Du Retour au second Voyage de Jersey

* * *

178.--_Vendredi 11 avril_.

Faut-il que j'ai été angoissée par la crise que vient de traverser ma

pauvre mère, pour avoir négligé jusqu'à ce jour de leur écrire! Je l'ai

fait aujourd'hui, et je leur ai envoyé aussi de nos fruits confits

d'Auvergne, surtout de ces cerises au sucre que Mme Marguerite aimait

tant à croquer, aux jours, lointains déjà, où ils étaient mes hôtes.

* * *

179.--_Vendredi 18 avril_.

Je viens de recevoir la réponse de Mme Marguerite:

«Mardi 15.

»Ma bonne Meunière,

»Nous commencions à trouver votre silence bien long et nous nous en

tourmentions. C'était, en effet, pour une triste raison que vous ne nous

écriviez pas. Heureusement, cette cause n'existe plus et voilà votre

mère, j'en suis sûre, en pleine convalescence.

»Oui, ma bonne Meunière, nous avons la maison de Saint-Brelade. Pensez

si je suis contente!... Nous devons nous y installer le 26, c'est-à-dire

dans dix jours. Je les compte, tellement j'ai hâte de quitter cet hôtel

et d'être chez nous.

»Ces infâmes A... sont partis depuis huit jours. C'est un vrai bonheur

pour moi. Je suis enchantée de la nouvelle femme de chambre que j'ai.

C'est une travailleuse, très soigneuse, très attentionnée, très

avenante. Cela nous change.

»Savez-vous, ma bonne Meunière, que vous venez de nous gâter

horriblement. Nous avons reçu hier une caisse pleine de bonnes choses...

»J'ai déclaré qu'on n'en mangerait qu'une fois qu'on serait à

Saint-Brelade... Nous vous remercions beaucoup, beaucoup de cet envoi.

»Je vais toujours mieux, je mange mieux, je tousse moins et mon ventre

continue à diminuer. Je suis sûre qu'une fois là-bas, je me guérirai

tout à fait.

»Au revoir, ma bonne Meunière, nous avons été bien, bien contents de

vous avoir pendant quelques jours, car vous savez que nous vous aimons

bien. Vous nous reviendrez dès que votre saison sera finie. Le général

et moi, nous vous embrassons de tout cœur.

»Vtesse DE B...»

Voilà de bonnes nouvelles: la disparition des deux misérables, la

location de Saint-Brelade!

À Paris, la lutte électorale devient de plus en plus ardente pour le

scrutin du 27. Dans chaque quartier, c'est un corps à corps désespéré

entre le boulangisme et ses adversaires.

* * *

180.--_Lundi 28 avril_.

Quel désastre! Qui aurait pu prévoir qu'ils ne seraient même pas vingt,

pas dix, pas cinq, pas deux, et qu'il n'y aurait, au vote d'hier, qu'un

boulangiste, un seul, d'élu!

Et c'est pour aboutir à cela que le Comité boulangiste a retenu dans la

lutte, malgré lui, le général qui avait eu la sagesse de vouloir

l'abandonner dès l'échec des grandes élections de septembre!

Malheureux général! Ils lui en avait conté tant et tant, dans son île

d'exil, ses soi-disant amis politiques, qu'il avait fini par reprendre

de l'espoir... Quelle confiance on était arrivé à lui inspirer dans la

fidélité de ses électeurs parisiens, «de ses meilleures troupes», ainsi

qu'il disait avec orgueil!

...C'est donc avant-hier qu'ils se sont installés à Saint-Brelade. Ah!

la triste pendaison de crémaillère!

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181.--_Vendredi 2 mai_.

Le Comité boulangiste s'est rendu à Jersey afin de tenir conseil avec le

général. On donne à entendre que des décisions extraordinaires

pourraient sortir de cette entrevue. On ne parle de rien moins que de la

rentrée du général avant le second tour de scrutin, c'est-à-dire demain

au plus tard.

* * *

182.--_Lundi 5 mai_.

Le désastre est complet. Le second tour de scrutin a parachevé l'œuvre

du premier. Hier encore, il n'y a eu qu'un seul boulangiste élu, ce qui

porte le total à deux. Voilà pour le Conseil municipal de Paris: quant

aux conseillers généraux de la banlieue, tous les élus sont

antiboulangistes.

