abstenir de tout ce qui pouvait inquiéter les gouvernants. N'ayant

rien à me reprocher, ils auraient bien été forcés de me laisser en

place. Le scrutin de liste aussi aurait été maintenu, et, au moment des

élections générales, je n'aurais eu qu'à me présenter tout seul, sans

avoir besoin d'aucun Comité, pour passer en tête de liste dans soixante

départements. Du coup, je tenais la France. Tandis que le plan de

Thiébaud m'a mené où je suis. Quant à Dillon, c'est à lui que je dois

d'avoir été empêtré dans un tas de sales affaires d'argent et de

compromissions de toute espèce, au milieu desquelles j'étais tout

honteux de me débattre. Mais ne m'avait-il pas persuadé que, pour faire

de la politique, il fallait avant tout des millions? Parbleu! avec des

faméliques comme ceux qui se sont alors rués sur la caisse, des

milliards n'auraient pas été suffisants! Je n'avais besoin de me

compromettre avec personne pour me procurer l'argent strictement

nécessaire: les dons patriotiques qui ne demandaient qu'à affluer vers

moi auraient suffi... Ma popularité m'assurait le succès, à condition

que je ne sorte pas de mon passé de général patriote: les aigrefins qui

voulaient en faire leur vache à lait m'ont perdu en m'amenant à endosser

le faux rôle de spéculateur et de politicien... Aujourd'hui, il ne me

reste plus qu'une dernière ressource: tâcher de reconquérir, sinon ma

popularité, du moins l'estime du peuple, en lui prouvant que je suis

prêt à travailler pour lui!»

Le général parlait davantage de ce qu'il projetait de faire. Il était

prêt à profiter de la première guerre un peu sérieuse qui éclaterait

quelque part pour aller «se dérouiller». Déjà, il avait songé, au mois

de février, à mettre son épée à la disposition des Portugais, s'ils

avaient déclaré la guerre aux Anglais pour leurs empiétements en

Afrique.

En attendant, il comptait, étant à Bruxelles, étudier de près les forts

de la Meuse et la question de la pénétration en France par la frontière

du Nord. Il avait aussi un projet de voyage en Italie, et ce qu'il en

dit devant moi me prouva que ses sentiments à l'égard des Italiens

étaient devenus bien plus favorables depuis un an.

Il y avait enfin un grand projet de retour en France, auquel il ne fit

allusion qu'une seule fois, à propos de leur installation à Bruxelles,

qui devait en faciliter l'exécution en rendant la surveillance policière

moins aisée. Mme Marguerite connaissait ce projet et l'approuvait.

Ils en parlèrent tellement à mots couverts que je ne pus saisir qu'un

seul fait: c'est que ses fidèles auraient la surprise de le revoir en

personne, à Paris, avant un an.

Ce sera donc la seconde fois qu'il rentrera en France depuis son

malheureux départ pour la Belgique, car ils m'ont raconté, sous le sceau

du secret le plus absolu, comment ils y étaient venus une fois déjà tous

deux.

Cela s'était passé en été 1890, par une nuit sombre de nouvelle lune.

Ils s'étaient échappés secrètement de la villa et avaient rejoint, sur

la plage, une barque de pêcheurs venue du petit port voisin de Gorey. La

mer était absolument calme. Vers les deux heures du matin, ils avaient

débarqué sur la côte bretonne, non loin de Saint-Malo. En touchant le

sol de la patrie, le général avait été saisi d'une émotion

indescriptible. Il l'avait baisé à pleine bouche, et longtemps,

longtemps, il avait pleuré.

Ils étaient repartis quand le soleil se fut levé, sans avoir été

rencontrés par personne, si ce n'est par un jeune pâtre breton qui avait

passé près d'eux au petit jour. Celui-là, certes, en voyant cet homme

sangloter sur le rivage, ne se doutait ni du nom qu'il portait, ni des

grandeurs qu'il avait failli atteindre, ni de l'infortune où il se

trouvait!

* * *

J'ai quitté Saint-Brelade le samedi 25 avril, quatre semaines et un jour

après mon arrivée. J'avais terminé mon travail de triage et d'emballage.

Vingt grandes caisses pleines étaient parties, dont quatre ou cinq,

contenant des livres, pour Paris, et le reste pour Bruxelles, à

l'adresse de l'hôtel loué par le général: 79, rue Montoyer. Le général

et Mme Marguerite se disposaient eux-mêmes à s'en aller dans peu de

jours.

