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163.--_Mardi 8 octobre_.
Les résultats complets du scrutin de ballottage sont enfin connus. La
nouvelle Chambre va se composer de 366 républicains antiboulangistes, de
163 conservateurs et de 47 boulangistes, ce qui fait, pour le
Gouvernement, une majorité de plus de 150 voix, aussi forte que celle
dont il disposait dans la dernière Chambre.
M. Constans peut se frotter les mains. Quant à nos braves paysans, ils
se grattent la tête, et ceux d'entre eux qui, sur la foi des placards
boulangistes, s'attendaient déjà à voir Dieu sait quel état de choses
nouveau surgir des élections générales, s'en vont répétant d'un ton
moitié résigné, moitié déconfit: «Allons, plus ça change, plus c'est la
même chose!»
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164.--_Vendredi 11 octobre_.
Tandis que Rochefort et Dillon restent définitivement à Londres, le
général est parti mardi, et il se trouve installé, depuis ce même jour,
à l'Hôtel de la Pomme-d'Or,--très modestement, disent les journaux.
Il y serait descendu sous le nom de M. Ducheyne, et l'amie du général se
ferait appeler miss Florence.
J'ai écrit à M. Ducheyne et à miss Florence en leur souhaitant tout le
bonheur possible dans leur nouveau séjour.
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165.--_Dimanche 13 octobre_.
La dislocation de la grande armée est chose accomplie. Les anciens
partis, si étroitement alliés aux boulangistes pendant la lutte, ont
rompu avec eux dès que la défaite a été consommée. M. Arthur Meyer le
leur a dit fort galamment dans son _Gaulois_: «Bonsoir, Messieurs!»
J'ai là sous les yeux une gazette satirique, _La Silhouette_, qui trouve
drôle d'offrir--en image--un revolver au général, comme seul moyen
honorable de sortir de l'aventure où il s'est plongé.
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166.--_Mercredi 13 novembre_.
À Paris, hier, rentrée des Chambres et manifestation boulangiste devant
le Palais-Bourbon,--ou plutôt essai de manifestation, pâle reflet des
étourdissantes «journées» d'autrefois.
C'est l'enterrement final des succès de la rue après ceux du bulletin de
vote.
Durant les quelques jours que j'ai passés à l'Exposition de Paris, la
semaine dernière, j'ai pu me rendre compte que la plupart des gens ne
s'occupaient plus du boulangisme qu'à la manière dont un chasseur fixe
l'oiseau mortellement blessé pour le voir tournoyer, descendre et
s'abattre.
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167.--_Vendredi 27 décembre_.
Les journaux annoncent que Mme de Bonnemain vient d'hériter une
fortune de trois millions que lui a laissée sa tante, Mme Dézoneaux,
veuve d'un notaire, décédée ces jours derniers.
Je devine que c'est cette vieille tante de Mme Marguerite qui, à peu
près seule de toute sa famille, lui voulait du bien.
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168.--_Mercredi 1er janvier 1890_.
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Oh! le triste jour de l'an pour lui! Oh! la navrante place qu'occupe
dans sa vie cette année 1889 qui a commencé si rayonnante, au seuil de
son plus vertigineux triomphe, et qui s'est continuée brusquement par sa
fuite, par son procès, par sa condamnation, pour s'achever par sa
défaite, maintenant irréparable, quoi qu'en puissent dire ses rares
amis.
Que reste-t-il aujourd'hui du brillant chef militaire d'il y a deux ans
ou du formidable chef politique d'il y a quelques mois encore? Rien
qu'un vaincu sur lequel s'acharnent les haines.
Il aurait pu devenir le maître de la France. Il a mieux aimé rester
l'esclave de sa Marguerite. C'est son bonheur. Elle est tout pour lui.
Il l'a près de lui, plus rien ne peut le séparer d'elle. Y a-t-il donc
tant que cela à le plaindre?
Peut-être pas. Mais, pour sûr, il y a à regretter amèrement...
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169.--_Dimanche 9 février_.
Quatre mois écoulés sans qu'ils me donnent signe de vie! Faut-il les
accuser d'oubli? Faut-il plutôt soupçonner le cabinet noir de M.
Constans? Nous verrons bien: je leur ai expédié cette fois ma lettre
dans un gros pli chargé, avec valeur déclarée.