Je ne sais ce que pensent et disent les boulangistes demeurés fidèles,

je ne sais même pas s'il s'en trouve encore, car je n'en vois plus trace

autour de moi. C'est maintenant le lâchage universel: tout le monde

tourne casaque, tandis que les ennemis du général affectent des airs de

toréadors foulant aux pieds la bête abattue.

Quant à moi, qui ai la naïveté de ne pas comprendre que les revers de

fortune puissent rien changer à l'amitié, et qui viens d'écrire au

général qu'il pouvait et devait, demain comme hier, compter sur mon

absolu dévouement, je comparerai son histoire politique à l'évolution

d'une belle étoile.

Elle gravitait dans la nuit quand tout à coup elle est apparue,

scintillante, sur le firmament parisien, un jour radieux de 14 juillet.

Elle a rapidement grandi, inquiétant bientôt ceux que son éclat

aveuglait, mais émerveillant les autres, ceux qui la trouvaient belle

parce qu'elle promettait de devenir grande comme un soleil, comme le

soleil d'Austerlitz...

Et c'est ainsi qu'un soir de janvier la comète est arrivée à remplir

tout le ciel de son panache d'or. Puis elle s'est mise à décroître, à

descendre rapidement vers le néant. La fuite, la Haute-Cour, puis la

défaite en province, commencée par les élections des Conseils généraux,

consommée par les grandes élections du mois de septembre: voilà les

échelons de la descente. Enfin, l'effondrement final de Paris.

Adieu, belle étoile! Ta descente est achevée!

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183.--_Jeudi 22 mai_.

Le Comité boulangiste n'est plus. Il a terminé hier son inutile

existence, remplie surtout de manifestes très creux et de notes à payer

très chargées. _De Profundis_!

La France n'aura pas une larme de regret.

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184.--_Vendredi 6 juin_.

La cage de Clairvaux s'est ouverte, le jeune duc d'Orléans a été rendu à

son papa.

J'ai de nouveau écrit, aujourd'hui, à Saint-Brelade, non sans féliciter

le général d'être enfin débarrassé de son Comité.

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185.--_Mercredi 25 juin_.

Une longue et très curieuse lettre de Mme Marguerite:

«Dimanche 22 juin.

»Vous n'êtes pourtant pas, j'en suis sûre, ma bonne Meunière, dans ceux

qui abandonnent quand le succès tarde à venir... et pourtant, vous

agissez un peu comme si vous n'étiez plus boulangiste... Votre silence

nous fait de la peine et, vous voyez, nous fait penser sur vous de bien

vilaines choses. Écrivez-nous vite et nous vous pardonnerons.

»Nous sommes installés à Saint-Brelade depuis deux petits mois et nous

nous y trouvons à merveille. Ma santé, à ce bon air, s'est tout à fait

remise. Je ne tousse presque plus. J'ai retrouvé ma taille d'autrefois.

Je mange beaucoup. Somme toute, je me porte à merveille. Nous avons avec

nous la mère et la cousine du général. Nous sommes donc entourés, avec

les bons amis qui viennent nous voir, d'une façon très douce. Nous ne

sommes donc ni malheureux, ni découragés par les trahisons dernières.

Nous pensons, au contraire, que cela fera du bien au parti.

»Le général n'ayant plus son Comité qui lui a fait plus de mal que de

bien, va reprendre toute sa popularité, popularité qu'il a acquise sans

son Comité... Il travaille donc beaucoup et espère très fort dans

l'avenir. Dites bien cela tout autour de vous, aux amis comme aux

ennemis. Dites-leur que le général a gardé toute sa confiance, qu'il est

sûr que d'ici peu le peuple se ressaisira et verra qu'il a été trompé,

qu'il l'est encore, comme il est affreusement volé. Il se rappellera

alors celui qui a voulu le rendre heureux et prospère et la France

entière demandera le général à grands cris. Pour que cela arrive le plus

vite possible, il ne faut pas que le général travaille seul. Il faut

que nous l'aidions tous.