La veille de mon départ, la pauvre malade a eu une grande joie. Un

éventail m'étant tombé des mains pendant que j'étais à ma fenêtre, je

suis descendue pour le reprendre. Je l'ai retrouvé dans le petit

parterre de fleurs planté au pied de la véranda; mais, en même temps,

j'ai aperçu, fiché en terre, le fameux couteau à papier de Mme

Marguerite. Quand je le lui ai apporté, elle m'a sauté au cou. Elle

aurait dansé d'allégresse, si elle n'avait été aussi faible. Le général

était accouru au bruit que nous faisions. De quel bon cœur ils

s'embrassèrent!

Le soir, quand je suis venue leur souhaiter bonne nuit pour la dernière

fois, le général m'a dit: «Notre sœur de lait (ils m'avaient fait passer

pour la sœur de lait de Mme Marguerite), puisque vous retournez

demain en Auvergne, il ne faut pas que vous nous quittiez sans emporter

un souvenir des bons amis que vous avez en nous... Il y en a un que nous

avons décidé de vous remettre parce qu'il nous a valu aujourd'hui, grâce

à vous, les seuls moments heureux que nous ayons vécus à Saint-Brelade

depuis longtemps: prenez ce couteau à papier... Vous savez combien il

nous est précieux... Cependant, il n'a guère de valeur par lui-même et

nous serions heureux de vous voir choisir parmi les bijoux de

Marguerite...»

Je l'arrêtai d'un geste, le suppliant de ne rien ajouter à un cadeau qui

était le plus touchant qu'ils eussent pu me faire.

Le lendemain, après avoir donné un dernier morceau de sucre à mon cher

Tunis, je revins auprès d'eux, vers midi, pour les adieux. Mme

Marguerite venait de se lever. Elle avait passé une nuit très pénible,

et sa mine était plus mauvaise que jamais. En m'avançant vers elle,

j'eus le pressentiment très net que je ne la reverrais plus vivante.

Une sorte d'horreur surnaturelle, comme on en éprouve devant les

mourants, me passa à travers tout le corps. Mes jambes fléchissaient.

Sans une parole, je tombai à genoux et je fondis en larmes.

Elle aussi, comme si elle devinait ce qui se passait en moi, se mit à

pleurer, avec de grands hoquets qui étaient presque des râles. Seul, le

général s'efforçait de nous calmer. Me relevant de terre, il me dit:

«Allons, ne vous désolez pas ainsi, et ne manquez pas de venir nous voir

à Bruxelles!»

Elle répéta:

«Oui, n'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!»

Nous nous embrassâmes une dernière fois, nous tenant tous trois enlacés.

Le général descendit avec moi. La voiture n'était pas encore là. Pendant

qu'on l'attelait devant la remise, nous fîmes quelques pas vers le

jardin, jusqu'auprès du mât au drapeau. Le général, se baissant vers une

plate-bande, cueillit une pensée et quelques violettes qu'il me remit.

Mais déjà on m'appelait. Je courus vers la remise, en criant: «Au

revoir!» Lui, debout, à ce moment, au pied du grand mât où flottaient

les trois couleurs de France, se découvrit et dit d'une voix forte:

«Adieu!»

J'avais tourné le coin. Je ne le vis plus. Mais, quand la voiture passa

devant le perron, je levai les yeux et j'aperçus, pendant quelques

instants encore, à la fenêtre de Mme Marguerite, une hâve silhouette

de spectre qui me faisait signe de la main...

* * *

Le voyage de retour s'est accompli sans incidents.

Triste voyage, pendant lequel les idées de mort ne me quittèrent pas un

seul instant. Le train filait à travers des campagnes ensoleillées, où

s'épanouissait le printemps. Mais ma pensée était auprès de la pauvre

mourante et, quand mes yeux s'arrêtaient par hasard sur toute cette

fraîche verdure nouvelle, je me disais: «Feuilles qui venez de pousser,

avant que vous ne tombiez, elle sera morte!» Et, alors, mon âme

épouvantée tâchait de pénétrer l'avenir...

Quand je suis rentrée dans ma maison, à la tombée du jour, les miens ont

poussé un cri d'effroi en me voyant: les insomnies et la douleur

m'avaient vieillie de dix ans.

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 126 / 146 题