Tout le monde ne s'entretient que de l'escapade imprévue du jeune duc
d'Orléans, arrivé avant-hier à Paris pour réclamer sa place parmi les
conscrits de cette année et sa part à leur gamelle. Arrêté aussitôt, il
est traduit devant le Tribunal correctionnel.
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170.--_Lundi 17 février_.
Les journaux publient chaque jour les menus des repas que le jeune duc
d'Orléans commande à un grand restaurant voisin de la Conciergerie,
après en avoir mûrement conféré, chaque matin, avec un maître d'hôtel
délégué auprès de lui. On ne pouvait pas lui faire de plus mauvaise
plaisanterie. Mes compliments, mon prince, c'est ça votre gamelle?
Exquise, ma foi, et bien choisie pour faire venir l'eau à la bouche de
vos 200.000 camarades de classe! Les Parisiens se gaussent de vous:
laissez-les rire. Moi, qui me pique d'être cordon bleu, cela me pénètre
de respect de voir en vous un jeune fils de France si expert déjà dans
l'art de bien manger.
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171.--_Vendredi 21 février_.
Quels sont ces bruits étranges? Je viens d'entendre que Mme de
Bonnemain serait à Paris depuis près d'un mois, qu'elle refuserait de
retourner à Jersey et que le général lui télégraphierait «en clair»
plusieurs fois par jour inutilement.
Mme Marguerite à Paris? Pourquoi? Pour ses affaires, évidemment, pour
cet héritage de trois millions qui lui est tombé du ciel.
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172.--_Jeudi 27 février_.
Le jeune duc d'Orléans--le «petit La Gamelle», comme l'appellent
irrévérencieusement certains journaux de Paris,--a été transféré de la
Conciergerie à la prison de Clairvaux.
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173.--_Mercredi 5 mars_.
Dieu, quelle émotion j'ai eue ce matin quand le facteur, m'annonçant une
lettre recommandée, m'a tendu une enveloppe encadrée de noir sur
laquelle j'ai reconnu son écriture et son cachet blasonné, à Elle! Une
lettre de Mme Marguerite! Enfin!!
«Lundi 3 mars.
»Vraiment, ma bonne Meunière, vous êtes une odieuse créature et, si nous
ne vous aimions pas bien, nous vous détesterions à cause de votre
horrible paresse. Je vous ai écrit, il y a plus de quinze jours, en vous
demandant de me répondre courrier par courrier--et je n'ai encore rien
reçu. Vrai, c'est très mal à vous. Nous devrions bouder, et ne plus
jamais vous écrire. Je vous demandais dans ma dernière lettre si vous
pouviez venir bientôt. Dans celle-ci, je viens vous fixer le jour. Nous
voudrions vous voir arriver ici le vendredi 14. Donc, pour cela, il faut
que vous quittiez Royat le jeudi 13 au matin. Vous prendrez à Clermont
le train express du matin qui arrive à Paris à six heures. Vous prendrez
à la gare une voiture et vous vous ferez conduire de suite à la gare
Montparnasse. Ne vous trompez pas: gare Montparnasse. Là, vous pourrez
dîner, mais vous n'aurez pas énormément de temps devant vous, car il
faut que vous preniez pour Saint-Malo le train de 8 heures 45. Le train
de Saint-Malo ne se prend pas au bas de la gare, où il y a le buffet,
mais bien en haut. Vous demanderez pour Jersey, y compris le bateau, un
billet d'aller et retour (c'est valable un mois) et vous prendrez le
train à 8 heures 45. Vous arriverez à Saint-Malo à 6 heures 45 du matin.
Le bateau ne part qu'à 9 heures et demie du matin. Vous aurez donc le
temps de déjeuner, mais je vous engage à vous faire conduire au bateau
avant par un des omnibus que vous trouverez à la gare. Vous ferez mettre
vos bagages sur le bateau et, après cela, vous pourrez faire ce que vous
voudrez jusqu'à 9 heures. Vous arriverez à Jersey à midi et demi.
J'espère que vous aurez une mer calme. Vous trouverez quelqu'un à votre
arrivée qui vous conduira ici à l'hôtel.
»Est-ce bien compris?... Dès que vous aurez reçu cette lettre, envoyez
une dépêche au nom de Mme Abadie pour nous dire si c'est convenu.
»Allons, à bientôt, ma bonne Meunière. Attendez-vous à être grondée très
fort.--En attendant, nous vous embrassons encore pour cette fois.
»Vtesse DE B...»
Comment, elle m'aurait écrit il y a plus de quinze jours? Oh! M.