»Je viens donc vous demander votre concours et vous dire qu'il faut

faire beaucoup de propagande à un nouveau journal qui va paraître d'ici

peu, _La Voix du Peuple_, et qui sera le journal du général. Nous vous

en ferons envoyer beaucoup d'exemplaires et des circulaires, ainsi

qu'une lettre du général écrite à la direction de ce journal. Il faut,

ma bonne Meunière, vous atteler à cette propagande et trouver un grand

nombre d'abonnés. Ce journal ne paraîtra qu'une fois par semaine et ne

coûtera que 6 francs par an, donc, pas trop cher pour les petites

bourses. Il fera, je crois, beaucoup de bien au parti et sera en même

temps très intéressant. Vous êtes très intelligente, très dévouée, vous

aimez de tout cœur notre général: travaillez donc beaucoup pour ce

journal. Vous êtes à même, surtout pendant la saison de Royat, de le

faire avec succès. Faites de la propagande également à Clermont. C'est

dit, n'est-ce pas, nous comptons sur vous...

»Le général se porte à merveille, il engraisse même beaucoup. Dès que

votre saison sera finie, vous viendrez en juger par vous-même. Nous

espérons que votre mère va bien et que ce n'est pas sa santé qui est

cause de votre silence. Allons, écrivez-nous vite, et à bientôt.

»Nous vous embrassons de tout notre cœur.

»B. B.

» Le général fait envoyer également des exemplaires à M. B... Dans votre

propagande, ne vous occupez donc pas de lui. Mais travaillez ferme.

Hélas! ces malheureuses élections ont coûté deux fois plus cher que je

ne le pensais.»

Je lui ai répondu immédiatement,--par lettre chargée, puisque de nouveau

mes deux dernières missives ne leur sont pas arrivées en mains... Je

lui ai promis de m'employer de toutes mes forces à la propagande qu'ils

voulaient bien me confier.

Je n'attends plus que le journal annoncé. Mais je tremble que, dans la

situation actuelle, les résultats possibles ne soient en disproportion

absolue avec l'effort déployé...

* * *

186.--_Dimanche 6 juillet_.

La _Voix du Peuple_ m'est parvenue. Je m'attendais à un grand journal,

ou alors à une sorte de revue, comme il en paraît tant à Paris une fois

par semaine. Quelle déception en recevant cette mince gazette, identique

par le format et l'apparence à la plus modeste des feuilles d'intérêt

local qui se publient dans nos chefs-lieux de canton!

Je suis désolée. Autant vouloir placer les actions d'une maison de

crédit en pleine déconfiture!

* * *

187.--_Mercredi 16 juillet_.

«On nous informe, de Jersey, que l'amie du général Boulanger a été

atteinte d'une fluxion de poitrine. L'état de Mme de Bonnemain, après

avoir inspiré d'assez vives inquiétudes aux hôtes de Saint-Brelade, est

maintenant tout à fait rassurant.»

Quand cet entrefilet m'est tombé sous les yeux, cette après-midi, vite,

j'ai écrit au général, le suppliant de me tranquilliser. Je venais

justement d'envoyer, ce matin, mes fleurs pour la Sainte-Marguerite.

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188.--_Dimanche 24 août_.

Après la défaite, la trahison: c'était fatal. Il s'agissait seulement de

savoir qui aurait le triste courage de trahir le premier. Judas vient de

sortir du rang. Bien qu'il ait encore un masque sur le visage, il est

sûrement un de ceux qui formèrent le Comité du général, qui reçurent ses

confidences et qui partagèrent ses secrets.

De tout ce qui se disait et se faisait, il a recueilli jusqu'aux

dernières miettes: puis, quand les revers furent arrivés, quand il fut

bien sûr qu'il n'aurait plus rien à retirer de l'entreprise, ni rien à

craindre du maître proscrit, il a porté tout cela au journal qui

pourrait le plus cher payer sa honte, et il la lui a vendue.

Le scandale produit par l'apparition de ces «Coulisses du Boulangisme»,

dans le _Figaro_, est sans nom.

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189.--_Mardi 26 août_.

Enfin, j'ai pu me procurer le numéro du _Figaro_, introuvable depuis

deux jours, autour duquel tous les journaux mènent un tel tapage à cause

des révélations qu'il contient sur Mme X...