Constans, voilà encore un tour de votre façon.
Bien entendu, j'ai envoyé ma dépêche de suite. J'aurais voulu la faire
longue, longue, pour leur dire et redire tout ce que j'ai sur le cœur
depuis de si longs mois. Ne le pouvant, j'y ai joint une lettre où j'ai
expliqué combien de fois je leur ai écrit sans recevoir aucune réponse
et où je me suis enquise avec insistance de sa santé, puisqu'à diverses
reprises j'ai entendu dire qu'elle était souffrante.
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174.--_Lundi 10 mars_.
Je suis encore retournée à Clermont aujourd'hui, pour activer les
préparatifs de mon départ. En rentrant, j'ai trouvé une dépêche qui
m'attendait:
_Royat-Jersey 128-33-10-2 h. 49 s._
_Madame veuve Quinton, Hôtel des Marronniers,_
_Royat (Puy-de-Dôme)._
_Télégraphiez-moi de suite qu'à votre grand regret vous êtes
absolument forcée de retarder de quelques jours ce qui était
convenu. Je vous écris._
Que penser? Que faire? Expédier le télégramme demandé par Mme
Marguerite: ce que j'ai fait sur l'heure.
Elle voit sans doute quelque inconvénient à mon arrivée, et, comme
toujours, au lieu de le déclarer elle-même au général, elle préfère
s'arranger de manière à ce que l'empêchement semble venir de moi.
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175.--_Mardi 11 mars_.
Nouvelle dépêche ce soir:
_Royat-Jersey 150-23-11-6 h. 10 s._
_Madame Quinton, Hôtel Marronniers, Royat._
_Très contrarié. Suis certain que vous ferez dimanche ce que vous deviez
faire jeudi. Y compte absolument. Lettre suit._
Celle-là est du général, et je n'ai pas de peine à deviner qu'il était
furieux en la rédigeant. Le retard de ma venue le contrarie. Pourvu
qu'il ne finisse pas par m'en vouloir de toutes les cachotteries
auxquelles Mme Marguerite m'associe bien malgré moi, car rien ne me
répugne autant que ces façons détournées de procéder.
Attendons maintenant la lettre explicative que ces deux dépêches
m'annoncent.
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176.--_Vendredi 14 mars_.
La lettre explicative est arrivée. Elle n'explique rien du tout.
«Mardi 11.
»Merci, ma bonne Meunière, d'avoir fait ce que je vous ai télégraphié.
Je vous en expliquerai de vive voix la raison. Lui vient de vous
télégraphier et je compte bien que vous ferez ce qu'il vous dit, que
vous partirez dimanche et que vous nous arriverez sûrement lundi. Il
faudra que vous trouviez un prétexte pour lui expliquer ce retard. Donc
vous partirez, n'est-ce pas, dimanche matin de Clermont, comme vous
deviez partir jeudi. Une fois à Paris, vous irez gare Montparnasse. Là
seulement, partant dimanche soir, il y aura un petit changement: au lieu
de prendre le train pour Saint-Malo, vous prendrez celui pour Granville
qui part à 9 heures du soir au lieu de 8 heures 45. Vous aurez donc un
quart d'heure de plus pour dîner. Le train part en haut également, comme
pour Saint-Malo. Donc, vous partez pour Granville dimanche à 9 heures du
soir. Vous arriverez à Granville à 6 heures 18 du matin. Le bateau, ce
jour-là, ne part qu'à 2 heures un quart de l'après-midi, à cause de la
marée. Vous prendrez donc à la gare l'omnibus pour l'Hôtel du Nord. Là,
vous pourrez déjeuner, vous reposer jusqu'à midi, déjeuner de nouveau et
toujours l'omnibus de l'hôtel vous conduira au bateau. Vous arriverez
ici vers 5 heures et vous trouverez quelqu'un au-devant de vous.
»J'ai, en effet, été assez souffrante--mais pas comme on vous l'a dit,
et vous me trouverez mieux.
»Donc, à lundi, et, en attendant, nous vous embrassons.»
Non seulement la lettre n'explique rien, mais c'est encore moi qui dois
m'ingénier à expliquer mon retard au général. Mme Marguerite m'en
abandonne le soin. Merci de la surprise. Que vais-je bien trouver à lui
prétexter? Sans doute la santé de ma pauvre mère,--qui n'est
malheureusement que trop souvent mal portante depuis quelques années.