Pauvre Mme X...! Il lui a été fait la faveur d'un chapitre entier.

Ah! comme Mme Marguerite a dû cruellement souffrir en lisant ces

lignes dont chaque mot est un coup de lancette qu'on lui porte en plein

cœur! Quels tourments affreux elle doit éprouver à cette heure même, en

songeant que partout, dans l'univers entier, chacun va avoir sous les

yeux cet article infâme qui la classe sans façon parmi les maîtresses et

les bonnes fortunes du général, qui parle de leur amour si sacré comme

d'une liaison publique et affichée, qui lui reproche textuellement de

n'avoir pas été le conseiller éclairé et énergique qu'il eût fallu au

général, de n'avoir pas été ambitieuse pour lui, d'avoir obéi à des

sentiments ordinaires, d'avoir été une amoureuse égoïste, de lui avoir

fait tout sacrifier et d'avoir été l'obstacle à sa fortune; qui, bien

plus, l'accuse d'avoir préparé et excité le général à la fuite, et qui,

prétendant pénétrer dans le secret de son âme, ose insinuer qu'en

elle-même cette fuite a dû la réjouir!

Monsieur X..., qui que vous soyez, il y avait un chapitre que, pour tout

l'or du monde, vous ne pouviez pas, vous ne deviez pas écrire! Une chose

au moins aurait dû vous toucher: un peu de pitié envers un pauvre être

souffrant, miné déjà par une maladie terrible, et que vos révélations

peuvent faire mourir...

* * *

190.--_Mardi 2 septembre_.

Ce que je redoutais tant se réalise. Je viens de lire dans un journal

que Mme de B... aurait eu une rechute très grave.

Affolée, j'ai couru à Clermont et j'ai télégraphié au général:

_Vous supplie envoyer nouvelle santé. Attends réponse anxieusement_.

* * *

191.--_Samedi 6 septembre_.

Grâces soient rendues au ciel! La nouvelle était fausse et mon alarme

vaine. Voici ce que m'écrit Mme Marguerite elle-même:

«Mercredi 3 septembre.

»Ma bonne Meunière,

»Vous venez de rester bien longtemps sans nouvelles de nous, mais cela

n'est pas tout à fait notre faute. J'ai été bien malade tout le mois de

juillet, ayant bêtement attrapé une grosse pleurésie. Mais, grâce à

Dieu, cela n'était pourtant pas aussi grave que ce que les journaux ont

bien voulu dire, et la preuve, c'est que je suis maintenant absolument

guérie et même mieux portante que quand nous avons eu le bonheur de vous

voir, ma bonne Meunière. Si, ensuite, je ne vous ai pas écrit au mois

d'août, c'est que nous avons eu tellement de monde--nous en avons encore

beaucoup, du reste...--que, vraiment, je n'ai pas, tout en le regrettant

beaucoup, trouvé le temps de vous dire que nous vous aimons toujours

bien. Hier, nous avons reçu votre dépêche, et, vous voyez, quoique très

prise, très occupée, nous y répondons, car nous vous aimons bien et nous

espérons bien vous revoir bientôt.

»Quand finit votre saison? Quand serez-vous libre? Nous pensons que vous

pourrez venir nous faire une petite visite vers le 15 octobre. Dans ce

bon espoir, nous vous embrassons tous les deux de tout cœur.

»Bien à vous.»

* * *

192.--_Vendredi 3 octobre_.

Le mois de septembre s'est achevé, mais la «lessive boulangiste» ne

semble pas vouloir toucher à sa fin. Quelle lessive, bonté divine! De

mémoire d'homme, je crois qu'on n'a jamais assisté à pareil

entre-croisement de polémiques, de démentis, d'altercations

personnelles, de duels, de procès-verbaux, de lettres de témoins, le

tout agrémenté de la collection la plus complète qui se puisse imaginer

d'outrages de toute espèce. C'est une mêlée générale où se confondent

tous les partis.

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193.--_Lundi 27 octobre_.

Mme Marguerite ne m'ayant pas encore répondu au sujet de mon voyage à

Saint-Brelade, qu'elle m'avait fait espérer, dans sa dernière lettre,

pour le 15 de ce mois, je viens de leur écrire que j'attends leurs

ordres.

* * *

194.--_Mardi 25 novembre_.

L'hiver est précoce cette année. Nous avons eu de la neige en masse. Il

gèle. Je ne cesse de penser au temps qu'il peut faire là-bas, sur le

bord de l'Océan, à Saint-Brelade, et au contre-coup que ces froids

peuvent avoir pour la santé de Mme Marguerite. Je viens de leur

récrire.

* * *

195.--_Samedi 6 décembre_.

Reçu, enfin, une lettre de Mme Marguerite:

«Mardi 2 décembre.

»Ma bonne meunière,

»Pour sûr, vous devez avoir de la peine de notre silence et croire que

nous ne pensons plus à vous... Voilà qui serait mal à vous... Nous vous

aimons toujours si bien que nous pensons que vous allez vous arranger

pour nous venir bientôt. Je suis sûre que cela vous fera plaisir de

revoir le général bien portant, gras, gai et ayant plus de confiance et

d'espoir que jamais. Moi, vous me trouverez également beaucoup mieux.

J'ai été dernièrement à Paris--une des causes de mon long silence,--et,

là, j'ai consulté les plus grands médecins. Ils ont tous déclaré que je

n'avais absolument rien qu'une toux nerveuse et que mes poumons étaient

très bons. Je tousse encore, mais par quintes. Quand à mon estomac, il

est remis et j'ai repris, avec même un peu de maigreur, mes mesures

d'autrefois. Vous voudrez voir tout cela bien vite, n'est-ce pas? Bien

entendu, si vous nous dites que vous pouvez venir, nous vous

renseignerons comme pour les autres fois.

»Une autre raison de mon silence, c'est que nous venons de passer quinze

jours à Londres. Vous voyez que je me porte bien pour faire tout cela...

Nous y avons fait un très agréable séjour. Nous venons d'avoir un temps

très froid ici et beaucoup de neige. Je pense que vous ne devez pas

avoir très chaud chez vous. Comment va votre mère? J'espère que sa santé

ne vous empêchera pas de venir. Le général et moi nous vous embrassons

de bonne amitié.

»Vtesse DE B...»

* * *

196.--_Jeudi 1er janvier 1891_.

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Le premier janvier de l'année passée était déjà bien triste pour lui, et

cependant c'était avant le désastre des élections municipales, c'était

avant les «Coulisses du Boulangisme», et c'était avant sa maladie, à

Elle!

Elle! Voilà tout ce qui lui reste, aujourd'hui, dans l'écroulement de

tout ce qu'il rêvait. Voilà le seul lien qui l'attache encore à la vie.

Je me demande avec angoisse ce que sera le jour de l'an prochain!

* * *

197.--_Lundi 12 janvier_.

J'ai reçu la réponse aux deux lettres que je leur avais envoyées, le

mois dernier et au jour de l'an:

«Jeudi 8.

»Ma bonne Meunière,

»Nous avons été bien heureux de vos bonnes lettres, surtout de la

dernière qui nous dit que vous êtes rassurée sur la santé de votre

sœur... Nous pensons bien souvent à vous et nous avons grand désir de

vous revoir. Nous vous dirions d'arriver tout de suite, si nous

n'attendions pas quelques amis. D'ici une quinzaine, je vous écrirai la

date à laquelle nous aimerions vous voir arriver--et nous nous en

réjouissons à l'avance. Malgré l'hiver absolument rigoureux que nous

avons, je ne me porte pas trop mal. Quant au général, il se porte à

merveille, car il sait n'avoir jamais voulu que le bien de la France et

le bonheur du peuple. Puis, il a confiance. Écrivez-nous, dites-nous ce

que vous entendez dire au sujet de la politique, car il faut tout

savoir, tout connaître.

»Nous désirons que votre mère aille le mieux possible. Nous vous

souhaitons ce que vous désirez, d'autant plus que mon cœur me dit que ce

que vous désirez le plus, c'est son retour en France!... C'est notre

désir le plus grand, qui ne tardera pas, j'en suis sûre!...

»Nous vous embrassons bien fort, comme nous vous aimons.

»B. B.»

J'ai répondu sur-le-champ,--mais, quant à la politique, je me suis

contentée d'écrire que la santé des miens m'avait préoccupée à tel point

que je n'ai plus causé avec personne, ni lu aucun journal, depuis des

semaines.

D'ailleurs, qu'aurais-je eu à leur dire qui pût les intéresser? Des

mensonges? Je n'en ai pas le courage. La vérité? Ce serait encore pire!

La _Voix du Peuple_ n'y a rien fait: le boulangisme est bien mort, sans

résurrection possible. Le regain d'actualité que lui avaient donné les

scandales est lui-même tombé. Les polémiques se sont éteintes et l'on ne

reparle plus du général que de loin en loin, comme d'un personnage

historique dont l'aventure se voile déjà dans la brume du passé.

* * *

198.--_Lundi 9 février_.

Nouvelle lettre de Mme Marguerite et nouvel ajournement de mon

voyage, remis de mois en mois depuis octobre:

«Jeudi 5 février.

»Ma bonne Meunière,

»Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que nous venons d'avoir,

pendant trois semaines, plusieurs amis. Nous en attendons d'autres pour

tout ce mois-ci. Cela nous désole beaucoup parce que cela nous force à

reculer votre venue. Mais, heureusement, une chose nous console, c'est

que, puisque nous sommes malheureusement forcés de vous retarder d'un

mois, nous allons vous retarder de six semaines... Nous vous demandons

de nous arriver entre le 20 et le 25 mars!... Hein, vous n'y comprenez

plus rien?--Voilà: c'est que, venant à cette époque, outre le grand

plaisir que nous aurons à vous revoir, vous pourrez nous être utile.

Mais, pour cela, il faudra que vous nous restiez au moins quinze jours,

trois semaines, peut-être plus... Voilà ce qui nous fait plaisir!

Arrangez-vous donc pour nous arriver vers le 20 ou le 25 et nous rester

le plus longtemps possible. C'est entendu, n'est-ce pas?

»Le général a été, l'autre semaine, un peu souffrant d'un torticolis.

Mais il est, maintenant, tout à fait guéri. Moi, je vais mieux, tout en

n'ayant pas encore une santé bien robuste. Écrivez-nous bien vite que

nous pouvons compter sur vous pour fin mars et que vous vous arrangerez

pour laisser votre maison le long temps que nous vous réclamerons.--Quel

hiver affreux vous avez dû avoir... Ici, pour le pays, il a été

terrible: mais, chez vous, quelles misères il y a dû avoir...

»Au revoir, ma bonne Meunière, nous vous affectionnons bien, nous vous

embrassons et nous vous disons: dans six semaines, pour longtemps.

»B. B.»

Je suis de plus en plus inquiète par les nouvelles qu'elle m'envoie sur

son état. Dans sa dernière lettre, elle me disait: «Je ne me porte pas

trop mal.» Maintenant, elle m'écrit: «Je vais mieux, tout en n'ayant pas

encore une santé bien robuste.» J'ai relu un vieux paquet de lettres

d'un parent qui s'en est allé de la poitrine, dans le Midi. Chaque fois,

il se sentait un peu mieux. Ce fut ainsi jusqu'à la fin...

* * *

199.--_Jeudi 26 février_.

On m'a montré un journal qui annonce que Mme de Bonnemain, venue à

Paris il y a quelques jours, a été atteinte d'une pneumonie.

J'allais courir à la gare, partir pour Paris, si les miens ne m'avaient

suppliée d'attendre au moins la confirmation de la nouvelle, en me

rappelant les faux bruits qui m'avaient déjà alarmée au début de

septembre.

Je me suis donc résignée à écrire seulement. Mais où? En quel endroit

est-elle descendue? Sans doute chez elle, rue de Berry. J'y ai envoyé

une lettre et une autre à Saint-Brelade.

* * *

200.--_Vendredi 13 mars_.

Bien que nous soyons un vendredi et un 13, c'est une bonne journée,

puisqu'elle a mis fin aux angoisses qui me tourmentaient depuis deux

semaines. La lettre, venue de Belgique, que j'ai reçue de Mme

Marguerite, me rassure un peu, tout en confirmant la nouvelle publiée

par les journaux.

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 120 / 146 题